Touchant... Cet appétit désespéré d'éternité.
Cette soif insatiable de ne pas mourir. De laisser une trace.
Vouloir marquer absolument. Etre important. Compter.
Ne serait-ce qu'aux yeux de ceux qui comptent.
Quand il s'agit d'exister. De toutes ses forces.
Est-ce que je fais autre chose, moi-même, en écrivant ici ou ailleurs.
Créer. Ecrire. Réussir. Faire des enfants. Construire. Partout la même énergie.
Des convulsions pour ne pas disparaître tout à fait.
L'amour lui-même n'a pas d'autre but.
Rendre éternels ceux qui ne sont plus.
Les garder avec nous même quand ils nous ont quittés.
Etre aimé pour semer de soi partout. Avant de redevenir poussière.
Je me demande parfois à quoi ça rime...
Mais je suis un homme et il semble qu'il n'y ait rien de plus humain que cela.
Avoir une influence sur les autres, se rendre indispensable, être utile,
à ses parents, à ses enfants, à ses amis, à ses collègues, à la société peut-être,
quand on est condamné à être trahi, manipulé, déçu, et abandonné.
Ce qu'il faut de ressources pour toujours se remettre en selle.
Je me permets ici de nous féliciter. Je me lève. J'applaudis. Respect.
Cette confiance farouche en soi et en l'humanité me désarme toujours.
Malgré les coups durs, malgré l'ironie du destin et les forces contraires,
eh bien, qu'à cela ne tienne, je suis handicapé et je vais traverser la Manche à la nage.
Sans bras ni jambes. Parce que je suis un homme. Et que vouloir, c'est pouvoir.
Et Dieu en personne doit tomber de sa chaise, en larmes et en admiration,
pour ces créatures qui n'ont pas besoin de lui pour changer le monde.
A cette colère d'exister, le temps n'en mène pas large.
Qu'y a t-il de plus fragile qu'un humain ? Qu'y a t-il de plus robuste ?
Qu'y a t-il de plus délirant ? Qu'y a t-il de plus sage ?
A la première bouffée d'oxygène, le monstre, à peine sorti de sa mère,
va dévorer la matière avec un opportunisme féroce, une cruauté aussi avare qu'ingrate.
Et la bestialité, canalisée par le sens de la civilisation, va lui donner une énergie redoutable.
D'où vient la conscience ? Ce don dont on pense les animaux dépourvus jusqu'à preuve du contraire.
Puisqu'ici réside la différence. La conscience de sa propre mort. La conscience du temps.
Celle du bien. Celle de la transgression. Pourquoi nous ? D'où cela nous vient-il ?
A quel moment, dans l'évolution, ce grand singe a commencé à enterrer ses morts ?
A se servir des autres animaux autrement que pour seulement se nourrir ?
Pour se vêtir. Pour se mouvoir. Pour travailler à sa place.
Lui qui était moins grand, moins fort, moins rapide que d'autres.
Voilà qu'il domestique d'autres créatures. Y compris pour avoir de la compagnie.
Lui qui est capable de décimer des espèces comme il est capable d'en préserver.
Capable d'égoïsme comme d'empathie. De cynisme comme de culpabilité.
Ensemble, voici plusieurs individus qui s'occupent des plus fragiles et des plus démunis,
qui chantent dans une chorale, font de la musique, construisent des temples et des fusées,
trouvent des vaccins, quand ils ne font pas que la guerre et des atrocités,
à l'exaltation des fièvres collectives.
La lumière artificielle éclaire une habitation qui n'est pas troglodyte.
Quand mon immeuble, ma rue, sont parties d'une cité administrée où des sujets s'activent.
Les uns récupèrent les déchets, les autres distribuent des messages, certains fabriquent des objets,
d'autres les distribuent à ceux qui se les procurent, il y en a qui s'occupent des plus petits,
il y a ceux qui s'occupent des plus âgés, des malades, des blessés, ceux qui s'occupent des morts.
Ceux qui racontent des histoires dans des lieux sacrés. Ceux qui en racontent d'autres pour diriger.
Ceux qui en racontent pour divertir.
Les loups, les abeilles, les fourmis, certes, sont organisés en sociétés.
Nous partageons des activités organiques, mécaniques, comme manger, chier, se battre, baiser.
Défendre le territoire. Se reproduire. Mais une seule espèce redécouvre tout ce qu'elle a oublié.
Communiquer à distance. Prévenir le danger. En étudiant et imitant le monde animal qui l'entoure.
Une seule se sent dépositaire et responsable du reste de la Création, pour ce qu'elle en connaît.
Qu'elle cherche à comprendre sans cesse, pour en tirer profit comme pour la sauvegarder.
Il fallait bien un bouton pour baisser la vitre de la voiture et une télécommande, sans doute,
afin de ne plus avoir à se lever pour changer de chaîne, partisan du moindre effort,
quand, depuis la roue jusqu'à internet, l'Homme ne cesse de défier les lois du temps et de l'espace.
Capable en se rassemblant, de réaliser le meilleur comme le pire, de progresser, changer les choses,
seul, j'observe qu'il se coupe le poil, se le peint, se peint la figure, se torture, pour avoir du muscle,
pour être moins gros, se fait changer les traits à coups de burin, se fait implanter des choses bizarres
en des endroits attendus, pour être beau, pour être regardé, désiré, aimé, pour ne pas être rejeté,
avec cette peur panique chevillée au corps, qui est toujours celle d'être abandonné.
Puisqu'au grand œuvre du collectif, il y a des individus. Qui n'existent plus en dehors du groupe.
Chacun se sait mortel et remplaçable. Chacun lutte pour ne pas être viré ou oublié.
Si le groupe est puissant, l'individu, seul, n'est plus rien. Exclu, il meurt une première fois.
Conscient du danger, il dépense son énergie à mériter sa place dans la société.
Un humain seul ne sert à rien. Un humain seul n'existe pas. Nulle part.
Quelle que soit la cellule, il a besoin autant qu'elle d'y avoir une fonction.
Le couple. La famille. Une équipe. Un quartier. Une usine. Une communauté. Un pays tout entier.
Peu importe le job. Il faut, aux yeux du groupe comme aux siens, avoir un rôle à jouer.
Sinon, dépression, cancer, suicide, adieu Berthe. L'homme disparaît.
Quand il est incapable d'être autonome. Ou autosuffisant.
Cet animal dominant n'a donc de puissance qu'au contact de ses congénères.
Il doit se savoir exister pour quelqu'un pour exister vraiment.
S'il ne participe pas à perpétrer l'espèce, il éduquera les enfants des autres,
transmettra à des élèves, écrira des histoires pour faire rire, réfléchir ou rêver,
aidera son prochain, soignera ses patients, inventera des outils et des façons de vivre.
Il s'enivrera à l'idée qu'il compte particulièrement aux yeux d'une personne en particulier,
quand l'amour est un mystère aussi profond que celui de son âme, comme à l'idée, salutaire,
mais objectivement aussi fausse, qu'il est indispensable à ses parents, à ses enfants, à ses amis,
à sa clientèle, à ses lecteurs, à son public, quand il peut être utile, mais jamais nécessaire.
On peut toujours vivre sans un parent, sans un ami, un enfant, sans son amour, sans son public,
quand on ne peut jamais vivre sans les autres. C'est une leçon à la fois belle et terrible.
Nous avons besoin les uns des autres. Mais le monde continuera à tourner sans nous.
What ?... Quand je serai mort, les gens continueront à vivre ? A faire l'amour et la fête ?
Mouais. Même si tu es chirurgien ou Reine d'Egypte. L'espèce n'a besoin que d'elle-même.
De ses lois et de ses intérêts. Mais il y a une justice. C'est injuste pour tout le monde.
Quand il y a déjà, quitte à être oublié, une satisfaction à avoir apporté sa contribution.
Quand il y a cette consolation peut-être à l'idée que rien ne sert à rien.
Et que l'éternité existe pour l'avoir inventée.
Ou en avoir conscience.
Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan