TGV Duplex
Une petite dame un peu timide. Maladroite. Encombrée de bagages.
Côté couloir. Organisant au mieux ses magazines, son lunch, ses lunettes.
Elle a cinquante ans. Une coupe courte. Les cheveux rouges. La peau blanche.
Elle se sait distraite et désordonnée. Compense avec une minutie maniaque.
Vérifie plusieurs fois la disposition des mots croisés, le roman, le stylo.
Le gilet qu'elle a plié pour le ranger au-dessus de sa tête.
A besoin tout à coup du téléphone qu'elle avait soigneusement rangé.
Se relève. Dérange tout pour le récupérer. Pour s'apercevoir qu'elle n'en a pas besoin.
A perdu ses billets. Dans la poche intérieure du manteau. Plié sous le gilet.
Un grand garçon de quarante ans, dégingandé, au costume mal taillé, trop grand peut-être,
aux cheveux mi-longs, à l'anglaise, ébouriffé, arrive comme une tornade dans le wagon.
Plutôt beau gosse, de beaux traits, mais le teint blafard, un peu gris, un peu rose par endroits
à cause du froid ou de la tension du départ, a tout l'air d'être arrivé en retard, essoufflé et nerveux.
Je pense à un mélange curieux de Hugh Grant et de Pierre Richard.
Son intrusion tourmentée perturbe ma petite dame qu'il vient déranger, billets à la main.
Il a passé en revue les numéros de sièges avant de se planter devant elle, un peu confus.
Il a la place côté fenêtre et le lui annonce avec une politesse obséquieuse.
Le costume est trop cheap pour être celui d'un cadre supérieur.
Mais il semble vouloir afficher ostensiblement une activité professionnelle intense.
Et une certaine importance. Quand il surjoue sa course dans Paris pour attraper son train.
Tout le contraire de la petite dame, d'un salaire inférieur à première vue - qui peut être trompeuse -
et qui veut l'assumer, en toute modestie, tient à rester à sa place ou se faire oublier, s'effacer,
peut-être même disparaître tout à fait, préfère la discrétion, trahie par son anxiété maladive,
et le comportement tout aussi irrationnel que le représentant de commerce éternel célibataire.
Avant de se lever pour le laisser passer, prête à paraître indifférente, elle lève les yeux sur lui.
Et quelque chose se passe. Elle sourit. Il lui plaît.
Assis devant eux, je fais mine de lire la documentation que j'ai retirée à la SCAM.
Un jeu de reflets me permet d'assister au spectacle extraordinaire que m'offrent ces deux êtres.
Pierre Richard a beau avoir l'habitude de prendre des trains et des avions, puisque c'est visiblement
l'impression qu'il veut donner, il n'est pas moins méticuleux et angoissé que sa voisine de voyage.
Pliant son manteau noir avec des gestes d'homme qui vit seul, vérifiant ses billets, son portable,
le front luisant, mettant en somme autant de temps que madame à prendre possession des lieux.
Il suffit, quand on y pense, de poser ses affaires et de s'asseoir à son siège.
Et je suis amusé de voir que cela peut prendre bien plus de temps qu'il n'en faut pour le faire.
Je sens, chez madame, qui avait de l'avance sur lui, déjà installée, ce qui ne fut gagné sans peine,
qui avait été tentée de souffler à l'idée de tout désorganiser pour laisser passer un intrus,
accepter cet homme dans son espace vital, et qui n'avait pu finalement contenir un sourire
comme une percée dans les nuages à la découverte agréable du quadragénaire dynamique,
une attirance effroyable qui la faisait rosir et dégager autant d'hormones que de chaleur.
Pour compenser toujours, ce qui semble être une activité permanente chez elle,
elle se tenait bien droite, à bonne distance des accoudoirs, les coudes plaqués sous ses côtes,
les bras le long du corps et les mains jointes, les doigts furieusement entrelacés, comme en prière.
Lui, indifférent, qui l'avait à peine regardée, n'était pas en mode séduction. Trop accaparé.
Par le sandwich au fromage qu'il devait libérer d'une poche plastique odorante.
Occupé à ses rituels. Impression confirmée quand il sortit un carré de tissu chiffonné,
dans ses mouvements brusques, pour se moucher le plus bruyamment possible.
Encore écumant, les mains moites, le grand garçon finit par se calmer un peu.
Ranger son mouchoir plein de morve dans la poche de son pantalon semblait être la fin d'un protocole.
Une hôtesse a récité son message au micro alors que sur le quai, on annonçait la fermeture des portes.
Notre businessman se permettait à peine de trouver une respiration normale après tant d'émotions.
Comme s'ils s'étaient concertés, nos deux passagers avaient pris le parti de ne rien faire, immobiles,
le temps du démarrage du train, comme on fait au décollage d'un avion.
Ce n'est que lorsque le TGV a commencé à prendre de la vitesse qu'ils se sont réanimés.
Madame, en peu de mouvements, a sorti son roman format poche de trois cents pages.
Monsieur a déployé son journal aussi bruyamment qu'il s'était mouché, en ouvrant des bras immenses.
Je voyais là deux êtres solitaires. Sans grande vie sentimentale, amoureuse ou sexuelle.
Deux personnes qui, chacune à sa façon, se donnaient exclusivement à leur profession.
Ils réussirent à trouver ensemble un moyen de cohabiter. Et un rythme de croisière.
Lorsque madame trouva l'opportunité d'un échange, à son intention de dormir un peu.
Comme monsieur semblait ne pas tenir en place de nature, elle proposa simplement :
" Vous voulez ma place ?
- Pardon ?
- Je vous demande ça parce que vous préféreriez peut-être être côté couloir.
- Ah... Merci. Non. Merci. "
Après une hésitation, madame rit d'elle-même, convenant qu'il lui fallait être plus explicite.
" Je pourrais m'endormir. Et vous voudrez peut-être être libre de vos mouvements...
- Oh non, je vous en prie. Ne vous inquiétez pas.
- On peut changer de place, comme je vois que vous êtes grand, ça ne me dérange pas...
pour moi ce sera pareil, c'est comme vous voulez... "
Le jeune homme commença soudain à réfléchir finalement à ce que lui expliquait sa voisine.
Après une courte hésitation, il rectifia :
" En revanche, je risque de vous déranger une fois ou deux pour aller boire un verre au bar,
par exemple, ce genre de choses...
- Oui, gloussa la dame, c'est pour ça que je vous le proposais, mais ça ne me dérangera pas...
Vous pourrez vous lever autant de fois que vous voudrez. "
Je souris à tant d'amabilités quand je me demandais dans quelle mesure
la dame tenait à ce qu'on respecte son sommeil.
J'imaginais la suite possible :
" Merci madame. J'apprécie l'attention.
- Je vous en prie. C'est normal. Sur un trajet aussi long, vous pourrez aussi bien...
je ne sais pas, aller téléphoner, ou simplement vous dégourdir les jambes.
Que vous avez plus grandes que moi. Si je dors, vous pourrez toujours m'enjamber.
Enfin, je veux dire, si ça ne vous gêne pas, sinon, vous n'hésitez pas à me réveiller.
- Je n'y manquerai pas. Ne vous inquiétez pas pour ça. Je me débrouillerai.
En revanche, si vous préférez être côté fenêtre, pour voir le paysage ou quoi que ce soit...
- Pas du tout, pas du tout ! Je vais m'assoupir certainement. C'était plutôt pour vous.
Vous auriez pu étendre vos grandes jambes dans le couloir, être plus à l'aise.
Vous lever pour aller à votre guise, aux toilettes, ou peu importe, c'était tout.
- C'est très gentil d'y avoir pensé. Votre sollicitude me touche.
- Tu m'étonnes gros con. Parce qu'évidemment, toi, ça ne te pose pas de problèmes
de me réveiller dès que te viendra l'envie de pisser, ou de chier ton putain de sandwich qui pue.
- Quoi ? Je vous demande pardon ?
- Avec ton grand journal de merde et ta façon de brasser de l'air, là, qu'est-ce que ça veut dire ?
Cette façon dégueu de se moucher comme un porc. Comme si les gens autour n'existaient pas.
J'existe moi. Et si je te propose ma place, connard, c'est pas pour le bien-être de sa Majesté,
c'est pour le mien, quand j'ai l'intention de pioncer et de ne pas être réveillée toutes les 2 minutes,
par un petit enculé de ton espèce qui croit que tout lui est dû ! "
Cette partie du dialogue n'a pas suivi, n'a jamais eu lieu. Chacun est resté sur sa position.
Le garçon aux grandes jambes côté fenêtre. La dame côté couloir, qui s'est endormie sur son livre.
J'imaginais pourtant une autre option. Celle dont elle était peut-être précisément en train de rêver.
" Vous pourrez vous lever et m'enjamber autant de fois que vous voudrez, avec vos belles jambes,
vous devez avoir l'habitude d'enjamber les femmes seules dans les trains... "
Elle pose une main sur sa cuisse qui, fermement, remonte haut jusqu'à son entre-jambes.
" D'autant que, grand comme vous êtes, si vous êtes bien proportionné, vous devez avoir de quoi
réveiller le train en entier et satisfaire tout le monde pour cinq heures de trajet... "
Elle empoigne quelque chose à travers le pantalon. " Alors autant commencer par moi... "
Lui, indifférent, écarte simplement les cuisses pour apprécier la caresse, en continuant sa lecture.
Toujours plongé dans son journal, il ne la regarde pas s'affairer sur ce dont elle attend du plaisir.
Sort même son mouchoir dégueu pour se vider le nez puissamment, couvrant momentanément
d'étranges grognements et bruits de mastication, qui ne semblent troubler le repos de personne.
Une option trop porno, trop macho je suppose quand on pourrait penser que notre petite dame
devait rêver de quelque chose de plus romantique, de lui lui faisant la cour, voulant l'inviter à dîner,
la pressant d'échanger les numéros de téléphone, expliquant qu'il mourrait de ne jamais la revoir.
Lorsqu'il est probable qu'elle n'ait rêvé de lui. D'aucune façon. Ou pas rêvé du tout.
Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan
/image%2F2475272%2F20171206%2Fob_84f68f_philippe-latger.jpg)