Dernier round
Tu te retournes une fois. Et puis deux. Et puis trois.
Sur le sentier qui m'éloigne de toi.
Posté à ma fenêtre. Au garde-fou de l'étroite façade.
Je te regarde disparaître comme à notre habitude.
Je me tiens au platane. Je me tiens au clocher. A ses échafaudages.
Il y a d'autres vies qui nous appellent et que nous ne pouvons abandonner.
Mais je ne t'abandonnerai pas. Jamais.
Dans mon peignoir noué. Je ne suis pas boxeur. Je n'ai pas la carrure.
De la fumée sort de mes naseaux. Et mes yeux sont sur toi.
Qui pars. Qui marches. Quatre fois. Cinq fois.
Nous nous reverrons. C'est ce que disent mes bras croisés.
C'est nous les patrons. C'est nous qui décidons.
Au coin de la rue. Dernier regard. Ta silhouette n'est plus. Disparue.
Etait-elle dans le champ la seconde d'avant ?
Etait-elle sous mes yeux la minute précédente ?
Etait-elle dans mes bras à l'heure qui est passée ?
Le parvis est désert. Brillant d'humidité ou d'un reste de pluie.
Le goudron luisant au brumisateur occupé à faire tomber la température.
Je suis en braises au bout des doigts. A chaque inspiration. Vestige du cratère.
Et des montées de lave. Et de trois éruptions.
Absent l'espace d'un instant, je me rends compte que je ne regarde rien.
Bras croisés dans l'encadrement de ma porte-fenêtre. Je vois la rue déserte.
La nuit orange sur la rue du Castillet, la rue Jeanne d'Arc et le cours Palmarole.
La résidence Europe encaissée au loin, dans l'ombre, derrière sa haie de palmiers,
pour boucher la perspective, où rien ne bouge et se passe.
Ton regard a glissé du mien comme ta main entre mes doigts.
Je me rends compte que je reste pour rien agrippé au platane et que je peux fermer.
Les odeurs de latex, de sperme et de gel douche s'harmonisent à merveille.
Que même le tabac ne sait dissimuler. Et j'ai celle de ta peau qui me revient intacte.
L'impression du regard qui me dit au revoir en confiance, à distance, avec une assurance
qui me donne des frissons, ou alors c'est le froid, ou alors ce sont les derniers soubresauts
d'une vague de plaisir qui ne peut effacer le regard imprimé au silence d'un repos.
Entre deux luttes, allongés côte à côte, nos yeux sont aimantés.
Agités, mouvementés, comme les ciels d'avril faits d'ombres et de lumière.
Crépitants de pluies au soleil, de percées dans les nuages emportés par le vent,
scintillants d'intensités variables, de questions, de réponses, d'informations en vrac,
de vœux, de souhaits, de prières éperdues, d'étonnements amusés et d'aveux.
Dégagé du fourreau, moi qui ne suis pas épée ne croise pas le fer.
Je croise au large dans l'océan, au creux de la tempête, quand nos corps séparés
sont encore reliés par des pupilles immenses qui se pâment et ne se lâchent guère.
Je ne suis plus en toi quand mon sexe n'y est plus et j'y reste pourtant au regard magnétique,
comme un lien invisible qui prolonge l'hymen, autour duquel tout s'enroule aussi violemment.
Tu me pénètres à ton tour pour fouiller mon histoire, visiter mon endroit et quelques vérités.
Chercher ce que je cache, découvrir que je ne cache rien, et tout sourit à cette constatation.
Appuyé sur mon coude, une tempe posée sur mon poing, j'admire et me laisse impressionner.
Le visage lové dans l'oreiller, près de moi, qui annonce les regards qui diront au revoir.
Je l'ai toujours sous mes yeux. Une fois. Deux fois. Trois fois. Jusqu'au bout de la rue.
Laisse-toi aller mon amour. Comme quand tu ris à des blagues débiles.
Les tiennes comme les miennes. Comme quand nous faisons les cons.
Sans peur d'être jugés.
Laisse-toi aller.
J'aime tout de toi.
Le front de mer était nordique. Avec ses bleus joliment gris.
Canet n'avait rien d'ordinaire dans l'angoisse d'un contretemps.
Celle d'un empêchement possible. Ne sachant si nous pourrions nous voir.
La marche lente des promenades pour contenir la panique.
Des voiles au loin, fragiles, entre les chevaux d'un manège inquiétant.
La raison m'imposait de goûter à ce que je garde toujours de ma sérénité.
Sur nous qui nous aimons. La confiance olympienne. Respirer l'air marin.
La certitude étrange que rien ne peut nous arriver. Que tout va pour le mieux.
Que si ce n'est pas là, ce soir, tout de suite, ce sera pour plus tard. Ce n'est pas un problème.
Mais la raison se fissure parfois, au manque physiologique, et mon corps réagit aussitôt
comme celui d'un toxico à qui l'on refuse sa dose.
Pas d'affolement. Respirer l'air marin. Ne pas anticiper les douleurs du sevrage forcé.
Je tiens le manque tant que je sais que j'aurai ma ration à une heure précise.
Je tiens la distance. Je gère. Mais perds pied à l'idée que l'horaire puisse être compromis.
Le junkie que voilà dans son caban de père de famille aux errances du dimanche.
Chevelure aux embruns mélangeant poivre et sel. Qui se donne du mal pour paraître tranquille.
Accro. Qui organise sa vie autour de la prochaine prise. Mordu. Dépendant. Agité.
Qui cache bien son jeu. Celui d'un bras de fer. Que la raison l'emporte !
Profite de l'instant camarade. Tu aimes et es aimé. Quel que soit le moment, peu importe.
Le temps n'est qu'un détail à notre certitude. Zoom arrière. Plan large. Vue aérienne.
Respirer l'air marin. Tout va bien. Le temps n'existe pas. Pas même la solitude.
Et je ne peux manquer de l'être qui m'habite, m'accompagne partout,
me possède et m'invite à toujours croire en nous.
Rentré à Perpignan, je peux aller voter au Couvent des Minimes,
refusant cette tentation d'être anxieux, de consulter mes mails toutes les deux minutes.
La soirée sera douce. L'été sera sublime. A l'image d'une histoire plus belle que ma vie.
20% pour Marine est une catastrophe. Quand tu viens soulager bien des consternations.
A ce double suspens je ne sais pas ce que j'ai attendu avec le plus de fièvre.
Les résultats du premier tour. Que tu frappes à ma porte.
L'indignation intacte, tu as frappé et soigné 39 ans de révolte.
Un appel salutaire a sauvé la partie. Et j'ai pu respirer. Tout n'était pas perdu.
J'ai éteint la télé. Mise entre parenthèses. Pour me donner à la seule raison de vivre.
La seule que j'aie trouvée.
En peignoir. Bras croisés. Ma vie n'est pas un ring. J'ai raccroché les gants.
Je n'ai pas la carrure. Me suis cassé les dents à des combats truqués.
Tu m'as connu brisé, les yeux enflés, le nez pété et les arcades ouvertes.
Bouffi par l'alcool et les désillusions comme autant de crochets dans la gueule.
Je ne sais pas me battre. Sinon prendre des coups que je ne veux pas rendre.
J'ai réparé mon corps à ton corps de morphine et tes yeux rédempteurs.
Reconstruit mon visage de l'intérieur en misant sur le gosse que tu as su reconnaître.
Le tirer des décombres pour le mettre au soleil et le faire grandir vers ce qu'il voulait être.
Par ces petites lucarnes au milieu des iris, tu as forcé le passage, plongé pour me chercher.
Me sauver de moi-même. Réveiller tant de choses que je ne soupçonnais pas.
Quand tu m'as repêché. Et j'étais sur la grève. Ton massage cardiaque. Retour au bouche à bouche.
Le boxeur pitoyable qui ne se défendait pas, faisait perdre de l'argent, y compris sous les douches,
a retiré ses gants d'abord pour t'embrasser puis pour pouvoir l'écrire.
Il ferme sa fenêtre sur une rue factice. Que je ne veux peuplée que de ton seul sourire.
De ce regard adressé à distance. Quatre fois. Cinq fois. Avant de disparaître.
Pour que je le recompose de mémoire sous mes doigts déliés.
La brèche de la Cité Bartissol ouverte devant moi est vide de ta silhouette.
Je l'ai suivie jusqu'à l'intersection où elle allait sortir de scène côté cour.
Maintenon. Qui avale ton image. Me la dérobe. Me l'enlève.
Je n'ai plus cette angoisse qui opprimait mon cœur sur la côte à Canet.
Mon âme est plus légère. Et je sais ce que je fais. Que ce n'est pas un rêve.
Je ne suis pas en rééducation. Ni en cure de désintoxication.
Je ne suis pas en convalescence. Je suis déjà guéri.
Tout a cicatrisé aux rayons de la foudre. Vingt lunes auparavant.
Voilà bientôt deux ans que je marche sur mes jambes.
Que j'ai recouvré la vue, la parole, et le désir d'aimer.
De mon dernier KO, j'ai pu me relever. A 860 bornes du ring.
Evacué d'urgence à bord d'un TGV. Toutes sirènes hurlantes.
Et j'ai ouvert les yeux sur la place Molière, au coin d'une cabine,
arraché au chaos de mes derniers combats qui étaient perdus d'avance.
C'est un ange penché sur mes cils qui est venu me sourire.
Je devais être mort. J'étais au paradis.
Et si j'y suis encore, je voudrais que ça dure.
Si ce n'est qu'un coma, qu'un sommeil, que personne ne m'en sorte.
Qu'on ne me réveille pas. Quand c'est ici qu'on m'a réanimé.
Que je suis vivant. En vie de tout mon être.
Je n'ai plus à me battre. Je peux vieillir heureux.
Quand l'Eden est pouvoir exister dans tes yeux.
J'ai raccroché les gants pour pouvoir te l'écrire.
A mains nues je défends ce qui me reste à vivre,
ce que j'ai gagné à tout perdre, immortel, éternel,
déclaré, contre toute attente,
vainqueur au dernier round.
Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan
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