Il y a Christelle et sa chevelure de charbon.
Son front et ses yeux antiques. Sa beauté étrusque. Ou de divinité.
Qui riait à gorge déployée le soleil de ses drames.
Son accent singulier. Et ses hanches de femme.
Elle arpente le parc de la maison bénie où j'avais mes vacances.
Et ma mère était là pour la voir d'un bon œil ou la faire parler.
Il y a Nadège et sa douceur irréelle. Enveloppante.
Cette voix de poitrine à peine perceptible qui me faisait du bien.
Qui cachait une force bien plus grande que la mienne.
Que j'aimais faire rire. Quand c'est elle qui soignait les blessures de l'autre.
Elle arrive dans l'allée pour venir me rejoindre et nous irons plus loin.
Sous un ciel de Salanque où l'été intervient, me fait perdre le fil et ce lien qui me manque.
Il y a Anne et sa chevelure blonde à confondre dans la paille,
et les bottes de foin d'un campus littéraire où résonnent encore ses fous rires en pagaille.
A sa chambre étudiante, les chansons, le vin rouge, tout venait me griser.
Quand sa joie désarmante irradiait mes postures et quelques certitudes.
Son regard, sa candeur, sa gaieté maladive, me laissaient impuissant à lui faire du mal.
Et son rire en rafales, quasi désespéré, me touchait presqu'autant qu'il dopait mon désir.
J'ai laissé filer, je le vois, je le sais, bien des opportunités d'être père aujourd'hui.
De construire quelque chose. De fonder ma famille. D'être un homme. Responsable.
J'ai toujours lâché prise, refusé le volant, n'ai rien fait pour garder la voiture sur la route.
Qui finissait invariablement, au bout de quelques bornes, contre un arbre ou dans le fossé.
Je continuais à pied. Et le pouce levé, je n'étais prêt qu'à poursuivre pour d'autres aventures.
Ce que je préférais, avec les filles, c'était les faire rire.
Depuis l'enfance, depuis Sarah, depuis Florence, ou Caroline, aussi loin que je me souvienne,
c'était un plaisir délicieux, incommensurable, que d'entendre l'exclamation d'une joie provoquée,
et de voir au visage une perte de contrôle, heureux de faire l'idiot, de faire la fête,
pour me payer de ces victoires chaque fois arrachées comme on gagne un orgasme.
Ce n'était pas toujours simple. Il fallait chercher. Essayer des choses. Faire des bides.
Récidiver. S'adapter. Et soudain, en plein dans le mille. J'avais trouvé la clé.
Celle d'un trésor fantastique. Quand elles s'ouvraient dans leur rire le plus cru.
C'était un bonheur sans pareil. Enivrant. A faire perdre l'équilibre.
Il y avait Irina qui était bon public. Dont le rire dans l'oreille me revient maintenant.
Dans les graves. Saccadé. Très serré. Comme s'il voulait s'empêcher d'être émis.
Toujours accompagné de ces mouvements de tête. Une chorégraphie.
Les cheveux prolongeant dans l'espace l'onde des soulèvements et des parades,
aux sursauts de pudeur, quand rire franchement livre l'intimité.
Quand il s'échappait aux éclats, la tête renversée, aux effets de crinière
dignes de Sanson au piano poignardée d'un accord, c'était comme une vague,
un soleil collé à son zénith aussi aveuglant que celui des jouissances sexuelles.
Et j'étais bouleversé, aux armures fendues, de trouver la personne au centre d'elle-même.
Dans sa vérité brute. Primitive. Sans fard et sans postiches. Nature. La version d'origine.
Impressionné par chacun d'eux, j'ai compilé tous les rires féminins que j'ai su débusquer.
Classés. Archivés dans ma mémoire. Avec la fièvre du collectionneur. Limite fétichiste.
Puisque je le crains. Si le sourire est le comble de l'érotisme. Le rire est sexuel.
Aussi vrai que j'aime observer, fasciné, toutes les grimaces du plaisir à son paroxysme,
j'aime observer celles d'un autre abandon de soi, qui peut être aussi bien simulé,
mais qui n'est beau et éblouissant que s'il est fulgurant.
Il y a Geneviève dans cet appartement de la rue St-Timothée.
Qui brisait la glace jusqu'aux petits matins dans nos virées heureuses au cœur de Montréal.
La musique québécoise. Ses phonèmes anglais. Et sa curiosité féroce en proue du canoë.
Pour les sensations fortes et les plus raffinées. La fougue épicurienne. Et nos débats d'idées.
A refaire le monde. Quand elle aimait apprendre. Dans les deux sens du terme.
Se mettre en porte-à-faux et se mettre en danger.
Dans nos ébats vidés, les histoires avortées, je prenais la sortie, l'escalier de service,
réticent à m'imposer, à imposer à d'autres, les chaînes de relations auxquelles je ne crois pas.
Le mariage n'est jamais qu'un contrat. Et le contrat n'est fait que pour être rompu.
Le couple une organisation sociale. Un confort matériel. L'idée fédéraliste.
Mutualiser les charges, les contraintes, les frais comme les solitudes.
Le diamant du rire étant à préserver dans ce qu'il a de pur et d'éphémère,
il n'était pas question de le mettre en cage et de l'user aux jours jusqu'à ce qu'il se brise.
Comme un chasseur de foudre, je passais mon chemin, traversant les orages.
Incapable d'accepter autre chose que la fête et l'envie.
Quand le moindre désir de possession vient instantanément tout ternir et corrompre.
Les doutes et les aigreurs. Le ressentiment. Les règlements de comptes. La frustration.
La jalousie. Le désespoir. Les illusions perdues. La rage de s'être trompé.
Il faut que l'on discute. Tout ce que l'on s'inflige. Pour cimenter l'union.
Les efforts qu'il faut consentir. Conseil d'administration. Stratégie. Accords commerciaux.
J'aimerais que tu... Il faudrait que nous... Avant-même le début du départ de la chose,
je sentais les murs de la pièce se mettre en mouvement, et se rapprocher lentement l'un de l'autre,
réduisant l'espace irrémédiablement, me voyant pris au piège, et je devais m'enfuir.
Au plus vite. Sauter du train. Sauver ma peau. Avant d'être broyé.
Pour moi comme pour l'autre. Où est cet égoïsme dont on veut m'accuser ?
Il ne s'agit pas seulement de me mettre à l'abri, quand je sers aussi la liberté d'autrui.
A qui j'épargne mes lourdeurs, mes ronflements, mes névroses et mes frasques.
Que je n'ai pas l'ambition de promener en laisse ou de garder pour moi.
C'est un autre égoïsme, j'en conviens, que de vouloir entière la liberté de l'autre,
préserver sa beauté, prolonger le mystère, pour nourrir mon fantasme, mon ivresse,
entretenir le charme, sauver l'admiration.
Bien des opportunités. Que je ne compte pas.
Quand des rires me viennent qui ne sont pas les miens.
Avec leurs cortèges de regards complices, de gestes délicats, et autres voluptés.
Tant d'histoires possibles. Et de vies avortées. Et pas un seul regret.
J'ai des nouvelles de l'une. Mariée. Deux enfants. De l'autre. En couple. Un enfant.
Et la satisfaction de n'être responsable de rien. D'aucune catastrophe.
Ces dames ont fait leur vie. Ces dames sont heureuses. Je suis heureux aussi.
Ce qui engage vraiment, ce n'est pas d'être deux, mais d'aller jusqu'à trois.
Concevoir un humain qui n'a rien demandé.
On peut larguer le père, on peut quitter la mère, l'enfant reste à jamais.
Qui oblige bien plus qu'un contrat bien pesé d'apothicaire, de juge ou de notaire.
Le mariage ne vaut que pour tenir deux êtres à leurs responsabilités.
A l'endroit du troisième qui n'a rien demandé. Encore moins d'être haï, fui ou abandonné.
Le seul lien qui commande. Qui peut assujettir. Quand nos vies en dépendent.
Le mot de lâcheté peut tomber, je le sais, pour commenter mes fuites et mes refus tranchés.
D'être responsable. D'aller au bout des choses. De tenir des engagements.
Eh bien soit, je suis lâche. Je veux bien l'assumer.
Cela me pèse moins que d'être un mauvais père.
En conscience, je le sais, debout face au miroir, je veux bien être lâche plutôt qu'irresponsable.
Je suis fort de vos rires que je n'ai pas brisés. Que j'ai laissés à d'autres avec l'âme légère.
Jusqu'ici, je me suis trouvé d'autres vocations et d'autres raisons d'être.
Faire rire ou rêver est déjà une charge. Un devoir. Ma mission.
Quand la vie, assez longue, peut me faire basculer dans d'autres perspectives.
Puisque rien n'est exclu. Pas même de vieillir.
Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan