Bullet Time
Tu entres dans la pièce pour ramasser les débris.
Enjambes le corps de Hyde abattu froidement.
Tu vois le mien dans le fauteuil, les bras ballants, le crâne explosé,
et tu viens me rouler une pelle morbide, sans te fier aux apparences,
avalant sans broncher le sang qui sortait à gros bouillons de ma bouche,
puisque tout cela n'a jamais existé ou seulement dans un texte.
La lumière en effet s'est allumée sous ma porte. Après le bruit de la gâche de l'entrée.
Celui de la minuterie qui annonçait celui de la tomette mal fixée.
Tu as gratté à la porte. Et, comme tu me l'as dit toi-même,
je ne t'attendais pas avec un révolver à la main dans un club anglais.
Je t'ai ouvert, tu m'as regardé par en-dessous, de ce regard à effet bullet time,
qui suspend tout autour de nous, avec toujours cet air de dire " je peux entrer ? "
A peine la porte fermée, tu me sautes dessus. Tu m'étreins. Prends ma bouche.
Tu n'as pas assez de bras et de mains pour me serrer contre toi assez fort.
Tu empoignes mes épaules et ma nuque, mes cheveux pour mieux faire pénétrer ma langue.
Puis mes fesses, et mes hanches, pour que nos sexes s'encastrent, se pressent à ton désir,
lorsqu'il y a le feu, quand c'est la fin du monde, que nous avons peu de temps.
Les vêtements s'envolent dans une tramontane dépassée, impuissante, désarmée,
quand la tempête est dedans, féroce, à nous décoiffer, nous faire tomber à la renverse,
quelque part entre le lit et le sol, réveillant des appétits cannibales, dans l'urgence,
où nous retrouvons nos repères, nos odeurs, le plaisir du plaisir, hors du temps,
désinhibés, libérés sous caution, en cavale, enfiévrés, bouffés par le manque.
Je n'ai eu le temps de rien. Pas même celui de tirer le premier. Pris de court.
Mon jean a valsé. Le caleçon aux genoux. La tête dans le tee-shirt, les mains en l'air.
Le sexe brandi. Dans ta bouche. Je trébuche. Me dégage. Me retrouve sur le lit.
Puis sur toi. Des traces de lutte. On se bat. A perdre haleine. La chamade. On se débat.
On rend coup pour coup dans nos ébats. Baiser pour baiser. Coups de langue. Morsures.
Je suis sur toi. Les poings dans le matelas. De chaque côté de ta tête. Les bras tendus.
Mon sexe planté à ta porte. Et mes yeux dans les tiens. Je te vois. Enfin. Emerveillé.
Reprendre ton souffle. Quand je reprends le mien. L'espace d'une distance. D'un instant.
Tu me vois te regarder et tu me regardes. C'est bien nous. C'est bien moi.
Et c'est toi, cette fois, qui me laisses entrer.
Mes doigts jouent à sauter dans les flaques d'après l'orage.
Une mer d'huile au soleil qui se lève sur la côte à Sainte-Marie.
Le calme après la tempête. Quand la tramontane reprend ses droits.
Elle n'a cessé de souffler et revient à peine s'imposer à nos sens.
Nous l'avions oubliée. Quand le cœur cogne encore dans ma poitrine.
Aux dernières averses arrachées à mon ventre.
Tes mains ont encadré mon visage pour nous mettre nez à nez.
Avant de relâcher ma tête pour qu'elle retombe lourdement sur l'un des oreillers.
Me prendre le plafond en pleine poire. Merveilleusement haut comme aux nuits étoilées.
Homme que je suis, je comprends la nuance. Faire l'amour. En effet.
Quand j'ai eu des gestes inconscients pour ce que je connais de toi, ce que je sais,
des intentions secrètes pour des secrets partagés, les personnes que tu as été,
des attentions qui m'ont échappées, que je n'ai pas eu le temps de préméditer,
mais venues en connaissance de cause, instinctivement, inscrites dans une histoire.
Des choses impossibles dans les échanges aveugles du one-night-stand anonyme.
Il y a ici des antécédents. Des conversations. Des explications. De longues nuits d'étude.
Des lettres et des courriers. Des photos. Des dîners. Des heures à se scruter. En silence.
Où l'on apprenait à se perdre dans nos yeux. Où l'on apprenait l'un de l'autre. De soi-même.
Mille informations traitées, examinées, digérées, assimilées.
Réduisant davantage le champ possible des malentendus et des égarements.
Je n'aurais pu baiser un être dont je sais des choses de l'enfance.
Dont j'ai vu le visage sur de vieilles photos aux jours d'adolescence.
Dont je connais les peurs, les drames et les phobies, les excès et les doutes.
Reconnais les blessures, les failles, et ce qui peut faire mal.
Même pris par la fièvre, c'est toi que je voyais dans ton entièreté.
Je pouvais te toiser, soutenir ton regard, sans contrarier l'action et tous ses mécanismes.
Sans avoir besoin, pour gagner le plaisir, d'un recours à des rêves ou d'étranges scénarios,
des images salaces, pornos, des trucs systématiques, comme quand on se branle,
même avec quelqu'un d'autre.
J'étais avec toi. C'était la condition.
L'orgasme n'est possible qu'en s'oubliant soi-même.
Lâcher prise. S'abandonner. Pouvoir se laisser faire ou se laisser aller.
Ce qui est un exploit avec une personne que l'on ne connaît pas.
Quand il y a toujours un besoin de séduire, de garder le contrôle,
y compris d'une image de soi, que l'on croit se devoir quand on ne doit rien à l'autre.
S'ouvrir à quelqu'un ne se fait qu'en confiance. Et c'est une chose qui aime prendre son temps.
On peut baiser ensemble. Ce ne sont que des mots.
Mais l'intensité change quand on connaît la peau.
Si elle contient encore des mystères suffisants pour rester érotique,
elle a aussi le don de nous sécuriser et d'offrir une planque où l'on peut s'oublier.
Oublier qui l'on est ou qui l'on prétend être. Se mettre à nu, vraiment. Sans rien à simuler.
Sans un rôle à jouer. N'être plus qu'une essence. Et sensualité.
Connecté à tes yeux, je lâche tous les codes, l'orgueil, les convenances,
pour n'être plus que moi, le magma, le plaisir en personne, comme seule vérité.
Mon corps comme prolongation du tien. Devient le tien. Pour s'y fondre ou s'y reconstituer.
A me perdre dans ta bouche, il n'y a qu'une salive, qu'une langue, une seule énergie,
celle d'une âme qui circule entre deux territoires, où je peux me trouver.
Même au plafond d'étoiles, d'après nos voluptés et leurs pics de violences,
je ne sais plus ce qui est à toi, ce qui est à moi, de ce qui gît sur nos draps bouleversés.
Nos respirations toujours synchronisées. J'ai laissé mon sexe dans ton corps.
Mon foutre et mon arôme. Ma substance. Ma nature. Et tout mon ADN.
Sorti de moi-même, j'erre dans la chambre à nos sueurs mêlées et notre éternité.
Et ça fait des vacances, d'être libre, d'être bien, d'être heureux d'exister.
De trouver ta main en revenant à moi. Confronter nos empreintes digitales. Du bout des doigts.
Prendre le pouls à ton poignet. Bercé à sa mesure. Et remercier les dieux d'avoir brûlé cent fois.
Pour être capable de vivre une telle intensité. D'encaisser un bonheur à peine supportable.
Que nos âges permettent. Ou nos maturités.
Le temps, finalement, n'est pas un ennemi.
Il n'est qu'une promesse. A qui veut bien le prendre.
J'ai accepté de le perdre pour mieux m'en libérer.
Quand j'ai vu dans tes yeux qu'il pouvait disparaître.
N'avoir pas existé. Sans nous empêcher d'être.
Au cadavre de Hyde, l'alcool fut remplacé par un autre sortilège.
Et la mort est vaincue pour lui avoir échappé.
Dans cette dimension. Celle de l'intimité où je me suis sauvé.
Ce lieu d'éternité où vieillir est un jeu. Le temps désamorcé.
Où mourir ne saurait séparer ceux qui se sont aimés.
Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan
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