25 ans de Visa pour l'Image
On sait ce que fait Visa pour Perpignan.
Sait-on ce que fait Perpignan pour Visa ?...
Septembre 2013 à Perpignan
On sait ce que fait Visa pour Perpignan.
Sait-on ce que fait Perpignan pour Visa ?...
Il n'y a pas de bonnes journées si je n'ai pas pris de bonnes photos.
Si je n'ai pas écrit un bon texte.
Si je n'ai pas été utile à mes amis et aux gens que j'aime.
Le temps file. Et j'ai lutté toute ma vie pour entraver sa course. Freiner des quatre fers.
Lorsque, paradoxalement, je continue à barrer les jours sur les calendriers,
comme si j'attendais de sortir de prison. 1999. 2000. 2001. Jusqu'à aujourd'hui.
J'ai gardé tous les organisers et agendas. Je barre à la bille chaque jour que Dieu fait.
Comme sur les murs de ma cellule. Comme s'il me tardait quelque chose qui ne vient pas.
En fait, ce n'est pas si contradictoire. Quand rayer une journée est une façon de la considérer.
De prendre conscience qu'elle n'est plus. Et donc qu'elle a été. Que nous l'avons vécue.
Une façon d'y rester un peu. De la prolonger. Lui rendre hommage.
Le temps de penser au fait qu'elle ne reviendra pas.
Ce ne sont pas ces petits carrés de papier que l'on effeuille pour les jeter à la poubelle.
Je garde tout. Puisque je veux tout retenir. Le bon et le mauvais. Je veux tout rendre présent.
Tout convoquer à chaque instant que je vis. N'oublier rien ni personne. Etre tout. Ensemble.
Ecrire et prendre des photos. C'est la même chose. C'est arracher des choses au temps.
Les sauver de cette catastrophe. Les saisir et les extirper. Les enlever à la mâchoire infernale.
De la broyeuse impitoyable. L'oubli. La fille aînée de cette ordure de temps qui n'obéit qu'à lui.
J'ai mon frère au téléphone. Qui a eu mon âge. Chaque année. Avec un peu d'avance.
Epouvanté à l'idée de changer de décade. Il a eu quarante ans. C'est une chose abstraite.
Je les ai à mon tour. Sans savoir si, comme lui, je serai encore là à cinquante.
Je ne sais pas si ce que je vis aujourd'hui est bien ou mal, satisfaisant ou frustrant,
je sais juste que c'est ce que je vis, c'est ma vie, aujourd'hui, avec le pour et le contre,
les plus et les moins, et que je regretterai tout, indifféremment, dans dix ans si j'y arrive.
Ma famille vieillit. Et j'en ai la nausée lorsque j'en perds l'ivresse.
Je ne m'y attendais pas. Ce n'était pas prévu.
Quand je ne pensais pouvoir espérer te revoir que d'ici quelques jours.
J'étais dans mon bordel. Avec le relâchement d'un samedi soir que je voulais pour moi.
Je n'avais pas taillé ma barbe. Ne l'avais pas redessinée. Rasant mon cou et mes joues.
Je n'avais pas épilé mes sourcils. Veillé au poil dans mes oreilles. Ni vérifié ma coiffure.
Je n'avais pas jeté une pastille de javel dans les toilettes. Passé la toile sur le sol.
Ni effacé les éclaboussures de dentifrice sur le miroir de la salle de bains.
Ni même fait tourner les draps.
J'avais donné de ma personne et n'aspirais qu'à regarder des conneries sur internet,
avec un bon café, débraillé, dans ma vieille transpiration du jour qui ne gênait personne.
Ma dernière douche remontait à 10 heures du matin. J'avais décliné des invitations.
N'ayant pas le courage de me reprendre pour me remettre en selle ou en scène.
Bill Murray fait le show chez David Letterman. Jérémy Ferrari invité du Grand 8.
Je n'avais entendu ni serrure au rez-de-chaussée, ni enclenchement de la minuterie.
Je ne pensais pas à toi. Je ne t'attendais pas. N'attendais rien ni personne.
Quand j'ai reconnu cette manière de frapper à la porte.
Que j'ai reconnue avant-même de comprendre que l'on frappait à la porte.
C'est l'ordre exact avec lequel mon cerveau a traité les informations.
J'ai pensé à toi, que c'était toi, avant d'entendre que tu étais là à attendre que je t'ouvre.
Conditionné par de vieilles habitudes, une façon de fonctionner, tu ne pouvais pas être là.
Pas ce soir. Et je devais simplement penser à toi, comme il m'arrive, souvent, pour un rien.
Sans qu'il n'y ait d'objets ou d'évènements particuliers pour provoquer l'image et ses effets.
Mais il y avait bien eu ici un stimulus. Sonore. Bien que couvert par Audrey Pulvar sur le web.
Je me redresse dans mon fauteuil de ministre. Coupe le son de Youtube. Le chien. A l'arrêt.
Ma truffe cherche des données sensorielles. J'ai jeté un œil aussitôt sur la porte.
La lumière au-dessous et au-dessus confirme que ce n'était pas qu'une intuition.
On avait bien frappé. Et je devais vérifier que c'était bien ta façon de le faire.
N'osant y croire. Puisqu'une fois encore, ce n'était pas prévu, ni même prévisible.
Et seule ma raison, contre mon corps, entretenait cet insoutenable suspense.
Plus le temps passe et mieux je me connais. Et mieux je sais.
Ce besoin d'être avec quelqu'un. Pas de vivre avec quelqu'un mais d'être avec quelqu'un.
Le besoin d'être amoureux. Quand c'est la seule énergie qui puisse me motiver.
La seule qui me permet de déplacer des montagnes sans efforts. De tout affronter.
Il y a des nuances à préciser peut-être. Entre vivre avec et être avec.
La chance que tu as, mon amour, que je ne sois pas en manque de vie pavillonnaire.
Que je ne sois pas en manque de vie de famille, de vie normale, de vie de couple.
Puisque je ne barre pas les jours en attendant celui où nous pourrons faire les courses ensemble,
remplir le frigo et changer les rideaux, prévoir les vacances et anticiper les frais de la rentrée.
Non. Je n'attends pas le jour où mon nom apparaîtra dans ton répertoire téléphonique.
Sachant que je ne serai vraiment heureux, précisément, que si je n'attends rien.
Comme ce soir où je suis juste en train de repousser l'heure où je m'accorderai enfin
le droit d'aller dormir et rattraper un manque de sommeil qui ne peut plus se taire.
Il y a des soirs où je pourrais t'attendre et qui sont des plus dangereux.
Quand ils se réduisent à deux options radicales. Aussi violentes l'une que l'autre.
Tu viens, et je suis heureux, sans être surpris de l'être autrement que de pouvoir l'être encore.
Tu ne viens pas, et je suis malheureux, en me laissant seul face au gâchis et à ma frustration.
Alors bien sûr. Quand on n'attend rien, on célèbre les choses une fois qu'elles sont là.
Sans les avoir perverties au filtre de tout ce que l'on a pu anticiper, cogiter, triturer, projeter,
on les accueille avec la candeur de l'enfant qui reçoit un cadeau qu'il n'a pas mérité,
qui n'a pas dû manœuvrer pour l'obtenir, découvre qu'on peut le recevoir sans l'avoir demandé.
Et ici, mon amour, à cet instant précis où je tremble devant la porte avant de l'ouvrir,
je sais que je suis allé trop loin déjà en imaginant que tu pouvais être derrière,
alors que je prends ce risque d'une désillusion amère et atroce d'y trouver quelqu'un d'autre.
Mais qui d'autre à cette heure ? Quand je ne sais pas l'heure qu'il est.
J'ouvre pour en avoir le cœur net.
Tu as de la chance. J'ai décliné les invitations à dîner. Je suis resté chez moi.
Et je suis là pour t'ouvrir. Quand tu aurais pu faire la route et trouver porte de bois.
Je suis là pour t'ouvrir. Et toi pour me sourire. Voyant que tu avais réussi ton effet.
Je voyais que tu voyais que tu avais réussi ton coup à la mine que je faisais.
A l'expression de surprise, contenue, dont je laissais paraître toutes les intensités.
Quand il te fallait voir le mélange de rires et de larmes que cela retenait dans ma gorge.
Mon air obséquieux est surjoué comme chez qui veut faire croire à de l'indifférence.
A ce jeu du " ah ? c'est toi ? " mais sans plus, quand personne n'est dupe.
Quand tu sais que je feins deux secondes la distance pour te laisser le temps d'entrer,
me laisser celui de reprendre une maîtrise de soi, à l'orgie de délires qui m'assaille.
Nous sommes civilisés et je ne peux te renverser brutalement dans le couloir,
t'arracher les vêtements sauvagement dans l'escalier et nous couper le souffle.
Dignement, je tiens mes chevaux, mes tigres et mes taureaux, dans leurs enclos,
leurs cages et leurs torils, en te laissant deviner cependant quelques petites choses
qui peuvent s'exprimer à la longue accolade permise une fois la porte refermée.
Toute la ménagerie du désir peut attendre encore quelques minutes.
Quand nous devons d'abord nous serrer l'un contre l'autre.
Que nos âmes ont plus souffert que nos corps à la séparation.
Nos cœurs, à même hauteur, battent nos deux poitrines.
Et je suis bouleversé, au chaste 69 de l'étreinte habillée qui scelle notre amour,
où il m'est impossible d'inspecter ta figure, quand nous ne sommes qu'un,
encastrés l'un dans l'autre, les visages à l'extérieur de nous, mentons sur nos épaules,
prisonniers de nos bras, refermés sur nous seuls et dans nos yeux fermés,
nos visages se tournant le dos sans regarder ailleurs qu'au centre de nous-mêmes,
quand nos ventres se retrouvent et adhèrent l'un à l'autre comme nos pectoraux, debout,
à cet instant d'éternité où nous retrouvons notre respiration à la respiration de l'autre,
je suis bouleversé d'embrasser un soupir magnifique et tragique que tu laisses échapper,
contre moi, à ma peau, à mon corps, à ma fibre, qui est celui d'un soulagement.
Tu n'as fait que deux pas dans le studio. Assez pour que je puisse fermer derrière toi.
Ton visage mystérieux fait face à l'appartement. Et je le perds sans le perdre.
Quand je pose ma barbe au creux de ton cou et sur un pan confortable du trapèze.
Mes mains s'ouvrent dans mon dos et les tiennes dans le tien. Ou bien, je ne sais plus.
A qui sont ces mains qui nous pressent toi et moi comme pour nous fondre.
Défoncer les cages thoraciques, tout ce foutoir de matières, de chair et de muscles,
qui nous tiennent encore à distance l'un de l'autre quand nous voulons nous rejoindre.
La nature du soupir qui s'est enfui de toi à ce moment de grâce me perfore le cœur.
Me brûle les yeux que j'ai pourtant fermés, quand j'ai le même à libérer du plus profond de moi.
Un soulagement à bien des frustrations et aux pires des manques qui nourrissent des luttes.
Et je suis aussi surpris qu'ému de découvrir l'amplitude du tien qui vide ta poitrine.
Ce soupir vient comme un point d'orgue, à ce coup de tête manifeste, cette pulsion, cet élan,
qui devait t'extirper de ta vie pour te jeter au volant de ta voiture, faire la route, venir ici,
dans ce lieu où je ne comprends toujours pas ce que tu viens chercher et ce que je t'apporte.
Parce que ce n'était pas prévu, je sais que tu ne viens pas parce que tu devais le faire.
Je sais que tu l'as fait parce que tu en avais besoin ou envie.
Et j'étais fou de joie, déjà, que tu puisses l'avoir fait uniquement pour ce type de raisons,
qui sont les seules valables, sincères et absolues, quand je n'en veux pas d'autres.
Tu étais là, il n'y avait aucun doute, parce que tu en avais besoin ou envie.
Et à ton soupir étrange, mon cœur a chaviré, comprenant sans pouvoir le comprendre,
que tu n'étais pas là parce que tu en avais envie mais parce que tu en avais besoin.
Le silence. L'obscurité. Devaient ensemble nous laisser à nos évidences.
Et je serrais mes mâchoires aussi fort que mes bras sur ton buste,
pour écraser tout ce qui résiste, quitte à broyer nos os, pour venir te chercher,
au cœur de ta personne, avec cette idée confuse de me chercher moi-même.
Mon amour. Dont je prends la tête à deux mains pour embrasser sa bouche.
Je t'aimerai toujours. C'est ma seule certitude.
Tu peux t'asseoir sur le lit. T'adosser au mur. Dans les oreillers en désordre.
Quand l'étau s'est ouvert après les retrouvailles. Avec quelque chose de l'ordre de la gravité.
Dans ce regard sombre qui se plante avec détermination dans le mien.
Pour me dire des mots qui tiennent en peu de lettres. Et que j'entends encore.
Comme si tu avais fait la route, en état d'urgence, pour venir me les dire.
Et je suis, crucifié, incapable de les prononcer à mon tour.
Quand un vulgaire " moi aussi " n'aurait pas été à la hauteur de ce que j'éprouvais.
Je suis pulvérisé de bonheur et de chagrin. A cette confession. A ces mots très précis.
Que tu ne me dis pas pour la première fois, il est vrai, mais que tu ne gaspilles pas.
Des aveux pour lesquels tu es plus qu'économe. Et qui ont tout leur impact quand ils tombent.
Soufflant tout, brûlant tout, rasant tout, pour être bien certains de ne pas rater leur cible.
Qu'allons-nous faire de ça ? Devons-nous en faire quelque chose ?...
Quand je suis incapable de réfléchir à comment je peux tenir la distance.
Je n'aurais pas dû te poser une question de ce genre qui était mal formulée.
Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Qu'est-ce que nous pouvons faire ?...
Quand il n'y a que moi qui puisse répondre à la seule question qui se pose.
Et qui ne se pose qu'à moi.
Je ne connais pas cet homme. Qui pourrait être mon père. Ou mon frère.
Assis sur son fauteuil. Face au mur. Il pourrait avoir mon âge. Oui.
Il pourrait être un cousin. Un ami. Il pourrait être moi.
Je ne suis pas sûr qu'il soit dans son appartement. Face au mur blanc.
Face au trou ouvert dans le mur blanc. Il est assis. Il pointe son arme.
Sniper. Embusqué. Militaire comme moi. Je ne connais pas son histoire.
Ne sais pas ce qui a poussé cet artisan, ce commerçant, ce médecin, cet ouvrier,
à prendre les armes, et à tirer sur tout ce qui bouge de l'autre côté de la rue.
La liberté. Celle de son peuple. Le combat contre la tyrannie. Cela peut-il suffire ?
Au-delà des idéaux, des grandes causes, n'aurait-il pas perdu sa femme ? Sa mère ?
Ses fils ? Toute sa famille peut-être ? Dans les bombardements du régime de Bachar ?
Il est assis comme pour fumer la pipe ou regarder la télévision. Ne semble pas furieux.
L'œil dans le viseur. Il prend son job au sérieux. Garder la position. Dans cette guérilla.
Garder le quartier. La rue. L'immeuble. L'étage. L'appartement. De son côté.
Contre d'anciens voisins. Contre d'anciens collègues et amis. Un oncle. Un beau-frère.
Dans cette ville où l'on ne peut plus se fier à personne. Guerre civile. Le chaos.
Il a un air dont je ne sais s'il est tranquille comme celui de ceux qui n'ont plus rien à perdre,
ou s'il est épuisé, fatigué, comme celui de ceux qui peuvent bien mourir pourvu que ça s'arrête.
Le trou dans le mur. Ouvert sur la rue. Au milieu d'impacts de balles. Le mur blanc devant lui.
Et son horizon est là. Dans cette petite lucarne ouverte à la masse et au burin. Une meurtrière.
Sa fenêtre de tir.
Ah, oui, bien sûr, il y a des choses chez elle qui m'agacent.
Et je pourrais dire, à l'avance, le tour que prendra la conversation,
aux questions que j'essaierai d'éviter et qu'elle posera quand même,
aux recommandations ou aux signes de réprobation qu'elle opposera
aux réponses fumeuses dont je serai capable pour qu'elle me foute la paix,
quand je ne serai pas furieux qu'elle joue sa partition comme il est attendu qu'elle le fasse,
mais que je ne sois pas meilleur dans celle de l'homme que je suis censé devenir ou être devenu.
Bon sang, comme j'aurais aimé être un peu moins médiocre. Qu'elle soit fière de moi.
Non pas sur des histoires superflues d'apparence ou de réussite, ou d'apparences de la réussite.
Puisque nous nous moquons chez nous de l'argent comme ces familles qui n'en ont pas manqué.
Mes parents n'ont jamais eu l'ambition secrète de briller à travers moi en société,
d'utiliser mes diplômes, mon salaire ou ma notoriété comme faire-valoir dans les dîners.
Je savais que ce n'était pas sur ces terrains que je risquais de décevoir ma mère.
Il serait plutôt question de valeurs. De qualités morales.
Et je crains ne pas avoir celles qui forcent son admiration.
J'ai envie de l'appeler. Puisque nous aimons cependant bavarder ensemble.
Je vais appeler sur le téléphone fixe. Depuis mon téléphone fixe. J'en ai besoin.
Le combiné en main, soudain, je me retrouve dans une situation que j'ai déjà vécue.
Et je me vois contraint de raccrocher avant même d'avoir composé le numéro.
Je vivais à Bordeaux et n'avais pas encore fêté mes 23 ans.
Je ne sais plus pourquoi j'avais quitté Perpignan. Enfin, si. Je sais très bien.
Ce dont je ne me rappelle plus, c'est comment j'ai fait pour convaincre mes parents.
Les convaincre que je n'avais pas d'autres choix. Partir. Oui. C'était une urgence.
Mais pas à Montpellier. Ni à Toulouse. Trop près de Perpignan.
Et surtout pas Toulouse où résidait toute ma famille. Paternelle et maternelle.
Non. Je ne pouvais pas quitter le bourbier de Perpignan pour me fourrer dans un autre.
Il fallait que je m'extirpe de la glue. Il s'agissait de sauver ma peau.
Bordeaux. Que je venais de découvrir. Voilà. Très bien. L'océan. Un autre monde.
Une autre planète. Un lieu où je n'avais aucune attache ni aucun souvenir.
Un lieu où l'on ne me connaissait pas. Où je pouvais me planquer.
Pas trop loin pour pouvoir revenir selon l'humeur. Le week-end. Sur un coup de tête.
Mais assez pour justifier mon absence à telle soirée ou à tel anniversaire.
Quand il me fallait me protéger aussi bien de mes parents que de mes propres amis.
Je voulais être seul et qu'on me fiche la paix. Moi qui ne sais pas dire non.
Et mes parents n'étaient pas dupes. Ont fait semblant d'entendre mon argument.
L'université. Lettres modernes. Un truc pour la maîtrise qu'on ne pouvait pas faire à Perpignan.
Mouais... Ils m'ont fait la grâce de ne pas me demander d'explications.
D'ailleurs, j'en fus surpris. Ils n'ont pas discuté. N'ont pas cherché à comprendre.
Une inscription à la fac en Gironde ? Un appartement Cours de l'Yser ? Accordé. Accordé.
J'avais essayé d'abuser les seules personnes en qui je pouvais avoir confiance.
Ils m'ont prouvé leur pardon en ne relevant pas la manœuvre du petit con que j'étais.
Cette élégance m'avait blessé plus profondément que s'ils m'avaient demandé des comptes.
Il n'y a pire humiliation que celle de se savoir soi-même en-dessous de tout.
J'étais à ma nouvelle adresse, et, c'était un rituel. J'appelais ma mère. Le soir en général.
Pas tous les jours. Tous les deux ou trois jours. Au moins deux fois par semaine.
Il y avait ce canapé bleu électrique sur les murs que nous avions peints en jaune.
Des couleurs franches dans la grisaille d'une avenue exotique qui ne me disait rien.
Le gosse présomptueux fut mouché par la générosité et la bienveillance de ses parents.
Qui poussèrent le vice jusqu'à venir eux-mêmes m'aider à choisir l'appartement,
à le rafraîchir, et à déménager. S'imposant tous les deux comme des complices.
Je revenais à Bompas quand je le voulais. Y avais toujours ma chambre.
Mais quand j'étais à Bordeaux, il y avait le téléphone. Fixe.
Un soir, voilà. Je me rappelle de la fête que je me faisais à l'idée de lui parler.
Je me sentais plutôt bien, étais plutôt de bonne humeur, avais envie de partager ça.
C'était il y a plus de quinze ans déjà, et ce fut exactement la même histoire.
J'ai pris le combiné, sifflotant presque quand je ne sifflote jamais mais que je l'aurais fait
à cet instant précis, si j'avais été de nature à siffloter aux moments d'entrain et d'insouciance.
Sans savoir si l'appel à ma mère était la cause ou la conséquence de cette jubilation.
Et, tout à coup, de la même façon, avant même de composer le numéro sur le cadran,
la tonalité continue dans l'oreille, coopérative, en attente de ma décision,
quelque chose dans mon cerveau s'était renversé, faisant tomber un poids, brûlant, glacial,
que je prenais en pleine gueule, et je restais debout, sonné, le téléphone sur ma tempe,
avant de le ramener à son poste, lentement, pour raccrocher.
Il était vain de chercher à la joindre. Ma mère était morte deux mois plus tôt.
Je pouvais bien avoir envie de lui parler, elle ne me parlerait plus.
Et à cette idée, l'envie devint besoin. Et ce besoin devint insupportable.
Puisque condamné à n'être plus jamais satisfait. Aussi longtemps que je vivrais.
A quarante ans, je peux en témoigner. Ce truc n'est pas réglé.
Il y a quelque chose dans le cerveau qui déconne parfois. Une vision de l'esprit.
Une saloperie de réminiscence. Un mirage. On ne se souvient pas toujours de ce qu'il faut.
Ni de ce que l'on veut. Quand la mémoire semble prendre parfois de curieuses initiatives.
Il m'arrive d'avoir encore ce réflexe. Et le réflexe contraire au retour du balancier.
Celui d'avoir envie de consulter ma mère. Celui de vouloir me battre à cette folie douce.
Effrayé d'avoir pu, même l'espace d'une seconde, décrocher à ce point de la réalité.
A quarante ans, je peux en témoigner, je ne peux plus appeler ma mère quand j'en ai envie.
Avec le recul, je constate que le gosse de 22 ans que j'étais avait bien compris la situation.
C'était fini. Il n'était plus question de la voir, ni même de l'entendre.
Je verrai à cinquante ans, à soixante peut-être, si l'on me prête vie. Juste pour vérifier.
Espérant peut-être que nous nous soyons tous trompés. Mais c'était ça. J'avais raison.
Il n'y avait plus aucune chance d'échanger quoi que ce soit avec elle dans ce monde.
Et mon choix fut de ne pas le quitter à mon tour au seul prétexte de chercher à la joindre.
J'avais choisi de survivre. Et cette option avait un prix. Celui du manque et de la solitude.
La maison de Bompas avait été vendue dans la foulée. La ligne téléphonique avec.
Il n'y avait plus de vaisseau mère. De numéro de téléphone. Nulle part où appeler.
Il me reste mon père. Dans sa nouvelle vie. Sa nouvelle maison. A qui je parle toujours.
Mais la voix de ma mère... Est-ce que je m'en rappelle encore ?... Voyons...
Attendez... Je ne suis pas loin de l'avoir. Je l'ai sur le bout de la langue. Voilà.
Je tiens le timbre. Sa voix grave. Espagnole. Un brin voilée. Et l'accent de Toulouse.
Trente ans à Perpignan n'avaient su le faire disparaître. Et j'ai même son rire. Il me revient.
Me fait du bien aussi vrai qu'il me fait du mal.
C'est bizarre d'être orphelin. Quel que soit son âge.
Ce n'est pas comme perdre un être cher. C'est autre chose.
Quand on est dévasté aussi bien par la perte d'un enfant, d'un ami, ou de l'amour de sa vie.
Le deuil est toujours une épreuve, à toutes les colères et les révoltes qu'il faut traverser.
Le désespoir qu'il faut surmonter. Et que la nature humaine parvient à dépasser.
Perdre ses parents a ses spécificités. Perdre sa mère, je dois dire, en particulier.
Lorsqu'on perd, outre la personne, le corps qui fut notre premier berceau, et la porte du monde.
Il y a quelque chose de vertigineux à voir mort le ventre dans lequel nous avons pu prendre vie.
C'est comme si l'on ne pouvait plus revenir en arrière. Ou que nous en prenions conscience.
Entre le point de départ et le point d'arrivée. Cette fois, c'est la bonne. Je ne peux plus rentrer.
Je n'ai plus le choix. Je dois avancer vers la sortie. Puisque la porte d'entrée n'existe plus.
Cette idée saugrenue mais humaine de revenir dans le ventre de sa mère. Pfuit... Envolée.
Quand il n'est même plus possible de revenir dans ses bras. Qu'elle vous a lâché la main.
Que la sienne est poussière. Avec toute sa matière. Je peux toujours me retourner.
Elle n'y est plus. Il n'y a plus personne. Je suis seul entre le point A et le point B.
Quel que soit mon âge. Quelle que soit mon espérance de vie. Je suis abandonné.
Et je ne sais pas si l'homme que je suis lui plairait, mais il m'a bien fallu en choisir un.
Qui doit vivre avec lui-même. C'est à dire avec sa solitude.
Quand je n'ai pas choisi de substituer à mon statut d'orphelin le statut de parent.
Que j'ai choisi de rester orphelin, en restant un enfant, en n'étant pas parent,
puisque je ne suis pas devenu un homme en faisant de lui un père.
Je n'ai pas fait d'enfants. Et je reste l'enfant qui a perdu sa mère.
Et qui doit trouver un autre moyen de fixer sa confiance.
Je n'ai que moi.
Et je ne l'écris pas pour chercher à apitoyer.
D'autant plus lorsque c'est le constat que tout le monde peut faire.
Même en ayant ses parents. Même en ayant des enfants.
Quand au fond, pour aller du point A au point B, il n'y a plus que nous-mêmes.
Au sein de ma maman noire, arabe, juive, scandinave, javanaise, je me suce le pouce.
Je suis dans l'intimité corporelle la plus intense. Mais dont il faut se défaire.
Puisque dans l'ordre des choses, il y a celui des générations.
A mes frères orphelins, je le dis sans malice ni cruauté, nous avons pris de l'avance.
Quand je sais que certains d'entre eux n'ont pas eu le loisir de connaître leurs parents.
Cette avance est une fêlure mais peut être une force si elle n'est pas une chance.
Quand, orphelins, nous sommes tous programmés pour l'être. C'est notre condition.
Contrariée parfois par cette abomination qui est celle de perdre ses enfants.
Perdre est un traumatisme. Mais c'est aussi une leçon. Quand il faut apprendre à mourir.
A quitter plus que ses parents, plus que ses enfants, plus que l'univers connu,
et tout ce que l'on y aime... il faut apprendre à se quitter soi-même.
Perdre la femme qui nous a mis au monde. C'est une première étape.
Dans l'abandon de soi. Puisque c'est une partie de nous qu'on arrache. Et de nos certitudes.
Et vivre n'est pas accumuler et construire, mais se déshabiller, cet étonnant strip-tease,
où l'on se déleste peu à peu de tout ce que l'on croit avoir et que l'on croit savoir.
Quand du point A qui est soi, on avance sûrement vers le point B qui est l'ensemble.
Où nous reviendrons nous fondre. Poussière, pourquoi pas. A la terre. Au vivant.
Une façon sans doute de rejoindre les morts. Quand rien ne se perd. Rien ne se crée.
Et rien ne disparaît.
Au bout du puits horizontal aux lumières froides de morgue, d'hôpital ou de clinique,
dans la blancheur et la ouate du carrelage de salle de bains ou de métro parisien,
dans la gaze d'échappements automobiles aux parfums d'alcool ou de carburant,
il y a cette énergie de la propulsion puisque le tunnel n'est manifestement qu'un passage.
Nous nous sommes écrasés au portail du New Jersey, et seules nos âmes progressent.
Nos corps restés à l'extérieur, brisés et incarcérés dans les épaves de carcasses métalliques.
Ce sont nos esprits qui avancent à la lumière des phares, attirés par autre chose de l'autre côté.
Dieu sait à combien de pieds sous la surface d'un Styx rebaptisé Hudson.
Un flot d'humains désincarnés qui se suivent en confiance peut grossir sous le fleuve.
Pour renaître sur l'autre rive. Au bout de ce tunnel où ils ne meurent pas, où ils sont accouchés,
expulsés, à l'issue du tube qui approche ou qui fonce sur eux comme si elle les voulait.
Jusqu'à ce que ces êtres aveugles soient sortis du ventre de la mer. Comme autant d'émigrants.
Comme autant d'enfants qui ouvriront leurs poumons en étant mis au monde.
La rivière est traversée. Et c'est en face, que tout démarre, dans l'enfer édénique.
Qui n'est pas le Paradis mais une nouvelle vie. Où tout semble identique.
Mais où quelque chose a changé. En soi. Autour de soi. En ces lieux. Sur cette île.
Où tout commence et redevient possible.
Côté New Jersey, la route 495 s'élève au bord de l'Hudson pour amorcer sa boucle.
Devient l'ample viaduc hélicoïdal qui fait son demi-tour serré en épingle à cheveux,
avant de se planter au peigne fin d'une barrière de péage qui annonce sa disparition.
A Weehawken, la voie rapide va s'encastrer dans une austère façade minérale,
une mosaïque sombre à la couleur de la roche où se dessinent trois arches.
Entre elles, des piles, plus claires, ont les allures Art Déco des gratte-ciel de l'époque,
avec leurs retraits et leur enchevêtrement qui évoque la skyline de la ville.
Ces quatre appuis érigés en colonnes sont les contreforts d'un portail.
Encadrant les trois ouvertures de tubes où les voitures s'enfournent comme des pneumatiques.
Aspirées sous la terre. Pour franchir la frontière entre deux états. Naturelle et administrative.
L'Hudson River peut être large. Les hommes ont creusé et déroulé d'énormes tuyaux,
au fond de l'eau, pour aller d'une rive à une autre sans avoir à emprunter les bateaux.
Après le dernier virage aérien d'envergure, les choses semblent s'accélérer,
avec la sensation de prendre de la vitesse dans la descente aux enfers.
La porte est une promesse lorsqu'on sait dans quoi l'on se fourre.
Et l'excitation est à son comble puisqu'au bout de l'expérience à la fois routière et sous-marine,
on sait parfaitement le choc qui nous attend, précisément, là-bas, à la sortie du tunnel.
Dans les longs couloirs tapissés d'un carrelage blanc de salle de bains, la lumière change vite,
quand celle du jour est mangée par celle, artificielle, éclairant la route et le flot automobile,
qui fait scintiller les murs comme la nacre d'un coquillage qui sent l'essence et le trac.
Une ligne est ouverte pour les autobus. Avec ses voyageurs épuisés à leurs vitres.
Quand la couleur des taxis ne laisse aucun doute possible sur la destination.
Et dans cette souricière, les voitures piégées n'ont plus le choix. Il faut aller au bout.
Dans l'artère de faïence d'un organisme monstrueux dont on rejoint le cœur.
Loin sous la surface, l'information peut tomber, pile au milieu du fleuve.
Quand nous passons d'un état à l'autre. New Jersey / New York.
Vous êtes au beau milieu du Lincoln Tunnel.
Et ne reverrez la lumière du jour, désormais,
qu'au ventre de Manhattan.
Les cuivres pétaradent. C'est du Prince. Du James Brown. Ou du Stevie Wonder.
Ils assènent la même note. Breakdown. Scandent les coups de reins d'une rage de vaincre.
D'être là et d'en jouir. Le même tempo. Le même rythme. Déroulé à l'infini. C'est l'ivresse.
C'est la course de fond. On ne lâche rien. On se bat jusqu'au bout. On avance debout.
Jusqu'à l'épuisement.
C'est la sueur. C'est le sexe. C'est la vie qui nous tient. La mort qui nous habite.
On se bat. On avance. Sur le même tempo. C'est la course. Le galop. Une célébration.
Tu es vivant. Je te prends par le col et mon visage tout près je te dis, tu es vivant.
Où que tu sois né. Tu es né. Le seul club VIP qui mérite de l'être.
Une guitare répète son gimmick funky obsessionnel, tricote son tapis de cocottes,
de doubles-croches aux cordes étouffées qui caquètent leurs allers-retours en boucle, et,
sur ce riff infernal qui ne desserre pas ses mâchoires les trompettes barrissent une ponctuation,
s'égosillent comme aux salsas enfiévrées comme autant de punchlines pour guider le boxeur.
Les cheveux mouillés tournoient, balancent leurs giclées de transpiration à chaque coup de tête
comme au Flamenco puissant qui puise les mêmes forces telluriques et la même fureur,
celle d'exister sans qu'on ne sache comment et pourquoi, déterminées à nous donner un sens,
une raison de vivre, qui est une raison de ne pas mourir, qui est une raison de se battre,
de tenir le tempo, de tenir la cadence, de tenir la distance, coûte que coûte. Les cocottes.
Les mains dans les entrailles. Pour voir ce que l'on a dans le ventre. Debout. Jusqu'au bout.
Marathon. Sheila E. Et le dépassement. Le hurlement du blues comme aux voix andalouses.
L'incompréhension et le désespoir. La détermination. Quand c'est l'humanité.
De traverser ce merdier avec autant de folie et d'aveuglements que de discipline et de foi.
C'est le jazz. C'est le monde. L'héritage des anciens. La torpeur du présent.
L'accident merveilleux. Des vies qui sont encore. De celles qui ne sont plus.
De tout ce qu'on en fait. Du mal que l'on se donne pour se faire du bien.
Les cordes qu'on s'arrache. Le cri de l'existence. Je suis là. Bien vivant. Et j'avance.
Le Gospel dépravé, incarné, qui n'exclut pas le diable, le désir ni la sexualité.
La litanie lascive. C'est le corps et l'esprit. C'est la Soul. C'est la transe.
La société en cendres, il n'y a que l'animal qui hurle à la naissance.
On me tire du néant et me voici au monde. Peu importe le lieu par lequel on y arrive.
Riche ou pauvre. Homme ou femme. Je dois d'abord comprendre ce que c'est qu'être en vie.
Et aux douleurs absurdes je veux aller au bout de l'expérience jusqu'à l'épuisement.
Les cuivres pétaradent comme à la mitraillette. C'est James Brown et c'est Prince.
La corrida du monde où se savoir condamné n'empêche nullement l'urgence de se battre.
Vivement le jour où les peuples n'auront plus à choisir entre l'armée et la religion.
Je le sens sur mes joues. Sur mon front. Sur ma peau... Ça chauffe.
Cela picote même un peu. Sur les pommettes et sur le nez.
Et ça me mord les lèvres. Que je dois humecter de temps à autres.
Je ne suis ni sur la plage, ni au bord de la piscine, ni sur le solarium du toit de Ste-Marie.
D'ailleurs, à ce niveau d'ivresse et d'abandon, sais-je encore où je suis ?
Ma carcasse est en train de rôtir. Et je dégouline de plaisir dans l'étau du soleil.
Je tourne sur ma broche. Mon cuir chevelu est en train de fondre.
De grosses gouttes naissent dans mes cheveux pour couler dans mes yeux.
Pour couler dans ma nuque. Sans que cela ne me dérange. Habitué. Impassible.
Comme ces fermiers australiens à la télévision qui ne semblent pas gênés par les mouches.
Ma transpiration n'est pas un problème. J'évacue les toxines en prenant des couleurs.
J'ai retiré mes vêtements. Ma chemise. Mon torse est luisant. Je me liquéfie.
Je sens mes muscles qui réagissent. Je sens mon corps qui me remercie.
Il ronronne. Se reconstitue aux violences du ciel. Comme un poisson dans l'eau.
Que je bois pour m'hydrater. De l'eau pure qui même tiède semble fraîche.
Mes pectoraux sont passés du rose à l'orange foncé. Mes épaules sont brunes.
Je suis le pain grillé du petit-déjeuner. Calciné. Prêt à changer de peau.
Dans un état second. Celui d'une mutation. D'une mort. D'une mue.
Et je ne reviens à moi qu'à l'élément contraire libéré par la douche.
J'ai raconté une deuxième histoire à ce grand garçon que je garde.
Sa sœur rêve dans sa chambre aux chanteurs d'un groupe qui fait délirer les préadolescentes.
Je verrai sur mon Facebook qu'elle est connectée au sien même plus tard dans la nuit.
Je veille au grain. Et nous sommes en vacances. Et chaque âge a ses plaisirs.
Les parents m'ont confié leurs enfants pour quatre jours et trois nuits.
Et je suis bien obligé de prendre la mesure de la confiance qu'ils m'accordent,
quand je descends dans la maison silencieuse retrouver l'ordinateur au rez-de-chaussée.
Hier soir mon amour, nous étions ensemble. Et c'était bien de te voir avant ces quelques jours.
Ce long baby-sitting qui n'est pas une première mais qui déstabilise mes habitudes,
mon biorythme, teste ma capacité à vivre comme la plupart de ceux qui ont fondé une famille.
Cette vie dont je n'ai pas voulu, mais que je peux mieux comprendre et apprécier,
lors de ce genre d'immersions, du type Vis ma vie, autrement qu'au temps d'une seule soirée,
quand il faut rester la nuit, essuyer les cauchemars du petit matin et le réveil d'avant le réveil,
assurer le petit-déjeuner et les passages à la salle de bain entre autres réjouissances.
Ce n'est pas l'usine, bien sûr, quand la maison est splendide et que les enfants sont adorables,
qu'il s'agit surtout, à leur âge désormais, de faire acte de présence quand il se gèrent seuls,
et essayer simplement de ne pas rater la cuisson de coquillettes et de nuggets de poulet.
Mais cela reste un tunnel que je dois passer pour honorer mes engagements.
J'aurais été heureux de pouvoir te retrouver à la sortie. Je l'ai été de pouvoir te voir avant.
Puisque tu étais là, hier soir, à côté de moi, à regarder le plafond comme je l'ai expliqué.
Que le silence décrit n'a pas duré quand tu as pivoté pour me regarder regarder le plafond.
Que j'ai senti ce regard sur moi. Que j'ai tourné la tête à mon tour vers l'intérieur du lit.
Pour y découvrir tes yeux étincelants qui savent toujours provoquer l'émerveillement.
Celui de te voir et te savoir avec moi. Avec une même gourmandise.
Quelque chose était prêt dans ta tête.
Je ne sais pas par quels méandres il t'a fallu passer pour en arriver à cette conclusion.
Mais tu m'as regardé dans les yeux un moment, comme continuant ce cheminement,
qui pouvait t'autoriser soudain à te lever et à te déshabiller complètement sans un mot.
J'ai regardé en silence ton corps se mouvoir et m'apparaître dans sa nudité la plus crue,
sachant que tu consentais à passer à un autre aspect de notre intimité parfaite,
pour lequel tu me sais toujours disponible et partant.
Il y a ce fauve nu dans mon lit qui vient vers moi à quatre pattes,
avançant avec la détermination du félin programmé pour fondre sur sa proie.
Avec un sourire à peine perceptible qui hésite entre l'espièglerie et la gravité,
entre la légèreté et la solennité, avec tous les contraires que porte le désir.
Impossible de dire si tu étais le prédateur décidé à dévorer sa victime,
ou la victime prête à se sacrifier à son bourreau avec une égale ferveur.
Quand nous allions jouer assurément les deux rôles l'un et l'autre.
Et après nos regards, se sont nos corps entiers qui purent se rejoindre.
Et je repense, dans cette maison qui n'est pas la mienne, à cette archaïque symbiose,
la plus radicale, la plus intense, la plus violente, la plus absolue de toutes,
qui apprendra toujours à internet et à ses usagers ce qu'est être connectés.
Lorsqu'à la soirée qui avance, mon devoir de baby-sitter accompli,
je suis plein de cette connexion qui le soir suivant ne parvient pas à être un souvenir,
qui, à cet instant où je me retrouve avec moi, redevient le présent le plus présent,
celui qui se prolonge en ne perdant rien de son effet euphorisant ni de sa volupté.
Au calme retombé sur la villa, je reviens un jour plus tôt à notre sanctuaire.
Lorsqu'il fait nuit. Que la nuit est claire. Lorsque c'est pleine lune.
Et que j'ai le besoin irrépressible de t'écrire quelque chose. De me manifester.
J'ouvre la messagerie et comprends ce que l'on appelle une correspondance.
Quand j'y trouve un message de toi qui me parles de la lune qui t'apparaît si belle.
Cet astre qui nous relie toi et moi plus sûrement que tous les satellites.
Nous sommes en août et déjà la nuit semble plus fraîche.
C'est sensible à qui se tient en caleçon à l'extérieur le temps d'une cigarette.
Quand je suis sorti dans le jardin, transfiguré par une réjouissante lumière, douce et spectrale,
le téléphone collé à l'oreille, pour aller regarder en temps réel la même chose que toi.
Tu m'avais envoyé ton message un quart d'heure plus tôt. M'invitais à t'appeler.
Ce que j'ai fait aussitôt sans me faire prier. Pour regarder ensemble notre 37ème lune.
Son disque parfait déjà haut dans le ciel. Assez haut pour être visible.
Pour être vu de toi comme de moi. Chacun à notre poste d'observation.
Et ce spectacle, ta voix contre ma joue, au coin de ma bouche, est une bénédiction.
Notre dernière soirée se prolonge ici, insultant la distance et mille autres obstacles
impuissants à nous séparer quand nous ne voulons pas l'être.
Je ne sais pas encore comment, mais je parviendrai à chasser les nuages de ta tête.
Je promets que tu ne cogneras plus ta tête de tes poings ou de ton seul pouce.
Que je trouverai le moyen de te libérer des torpeurs et des maux qui te rongent.
Te savoir dans ma vie me soulage de tous les problèmes et de toutes les peines.
Et j'aimerais tellement que la réciproque puisse produire le même effet.
Si me savoir avec toi ne suffit pas, je trouverai autre chose. Mais j'y arriverai.
Si l'amour, le plus puissant et le plus naturel de tous les antidépresseurs de la terre,
a perdu son pouvoir sur toi, alors, je trouverai autre chose, un autre moyen,
de te faire du bien, de te faire aimer ta vie, la vie, ou de te faire t'aimer toi-même.
La maison est calme. Le jardin est calme. La rue est calme. Et toute la ville avec elle.
J'écoute, hypnotisé par la lune et ta voix, ce qui sort de mon téléphone portable.
L'odeur de ta peau et de tes cheveux me vient aux parfums du citronnier.
Se mêle à celles de l'herbe et de la terre, et de l'été, comme à celles de mon corps.
Et tout crée ensemble une unité pour laquelle il fallut inventer le mot harmonie.
Pour désigner cet équilibre parfait entre soi et ce qui n'est pas soi.
Ou ce qui le devient.