Bodyguard
Sur la blancheur grise du drap,
éblouissante dans l'obscurité,
ton profil se dessine.
Respire à mon épaule.
Je te caresse. Je te regarde.
Tes yeux fermés. Tu ne dors pas.
Tu écoutes le tracé de ma main.
L'enveloppe de ma présence.
Hésitante entre la caresse crapuleuse de l'amant brûlant de désirs,
et celle, chaste, de la mère attendrie qui berce son enfant.
Je suis double au moment de ce moment volé.
Mais sous les deux aspects, il y a un mot commun.
Tu sembles ronronner. La tête sur l'oreiller.
Je crois te voir enfant, et j'en perds mes moyens.
Le désir adulte s'éloigne. Et je veux te protéger du monde.
Je te serre contre moi. De toute ma surface.
Te ferais entrer en moi pour te mettre à l'abri dans ma poitrine.
Mais nous sommes adultes et l'érotisme revient.
Nos sexes se rencontrent. Ma main remonte l'arrière de la cuisse.
Et nous sommes pris, dans le nid de blancheur du coton de mes draps,
dans les va-et-vient entre ce que nous avons été et ce que nous sommes.
J'embrasse furieusement ce que je connais de toi et tout ce que j'ignore.
Ce que je ne comprends pas. Toutes les zones d'ombres.
J'embrasse l'entièreté de ton être, matérielle, immatérielle,
puisque je reconnais tout de toi, même dans tout ce qui m'échappe.
Que je l'imprime à mon derme, à mes rétines, à ma mémoire olfactive.
Que je marque au fer rouge l'âme qui me survivra de ton nom, de ta bouche,
de tes étreintes salutaires, vitales, et de tout ce dont tu n'as pas conscience.
Il y a un mot commun qui a pris ton visage.
Sur la blancheur de l'ombre,
tu sens probablement que je te regarde.
Quand mes doigts se glissent dans tout ce qu'ils explorent.
Tu gardes les yeux fermés. Pour que j'en admire les cils et leurs voilures.
La courbe des paupières jusqu'aux belles corniches d'arcades sourcilières.
Je ne résiste pas à lisser sous mon pouce, la soie de leurs traînées sombres aux tracés harmonieux.
Au-delà desquels le front peut s'élancer sans entraves, sans un seul pli, ni signe de contrariété.
Les traits sont sereins. Dépourvus de tensions. Et je les mémorise tous pour les redessiner.
L'arête du nez. Le tilde de la narine. La chair de tes lèvres. Le départ du menton.
Alors que ma main libre fait sa vie autre part sous la couette, à ta jambe relevée sur ma hanche,
accoudé, près de toi, j'observe cette merveille féline, qui me trouble et que je crois rêver.
Au fusain, sur la toile du drap, le charbon reprend l'implantation de tes cheveux,
l'onde légère du sourcil, la vague de la bouche, la place exacte de chaque grain de beauté,
quand je refais le geste chaque soir, en cherchant moins le sommeil qu'un moyen de te rejoindre.
T'emportant avec moi dans les profondeurs de la nuit, comme dernière pensée consciente,
pour que tu m'accompagnes jusqu'au réveil, où je serai heureux d'ouvrir mes yeux
encore pleins de toi.
Ton profil sur le coussin destiné aux lauriers, aux palmes et aux couronnes,
d'un marbre vibrant comme celui de la statue grecque d'une divinité,
offre sa perfection à ma connaissance, que je suis prêt à perdre, à tant de plénitude.
Je suis ému par la beauté comme par ton abandon manifeste.
Je sais que les chats ne ferment les yeux que lorsqu'ils se sentent en confiance.
Après m'avoir dévisagé de la même façon, avoir scruté mes yeux pour trouver l'intention,
tu as eu une certitude qui m'a rempli à la fois de joie et de chagrin : je ne te ferai pas de mal.
Ainsi, tu baisses ta défense. Et je deviens ta ligne de fortification ou ta nouvelle armure.
Quand le don que tu me fais m'oblige, et qu'il m'engage. J'accepte la responsabilité.
D'être le dernier chemin de ronde. En vigie. Sur mes gardes. Fier de veiller sur toi.
Je ne te ferai jamais de mal mon amour. Tu es en sécurité. Et à l'abri du monde.
Je te protégerai de moi comme de toi-même. Je te protégerai du temps. Je te protégerai de nous.
Comme de la bêtise. De la vulgarité. De la paresse et des renoncements. Je parerai les coups.
Je ne suis pas ta mère. Je ne suis pas ton père. Mais ton garde du corps.
Tu peux poser ton flingue. Tu peux fermer les yeux. Accueillir la caresse.
Sans avoir à répondre. Sans avoir à la rendre. Sans rien à me devoir.
Puisque les gens qui s'aiment ne se doivent plus rien.
Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan
/image%2F2475272%2F20171206%2Fob_84f68f_philippe-latger.jpg)