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L'eau de roche

Publié le

A Banyuls, Port Lligat ou Canyelles,
je ne sens pas la brûlure de la dalle de schiste.
Je respire le parfum que la pierre chaude dégage.
Elle est brune. Presque noire. Faite pour ma peau.
Forme des murets où les lézards résident en troglodytes.
Soutenant des terrasses de vignes. Mes figuiers de barbarie.
Elle pave des rues. Collioure ou Cadaqués. Pour mordre mes pieds nus.
Comme un tapis de braises. Autour de la piscine. Désarticuler la silhouette.
La drôle de démarche. Qui ne veut pas courir. Et se brûle les plantes juste avant de plonger.
Le schiste du Rachdingue. De Salvador Dali. La piscine intérieure. Et les nuits de plaisirs.
Au raisin que je goûte. Au muscat dans mon verre. Ou la nudité fauve du désir organique.
Les ombres de ma chambre. Le charbon de tes yeux. La blancheur des voilures.
Le bleu de ma patrie. Bruissante de lumières. De vagues en éclats. De barques catalanes.
Quand je m'endors sur nous, bercé par le murmure, et la langueur d'aimer.

Je sors d'une villa que la chaux a blanchie pour trancher sur le schiste,
et sa couleur de cuir, d'ardoise et de bois mort, respirer la résine ou la roche vivante.
La chaleur les réveille. Et leurs senteurs se mêlent, se régalent ensemble au fracas des cigales,
quand je ne suis pas ivre, lorsque je suis l'ivresse, et que je vais au sentier qui me mène à la mer.
Sur le quai de la côte, j'embrasse l'Algérie. Je salue la Sicile. Je souris à la Crète.
J'engueule la Syrie. Israël. Que j'adore. Je caresse l'Egypte. Et ne veux pas pleurer.
Les pins de Barcelone, les parasols d'Athènes, j'enlace la matrice et ma raison de vivre.

Je n'entends pas la guerre. Quand je suis la révolte. Et au schiste d'ici j'exige qu'on soit libre.
J'exige le bonheur. Quand il n'y a pas de paix sous la botte d'un autre. Je veux la tolérance.
Je veux l'indépendance. Dans l'interconnection.
Ici le monde est riche. Le minimum vital est corne d'abondance. De l'eau et du soleil.
Quand il suffit d'apprendre. Apprendre à regarder. Apprendre à respirer. Apprendre à caresser.
Ou à laisser éclore. Attendre et accueillir. Comme ton corps parfait pour les mains que je porte.
A ta bouche pulpeuse qui mange mes baisers. Qui chante mon prénom dans le creux de l'oreille.
Et sourit à l'été. Aux brûlures du sel. Quand on ne doit la joie d'exister à personne.
Que rien ne saurait nous prendre le temps que l'on se donne. L'amour sait ce qu'il fait.
Il invente l'aurore. Reconstruit le chaos et insulte la Mort. Sans n'avoir rien à faire.
Je souffle ma sardane sur les sarments de l'âtre, où je brûlerais les dernières lanières
de ceux qui s'empêchent d'aimer ceux qui s'aiment. Quand juger est un poids aussi lourd qu'inutile.
Qui blesse ceux qui jugent et ceux qui sont jugés. Que le temps interdit que l'on puisse s'y perdre.
Puisque tout s'éteindra et qu'il y a mieux à faire pour honorer le monde ou notre humanité.

Ton corps dans le décor m'arrache à des absences, me leste à nos ébats, au paradis terrestre,
pourrait être celui d'une divinité, quand je me sens en lui être au centre du monde.
La matière a du bon. Elle aime être sculptée, malaxée, façonnée, à notre gourmandise.
Des fruits secs. Du gingembre. De la glace pilée. Dévorer notre espace. S'empiffrer de lumières.
La fraîcheur de la chambre. La moiteur de l'alcôve. Consommer le soleil. Sourire et lâcher prise.
Allongé sur le sol, je respire la pierre, le parfum libéré par la chaleur ambiante et celle de ma peau,
le schiste sous le derme, l'odeur des minéraux, et le plaisir qui germe aux douleurs au repos.

Je n'ai besoin de rien. Sinon de ce mélange d'écorce d'olivier et d'écorce d'orange.
De ta voix dans l'oreille. De ta peau sur ma peau à s'interpénétrer. Jusqu'à ne faire plus qu'une.
De la mer sous la lune qui croit l'avoir dans l'eau. A la baie de Collioure. A l'anse de Paulilles.
Quand la frontière est mince entre deux entités. Que l'homme est animal. Que l'eau est minérale.
Et que je serai tout ce qu'il est permis d'être. Tout ce qui est possible. Et ce qui ne l'est pas.
Je ne suis pas la paix. Tout au plus une trêve. Je ne suis pas la guerre. Je suis la rédemption.
Le bonheur arraché à la branche d'un arbre, il m'a été donné, par Dieu ou son jardin.
Ce bonheur, c'est le nôtre. Et je le défendrai, bec et ongles, pour être aussi le mien.
Je suis l'indépendance et l'interconnection.

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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