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Erreur tactique

Publié le

Armande ajuste la voilette de son chapeau fleuri jaune canari.
Boutonne sa veste bleu marine trop grande pour elle.
Et trottine en ville en parlant toute seule.
Ou à des personnes qui l'accompagnent
mais que nous ne voyons pas.
La fourrière des fous surgit de nulle part et jette son filet sur elle.
Pour l'enfermer à l'arrière du fourgon avec d'autres personnes âgées,
quelques jeunes en pleine crise de manque, et deux tiers de sans-abri.
En route pour la déchetterie humaine.
Le centre St Guy à la sortie de la ville.

Armande n'a pas protesté.
Continue sa conversation avec ses amis invisibles.
Sans sembler se rendre compte de son nouvel environnement.
" Le scandale, c'est que leur loi purement sécuritaire,
bafoue tous les principes de notre Constitution.
A commencer par les libertés individuelles, de la personne,
d'expression, de conscience, et tout le monde se couche... "
Le véhicule s'arrête un moment au checkpoint de la Porte du Nord,
où des militaires viendront vérifier les identités des prises de la fourrière.
L'un d'eux, assez jeune, fouille dans les poches de la veste bleu marine d'Armande,
qui se laisse faire, sans s'interrompre dans son raisonnement.
" On ne lutte pas contre la violence par la violence.
On ne lutte pas contre le fanatisme par le fanatisme.
Et nous perdons notre âme à sacrifier tous nos principes démocratiques. "
Le jeune homme signale n'avoir trouvé aucune pièce d'identité valide.
Pas même dans le sac à main qu'il glisse sous le bras de la vieille dame.
Et sort du fourgon après avoir mollement fouillé dix autres passagers,
sans avoir reconnu sa grand-mère maternelle, qui continuait, impassible :
" Ces lois sont liberticides. Nous ne sommes plus dans un Etat de droit.
Tu verras, c'est une erreur que nous allons tous payer très cher. "

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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Dorothy Leigh

Publié le

Roissy. L'odeur de plastique un peu écoeurante du Boeing.
Une odeur de glacière et de bouffe de plateaux-repas.
Retour à la maison. Ma rue St Timothée. Ma ville de Montréal.
Je n'avais pas rêvé. Un acteur français venait de me lire sur scène.
Le séjour à Rome avait enveloppé cet évènement historique.
Et je revenais au Québec avec un peu plus d'assurance.
Mon écriture devait bien valoir quelque chose.
Ma sœur allait venir avec ses filles. Au Canada.
Pour que je les emmène à Toronto et aux Chutes du Niagara.
Mais sur internet, j'allais chercher à publier. Sortir du bois.

Pour entrer dans la jungle du web.
Solliciter des webmasters qui donnaient leur temps aux jeunes auteurs.
Offraient une tribune aux jeunes pousses, aux amateurs.
Mes nièces étaient encore deux petites filles.
Et nous sommes allés au parc d'attractions de La Ronde.
Quel été fantastique. Le premier de ce siècle. J'avais 27 ans.
J'avais un texte en moi qui avait été dit par un autre à mes compatriotes.
Je le proposai à un site dédié au poète Gaston Miron.
Le dos tourné au jardin et à la rue Amherst que l'on devinait à travers les feuillages.
A la terrasse de bois en triangle qui habillait le coin de mon petit immeuble.
Dans ma chambre. Sur mon ordinateur. Le premier de la liste.
Le jeune loup orphelin s'aventurait hors du bois. Enfiévré.
Et fut accueilli par une hôtesse. Bienveillante. Attentive.
Rétrospectivement, je l'écris, j'ai été recueilli.
Cueilli par une louve. Dorothy.
Lorsque ce sont toujours les femmes qui m'ont encouragé.
Epaulé. Accompagné. Et aidé à grandir en écriture.

Elle corrigeait les textes avant de les publier.
Venait, avec délicatesse, dans un courriel, demander mon avis.
Faire des suggestions. Chercher à comprendre l'intention.
Et ce fut le début d'une longue correspondance.
La bouilloire en inox sifflait dans ma cuisine pour une boisson chaude.
Dans un écrin bleu où je me nourrissais déjà essentiellement de tabac et de café.
Au-delà de mes piètres chroniques pour le magazine, je publiais désormais sur la toile.
De nombreux textes furent en ligne sur Au plaisir d'écrire. Grâce à elle.
Qui très vite, n'était plus une simple correctrice, mais une véritable éditrice.
Qui me poussait habilement dans mes retranchements, à travailler, à écrire.

A donner le meilleur de moi-même.
Dorothy Leigh fut aussi une confidente. Une psy. Une amie.
A qui j'ai peut-être écrit des choses plus importantes que celles publiées.
L'hiver revenait sur le Mont-Royal et son Lac aux Castors.
Et je me suis couvert les épaules de cette longue conversation électronique,
chaleureuse, vitale, qui allait durer jusqu'à mon retour définitif en France,
quand je lui écrivais encore depuis Toulouse où j'avais pu me replier en catastrophe.
Je ne saurais dire exactement à quel moment le lien s'est dénoué.
Dans mon lit-bureau de la rue de l'Horloge, je cherche sur Google.
Me rappelant que je ne lui avais pas dédié Textures par hasard.
Quand elle avait accepté d'écrire un mot pour me présenter dans le Damier.
La Dame poétesse de Repentigny. La reine du haïku. La mère de substitution.
La présence dite virtuelle par des esprits incrédules ou sceptiques,
bien plus réelle que d'autres pourtant parfaitement physiques.
L'amie que je n'ai jamais rencontrée.
L'amie que je n'ai jamais oubliée.
Entre l'âme et l'écorce.

Je faisais mes courses Place Dupuis ou sur Ste-Catherine.
Retrouvais mes voisins devant la maison qui sortaient le chien, fumaient une cigarette,
recrutaient pour l'apéro, toujours prompts à vous garder pour dîner.
Pierre et René. Deux anges gardiens qui m'avaient adopté le jour-même de mon installation.
Je filais ensuite me débattre dans le whisky de tous les bars et les clubs du Village.
Et ne remontais à la surface qu'à l'écran de l'ordinateur quand j'avais été capable
de retrouver, dans la neige, le chemin du sommeil, de mon lit, dans ma chambre.
Déjà, le premier réflexe était, avant toute chose, de consulter la messagerie.
Y trouver un mot de ma bienfaitrice était toujours le moyen de partir du bon pied.
Un îlot de mansuétude dans le mal que je me faisais.

Parmi les blocs de glace qui tintaient dans un fleuve de Scotch,
il y avait un phare stoïque pour indiquer la route ou éviter le naufrage.
La voix de la raison. Et la lumière qui me faisait apparaître meilleur que je ne l'étais.
Je n'étais pas son fils. Mais elle était une mère.
Avec ce cocktail subtil d'attentes et d'abnégation.
L'indulgence et l'exigence.
Quand j'avais des comptes à lui rendre qu'elle ne me demandait pas.
Que l'opinion qu'elle pouvait se faire de moi comptait beaucoup,
avec la peur de la décevoir, quand elle ne me jugeait pas.
Dorothy ne me cachait pas son affection mais ne cherchait pas à m'infantiliser, 
lorsqu'elle se confiait aussi, comme une façon catégorique d'échanger d'égal à égal,
d'adulte à adulte, ou d'enfant à enfant, de poète à poète, d'être humain à être humain,
ne pouvant ni voulant prendre une place qui n'était pas la sienne.
Avec pudeur et générosité, avec patience et conviction,
la fée ne m'a pas fait seulement grandir dans l'écrit.
Puisque mon écriture et moi sommes la même chose.
Et qu'elle n'a pas aidé seulement l'auteur.

J'ai sa voix dans l'oreille, sur la bande magnétique.
D'une cassette que j'ai reçue à ma nouvelle adresse.
Je suis en France. Dans cette maison avec sa lanterne au coin du portail.
Son allée de dalles en ciment un peu rose. Et son rectangle de piscine.
Où je suis retourné il y a peu m'étrangler d'émotion à la fenêtre de la cuisine.
Le courrier postal by airmail m'apportait une trace de sa matérialité de femme incarnée.
Au réveil brutal de mes années québécoises, une preuve que je ne l'avais pas rêvée.
Dans la chambre, au rez-de-jardin, un magnétophone grâce auquel je l'entends lire :
" Punks et junkies sur Ste-Catherine, errent sur les terrains vagues entre sex-shop et peep-show. "
Je suis sonné. Au timbre ravissant. La générosité. Son appétit des mots.

Lorsqu'elle n'aime pas que les siens. Qu'elle les aime pour eux-mêmes.
Je suis là. Bouleversé d'entendre le souffle d'une personne, me rendre compte qu'elle existe,
qu'elle me parle, presque embarrassé et à la fois soulagé au sentiment de la reconnaître.
L'accent et le phrasé me crèvent le cœur. Tout le Québec à fleur de peau.
J'en ai la chair de poule. Les sirènes de l'Hôpital St-Luc. Les tempêtes de neige.
Le sourire de Geneviève. Pierre et René. Le phare de la Place Ville-Marie. Jean Leloup.
Les feux d'artifice sur le pont Jacques Cartier. Le chemin parcouru.
Aux douleurs de vivre. Au plaisir d'écrire.
Ces lignes par exemple, que je lance ici depuis mon lit-bureau. Dix ans plus tard.
Quand j'ai encore aux tissus de mes doigts comme à ceux du cerveau, toute entière,
l'énergie rassurante de son halo intact, de ce qu'elle m'a donné, de ce qu'elle m'a appris.
A chercher sur Google et les pistes étroites des liens possibles de Lanaudière
le moyen de remonter le fleuve jusqu'à la source pour lui dire merci.
Merci ma dame. Je vous embrasse. Je vous salue. Et n'oublierai jamais.
Ce que c'est qu'une louve et la force de l'écrit.

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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Théâtre de l'Archipel à Perpignan

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Théâtre de l'Archipel à Perpignan
Théâtre de l'Archipel à Perpignan
Théâtre de l'Archipel à Perpignan
© Philippe Latger

© Philippe Latger

Théâtre de l'Archipel à Perpignan

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Publié le

" On ferme février ?...
- Ah ouais, là, mon vieux, il faut fermer, c'est la fin.
- Tu me sers un verre tout de même ?... Un dernier !
- ... tu exagères. La même chose ?
- On change pas une équipe qui gagne ! "
La nuit a le velours d'une contrebasse dans la fumée du tabac.
Elle danse un slow avec la solitude. Les jambes et les paupières lourdes.
Quand je rêve de jardins japonais et de cloisons de papier.
L'enseigne en néons s'est éteinte au petit jour qui se ramène.
Sur le pavé luisant et crasseux de la rue des Martyrs.

Il y a du blues dans les moulins de la Butte.
Dans l'accordéon essoufflé à la Place du Tertre.
Avant de mourir, je veux voir le Fuji-Yama.
Peut-être à cause de Syracuse. L'île de Pâques et Kairouan.
Quitter Paris. Yves Montand. Le 18ème arrondissement.
Voir les paysages de neige d'Hokkaido.
" T'en as pas eu assez avec ceux du Québec ?...

Le phare de la Tour Eiffel dans le ciel de Paris.
Le phare de la Place Ville-Marie dans le ciel de Montréal.
C'est le même blues dans les rues du Plateau et au Carré St-Louis.
Les fleurs de frangipanier au sable noir de Lovina Beach.
Les hippies, le coucher de soleil, au temple de Tanah Lot.
La voix de Diane Dufresne dans le taxi du boulevard St-Laurent.
La nuit danse à pas lents sur quelques rues désertes.
Je ne suis pas surpris de revoir Perpignan.
Au moment de fermer la boutique sur ce grand livre blanc.
Celui de février et de quelques tourments.

Le livre d'un hiver. Mars m'attend au tournant.
L'art d'être nostalgique à la calligraphie
de notes de musique aux chemins d'une vie.
Des lettres qu'on dessine, qu'on destine à des êtres
qu'on a laissés ailleurs, quelque part dans le temps.
Aux cloisons de papier, je jette à la corbeille
des monceaux de projets qui bâillaient aux corneilles,
et referme l'album des années révolues,
celui d'un petit mois que j'ai réduit en cendres.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Si le diable débande

Publié le

Marmelade de citron. Une douceur de Sicile.
Que je dois à une Vénitienne. Etalée sur du pain frais.
Je suis payé en nature. Je suis payé en amitié. En sensations gustatives.
Je suis payé en café.
Je petit-déjeune devant le Panthéon. Celui de Rome.
Quand j'ai découvert le limoncello à l'ombre des arbres du parc de Bannières.
Et de son pigeonnier. Dans la caresse des paysages du Tarn. Des champs de tournesol.
Le carré de fraîcheur dans le puits de verdure à l'arrière de la maison de famille.
J'aperçois encore le clocher de Caraman dans les brumes de chaleur.
D'où la plage est si loin qu'il n'y avait d'autre issue que l'heureux crépuscule.

Et le plaisir des dîners aux étoiles couronnés du tiramisu de Luc.
A ces heures où je ne refusais jamais un verre d'amaretto pour retrouver l'enfance.
Le goût d'amande de la colle Cléopâtre de l'école. La fièvre de l'alcool en plus.
Le boucan des grillons aussi fort que celui de la ville à la fête de la nuit tombée.
L'été à la campagne. Loin de Barcelone pour mieux la désirer.
Je goûte la Méditerranée aux produits de ses rives.
De l'Espagne. De la Grèce. De l'Afrique du Nord.
Quand je goûte à ta bouche. Quand je goûte à ta peau.
Le citron et la menthe. Aux patios du Calife. A la chair d'une figue.
Du soleil plein les yeux. Jusqu'aux Thermes de Caracalla.
Marmelade de citron dans ma lumière orange.
Quand il n'est pas un son, un bruit, qui me dérange.
A la guitare sèche, ou à la mandoline, qui vient me kidnapper.
M'emmener à Grenade ou dans la baie de Naples. Puisque c'est mon histoire.
Et l'âme de mon peuple. Le peuple d'une mer. Le peuple dont je suis.
Puisque cette mer est aussi mon pays.
Que j'embrasse avec toi. Que je serre contre moi.
Pour n'être plus mortel ou renaître sans fin.

Ce monde a tant de fruits faits pour être croqués.
Tu en es le plus beau que je veux sur la langue.
L'écorce de l'épaule a de douces senteurs de sable et de vanille.
Et l'amande à ton cou pour l'amant rendu fou fait que mon cœur prend l'eau,
ou le large, à Séville, pour le Caire ou Tanger, quand c'est mon corps qui tangue.
Je bénis cette idée d'avoir donné un sexe à chaque créature.
De lui avoir associé des plaisirs sans limites à qui sait en user.
Quand les cochons, je regrette, méritent aussi leur lot de confiture. 
Lorsqu'il y a des tendresses soudaines, des émotions d'enfance, des élans prodigieux,
des regards électriques où l'on peut se trouver dans ce qu'il y a de plus pur,

ce qu'il y a de plus vrai.
Au plaisir, c'est le vernis qui craque et les masques qui tombent.
C'est l'armure fendue. Le corps qui cède enfin. Se dématérialise.
Pour toucher à ce qui ne meurt pas. Apercevoir l'âme de nos êtres ou du monde.
Et je ris au bonheur d'avoir connu cela. D'avoir pu vivre Dieu l'espace d'une seconde,
ses secrets, quand nous sommes à la fois aussi bien la question que la seule réponse,
que nous portons la vie, le sens, les solutions, et le mystère entier de ce qui nous traverse.
Aussi vrai que celui de ce que nous traversons.
Il y a bien des cuillères d'onctueuse marmelade pour les petits cochons.
Dans la lumière orange. Le zeste de citron.
Et le sperme à ton ventre. Que j'embrasse comme terre.
Où l'homme doit planter autant d'arbres que d'âmes.
Il n'y a pas de désordre à ma respiration.
Quand je sais que je t'aime. Et le monde avec toi.
Celui où tu te trouves. Où j'ai pu te connaître.
Où même la maladie est symptôme du vivant.
Et où le mal libère tout le bien qu'on se fait.

Qu'il est bon de vieillir, mon amour, pour rester près de toi.
Affiner nos caresses, capturer l'essentiel, parfaire la confiance.
Et s'acquitter du temps qui ne nous presse plus, ne menace plus rien.
Qu'il est bon d'être libre à l'amour qu'on se donne.
Sans n'avoir rien à perdre, ni devoir à personne.
La jeunesse peut nous fuir à cet apprentissage.
Quand la candeur augmente avec la connaissance.
Puisque la force et la beauté, si elles furent physiques,
ne sont jamais si grandes qu'à nos renoncements.
Qu'il est doux et violent d'enfin s'émanciper, de se débarrasser

des diktats du paraître, jeux de rôles dérisoires du monde des adultes,
ces enfants déguisés occupés à être un peu crédibles,
de pouvoir s'affranchir du prétendu urgent, du prétendu sérieux,
quand on a le pouvoir de décider de tout.
Je n'ai pas de Rolex pour m'enchaîner au diable.
Au désir d'être vu, reconnu, respecté, admiré, ou simplement aimable.
Quand j'ai perdu ce besoin illusoire de prouver des choses,
à moi-même comme aux autres, que je sais qui je suis chaque jour davantage,
que je me sais vivant, grâce à deux dons que la vie me propose :
celui de pouvoir vieillir, celui de pouvoir t'aimer.
Quand la deuxième chance n'aurait pu exister sans qu'il n'y ait la première.
Que la première n'est supportable qu'à l'idée d'allonger la seconde.
Je n'aurais pu t'aimer si je n'avais vieilli.
Et je pourrai vieillir tant que je peux t'aimer.
Comme j'aime la nuit, le café, le tabac, la mer et le citron.
A mordre à pleines dents. L'acide à mes gencives.
Et dans la marmelade, rien en moi ne débande.

Je ris des pectoraux et des cheveux au vent d'icônes photoshoppées.
Quand je devrais pleurer aux ravages que font les doctrines du fric.
Les beautés d'une pub de parfum, les figures éphémères imposées par la mode.
Qui demandent tant d'efforts pour plaire au plus grand nombre et ne plaire à personne.
Je ris des allures, des postures, dictées par le moment, et toutes ses propagandes.
Soudain, je l'avoue, les gens qui se croient beaux me semblent ridicules.
Aussi ridicules que les gens qui se croient intelligents.
Et je l'aurais été doublement bien longtemps à mes yeux d'aujourd'hui.
Pour m'être cru les deux tant j'étais dans la course des vanités humaines.
Il fallait que j'échoue pour m'aimer pour moi-même.

Pour accepter le temps et l'idée de mourir.
Quand j'embrasse désormais chacun des cheveux blancs
que tant d'autres n'auront pas le loisir de compter.
Quand je salue chaque ride comme marque d'un amour ou d'une belle histoire,
ou celle d'heures sombres que je peux assumer, qui font partie de moi,
et tout ce qui se dégrade comme preuve que je suis encore et que j'ai survécu.
Si c'est dès la naissance que le fait de vieillir et de devoir mourir commence,
c'est à notre rencontre que les deux m'indiffèrent ou deviennent des chances,
quand l'amour se prolonge au-delà des personnes, j'en ai fait l'expérience,
que ce qui est vraiment n'est pas ce que l'on voit.
Depuis que je te sais, je ne crois que ce que je crois.
Puisque savoir ne vaut jamais pouvoir faire confiance.
Devant l'amour. Devant la mort.
Il n'y a que ce que l'on croit.
Devant la mer ou face à soi. A la fenêtre. Dans les étoiles.
Je suis la Méditerranée. L'Espagne que je désire et celle que j'ai rêvée.
Le citron. La tomate. Le pavot. Le pavé.
Je suis la marmelade et la guitare sèche.
Celui qui croit aux mots, à ceux que je t'écris comme seule vérité.
Celui qui croit en toi. Comme il croit en la vie et en l'humanité.
Voir, avoir, savoir, furent autant de pièges dont je me suis sorti.
Et je peux bien vieillir si je me crois guéri.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Affaires classées

Publié le

La lanterne au coin du portail.
L'allée de dalles en ciment un peu rose.
L'arrière de la maison avec son préau et le rectangle de piscine.
La voiture s'engage dans un univers minuscule tenu à distance depuis longtemps.
Se gare à côté de celle que j'ai conduite mille fois, restée à sa place.
Je pose un pied au sol comme Neil Armstrong sur la lune.
Claque la portière. Réajuste ma ceinture dans une profonde inspiration.
Quand faut y aller, faut y aller. C'est ce que semblaient dire mes gestes.
Je me sors du couloir entre les deux autos pour prendre mes affaires dans le coffre.
Etonné sans l'être de ne pas être accueilli par les aboiements habituels.

Ma nièce, ravissante, est là pour me lester dans le présent.
Et nous revenons sur nos pas pour pousser la porte vitrée de l'entrée.
Le grand hall sous les arches où se trouve le piano de Bompas.
Qui, après un séjour dans le Tarn, avait fini par échouer ici, sur les bords de l'Hers.
Sa silhouette me laisse indifférent. Malgré les heures passées ensemble.
Quand j'avais écrit tant de chansons sur le tabouret qui l'avait suivi jusqu'ici.
Un homme âgé descend l'escalier à notre rencontre. Mon père.

Qui m'embrasse et a cette façon de prendre du recul pour me regarder en silence,
qui veut dire comment vas-tu ? quand les premiers mots seront les suivants.
Ceux pour me dire par exemple que je dormirai dans ma chambre, au rez-de chaussée.
Dans ce petit appartement sur le jardin, où j'avais posé mes bagages une année entière.
Je suis à la fois angoissé et fou de joie. Dans ces mélanges d'émotions que j'affectionne.
De chaud et de froid. De vertige. Entre plusieurs réalités.

Ma vie, à nouveau, s'était posée à deux cents kilomètres d'ici.
Il m'avait fallu deux ans pour que l'émotion de retrouver Perpignan se dissipe.
Que le quotidien s'y normalise. Quand l'amour s'était invité pour amplifier mon ivresse.
Déformer tous les instants, les rendre plus grands qu'à première vue, les transcender.
Le week-end à Paris venait de remettre les choses à leur juste place.
Me rendre le sens des distances. Dans l'espace comme dans le temps.
Et le décès de mon oncle finissait de me réveiller d'un long rêve fabriqué.
Comme dans ces dessins animés où le personnage ne tombe brusquement au sol
que lorsqu'il prend conscience qu'il n'y a plus rien sous ses pieds ou sur ses épaules
pour justifier de façon rationnelle sa position dans les airs.

La musique entraînante des cartoons de Warner Bros, avait annoncé en fanfare
la fin de l'épisode, qui tend toujours à compenser la déception de devoir en sortir déjà.
Puisque tout a une fin. Et que je l'apprenais enfant entre deux films de la Dernière Séance.
L'alerte orange m'avait dispensé d'assister à un enterrement, mais il fallait, même en différé,
faire preuve à une famille que je faisais partie du clan et que je ne l'avais pas oublié.
Avant cela, je poussais une porte, sur la droite, au bas de l'escalier monumental.
Avec le trac que l'on a en poussant celle d'un grenier où l'on n'est plus monté depuis l'enfance.
Les choses étaient restées dans leur jus. En l'état. Et j'ai reconnu chaque meuble.
Les appliques. Le carrelage. Et son odeur d'humidité tenace. Restée la même.
J'ai jeté un œil dans le coin de la pièce où j'avais installé mon bureau et mon ordinateur.
Quand j'avais coupé mes cheveux et mes liens avec le Québec dans un même élan.
Un lieu où je pouvais me voir écrire ce qu'il fallait pour attirer l'attention de Lambert Wilson.
Vous écrivez du théâtre ?... avec la certitude d'une opportunité de le revoir à Perpignan.
Le Mors aux dents. En quatre scènes. Pour m'entendre dire que j'avais le sens du dialogue.
Où je ne m'attardais pas quand il me fallait ouvrir la porte de la chambre attenante.
Pour y trouver ce lit où je pouvais poser mes affaires. Une fois encore. Dix ans plus tard.
Les contrevents métalliques en accordéon, ajourés, et la lumière étrange qui va avec.
Avec son alliage d'espoir et de désillusions. Intact.

Je n'ai pas le temps de me demander comment diable j'allais pouvoir trouver le sommeil,
le soir-même, allongé sur ce matelas dont je me rappelle l'épaisseur et la mollesse particulière.
Retrouvant cette sensation qui ne m'a pas quitté durant un an de ne pas être à ma place,
ou d'être encore de passage. Cherchant dans le noir une raison de me laisser aller en confiance.
Je dois monter embrasser mon hôtesse, quand seul mon père était venu à notre rencontre.
Délesté de mon sac, je sors rajeuni de dix ans, les yeux moins fatigués, le visage moins marqué,
comme dans ces effets de passe-passe de la série Cold Case, vierge de voyages en Talgo
et de cinq années parisiennes, emprunte l'escalier pour rejoindre les vivants. 
C'est l'homme de 38 ans qui apparaît dans la salle à manger. Les cheveux et la barbe ont blanchi.
Il reconnaît sa belle-mère. La cheminée. Les toiles sur les murs. L'ouverture sur l'immense terrasse.

Je prends part à la conversation qui se cantonne à ce que nous devrons faire le temps du séjour.
A commencer par aller chez ma tante, dans l'heure, à quelques lotissements d'ici.
Puisque c'est elle que nous étions venus soutenir dans l'épreuve.
Je m'aventure dans la cuisine pour me laver les mains.
M'éloignant dangereusement des vivants pour revenir aux vérités parallèles de ce qui est passé.
Et je n'ai plus les tempes grises lorsque je viens seul me poster sur l'évier et à sa longue fenêtre.
C'est ici que l'émotion que je m'attendais fatalement à ressentir vient me piquer les yeux.
La vue sur le jardin et la piscine. La chaleur du printemps. Le roucoulement des tourterelles.
L'ombre salutaire de l'étage. Le café bu comme on fume une clope. Et en bas, je me vois.
M'offrir au soleil avec un appétit d'ogre. Avec les mugs rapportés d'Amérique.
Le cri des enfants dans la cour de récréation derrière la haie. Le silence aux vacances d'été.
Pierre et René venus de Montréal. Le coup de téléphone de Geneviève.
" Lambert Wilson a appelé ! " Pincez-moi, je rêve. Champagne. Ici, la terre est rouge.
Derrière les lattes du store, je pars avec le savon sous l'eau tiède du robinet au fond du bac.
La voix joyeuse d'Ingrid me ramène à ce début d'année 2012. A Toulouse.
A nos obligations de filer à Castelginest. Puisque nous étions là pour ça.
Et je reprends la mine de l'homme que je suis censé être devenu.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Another day

Publié le

L'écriture sèche avec l'encre
pour ne pas être abreuvée.
 

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Et la fenêtre l'emporte...

Publié le

La pente m'emporte vers toi qui es la plage.
Ses dunes de sable brun qui épousent mes formes.
Ne contrarient aucun de mes volumes à mon installation.
La courbe est à la fête des sens. Libérés à la fonte des glaces.
Au décor de ma fenêtre, ne manque plus que le feuillage fourni.
Puisqu'il y a le soleil. Le ciel bleu conquérant. Et les couleurs du diable.
Seule l'étoffe du platane reste à être déployée à ses branches impatientes.
D'une chlorophylle que je crois être capable de déceler déjà à ma respiration.
La dynamique est aux jours qui s'allongent parmi d'autres érections saisonnières,
de la vie qui gagne du terrain au pas de la lumière, de la sève qui circule à nouveau,

de la nature entière qui s'étire avec moi aux baisers langoureux de la température.
Le vent tiède m'emporte vers toi qui es la côte.
Aux crépitements salés de la mousse légère où le carré de la mer s'effiloche,
sur le sable mouillé où l'on suit nos empreintes en inspirant l'été et les corps qu'il désire.
Des reflets en pagaille sur de vagues frissons au miroir agité d'un ciel résolument immense.
Les genoux permettent un fléchissement, aux tensions des mollets, de mes cuisses,
pour que je vienne m'asseoir de tout mon poids, replier mes jambes, en tailleur,

sur l'éponge d'une serviette ou d'un tapis volant, pour toiser l'horizon et ce qu'il dissimule.
Mes cheveux sont mouillés et j'ai le nez qui coule.
Ma peau luisante scintille de gouttes d'eau dont il ne restera que la morsure du sel.
Et je sèche à ton souffle qui est la tramontane. Dont mon dos est la voile.
Offerte à ta caresse pour m'aventurer loin, dans l'amour du désir et le désir d'aimer.
Le chemin m'emporte vers toi qui es la mer.
Où roule une onde onctueuse pour raffermir les membres,
où tout est mouvant, perméable, se gorge de sucs et de fluides,
où les tissus s'imprègnent et s'élargissent, pour se laisser envahir en confiance,
réagir aux contrastes, devenir autre chose tout en restant eux-mêmes.
Le liquide dans les fibres se répand au gré de lois physiques.
Et mon corps dans le tien, aux poussées d'Archimède, peut trouver une place,
s'ébrouer dans son bain, dans les éclaboussures et les débordements.
Sans craindre l'accalmie où nos cœurs se reposent.

La fenêtre m'emporte vers l'été qui est toi.
Les odeurs de vacances. De la peau qui a bruni.
De la pêche duveteuse. De l'abricot juteux. Et de l'ambre solaire.
Des pépins de tomate. Du chlore de la piscine. Du soleil aux épaules.
Dans les ombres sublimes aux lumières trop franches et au jour aveuglant.
Où ta silhouette féline, danse sans danser du sommier à la douche.
A mon bureau, je guette, l'heure de nos voluptés. Le retour de l'été.
Il ne fera plus nuit à celle des retrouvailles. Quand le crépuscule saura s'éterniser.
Dans un reste de chaleur au four de mon quartier que l'on viendra d'éteindre.
Où l'air qui circulera sera reçu comme une bénédiction.

Où le drap inutile ne servira qu'aux jeux de nous y enrouler et de nous en défaire.
Et tes noirceurs si pâles, trancheront sur le linge, impressionner mes yeux,
irriguer tous mes muscles et m'arracher le cœur.
La cathédrale retrouve ses couleurs d'origine et sa chaleur première.
Prête à être mangée par l'explosion de verdure qui viendra d'ici peu.
Le froid en s'en allant libère des odeurs.
Et la mémoire de celles qui me font de l'effet.

Les plus érotiques d'entre elles ne sont pas toutes intimes.
Quand la ville en a une au poids de la chaleur. Comme la pierre et la terre.
Le sable et les galets. Que le vent, des Corbières, rapporte des floraisons.
Des nuances de thym, d'aneth et de réglisse. De poivre et de poussière.
Au vertige du monde et sa diversité. Des plaisirs qu'il procure.
Que je veux devancer.

La rue, ce soir, m'emporte vers une ville entière, merveilleuse, qui ne peut être que toi.
Qui n'existe pas l'hiver, ou qui était en sommeil, oubliée, quelque part en stand by.
Quand j'ai hâte de retrouver sa pleine lune aux découpes de toitures gothiques.
Ses étoiles aux bandes de ciel déroulées au caprice des ruelles tortueuses.
Dévalant toutes vers la fontaine où l'eau vive viendra froisser le marbre.
Au parvis où les vœux et les regards s'échangent, faits des silences
de l'union secrète à l'ombre des gargouilles et de notre platane,
où je reste t'attendre, éperdu, toujours en embuscade,
avec la soif d'un chien et une faim de loup.
L'été est une noce, qui promet des agaves et des pins parasols.

Des orgies de caresses et d'émerveillements à la chair retrouvée.
Et la vie m'emporte vers le bonheur qui est toi.
Aux portes de l'Espagne.
Et d'une mer indigne.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Pierre angulaire

Publié le

Les petites tumeurs sur les veines à mon bras sont bénignes.
" Nodule familial ", avait dicté le chirurgien en observant sa prise.
Un dysfonctionnement hérité. Génétique. Comme l'avait présumé la dermato.
J'avais observé en effet le même phénomène sur les mains de ma tante.
Mon généraliste observe la cicatrice. Me rassure. Me libère.
Bien des choses en réalité sont héréditaires.
Quand j'ai une grimace qu'aurait pu faire mon père.
Qu'il tient lui-même de Georgette.
Un faux sourire crispé qui veut dire : " je l'ai échappé belle ".
Je sors sur la place Bardou Job, où je jette un œil distrait
sur cette fontaine qu'elle partage avec la place de la Trinité à Toulouse,
ignore ses trois sirènes ailées pour gagner le Palmarium et retourner chez moi.
Georgette. La petite écolière de la Garonnette.
A l'époque où s'y trouvait vraiment un bras de Garonne.
Au pied du colossal clocher de la Dalbade qu'elle avait connu.
Avant qu'il ne s'effondre en 1926 quand il était le point culminant de la ville.
Sept ans avant la naissance de René qui restera fils unique.
Dix ans avant la naissance de ma mère. La Guerre d'Espagne.
Qu'il est étrange de penser que Georgette avait pu être enfant.
Quand je suis troublé aux photos où je la découvre jeune femme.
D'une beauté qu'elle avait transmise à mon père.

Je ris aux sondages quand on devrait en interdire les publications systématiques.
Les commentaires et les analyses parfaitement inutiles sinon à manipuler l'opinion.
J'entends bien Pujadas préciser qu'il ne s'agit que d'une indication à un instant T.
D'une formule digne du Fumer tue sur les paquets de cigarettes.
Posée comme précaution, pour se protéger de procès, d'attaques ou de reproches.
Par les industriels du tabac. Les journalistes.
Pas pour protéger les consommateurs, mais pour se protéger eux-mêmes.
Pourquoi perdre autant de temps autour de ces enquêtes dont on ne sait rien.
Qui les commande ? Qui les finance ? Qui les mène ? Qui est interrogé ?
Et l'on voit bien, aux sondeurs qui se déplacent même jusque sur les plateaux,
qui adorent s'écouter parler, en sages au-dessus des hommes politiques qu'ils font et défont,
du haut d'une légitimité bien discutable, qu'il y a toujours une intention ou un parti pris.
Je ris aux dérives de cette démocratie française qui n'en a jamais été une.
Où l'on a toujours réduit l'expression populaire à des manifestations dans la rue.
Et la consultation à cette élection présidentielle qui consiste à faire signer un chèque en blanc.
En effet, notre monarchie républicaine, ultra-centralisée, et sa longue tradition, bien-sûr,
nous empêchent de comprendre quoi que ce soit à l'idée-même de fédéralisme.
Et il me faut bien rire, me moquer un peu de nos archaïsmes hallucinants,

pour ne pas enrager au mépris à peine dissimulé pour ce fameux peuple,
dont tout le monde parle soudain à la tribune, le temps du plébiscite.
La campagne ne m'intéresse pas. Le peu que j'en vois me consterne.
La télévision sert la soupe. Le show est aussi ringard qu'une émission de variétés.
Et j'ai sans doute mieux à faire que suivre des débats qui n'en sont pas.
J'ai déjà d'ailleurs un âge suffisant pour me demander, comment les journalistes,
les premiers, ne se lassent pas eux-mêmes des conneries que l'on ressasse depuis 20 ans.
Je comprends que les plus jeunes découvrent l'eau chaude avec une certaine exaltation.
Mais ceux de ma génération ont suivi déjà quelques campagnes.
Ce sont toujours les mêmes thèmes, les mêmes ficelles, et souvent les mêmes têtes.
J'envie presque ceux à qui cela peut encore procurer une forme d'enthousiasme.
Avec la nostalgie d'un temps peut-être où la politique politicienne savait me passionner.
Et il est un âge en effet où l'on ne descend plus dans la rue crier des slogans
pour savoir que cela ne sert strictement à rien.

Je suis allé prendre le soleil tout à l'heure. J'ai même bronzé un peu.
J'avais rasé une barbe d'un mois pour dégager mon visage. Le retrouver.
Pour mieux l'offrir à l'été en avance, à la terrasse du Café de la Paix d'abord.
Quand celles de la place de la République étaient pleines à craquer.
J'ai pu vérifier cela au miroir de la salle de bains tout à l'heure. J'ai pris des couleurs.
Me suis même surpris à penser que je devais encore pouvoir plaire.
Cette séance de luminothérapie m'a donné du cœur au ventre.
Je suis remonté chez moi de bonne humeur pour tordre le cou à une commande.
Une musique assez raccord avec le brief qui sollicitait un texte humaniste et rassembleur.
Une journée vite passée. Auréolée d'une sensation estivale parfaitement voluptueuse.

Et ce constat qui me glace le sang dans l'appartement vide à la tombée de la nuit.
J'ai beau me dire que je ne suis pas seul, il me faut bien voir les choses en face.
Je ne cherche à apitoyer personne, quand bien sûr, la pitié est un sentiment détestable,
que je n'aime pas éprouver pour autrui et supporterais moins encore de susciter moi-même,
plutôt crever que d'inspirer cela, d'autant qu'en effet, ma solitude est un choix assumé.
Puisqu'il y a dans la démarche autant d'orgueil que d'humilité, autant d'égoïsme que d'altruisme,
quand j'ai toujours pensé que c'est ce qu'il y avait de mieux à la fois pour moi et pour les autres.

En effet : qui voudrait vivre avec un mec comme moi ? Qui pourrait ?
En effet : avec qui pourrais-je vivre. Au quotidien. D'autre qu'avec moi-même ?
Ce soir, je me dis que je ne cracherais pas sur une solution intermédiaire.
Quand il ne m'aurait pas déplu de passer la soirée avec quelqu'un. La nuit peut-être.
Que je pourrais revoir le surlendemain. Ou trois jours plus tard.
Quand bien sûr chacun aurait son chez soi, son rythme de vie et ses obligations.
Je n'ai pas envie de passer la soirée avec moi. Je m'ennuie moi-même.
Autant que la comédie de la campagne aux chaînes d'information continue.
Je crois que j'aurais pris plaisir à m'occuper de quelqu'un. Et je ne parle pas de sexe.
Mais je me retrouve tout seul comme un con devant mon écran d'ordinateur.
Quelque chose est en train de bouger dans mon ventre. Dans mes veines.
Je sens le froid me ronger jusqu'aux os. M'envahir. Me gagner le long de mes bras.
Comme au début d'une raideur cadavérique. Comme si la vie me quittait.
Quand la mienne semble ne plus me convenir.

Entendons-nous. Un choix assumé n'est pas un choix définitif.
Nous sommes bien d'accord. Sinon, assumé et définitif seraient un même mot.
Il est compris aussi que je suis pour l'amour plutôt que pour le couple.
Je veux dire que ce qui m'intéresse n'est pas de partager un loyer et des charges,
mais une histoire d'amour.
" Tu viens dîner ?... Ah... Jusqu'à quelle heure ? Ok. Tu passes après !
Tu auras mangé ?... Eh bien, j'ai de quoi te cuisiner quelque chose... Non, j'attendrai ! "
Ce sera improvisé. J'ai des choses au frigo. Une bouteille de vin quelque part sans doute.
" Oui ? Comment ? Tu es où ?... Oui, je suis à la maison. Passe, bien sûr ! Avec plaisir ! "
Ce n'était pas prévu. Formidable. J'ai le cœur qui bat. Il est quatre heures de l'après-midi.

" Mmmm... Oui, j'attendais ton coup de fil, oui. Je savais bien que c'était toi...
Comment ? Quel week-end tu dis ?... Génial ! Non, rien de bloqué. C'est parfait ça.
Et tu sais... ben justement, j'allais te poser la question. Que dis-tu de Barcelone ?... "
Magnifique. Trois jours et deux nuits. Je vais dégoter un petit hôtel aux petits oignons.
Wow. Je ne tiens plus en place. Voyons... Barri Gotic. L'Eixample. Pour deux personnes.
" Hello... Je te dérange pas ? Comment vas-tu ?... J'avais envie de te parler...
Tu fais quoi demain ?... On peut faire un truc avec les enfants, c'est pas un problème...

Ah... que tu es bête. Demain soir alors ?... Cool... Oui, peu importe, tu choisiras. "
Voilà, sans te prendre la tête avec les impôts et la facture d'électricité.
En t'épargnant les courses, la machine de linge, les chaussettes sales et la poubelle à descendre.
Les problèmes de fric. A économiser pour les vacances ou pour changer la bagnole.
Mais partager des moments, nous voir quand nous en avons envie ou besoin.
Même pour regarder un programme à la télé, un film, un spectacle ou manger un sandwich.
Quand ça nous chante...

A trois heures du matin, je me lève me faire un café.
Ce froid qui gagne mes membres. Celui de la solitude. Il me répugne.
Je dois réfléchir, puisque je ne dors pas. J'ai besoin d'un café.
Voyons, donc, réfléchissons... quelle âge j'ai au juste ?
Etre seul se justifiait sans doute, jusqu'à présent, en effet...
pour pouvoir m'installer au Canada du jour au lendemain,
sortir, faire la fête, boire comme un trou, baiser de tous les côtés,
tomber amoureux de temps en temps, déménager ici ou là, refaire les cartons,
encore la fête, et du cul, du cul, du cul, Toulouse, Barcelone, Paris... ok.
Sans avoir à rendre de comptes à qui que ce soit.

Oui Madame, c'était la belle vie. Je ne vous le fais pas dire !
La Californie. La Turquie. La Floride. Le Mexique. L'Australie. Et Bali !
Les boîtes. Les soirées. Les aéroports. Et même quelques vedettes pour le fun.
Voyons, 1973... nous somme en... 2012 ?
Bordel de merde, ça ne peut pas être ça !...
Calcul mental. 2012 moins 1973.
... Mais qu'est-ce que j'ai foutu ?

Ok. On se reprend. Très bien. J'ai fait le con pendant vingt ans. Parfait.
Pour avoir commencé à 16 ans, c'est exactement ça. Vingt ans de fête. 1989/2009.
Paris. Malaise vagal. La rue est barrée. Cinq pompiers dans l'appartement.
Venus sonner la fin de la récréation. Stop. On ferme. On arrête tout. Rideau.
J'avais tout de même deux histoires d'amour importantes au compteur.
Une d'un an. Une de trois. Belle performance.
Pourquoi me serais-je embarrassé de quelqu'un ? A part pour lui pourrir la vie ?
( Ce que je n'ai pas manqué de faire, mea culpa, aux deux personnes évoquées. )
2010, je réagis. Je me réveille. J'arrête de boire. Je quitte Paris. Je me sauve.
Je rentre chez moi. Où je reviens toujours quand je dois me reconstruire.
Bon sang... c'était quand ?... 2010. On y est bientôt. Voyons. L'agenda. L'agenda.
2009. 2010. Nous y sommes. Le 5 mars. Arrivé à Perpignan le 5 mars 2010.
Deux ans que je me suis rangé des voitures. Deux ans que j'ai raccroché les gants.
Deux ans de bonheur inespéré.

Déjà, pour quelqu'un qui est censé écrire, je me rends compte que je ne l'avais pas fait.
Que je n'avais pas de matériel, pas de matière. Je n'avais rien foutu.
Quand la plupart de mes travaux sont restés sur le bureau de Delphine, chez Sony.
J'avais certes pondu du couplets-refrain à l'infini, sans me résoudre tout à fait au formatage.
Quand il me suffisait sans doute de copier ce que j'entendais à la radio et à la télévision.
Ok. Il était temps pour moi de me retrousser les manches. En témoigne ce blog.
Lorsque finalement, je ne me suis attelé au rythme d'un texte quotidien qu'en novembre dernier.
Pour ça, très bien, j'approuve la méthode. Je valide la discipline. Je persiste et signe.
Cela ne m'empêche pas de tenter des textes sur des musiques, dans le contexte que l'on sait.
Mais, devant mes écrans, dans mon lit-bureau, le café dans mes mains, je me pose la question.

Qu'est-ce qui justifie désormais que je passe ma soirée tout seul ?
Depuis mon retour, je ne suis pas sorti une seule fois dans une boîte de nuit,
n'étant pas, après Barcelone, Paris ou New York, revenu à Perpignan pour sa vie nocturne.
J'ai dîné avec des amis au restaurant, me suis même aventuré à accompagner Virginie
dans un ou deux bars, le soir, pour y prendre un verre - en n'y prenant aucun plaisir -
lorsque je me méfie de l'alcool comme de la peste et n'ai pas pris une cuite depuis deux ans.
Désormais, moi qui engloutissais des litres et des litres de whisky sans broncher,

le moindre verre de vin me fait plus d'effet que si je n'avais jamais bu de ma vie.
Parfait ! Ici encore, j'approuve la méthode. Je valide la discipline. Je persiste et signe.
Je me préfère sobre. L'alcool est un poison. Et j'étais sous son emprise le dernier des connards.
J'avais assez blessé mes parents, mes amis, mes amours, aux délires suicidaires de cette saleté.
Voici déjà deux progrès notables, que l'on peut aisément considérer d'ailleurs comme liés.
Quand il manque une pièce maîtresse entre les deux.

C'est aussi la réponse à la question : pourquoi suis-je seul chez moi ?
Parce que je ne passe pas la soirée avec toi.
C'est parce que j'ai arrêté de boire, de sortir, de faire le con, que j'ai pu te rencontrer.
Parce que je suis rentré de Paris. Parce qu'il fallait que je change de vie. Que je grandisse.
Que j'étais capable soudain de respecter un être humain et d'en voir la beauté bouleversante.
Et c'est parce que nos chemins se sont croisés que j'ai pu écrire. N'écrire que pour toi.
La voilà, la pierre angulaire, entre l'arrêt de la boisson et le départ de l'écriture. Toi...
Et je compte un troisième progrès notable. Une constance que je ne me connaissais pas.
Quand j'ai été capable d'honnêteté, de fidélité, de droiture, de tenir des engagements,
avec un plaisir qui était certes, peut-être, de l'ordre de la nouveauté ou de l'exotisme,

mais qui s'accroît sur la durée avec le sentiment gratifiant de construire quelque chose.
Grâce à toi, avec toi, je deviens peu à peu, l'homme que j'aurais dû toujours être.
L'homme que je voulais devenir. Celui que je deviens. Pour qui je serai capable d'estime.
Alors, certes, j'ai d'autres progrès à faire, comme apprendre à cuisiner par exemple.
Si je veux être crédible quand je prétends pouvoir t'improviser un dîner tout à l'heure.
Quand le baby-sitting m'a permis d'aborder les fondamentaux : pâtes, riz, purée.
Faire une omelette ou simplement cuire un œuf, quand je ne l'avais jamais fait de ma vie.

Je pose mon café sur ma table de chevet. Je m'interroge tout à coup.
Le temps pour moi serait-il venu d'aspirer à une vie " normale " ?...
Attendez, attendez, je ne vais pas changer comme ça de position sur le couple, n'est-ce pas ?
Mais... avoir des enfants par exemple. Une chose, au fond, à laquelle j'ai toujours pensé.
Depuis la naissance de l'aînée de mes nièces. Je sais bien que la paternité est dans mon ADN.
Pas forcément comme géniteur, quand je pourrais aussi bien être stérile, quand je pourrais adopter.
Ce que j'ai en moi n'est pas un désir de me reproduire mais de transmettre. Ou d'élever.
Je n'avais pas 19 ans à la naissance d'Emilie et avais pris plaisir à m'occuper d'elle.
Une expérience un peu oubliée qui est revenue, une fois encore, à mon retour de Paris.
Décidément ! Lorsque mes amis m'ont confié leurs enfants avec une confiance qui m'a ému.
Et que je me suis surpris à être très à l'aise dans la gestion de chaque cas de figure.
Du nourrisson à la grande fille de dix ans.
Me voici interloqué par tout ce que le whisky m'empêchait d'envisager sérieusement.
Par tout ce qu'il m'empêchait d'espérer pour moi-même et de réaliser.

La rue de l'Horloge est baignée dans sa lumière orange.
Je n'ai plus cette sensation de froid dans mes membres.
Je bois mon café à la fenêtre. Comme sur des photos mythiques.
Je ne pourrai pas imposer le prénom d'Angèle à ma fille, ni à sa mère, même si je serais tenté.
En revanche, Irina, Virginie, Laetitia, Christelle, bien des amies le savent de très longue date,
si j'ai un fils, j'ai toujours pensé à Alexandre, avant-même d'avoir réalisé qu'en effet,
il serait cohérent qu'Alexandre soit le fils de Philippe.
Mais il ne s'agissait pas d'une référence à l'Antiquité de ma part, qui pour être mégalo,
aurait été parfaitement ridicule, simplement d'un goût pour ce prénom que j'aurais aimé porter.
Je me dis en souriant, qu'avant d'apprendre à cuisiner, pour faire les choses dans l'ordre,

il me faut apprendre à gagner de l'argent.
Je retourne à mon écran. Pour écrire ce texte. Qui me surprend un peu.
Mais que je laisse sortir en confiance. Sans ne rien censurer.
La sensation de solitude s'est évaporée comme par magie à quatre heures du matin.
Bien sûr, tu n'es pas là. Et nous n'aurons pas pu nous emmerder devant la télé ensemble.
Mais tu es avec moi. Et je suis avec toi.
Quand, je sais bien, la solitude n'est pas le fait d'être seul dans une pièce à un moment donné.

La solitude n'est pas le fait de dormir seul. De s'endormir seul. De se réveiller seul.
C'est de n'avoir personne à qui penser. Personne à qui écrire. Personne à qui parler.
Pour le reste, j'en prends acte, il semble que ma vie bouge. Que ma vie change.
Et tu pourras noter qu'elle change dans le bon sens. Du moins, celui qu'il me restait à suivre.
Pour avoir choisi très tôt, celui de la luxure et de l'autodestruction nucléaire.
Revenu de tous mes excès, je suis prêt à vivre l'autre vie. Quand j'ai quarante ans devant moi.
D'un point de vue statistique bien sûr. Pour réaliser tout ce que j'aimerais faire.
Toujours dans cette optique de n'avoir rien à regretter quand le froid me prendra pour de bon.
Etre auteur. Etre père. Etre un homme. Et vieillir.
Quand je sais grâce à toi que j'ai un talent pour être heureux.
Que j'avais su l'être enfant, que je sais désormais que je peux l'être aussi intensément,
avec la conscience du temps imparti, limité, et du rétrécissement des perspectives.
Je ne rêve pas. Je ne dors pas. Je peux sourire. J'ai une vie à construire.
Dont tu es, toi, mon amour,
la première pierre.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Le pull en moins

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Le printemps, à un mois de nous,
te rends-tu compte, qui revient au galop déroulant son panache.
Le deuxième à éclore pour nous féliciter. Transformer ses promesses.
J'ai cru j'avoue, avoir bien failli te perdre, aux spasmes d'une crise.
Mais l'époque est au béton armé, capable de tenir toute une quarantaine.
Qu'y a-t-il de plus solide que toi ?
Lorsque ma glace fond, que mes plaques se déplacent, mes continents dérivent,
et tu restes le lit impassible du fleuve effervescent qui bouillonne à tes flancs.
Quand tu as tes propres tourmentes et tes flots d'inquiétudes.
Au barrage qui cède, il fallait essuyer bien des débordements.
De nous deux, je ne suis ni le plus endurant, ni le plus courageux.
Quand nous aimons autant les matins assurés que les soirs ombrageux.
Sur le duvet orange, c'est comme un rai de lune qui revient m'embrasser.
Ce n'est que la lumière artificielle de la rue qui éclaire ta place près de moi,
que tu ne laisses jamais vide, quand je t'y vois sourire aux ombres oubliées.
Le printemps. Peut-être un 39ème. Que je veux traverser avec toi.

Rue des grandes fabriques, je passe en revue les adresses du Zinc et du Habana,
du VIP et de la Maison Quinta, avec l'âme insouciante. Je n'ai pas mis de pull.
Un détail qui suffit à me rendre léger. Au milieu d'une foule qui demeure en vacances.
Je m'amuse des nuées de jeunes Playmobil aux effets capillaires façon Justin Bieber,
des bancs de survêt qui reluquent les cagoles frangées, méchées, brushées,
qui se croisent sous les jambes du Castillet, des abribus aux premières boutiques.
Pas de pull et pas froid. Et du monde aux terrasses. Tout me semble plaisant.
Jusqu'aux quais de la Basse, qui ne vont jamais loin, mais peuvent me satisfaire
puisque je ne vais nulle part, que je reste chez nous, retrouver nos palmiers,
le parfait Canigou, en bout de perspective, couvert de sucre glace qui miroite au soleil,

sous le bleu enivrant d'un ciel enveloppant, enfin haut de plafond, pour retrouver son souffle,
quand le vent est tombé, que je suis sous le charme, dans une ville aimée sortie de son sommeil.
Je ne sens plus sur moi le poids de la pression, qu'elle soit atmosphérique,
ou celle des dissensions et des malentendus, quand je n'ai plus non plus celui des habitudes,
ni de la solitude, puisque je suis aimé, libre en ne l'étant pas. Que je ne suis pas seul.
Il y a de l'intelligence dans l'amour. L'inverse n'est pas toujours vrai.
Et la tienne est d'une élégance qui permet de sauver l'espoir d'un avenir que tu as délivré.

Plus que de l'indulgence. De la compréhension. J'ai pu me libérer d'un pull et d'un linceul.
A ta patience d'ange. Ou ton abnégation.
Aux regards qui mélangent tes sourires aux miens.
Perpignan, que je t'aime quand je suis amoureux.
Que le printemps s'en vient.
Et que je suis heureux.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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