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15 Years

Publié le

Chez Jean-François, à Paris, la veille d'un retour à Montréal.
Métro Couronnes. Le vol du lundi. Terminal 9. A Roissy. Prendre un taxi. Le RER.
Etais-je capable de m'endormir gentiment sans penser à tout ce qu'il y aurait à faire ?
Paris, dix ans plus tard, chez moi, Square Carpeaux. La veille d'un départ pour Gérone.
Partir chercher un bus improbable Porte Maillot. Pour aller chercher un avion à Beauvais.
Pouvais-je m'endormir l'esprit serein, lorsque le métro serait fermé de si bonne heure ?
Trouver un taxi ? En commander un ? Y aller à pied ? Il faisait froid. Il avait neigé.

Gérone n'était pas la destination. Je devais prendre un train pour Figueres. Un bus pour Rosas.
Aller réveillonner je suppose, chez papa, sur la Costa Brava.
J'ai toujours enchaîné les jours de voyage à mes nuits blanches.
Ne pouvant trouver le sommeil qu'une fois à destination. Et le repos à bout de forces.
Ici, je n'ai ni l'excitation, ni la panique, à l'idée des mille choses à penser et à faire dans l'ordre.
Ce qu'il ne faudra pas oublier. Ce qu'il faut vérifier. Les billets. Les correspondances.

Ici, nous sommes le 4 février, anniversaire de mon amie Laetitia. Celui de la mort de ma mère.
15 ans qu'elle s'est éteinte aujourd'hui. 15 ans passés comme l'éclair. Quand le vide est intact.
Et je prendrai le train pour aller à Paris faire face à d'autres pentes de mes vies antérieures.
Je me demande pourquoi diable je suis allé me mettre dans cette galère.
Quand le climat semble vouloir me dissuader, à souffler son froid de canard et ses tempêtes de neige.
Comme pour me faire renoncer, menaçant d'immobiliser ou de retarder les TGV, semant le désordre,
les coupures d'électricité, et promettant des -10 pour les jours à suivre dans la capitale.
Le thermomètre peut descendre, je n'ai pas froid aux yeux. Ce n'est pas ce que je redoute.
Je vais aller me frotter aux vies que j'ai perdues, à celles que j'ai quittées, celles qui ne sont plus.
Le Paris de mes 20 ans, celui où maman m'avait accompagné, pour la prépa Sciences Po.
La nuit à Auxerre. Notre premier 14 Juillet en France. L'été 93.
Et ce déjeuner rapide dans une brasserie, sur le quai, avec vue sur l'Île de la Cité.
Avant ces épreuves à passer, rue du Cloître Notre-Dame, le trac au ventre. Incapable de manger.
L'appartement rue Vieille du Temple, où j'allais vivre deux mois, livré à moi-même et à la catastrophe.
Quand les boîtes à la mode allaient vite me détourner des objectifs souhaités. Pour trahir mes parents.
Jusqu'au Paris où, contre toute attente, orphelin mais amoureux, j'étais venu vivre cinq ans.

Entre les deux, étrangement, Montréal avait maintenu le lien avec cette ville.
Puisqu'il me fallait quitter le territoire régulièrement, retourner en France tous les deux mois.
Je faisais " le tour du poteau " au-dessus de l'Atlantique, et me posais toujours à Paris,
où mon frère résidait à l'époque, où je faisais la fête et retrouvais des amis.
Au retour du Québec, c'est une rencontre et des perspectives professionnelles qui m'y précipitaient.
Depuis Toulouse, Perpignan ou Barcelone, j'y retournais toujours assidûment.
Quelle ville vais-je retrouver demain ? Celle de mes 17 ans ? De ce premier séjour avec Laetitia ?

Celle de mes 20 ans ? Celle de l'année bordelaise ? Des années canadiennes ? Trop loin. Trop flou.
Mon éditeur me glisse l'idée qu'il faudrait que je m'y installe. Je vis à Barcelone et y suis très heureux.
J'ai trouvé un nid pour l'histoire d'amour qui m'anime à l'époque, sur les toits d'une rambla.
Catalogne à nos pieds. Et je suis ravi de connecter mon amour à mon enfance.
Dans la ville de mes souvenirs de vacances et d'une vie de couple possible.
Partir à Paris. Y vivre... Ok. Cela n'avait jamais été mon ambition.

Mais c'est le couple qui a migré. Moi avec. Pour échouer sur les côtes de Montmartre.
Si loin de celles de la Méditerranée. Aussi exotiques pour moi que l'Amérique du Nord.
C'était pourtant un lieu déjà plein de repères. D'anecdotes. D'aventures. De rencontres.
Et j'allais tisser, de façon plus serrée encore, un lien désormais impossible à dissoudre.
Six mois rue Cyrano de Bergerac. Les orages. Les ruptures. Et Véronique Sanson.
La faillite. Le désastre. Le déménagement rue du Square Carpeaux. Où je retournerai.
Même par -10. Battre le pavé de cinq ans de bonheurs insolents et de décrépitude.
M'arracher les tripes et les yeux à cette tranche de vie dont j'aime les cicatrices.
J'ai fui la ville comme un voleur. A bout de souffle. Pour me donner une nouvelle chance.
Cela fera bientôt deux ans que je suis parti. Que je suis revenu chez moi. A Perpignan.
Et voilà que je tremble à l'idée de revenir sur mes pas. Comme sur les lieux du crime.
Grâce à toi mon amour, j'ai la force d'aller affronter mes démons. Je suis prêt.
Tu m'as rappelé qui j'étais, et je peux me regarder en face. Regarder celui que je suis.
Regarder tous ceux que j'ai été. Celui qui a déçu ses parents à 20 ans. Celui qui était alcoolique.
Celui qui ne doutait de rien. Qui fut cynique, blessant et injuste avec ceux qui l'aimaient.
Grâce à toi, je me suis réveillé. J'ai arrêté de fuir. Ai demandé pardon. Pour le mal que j'ai fait.
Pourrai-je m'endormir ? Au milieu de visages qui viennent avec les ombres cogner à mes carreaux ?
Certains que je reverrai sans doute. Et ceux que je ne verrai plus. Et que j'ai tous aimés.

Deux ans sans Paris. 15 ans sans ma mère. Quand les deux vibrent encore dans nombre d'insomnies.
Le passé n'a plus, depuis toi, le poids de ses enclumes. Me soulageant de son emprise.
Tu l'as rendu aussi beau et léger qu'il aurait dû toujours être.
Je te dois ce miracle. Ou cette rédemption.
Il me faut embrasser le sommeil avec toi, et tout ce qui m'a fait. Tout ce que j'ai vécu.
Quand je ne vais pas loin. Qu'il n'y a pas de distances. Ni dans l'espace, ni dans le temps.
Entre soi et ceux à qui l'on pense. Où qu'ils soient.
Et que 15 ans ne sont rien.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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