La bruine des fontaines
Je sors d'un dîner chez des amis.
La soirée est sublime.
C'est un frisson érotique. Sans visage et sans nom.
Les éléments. La nuit. L'odeur des cyprès. La douceur.
Qui me donnent la chair de poule. Réveillent des zones érogènes.
Et l'envie folle d'être amoureux.
Serais-je mieux si tu étais à mes côtés ?
Je ne sais pas. Je pense à toi. Et je souris. Je suis heureux.
Dans le poil de mes avant-bras, dans mes cheveux, dans mes narines,
l'air joue avec mes terminaisons nerveuses pour aiguiser mes sens.
Sous les étoiles, je ne marche plus. Je flotte. Entre les rangs de palmiers.
Le sol ne tasse plus mes vertèbres à chaque pas quand je suis en apesanteur.
J'avance dans la ouate, les poumons dilatés, gonflés à chaque inspiration,
m'élevant davantage dans la précision des senteurs et de souvenirs intacts.
Cela me caresse en surface comme en dedans. Quand je respire la nuit tranquille.
Et c'est une violence que de retrouver ce paradis voluptueux que je vis à l'instant.
Autour de moi, il n'y a rien d'extraordinaire quand tout le devient tout à coup.
Je respire le parc et la tiédeur nouvelle qui amplifie les parfums de la végétation.
Un frisson érotique. Le plus chaste de tous. Où il n'y a pas d'objet.
Le désir dérisoire. Quand tout n'est que plaisir. Celui d'être.
Comme la pierre peut être. Comme la terre peut être.
Et comme la vie est.
Des larmes. Subitement. Inattendues.
Quand il faudra mourir. Voilà ce que je regretterai amèrement.
Une soirée de mars. Délicieuse. Qui annonce le printemps. Et le réveil du monde.
Les sensations. De voir. D'entendre. De toucher. De sentir. De goûter.
Tout sera réduit à néant. Et je veux tout garder. Retenir.
Un moment de panique. Aurai-je profité de cela ? De ce qui est offert.
De la caresse sur ma peau non pas d'une personne mais de tout le vivant.
Je bénis ton regard. Ta bouche sur la mienne. Je vénère ton nom.
Comme l'eucalyptus splendide si près de Barcelone.
La bruine des fontaines. Ou l'odeur de l'essence.
Je bénis la lumière qui autorise l'ombre. La matière. Le mouvement.
L'étonnement soudain à en prendre conscience.
Et je t'aime ce soir, bien au-delà de toi, pour être partie prenante
d'une vie foisonnante que je ne me résoudrai pas à quitter tout à fait.
Je ne dois pas penser à tout rendre parfait puisque tout l'est déjà.
L'été sera merveilleux pour l'être par nature.
Et je serai heureux si je me donne la peine de seulement l'observer.
Peu importe où je serai. Avec qui. Et ce que j'y ferai.
Pourquoi vouloir programmer ou organiser un bonheur qui est déjà atteint ?
Toutes les saveurs de Castelldefels sont dans ma tête. Le disque dur.
L'ambre solaire. L'aveuglement. Le vertige. La sensualité.
Une vie qui n'est plus et continue vingt ans plus tard à me procurer du plaisir.
Et je suis bouleversé quand une sensation fugace me ramène tout ce bonheur en bloc.
Je garderai l'empreinte jusqu'au jour de ma mort. Au moment de partir.
Le sable brûlant. Le sel de la mer. Le coup de soleil. La clameur des cigales.
Le fantasme d'aimer. De penser à quelqu'un. Qui n'a pas de visage précis.
Quand c'est une liberté de rêver le bonheur pour l'éprouver déjà.
Et c'en est une autre que de s'en souvenir pour l'éprouver encore.
En traversant le parc pour rentrer à l'Horloge, peu importe qui je suis,
peu importe le lieu, je suis heureux parce que je sais ce que c'est.
Je sais que je l'ai été. Je sais que je le serai.
Et à ces deux certitudes, j'embrasse le présent.
Je devais être seul pour en prendre conscience.
Sans aucune digression. Et sans interférences.
Pour goûter chaque pas. Chaque chose. Sans avoir à penser ni à me concentrer.
Cueillir chaque odeur sans les identifier. Ecouter le silence et son immensité.
Nager dans les rues vides. Jusqu'à mes garde-fous.
Vivre est un tel miracle. Je veux m'en rendre compte.
Epuiser toutes mes forces à ne faire que cela.
Je sens mon corps qui se décompose. Je fonds dans la nuit.
Et je suis le rempart, et ses chats, l'olivier sur la place, le bruit et la lumière.
Et tout t'aime avec moi. T'imagine et t'appelle. Regarde. Tant que tu peux le faire.
Je découvre sous mes doigts le contact du tissu.
Le plaisir d'en couvrir sa peau et de s'en découvrir.
Quand tu viendras m'habiller de la tienne.
Et me rendre l'énergie d'accepter l'abandon.
Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan
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