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La vie en question

Publié le

C'est peut-être infantile, enfantin ou puéril, mais oui, je l'admets, à 38 ans, 
je me pose encore la question de savoir pourquoi je suis moi et pas un autre.
Pourquoi je suis né dans ce corps plutôt que dans le tien. Dans le vôtre.
Comme je me pose la question de savoir où nous étions avant de naître. Avant d'apparaître.
Et ce que l'on fait de nous quand on meurt. S'il n'y a plus rien. Quand rien est encore quelque chose.
Je comprends bien ce que l'on m'explique aux phénomènes mécaniques et magnétiques
lorsqu'on nomme les choses et qu'on les observe et qu'on les décrit plus qu'on ne les explique.
Ok, l'attraction terrestre. J'entends bien, mais je continue à m'émerveiller de voir l'objet qui tombe,
comme je m'extasie au fait que nous puissions marcher sur le sol d'une sphère qui tourne dans le vide.
Oui, je me demande ce qu'on fout là et pourquoi je suis moi. 
Quelqu'un me dit que ce sont les questions d'un enfant de cinq ans. Que j'ai été du reste...
Sauf qu'à 38 ans, je n'ai toujours pas eu les réponses. Et que j'ai décidé de ne pas renoncer.
On tient les lois de l'attraction terrestre pour acquises, on s'habitue, et l'on passe à autre chose.
Non. Que je tienne sous mon poids dans ce lit, plutôt que de flotter dans l'espace m'enchante.
Comme le fait de flotter m'enchanterait tout autant.
Les adultes cesseraient-ils de se poser ces questions pour avoir eu des réponses ?
Alors, qu'on me les donne ! J'attends. Expliquez-moi. Je suis ouvert et curieux de savoir.
La science n'explique rien. Elle explore. Elle étudie. Elle compare. Elle théorise. Invente des mots.
Elle ouvre de nouveaux champs d'exploration. Toujours plus. Et offre de formidables applications. 
On peut se parler à distance, marcher sur la lune, vivre plus longtemps, mais cela n'explique rien.
Et je ne sais toujours pas pourquoi je suis moi dans ce lit en train de vous écrire.

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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Des vacances

Publié le

Il y a une peste. Et pas de coléreux. Pas de colériques.
Juste des amoureux. Qui savent être heureux. Ne se prennent pas la tête.
Quand il est bon de ne pas s'enfermer dans la paranoïa. De tout prendre à la lettre.
Quand on se prend au mot. Que l'on se prend au jeu. Aimer enfin. Sans se punir de le faire.
Sans chercher à tout faire foirer avec des doutes foireux. Le goût du sacrifice humain. Du gâchis.
Qu'il est bon d'être deux. Etre ensemble sans chercher à s'encombrer des entraves du couple.
L'habitude. La jalousie. Le ressentiment. La suspicion. L'exaspération à ce qui ne change pas.

Diablos. Non ! Je ne saurais me plaindre que tu ne changes pas !
Il y a une peste. Et pas de choléra. Mais l'envolée lyrique.
L'Opéra. Le concert. L'orchestre symphonique. A qui sait prendre les choses comme elles viennent.
Sans attendre ce que l'on ne peut pas vous donner. Sans demander à l'autre ce qu'il n'aura jamais.
Pour ma part, je n'attends pas d'obtenir quelque chose, quelque chose que j'ai déjà.
Il n'y a pas de scènes. Pas de chantage. Pas de pressions. Pas de menaces. Mais le respect.
Plus de poison. Amoureux, finalement, sans se punir de l'être. L'accepter.
Le bonheur n'est pas une chance. Quand on cesse de pester.
La confiance, ça se gagne. Comme la liberté.

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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Il fait beau

Publié le

Il fait beau. A Montpellier aussi. Un ciel bleu, presque estival. Le soleil chaud.
Ma nièce est aussi ma filleule. Elle déménage. Fait ses études. Je suis fier d'elle.
Je porte des sacs. Remplis de fringues, de cours, de livres. Je porte un frigo. Dans l'escalier.
Elle est belle. Elle est jeune. A l'avenir devant elle. Pas même vingt ans. Et tout lui sourit.
Pharmacie. Le campus. Des pins alignés derrière la haie. De l'autre côté de la rue. A Montpellier.
Demain, nous irons à Figueras. Voir papa. Une chose après l'autre. D'abord, le déménagement.

C'est urgent. Une lampe. Un matelas. Le micro-ondes. Et encore des sacs. Encore des cours.
Brancher la télévision au lecteur DVD. Réorganiser le bureau. Briquer la salle de bains.
Nous avons pris la route à 7 heures du matin. Début des opérations : 9 heures.
Il est 20 heures et nous sommes toujours dans ce grand studio haut de plafond.
Mezzanine. Terrasse. Ensoleillé. Mais il fait nuit. 21 heures. Le temps passe. Il faut rentrer.
Prendre la route. Quitter Montpellier. Retourner à Perpignan. Demain : Figueras.
L'échangeur. Le péage. Prendre l'autoroute de nuit. Un texto d'Alexandre. L'ami Laborie.
La lune est presque pleine. La nuit est claire. Les phares des camions. Les glissières.
Répondre à Alexandre. Une réponse trop formelle à mon goût. Pardon. J'aurais pu mieux faire.
La voiture double. Des plaques d'immatriculations et des feux arrière. Des lumières phosphorescentes.
Jusqu'aux panneaux qui apparaissent, et disparaissent aussitôt. Béziers. Barcelone. Direction le Sud.
L'essentiel est de signifier que j'ai eu son message et qu'il m'a fait plaisir. Je lui écrirai en rentrant. Ici.
Un bolide nous dépasse. Un village sur la droite. J'imagine. Des éclairages publics. Qui s'échappent.
La nuit est claire. Une lumière blanche enfume l'habitacle. Celle de la lune que je cherche des yeux.
La petite doit être à la fois ravie et inquiète. Un nouveau logement. Où elle passera sa première nuit.
Je la trouve. Haut dans le ciel. Avec ses reliefs et ses lacs. Son disque presque parfait.
Direction Barcelone. Que nous reprendrons demain. Pour arriver à Figueras. Un texto. Envoyé.
22 heures. Une chose après l'autre. D'abord, retrouver mon studio. La rue de l'Horloge. Et dormir.
Je ne sens toujours pas de courbatures. Ni la fatigue. J'ai dormi moins de trois heures. N'aurais pas dû.
Réveil en catastrophe. Quand j'aurais dû rester éveillé. Au point où j'en étais. Béziers. Narbonne.
Ce soir, dormir sera possible. Et nous roulons à vive allure vers cette perspective. Je pense à toi.
Le marquage au sol. Devant nous. Stroboscopique. Les panneaux et leurs kilométrages. Que fais-tu ?
Un regard pour la lune qui ne me dira rien. De petits nuages fortement éclairés se détachent du ciel.
Je t'écrirai en arrivant. Je dois écrire. Une journée dehors, loin d'internet. La sensation de retard.
De retard à rattraper. Montpellier-Perpignan. Une nuit de sommeil. Et demain, l'Espagne.
Sigean. Le méandre de l'autoroute. Et la voilà. Scintillante. La plaine du Roussillon.

Il y a une ligne de lumières. Très fine. Que je sais posée entre l'eau et le ciel. Le Lido du Barcarès.
Séparant la mer des étangs. Juste un trait pointilliste qui crépite pour nous situer la côte.
Devant, le tapis de braises de l'agglomération. Très dense. Pour indiquer notre destination.
Des lettres surgissent dans le noir, pour former le nom de ma ville. Sur un panneau. Perpignan.
C'est ici que nous allons quitter le ronronnement automobile. A la sortie nord. Rivesaltes.
Une émotion me fait planer dans la lumière blanche que la lune diffuse jusque dans l'habitacle.
Une vision que je n'avais, je crois, jamais eue de ma vie. Permise par un ciel parfaitement dégagé.

Permise par la lumière du soleil que la lune réfléchissait de toutes ses forces pour éclaircir la nuit.
Je voyais distinctement sa silhouette. Les deux piques d'un M aux pattes écartées. Un M écrasé.
Sous le poids de la neige que l'on n'avait même pas à deviner. On la voyait parfaitement.
Cette neige qui semblait diffuser un début de lumière comme le tube de néon qui hésite.
Une lueur un peu anisée. Un peu grise. Celle, sous la lune, de la neige. Au sommet du Canigou.
Notre Kilimandjaro local que je pouvais voir pour la première fois de ma vie au cœur d'une nuit.

De ces fausses ténèbres. Alors que nous sortions du flux délicieusement ennuyeux de l'A9.
Le panneau promettait Barcelone. Mais nous devions dormir. Nous y retournerons demain.
Mon beau-frère me dépose chez nous. Au pied de la cathédrale. De l'Horloge. Pile sous la lune.
Mission accomplie. Demain, nous allons voir papa. Ma sœur me suggère un horaire de départ.
J'accepte. J'embrasse. Je claque la portière. Je marche vite. Je salue St Jean. Souris au ciel.
La clé. La porte. Je monte chez moi. J'arrive chez nous. Je mets le réveil. Je ne suis pas fatigué.
Mais je ne peux écrire. Je me mets au lit. Je dois me vider la tête. J'allume la télé.
J'écoute François Bayrou. On n'est pas couché. Je voterai pour lui. Pour qui d'autre ?
Demain, Figueras. Je dois dormir. Je dois dormir. Je pense à toi. Je dois dormir. Et je m'endors.
Le portable sonne. La sonnerie détestable du réveil. Je bois mon café. Je prends ma douche.
Il fait beau. A Perpignan aussi. Je suis à l'heure. Geneviève m'appelle. " Je suis en bas ! "
Je suis prêt. Elle est garée sur le parvis. Près du St Jean. Le restaurant. J'embarque. Je fais la bise.
Première. Seconde. Nous sommes sur les boulevards. Nous devons être à Figueras à 13 heures.
Une chose après l'autre. Nous allons voir papa. L'échangeur. Le péage. Direction Barcelone.
Un œil amusé sur le Canigou. Enneigé. Triomphant. Au soleil. Pointant ses deux cornes ibériques.
Nous avançons vers les Albères. Passons sur les longs viaducs qui dominent une mer verte et moussue,

des vagues de chênes-lièges, à perte de vue, jusqu'au col du Perthus, au pied du Fort de Bellegarde.
Le mot Espagne est écrit au centre d'un drapeau européen au-dessus de nos voies. La route descend.
Vers la Jonquère. Et Figueras. Vers mon père. Et Barcelone.

C'est l'autoroute des vacances d'été. Des souvenirs d'enfance. Des réveillons de Noël.
Pour aller à Castelldefels à l'époque de maman. Pour aller à Rosas depuis qu'elle n'est plus.
Rosas, c'était plus près. Dans l'espace comme dans le temps. L'odeur des pastilles de chlore.
Celle des pinèdes et de l'ambre solaire. Des émotions érotiques pour les ados fébriles.
Et pour moi, je l'avoue, toujours sensible aux caresses des éléments comme aux promesses de fièvre.
Le soleil dans le pare-brise. J'ai 38 ans. Aux bars à putes de la Jonquère et aux stations-service.
Un décor qui me rappelle toujours l'Amérique. Les motards. Les camions. Les bâtiments sommaires.

Juste fonctionnels. Alignés sur la route. Les grandes enseignes. Les panneaux géants. Haut perchés.
La culture de la route. De la consommation. Nous fuyons vers l'Espagne. Catalane. L'Emporda.
Nous fuyons voir papa. La sortie pour Figueras. " ¡ Hola ! " Nous payons en euros.
Nous approchons du but. Nous serons dans les temps. Dans les champs d'oliviers.
Lorsque je pense à toi. Parmi mille autres choses. Je me demande ce que tu fais. Où tu es.
Je regarde mes mains. Je joue avec ma bague. Je te verrai ce soir. En aurai bien besoin.

Ce matin, mon corps tiré du lit était roué de coups. Enfin les courbatures. Des efforts de la veille.
Je voterai Bayrou. Puisque c'est ma famille. Et mon goût de l'union. Ou du rassemblement.
Ces escaliers. Pour monter et descendre. Remonter. Redescendre. Les bras chargés. A Montpellier.
Toute la journée. Ma nièce installée. Pour ses études. Faire sa vie. Et la gagner. Qu'elle ait un job.
Qu'elle puisse en vivre. Et être heureuse. Les sacs de cours et les paquets. Les pins de l'université.
Je t'aime mon amour. Tu ne peux me manquer. Je te trimballe en moi. Et je sais où tu es.
Nous ne prenons pas la rocade habituelle. Direction centre ville. La ville de Figueras.
Je suis fatigué. J'aurai besoin de toi. Rien de tel que des câlins en silence. Une étreinte.
Tranquille et chaste. Pour apaiser la pendule, le myocarde. Quand je suis éreinté.
Je reconnais l'avenue. Un panneau indique le Musée Dali. Il y a de superbes cyprès.
Nous allons voir papa. Il va être 13 heures.

Il fait beau. A Figueras aussi. Le privilège de vivre ici. C'est le Sud. Même l'hiver.
Le soleil me réchauffe. Et je me souviens des bienfaits de la chaleur sur nous. Sur nous tous.
Sur nos corps et nos âmes. Quand je revois maman étendue sur la plage. Les yeux clos.
Que je voyais bien, enfant, qu'elle jouissait de quelque chose d'entier, de puissant et immuable.
Qu'elle faisait corps avec le monde. Ne pensait plus à rien. Se fondait dans l'espace et le temps.
Qu'elle ne pouvait plus être ni mortelle, ni malade. Tant le soleil la happait. Qu'il me l'arrachait même.
J'ai hérité d'elle ce goût de l'abandon. Celui de nous trouver. A l'essence même de notre condition.
Je joue avec ma bague. J'ai prévenu papa. J'ai dit : " Nous arrivons ". Nous cherchons un parking.
Nous n'avions pas suivi la direction Rosas. Nous n'avions pas pris le contournement de la ville.
Nous allions le retrouver ici. Economiser la dernière demi-heure de route jusqu'aux plages.
12h55. Il y a un parc splendide. Et un parc de stationnement. Nous sommes ponctuels.
La chaleur de ce soir, celle que j'attends, ne sera peut-être pas celle du soleil, en effet.
Mais elle aura les mêmes bienfaits sur mon organisme. La chaleur de ton corps contre la mienne.
Ma poitrine contre la tienne. Et mon cœur adoptera naturellement ton rythme cardiaque.
Jusqu'à ce que les deux organes se synchronisent. Deux organes vitaux. Calés sur la même fréquence.
Comme au sein de ma mère. Le doudou reptilien. J'aurai besoin de lui. J'aurai besoin de toi.
Nous laissons la voiture. Un lieu qui ressemble à un parking d'aéroport. Nous traversons un parvis.
Portes automatiques. " ¿ El señor Latger por favor ? René Latger. " Je joue avec ma bague.
Je devance Geneviève. Notre belle-mère nous sourit. Est venue à notre rencontre. Essoufflée.
Elle porte des provisions. On s'embrasse. Elle savait que nous devions venir. On attend un peu.
On marche dans un couloir, puis le long de rideaux tirés. Aux urgences de l'hôpital de Figueras.
On nous avait ouvert une porte. On nous avait appelés. Nous avons suivi notre belle-mère.
Jusqu'au box de mon père, dans une toge blanche, dépoitraillé, allongé sur un lit médicalisé.
Une machine fait le compte de ses pulsations cardiaques.

Il fait beau. A l'extérieur du bâtiment. De ce drôle de terminal d'aéroport.
Où mon regard ne s'est pas attardé sur le visage de mort d'une vieille dame laissée sur un brancard.
Des gens partout. Valides et invalides. L'heure des visites. Comme à la prison. De 13 à 14 heures.
Ce ne sera pas long. Cette idée m'aide un peu. Dehors, il y a les cyprès le long de l'avenue.
Et la rocade pour aller à Rosas. L'autoroute pour Barcelone. La maison de Castelldefels. Où es-tu ?
A l'heure où j'aperçois des visages dans les alcôves alignées le long des fenêtres, le temps de la marche
jusqu'au lit de mon père où nous arriverons bien assez tôt, des visages creusés, irréels, terrifiants.
Où es-tu à cet instant ? Quand je frémis à l'un d'eux. Un vieux monsieur. Tout sec. Tout seul.
D'une blancheur à se confondre avec les draps immaculés et sa tunique. Presque transparent.
Ma bague à mon doigt. Mon pouce la fait rouler sur mon index. Je me ferai enterrer avec.
Le vieux monsieur est déjà loin. Ma belle-mère semble déjà arrivée à destination. Nous suivons.
Et à mesure que nous avançons la destination s'éloigne. La marche interminable. Marche automatique.
Je sens mes courbatures. Nous avons bien travaillé. Ma nièce doit être contente. Doit déjà réviser.
Je ne veux pas penser à ce à quoi cette marche me renvoie. Le couloir de Toulouse. Le parquet ciré.
Sous mes pieds, il n'y a pas de bois qui craque. Je ne suis pas dans la maison de la Route de Fronton.
Le couloir au bout de la voie ferrée. Bordeaux-Toulouse. La Barrière de Paris. Ma chair défigurée.
La porte de la chambre. Qui s'approche. Qui s'éloigne. Que l'on m'ouvre. Un corps parkinsonien.
Le corps de ma mère pris de convulsions. Inconscient. Qui s'agite aux surdoses de morphine.
Des spasmes nerveux. Le lézard décapité. Le corps prêt à rompre. Le désastre. La détresse.
Cette envie soudaine de m'arracher les yeux de mes propres mains. Ou de hurler dans la pièce.
Il y a ce vieux monsieur dont le visage m'a impressionné. A quelques mètres de mon père.
La dame laissée seule sur son brancard qui fixait le plafond. J'aurai besoin de toi mon amour.
J'ai besoin de hurler. Malgré les courbatures, mon corps avance, d'un pas décidé.
Je lève la tête. Je vois mon père. Il a l'air bien. Il me sourit.

Ma belle-mère m'avait appelé vendredi. Un malaise. L'hospitalisation. La panique.
Je le savais hors de danger. Une attaque en effet. Mais l'affaire fut bien gérée.
Papa n'en était pas à sa première crise, à sa première alerte, le corps bourré de stents.
De ces tubes de métal faits pour maintenir les artères ouvertes. Alimenter la pompe.
On le gardait aux urgences faute de place, en attendant. En observation. C'est le week-end.
Une aubaine pour moi qui ne connaissais pas l'hôpital de Figueras. Voilà qui est chose faite.
Il faisait beau dehors. Nous avons tiré le rideau. Pas pour l'ombre mais pour l'intimité.
Papa avait bonne mine. Il avait faim. Il s'ennuyait. Plaisantait sur ce qu'il voyait autour de lui.
Du show tragique dont il était spectateur. Je me sens mieux. Mais j'ai repéré une horloge.
Le rideau n'était pas totalement fermé, et je pouvais surveiller l'heure du coin des yeux.
Sur le mur de l'hôpital. Je n'avais qu'une envie. Me tirer d'ici au plus vite. Chercher le soleil.
Une moitié de moi giflait l'autre. En colère. " Pense à papa qui passe ses journées seul ici... "
Mon égoïsme me dégoutait. Et ma lâcheté me rendait malade. " Cesse de regarder cette horloge. "
Les vagues de pulsations étaient dessinées avec un graphisme d'une sobriété digne du Minitel.
J'avais en tête ces séries médicales où l'on voit soudain la ligne devenir parfaitement horizontale.
Au moment où le bip-bip devient un son continu. La ligne droite. Que je ne voulais pas voir.
Sur l'autoroute A9. Entre Montpellier et Perpignan. Je veux la lune. Je veux des vacances d'été.
Ramener cet homme au bord de sa piscine. Qu'on lui foute la paix.
Je veux rentrer chez moi. Et t'y attendre. Debout. Puis pour m'y allonger.
A ta chaleur où je ne serai plus ni mortel ni malade. Où je ferai corps avec le monde.
Avec toi. Au soleil. Où je ne penserai à rien.

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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Accident domestique

Publié le

A mon lit-bureau, je me suis endormi. Sur mon ordinateur.
J'avais bien l'intention de parler d'un amour qui m'enflamme. Et j'ai pris feu.
La cigarette allumée. Je me suis endormi. Et la braise est tombée dans mon lit.
Tout a pris. La couette. Les draps. Les oreillers. Le matelas. Du lit-bureau au lit-bûcher.
Je n'ai pas senti la morsure des flammes qui dansaient sur le sommier et noircissaient la chambre.
Ni la fumée épaisse qui étouffait la pièce. Non. J'étais bien. Je dormais. Je rêvais de toi. Mon amour.
Pour qui je me consume.
On me l'avait bien dit. Il ne faut pas fumer au lit.
J'étais concentré. Bien calé. Les doigts sur mon clavier. Prêt à écrire. A te décrire.
Mais le sommeil m'a emporté. Et elle était plantée, juste au coin de ma bouche.
Je venais de l'allumer. L'avais à peine fumée. Et la fraise est tombée dans le lit.
Tout a flambé bien sûr. Un incendie.
Dans mon rêve, mon lit-radeau flottait vers Avalon.
Et mon cœur crépitait, la peur réduite en cendres. Quand je glissais vers toi.
Te rejoindre dans notre ultime demeure. La chaleur du foyer. Mais pour l'éternité.
Les pompiers sont arrivés trop tard. La voisine a appelé, ça sentait le roussi.
On me l'avait bien dit. Ne pas fumer au lit.
Allongé sur le radeau comme un gisant royal, les mains jointes pour le salut de mon âme,
on m'avait fermé les yeux et aspergé d'eau bénite, ou d'essence, et quelqu'un a craqué une allumette.
Je ne craignais pas de mourir, ne craignais pas davantage d'être brûlé vif.
Je t'aime et ce sentiment allait forcément me survivre. Peu importe mon corps inflammable.
Je suis un pur esprit. Et je flotte vers toi, dévoré par le brasier du bûcher qui s'éloigne de la rive.
Fumer tue. C'est écrit. On nous l'avait bien dit.
Un texte pour célébrer ta beauté et ton nom. Tes yeux incandescents. Quand je cherchais les mots.
Pour parler de ta bouche. De ce rouge écarlate. Incendiaire. Au bout de ta cigarette.
Je me suis endormi. Pour mieux te retrouver. Dans un rêve où nous étions ensemble.

Dans mon lit-cendrier. Comme traînée de poudre. Parler d'un coup de foudre.
La cigarette allumée est tombée dans les draps. Le feu a fait tache d'huile.
Le matelas a pris. Le feu a tout détruit. Sauf mon ordinateur.
Et de la torche humaine, il ne restait plus rien que l'odeur de la suie et un tas de fraisil.
La braise de ma clope. Quand la fraise est tombée. A la crémation lente de ma libération.
Pour partir en fumée, en nappes sous la porte, ou en arborescences, en exil, en nuages.
Là où tu me rejoindras quand tu auras le temps. Où je t'attends déjà. Au large d'Avalon.
J'avais fumé au lit. Quand je devais écrire. Je m'étais endormi. Cigarette allumée.
Et sur l'ordinateur, rescapé des décombres, il n'y avait qu'une phrase.
Je brûle dans mon sommeil, je brûle d'être avec toi,
de ne jamais m'éteindre.

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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Des congas à tout rompre

Publié le

Il y a des percussions. Des congas à tout rompre. Un cajon diabolique.
La pluie métallique de hang drums d'une boîte à musique. Et des cuivres qui claquent.
Pour casser l'ennui mortel des radios atones et leur bouillie liquide, leur paresse affligeante.
Des cordes inspirées. Un trombone virtuose. Des gars qui jouent leur vie sur une prestation.
Qui mettent leurs tripes sur la scène. Qui transpirent et font corps avec leur instrument.
La télé finalement devenue si ringarde - Alléluia - ne sait plus, et tant mieux, comment présenter

ses émissions de variétés, ayant usé télé-crochets et compilations à thèmes, comment faire la promo
d'albums qui ne se vendent plus, sur des plateaux aux décors périmés où des chanteurs, pris en otage,
venaient se prostituer et se singer eux-mêmes, à la comédie grotesque du play-back humiliant.
L'artiste réduit à l'exercice subalterne de transformiste de cabaret, pour tenter de vendre une soupe
qui ne se télécharge même plus sur internet tant l'offre est devenue gigantesque, foisonnante et fugace.
Des monopoles ont volé en éclats. Quand nous n'avions que trois chaînes et un seul Johnny Hallyday.
Que les radios libres qui furent un temps légions, ont été mangées par 4 stations devenues arrogantes.
Quand la multiplication des chaînes, via la TNT, à l'heure d'internet, a précipité la fin de la télévision,
du règne de certains réseaux qui savaient d'avance ce que le consommateur allait forcément adorer.
De nouveaux tyrans apparaissent. Lorsque nombre d'anciens rois, les plus malins d'entre eux,
ayant juste changé de couronne, de trône, de cour ou de royaume, sont toujours au pouvoir.
Il y a longtemps déjà que les budgets publicitaires se détournent du petit écran pour aller sur le web.
Des écrans plus petits encore, de téléphones et de tablettes, mais pour des taux toujours plus grands.
Des industries entières, celles du disque, de la télé, de la presse, sont désertées sans scrupules.
Et nous jetons avec elles le pire et le meilleur qu'elles avaient à nous vendre ou à nous imposer.
Une bombe technologique comme coup de pied dans ces fourmilières qui n'ont rien vu venir.
Des filières abandonnées, avec autant de personnels, de salaires et d'acquis, parfois de privilèges,
quand au changement de supports de la consommation, seuls les annonceurs n'ont été affaiblis.
Je vois pour en connaître, bien des gloires ou vedettes, déclassées, appauvries, précarisées,
qui ne méritent pas toutes de passer à la caisse, ou de payer un max pour les excès passés.
Quand on rend des contrats parce que l'on plie boutique, alors qu'on en ouvre une dans la rue à côté.
Et que l'on profite de cette confusion, du grand chambardement, de la jungle, ou l'absence de règles,
d'un nouveau média pas si nouveau que ça, pour oublier de payer des cachets et des droits.
On n'y oublie pas cependant d'y faire des bénéfices, mais, à l'image de la dérégulation financière,
internet, en bonne zone de non-droit, est maintenue sciemment sans cadre et sans contrôle,
pour ajouter aux profits, l'économie heureuse des salaires volés à toutes les petites mains.

Il n'y a pas que les chanteurs aimés des Années 80 comme des Années 2000,
qui galèrent et peinent à exister, qui peinent à survivre, lorsque des auteurs, des éditeurs, des pigistes,
des concepteurs, rédacteurs, journalistes, voient leurs compétences plus que dévalorisées, dévaluées,
pillées, ruinées, à l'heure de la concurrence impitoyable, et déloyale, permise par la culture de masse
nouvelle génération, dite participative, où chacun, tout le monde à la fois, et finalement personne,
peut faire ces métiers, assumer leurs fonctions et leur rôle, dans un grand charivari anarchique et béat.
Ainsi, tout le monde devient auteur, éditeur, pigiste, rédacteur, journaliste, réalisateur, humoriste,

chroniqueur, éditorialiste, encyclopédiste, faisant économiser autant de salaires aux exploitants ravis.
Les sites collaboratifs ont leur charme. Quand personne ne veut menacer ici notre liberté d'expression.
Nous pourrions continuer à faire évoluer ensemble les articles de Wikipédia, à échanger sur Facebook,
communiquer sur Twitter, à poster des vidéos sur Youtube et à raconter nos vies sur des blogs.
Mais il me semble que certaines entreprises que je viens de citer, puisqu'elles ne sont pas, on le sait,
les associations de boy-scouts, visionnaires et philanthropiques, cool et fun, dont elles donnent l'image,
comme les fournisseurs d'accès, pourraient consacrer un peu de leurs profits aux rémunérations.

Ces derniers, à propos, prélèvent chaque mois sur votre compte bancaire une somme d'argent
qui vous permet d'accéder à ma page et de lire ces lignes, de venir me rejoindre, ou d'aller voir ailleurs,
de lire la presse en ligne, d'écouter le dernier album de Tatiana, de regarder un film en streaming.
On vient ensuite avec Hadopi, qui est le comble de la malhonnêteté intellectuelle, vous faire la leçon,
vous culpabiliser, avec toujours cet argument indécent de la " culture de la gratuité " et du piratage.
De quelle gratuité parlent nos parlementaires ? Quand vous payez chaque mois l'accès à internet.
L'accès à internet reste plus cher que l'accès à la télévision et à la radio, redevance comprise.
Les deux médias historiques vivent on le sait essentiellement de la manne publicitaire.
Et ils ont toujours versé des sommes astronomiques à la SACEM, SCAM et tant d'autres,
pour honorer les droits de toutes les œuvres exploitées dans leurs programmations.
Chansons. Films. Musiques de films. Musiques de génériques. Scénarios. Dialogues. Sketches.
Des sommes conséquentes qui n'ont pas empêché d'énormes salaires pour les animateurs,
des budgets monstrueux de décors, de lumières, de production de jeux et de divertissements,
quand la télévision a aussi trouvé les moyens d'investir dans le cinéma et dans la création.
Le budget de la pub, supérieur sur internet à celui de la télé, s'ajoute à la manne des abonnements.

Et je vous garantie, dans cette histoire, que les pirates ne sont pas les internautes.
Ce n'est pas parce qu'on ne paie pas de suppléments pour accéder à une œuvre (chanson, film...)
qu'on la télécharge " gratuitement ". Pas quand on nous prélève d'office 30 euros par mois.

Il y a des sections de cuivre. C'est du Jazz. De la Soul Music. Funky. Du Gospel et du Blues.
Un orchestre symphonique. A grand renfort de cors et de cymbales. La musique brésilienne.
Une fille au piano qui nous parle de nous. Des garçons mal coiffés qui déchirent leurs guitares.
Ils vivront donc de la scène. De la billetterie. Puisque le droit d'auteur n'est plus qu'une chimère.
Une bonne nouvelle pour les adorateurs du spectacle vivant. Qui iront au concert. Dans les salles.
Lorsque des sommités, autrefois trop lointaines, ne refusent plus de chanter dans les salles des fêtes.
Viendront dans les villages et tous les festivals. Chercher leur cachet, vendre quelques CD, à la sortie,

à la sauvette, le CD relayé au rayon du merchandising, comme vulgaire produit dérivé de la tournée,
parmi les T-shirts, les casquettes et les photos dédicacées. Autres temps, autres mœurs.
Le Communisme et le Capitalisme ont paradoxalement longtemps partagé une valeur ancienne.
Qui semblait de bon sens. Qui semblait constitutrice partout. Tout travail mérite salaire.
Ce qui n'est plus vrai dans le capitalisme financier d'aujourd'hui, vaut aussi bien dans l'industrie
que dans les services, dans la production que dans la distribution, quels que soient les produits.

L'univers culturel ne pouvait échapper à la règle. Et les artistes, qui créent, fabriquent des produits qui,
bien que culturels n'en restent pas moins des produits de consommation, ne pouvaient être épargnés.
Ici comme dans tous les secteurs, les choses ont basculé de façon proprement intenable à long terme.
Ce n'est pas la culture de la gratuité qu'il faut dénoncer. C'est la culture du travail non rémunéré.
Les coupables ne sont pas ceux qui prennent ce pour quoi ils ont déjà assez payé.
Mais ceux qui n'ont pas payé pour ce qu'ils sont toujours prompts à vendre au prix fort.
Tout travail mérite salaire. En effet. De l'intérimaire au travailleur indépendant.
Quand bien des salaires à l'inverse, semblent versés sans qu'il n'y ait eu l'ombre d'un travail.
En attendant, il y a des percussions. Des congas à tout rompre. Un cajon diabolique.
L'envie de danser. D'être heureux ensemble. La Salsa. La Rumba. Le Hip Hop. Et le Jazz.
Pour broyer l'injustice au fait d'être vivant. Chose qu'on ne fait plus quand on ne peut plus manger.

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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L'eau de roche

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A Banyuls, Port Lligat ou Canyelles,
je ne sens pas la brûlure de la dalle de schiste.
Je respire le parfum que la pierre chaude dégage.
Elle est brune. Presque noire. Faite pour ma peau.
Forme des murets où les lézards résident en troglodytes.
Soutenant des terrasses de vignes. Mes figuiers de barbarie.
Elle pave des rues. Collioure ou Cadaqués. Pour mordre mes pieds nus.
Comme un tapis de braises. Autour de la piscine. Désarticuler la silhouette.
La drôle de démarche. Qui ne veut pas courir. Et se brûle les plantes juste avant de plonger.
Le schiste du Rachdingue. De Salvador Dali. La piscine intérieure. Et les nuits de plaisirs.
Au raisin que je goûte. Au muscat dans mon verre. Ou la nudité fauve du désir organique.
Les ombres de ma chambre. Le charbon de tes yeux. La blancheur des voilures.
Le bleu de ma patrie. Bruissante de lumières. De vagues en éclats. De barques catalanes.
Quand je m'endors sur nous, bercé par le murmure, et la langueur d'aimer.

Je sors d'une villa que la chaux a blanchie pour trancher sur le schiste,
et sa couleur de cuir, d'ardoise et de bois mort, respirer la résine ou la roche vivante.
La chaleur les réveille. Et leurs senteurs se mêlent, se régalent ensemble au fracas des cigales,
quand je ne suis pas ivre, lorsque je suis l'ivresse, et que je vais au sentier qui me mène à la mer.
Sur le quai de la côte, j'embrasse l'Algérie. Je salue la Sicile. Je souris à la Crète.
J'engueule la Syrie. Israël. Que j'adore. Je caresse l'Egypte. Et ne veux pas pleurer.
Les pins de Barcelone, les parasols d'Athènes, j'enlace la matrice et ma raison de vivre.

Je n'entends pas la guerre. Quand je suis la révolte. Et au schiste d'ici j'exige qu'on soit libre.
J'exige le bonheur. Quand il n'y a pas de paix sous la botte d'un autre. Je veux la tolérance.
Je veux l'indépendance. Dans l'interconnection.
Ici le monde est riche. Le minimum vital est corne d'abondance. De l'eau et du soleil.
Quand il suffit d'apprendre. Apprendre à regarder. Apprendre à respirer. Apprendre à caresser.
Ou à laisser éclore. Attendre et accueillir. Comme ton corps parfait pour les mains que je porte.
A ta bouche pulpeuse qui mange mes baisers. Qui chante mon prénom dans le creux de l'oreille.
Et sourit à l'été. Aux brûlures du sel. Quand on ne doit la joie d'exister à personne.
Que rien ne saurait nous prendre le temps que l'on se donne. L'amour sait ce qu'il fait.
Il invente l'aurore. Reconstruit le chaos et insulte la Mort. Sans n'avoir rien à faire.
Je souffle ma sardane sur les sarments de l'âtre, où je brûlerais les dernières lanières
de ceux qui s'empêchent d'aimer ceux qui s'aiment. Quand juger est un poids aussi lourd qu'inutile.
Qui blesse ceux qui jugent et ceux qui sont jugés. Que le temps interdit que l'on puisse s'y perdre.
Puisque tout s'éteindra et qu'il y a mieux à faire pour honorer le monde ou notre humanité.

Ton corps dans le décor m'arrache à des absences, me leste à nos ébats, au paradis terrestre,
pourrait être celui d'une divinité, quand je me sens en lui être au centre du monde.
La matière a du bon. Elle aime être sculptée, malaxée, façonnée, à notre gourmandise.
Des fruits secs. Du gingembre. De la glace pilée. Dévorer notre espace. S'empiffrer de lumières.
La fraîcheur de la chambre. La moiteur de l'alcôve. Consommer le soleil. Sourire et lâcher prise.
Allongé sur le sol, je respire la pierre, le parfum libéré par la chaleur ambiante et celle de ma peau,
le schiste sous le derme, l'odeur des minéraux, et le plaisir qui germe aux douleurs au repos.

Je n'ai besoin de rien. Sinon de ce mélange d'écorce d'olivier et d'écorce d'orange.
De ta voix dans l'oreille. De ta peau sur ma peau à s'interpénétrer. Jusqu'à ne faire plus qu'une.
De la mer sous la lune qui croit l'avoir dans l'eau. A la baie de Collioure. A l'anse de Paulilles.
Quand la frontière est mince entre deux entités. Que l'homme est animal. Que l'eau est minérale.
Et que je serai tout ce qu'il est permis d'être. Tout ce qui est possible. Et ce qui ne l'est pas.
Je ne suis pas la paix. Tout au plus une trêve. Je ne suis pas la guerre. Je suis la rédemption.
Le bonheur arraché à la branche d'un arbre, il m'a été donné, par Dieu ou son jardin.
Ce bonheur, c'est le nôtre. Et je le défendrai, bec et ongles, pour être aussi le mien.
Je suis l'indépendance et l'interconnection.

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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Le chemin de Damas

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L'arbre a pris de la force. S'est vrillé sous le ciel. Une crise de croissance. Fulgurante.
Vers le bas. Vers le haut. Pour aller chercher l'eau. Et trouver le soleil.
Il étend ses racines comme il déploie ses branches, quand sa sève circule.
Je fais des fleurs et des fruits. Je suis un citronnier.
Longtemps déraciné.
J'ai souffert dans la glace. J'ai souffert au Grand Nord.
J'ai blêmi dans la ville. Asphyxié. La greffe n'aurait su prendre. Et la Seine de me rendre.
J'ai suivi le pollen. Des fleurs de cerisiers. Comme s'il en pleuvait. Comme s'il en neigeait.
Les oiseaux migrateurs. Qui rentraient tous chez moi.
J'étais déjà un arbre dans un jardin d'Espagne, sous un eucalyptus, pris entre deux palmiers,
dans l'Eden de l'enfance, non loin d'une piscine, à deux brasses de la plage, parmi les conifères,
poussant dans ma pinède, sur mon tapis d'aiguilles, l'amour comme tuteur. Celui de la famille.
J'étais un citronnier. Au sud de Barcelone.
Et j'ai perdu ma route au feu d'un incendie.
Je cherchais trop à plaire, à être ornemental, esthétique, admirable. Juste décoratif.
J'oubliais ma nature. Mon humus. Mon terreau. Mes rivières souterraines. Et ma terre fertile.
Le fruitier est utile. Conçu pour être aimé. Et je devais me perdre pour mieux m'en souvenir.
J'ai changé d'horizon, transformé l'amertume. Retrouvé le chemin et le goût des agrumes.

Rien n'est plus beau que ce qui participe, que ce qui peut donner, qui peut se partager.
Que l'arbre qui nourrit. Qui embaume. Fait de l'ombre. Qui ne sert pas à rien.
Le tronc était malade. L'écorce déshydratée. Et je mourais d'orgueil, d'angoisses et d'habitudes.
D'exigences stupides comme de solitude. Quand l'eau était viciée. J'en buvais le poison.
Comme à l'air pollué, je crevais à la source, ma propre respiration. Je crevais de survivre.
Mais le sort m'a chassé de la place stérile où je voulais semer.
Me détachant des branches comme une feuille morte.
Pour suivre le courant ou le hasard du vent.
Me ramener chez moi. Quand le hasard est noble.
Et qu'il fait bien les choses. Les répare souvent.
J'ai dévalé le temps. Remonté les échelles. Pour atterrir ici. Ou qu'on me mette en terre.
Pourquoi donc se convaincre qu'il y a l'idée d'erreur, de faillite ou d'errance

dans celle d'échouer ? Dans celle de se planter ?...
Quand j'échoue sur ma plage ou me plante à mon parc.
A mon île déserte. A mon jardin d'Eden.
Avec l'eau et l'amour qui m'avaient tant manqué, et autant de racines que de cordes à mon arc.
Le soleil tout entier pour ouvrir mon branchage. Et le pouvoir sublime d'être enfin exploité.
Par ceux qui vous cultivent. Qui vous ont arrosés. Qui ont mérité vos fruits.
Quand il est délicieux d'accepter de donner à ceux qui vous caressent, ceux qui vous ont soignés.
J'ai été mis en terre. Pour renaître. Pour grandir. Pour m'ancrer dans le sol jusqu'à te rencontrer.
Quand mes branches, d'ici, feraient le tour du monde.
Je te vois. Tu me plais. Et contre toute attente,
je me plais avec toi.

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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Suite et fin

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Ainsi mon Quasimodo de St Jean n'était pas seul.
J'avais demandé de ses nouvelles au journal local qui n'était pas au courant de l'histoire.
Dès le lendemain. J'avais fini par m'endormir quand la cloche s'est tue. A six heures du matin.
Et après L'Indépendant, c'est la police que j'ai appelée pour connaître l'issue de l'aventure.
" Deux individus ont été interpellés. Je n'en sais pas plus. " m'avait dit l'agent au téléphone.
Le journal m'avait promis d'enquêter. Je craignais pour la vie de mon trapéziste qui était deux.
Deux pauvres diables, ivres comme je l'avais deviné, qui faisaient de la balançoire à 30 mètres du sol.
J'espère que la Justice sera clémente. Ces gosses ont fait une connerie, sans doute, pris des risques,
inconsidérés, mais ils ont eu du génie dans leur ébriété, et une détermination qui force le respect.
J'avais laissé mes trois agents autour de leur véhicule, hésitants, regardant vers le ciel dans la tempête,
quand l'un d'eux, armé d'une simple lampe torche, orientait sa lumière dérisoire vers les toits.
Ils essayèrent d'entrer dans la cathédrale, firent le tour des trois portes évidemment fermées.
Semblaient chercher un autre accès possible au clocher, comme s'ils ne pouvaient envisager
l'escalade des échafaudages dantesques, comme chemin pratiqué par les fauteurs de troubles,
mais aussi comme celui qu'il leur faudrait éventuellement emprunter à leur tour pour les arrêter.
Je partageais leur embarras. Depuis ma fenêtre, j'ai pensé que je n'aurais pas aimé être à leur place.
Le sommeil m'a finalement emporté. Peu avant le lever du jour. J'avais écrit mon texte.
Et me suis réveillé avec l'assurance que j'en avais un autre à écrire. Quelques heures plus tard.

Deux individus. Pris dans la grille du campanile, qui se débattaient autant contre l'alcool
que contre les éléments, le vent, le vertige, les démons qui valsaient autour de leur délire païen,
sous les nuages filant en accéléré éclairés par les lumières de la ville aux hurlements de la Tramontane.
Quel beau spectacle vous nous avez offert, messieurs. Vous méritez une certaine indulgence.
Pour ce tableau de démence nocturne, à réveiller tous les esprits du Campo Santo.
Cinématographique. Qui exigeait des roulements de timbales intempestifs à la John Williams.
Et sur ce désordre magnifique, une année d'écriture ne pouvait mieux se terminer.
 

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

L'Indépendant

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Nouvel an

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Le vent est tombé.
Un enfant de 7 ans aussi. A Hama. Qui a sa tour de l'Horloge.
Une balle perdue. A Epiphania. Où je n'ai jamais mis les pieds.
Je passe sous le pont du chemin de fer. Je sors de la ville. La mienne.
Paris-Perpignan. Mon chemin de Damas.
J'ai quitté à pied le dernier lotissement, je bascule côté jardins,
traverse les propriétés, les mas, les champs et les centres équestres.
Je vais prendre le café à St Estève. Chez les Stéphanois. Ma sœur. Mes nièces.
Le vent est tombé. Il fait beau. L'air est doux. Presque chaud. Le printemps en avance.
Perpignan-St Estève. Mon chemin de Bompas.
Les coulées vertes de l'Archipel. Des villages. Epars. Je reviens.
Le bus un jour de l'an, se serait fait attendre. J'ai une heure devant moi. J'ai marché.
Longé le quai. Passé le pont. Suivi les haies de cyprès. Au milieu des serres et des terres.
Les platanes. Le ciel pur. Le ciel haut. Un avion pour l'Afrique. Ou le Proche-Orient.
Je marche en Roussillon. Pour retrouver ma sœur. Lui présenter mes vœux.
Je vais les manches courtes. J'ai dû ôter ma veste. Il fait beau. Presque chaud.
De l'eau dans un canal. L'eau pour l'irrigation. Pas de norias, mais de l'eau pour les champs.
Le champ de cette nuit. Qui a coulé à flots. C'était une autre époque. C'était une autre vie.

Je suis dans la nature. Mon chemin de Damas.
Je ne sais pas encore qu'un enfant est tombé. Il y a des oliviers. De superbes chevaux.
A pied en Roussillon. Je longe la clôture d'une belle bâtisse. Les chiens aboient. Et moi je passe.
Je longe des canaux. Entre le ciel et l'eau. Et des avions à suivre au-dessus des oiseaux.
Qui ne sont pas si hauts. Qui ne vont pas si loin. Homs à un jet de pierre.
Je pourrais être heureux. Souhaiter la bonne année. Le soleil est radieux. J'approche de l'été.
Quand le vent est tombé. Mais il n'est pas le seul. Et je me sens boiter. La candeur mise à pied.
Un enfant est tombé. Et je n'en savais rien. Je ne le connais pas. Je le connais très bien.
J'arrive à St Estève. Les chiens ont aboyé. Je n'ai fait que passer. J'arrive chez ma sœur.
Dans les rues du village. La civilisation. Des gens et des bagnoles. Des feux et des trottoirs.
Je viens pour le café. J'ai fait cinq fois 7 ans. J'ai vécu plus longtemps. Assez pour arriver.
Ma sœur ouvre la porte. Elle ne m'attendait pas. Elle ne m'attendait plus. Bonjour et bonne année !
Bachar al-Assad. Ecoute tes enfants. Laisse-les parler. Ou va-t'en.
  
 

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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Rue de l'Horloge

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Rue de l'Horloge

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