Les grillons
Ils rendent la nuit paisible.
J'ai pris en pleine poire leur clameur à la marche du crépuscule,
au milieu des vignes du Riberal, alors que le soleil embrasait le ciel au dos du Canigou.
Les Pyrénées finissantes sur ce sommet dilué dans le bleu assombri de la fuite du jour.
Je sens que la terre tourne, sous mes pas, quand j'avance vers l'Ouest en sortant du village.
La flambée du couchant qui dessine le relief comme les skylines des villes américaines.
Je reconnais Força-Réal, en ombres chinoises, quand scintille au-dessus une faible lumière.
L'étoile du Berger. Dominant le ballet des chauves-souris qui s'agitent sur le chemin.
La région est splendide. Elle est belle à tomber. Et l'été en libère toutes les armes.
Les Albères ont disparu dans la teinte de cendres de la nuit qui progresse.
L'obscurité se répand et ce qu'on ne voit plus cède la place à ce que l'on entend.
Des oiseaux de proie. La chouette qui se manifeste près d'un pin majestueux.
Et la clameur. Cette clameur. Celle des grillons qui prend soin de mon âme.
En bas, Perpignan, invisible, signale sa présence par un halo de lumière,
qui vient éclore du côté de la mer, alors que je redescends à la voiture.
Je redescends vers la plaine et l'agglomération. Le vivier d'êtres humains.
Livrés à leurs activités. Alors que je rêve au bonheur que je tiens.
L'étoile du Berger ne tardera pas à se noyer parmi mille autres étoiles
que je n'ai jamais eu le courage de compter, et je vais traverser la frontière
entre mon monde à moi, et celui que je partage avec vous au brasier de la ville.
Tzar me devance fièrement. Un berger lui aussi. Ravi. La gueule ouverte.
Et je peux rentrer dans le four d'un quartier où j'ai l'appartement.
Retour à Perpignan. A la rue de l'Horloge. Où j'ouvre mes fenêtres.
Je souris à la rue. Les grillons m'ont suivi.
C'est plus lent et plus doux que les cigales. Moins agressif.
Et les choses sont bien faites. Quand c'est une berceuse à la fraîcheur de la nuit.
Des cigales en veilleuse. Un ton en dessous. Idéal pour trouver la paix et le sommeil.
Le hamac sous un arbre. Loin de la maison. Autre part. Autour de la piscine.
Où je m'éloigne pour fuir des conversations ennuyeuses ou la télévision.
Il y a des moments où la société me fatigue. M'empêche de rêver.
La nuit de juillet. Ses étoiles. Ses grillons. Le spleen de ma solitude.
Voilà qui me permet de te rejoindre et de te voir sourire. Et j'ai mes cils qui coulent.
Et j'ai les yeux qui brûlent. Avec tout le bien et le mal que ça me fait ensemble.
Tout est calme. Même mon corps. Mon cœur doit suivre la tendance. Se laisser aller.
Je suis dans mon studio et les fenêtres ouvertes, j'écoute la nuit caresser mes cheveux.
La ville s'est tue pour me laisser entendre. Il n'y a que les grillons. Et il n'y a que tes yeux.
A tant de plaisirs sensoriels et physiques, je m'étonne de ne pas te trouver.
Je savais qu'il manquait quelque chose pour que ce soit parfait.
Tu ne dis pas un mot. Tu regardes en silence. Mes yeux. Faits pour te regarder.
Le sifflet régulier des grillons, sensuel, alangui, m'inspire le repos et m'apporte la paix.
La nuit est une amie qui veut que je respire. Et je peux lâcher prise.
Quand je sens ton cœur battre et le mien ronronner.
Il n'y a plus de torpeurs ni d'insomnies à craindre.
Et le diable, amoureux, peut se tenir tranquille.
Philippe LATGER
Juillet 2013 à Perpignan
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