Sans échec
Ce ne sont pas les caprices d'un vieil ordinateur qui vont m'impressionner.
C'est que je l'aime voyez-vous. Je m'y suis attaché.
Et l'amour inspire bien souvent l'indulgence et le pardon.
Alors ok. Tu ne veux plus travailler comme avant ? Tu fatigues ?...
Eh bien, en attendant, je passerai par le fameux mode sans échec.
Quand je n'ai pas l'intention pour ma part de changer mes habitudes.
Je me suis fixé cette discipline du texte quotidien, cette hygiène de vie,
même, certains l'auront remarqué, quand je n'ai rien à dire.
Ce ne sont pas les aléas informatiques qui m'empêcheront de continuer.
Aussi vital que le café ou la douche du matin, il y ce texte à écrire.
Le plus souvent depuis mon lit-bureau. Comme à l'instant.
Même à 4 heures du matin.
La machine en elle-même, j'essaie de ne pas l'écrire trop fort,
est sans doute remplaçable, mais certainement pas le confort qu'elle procure.
Et puis... J'aurai du mal à me séparer de toi. Mon petit portable résistant.
Que j'ai acheté à Paris. Qui m'a écouté penser des nuits entières, blanches et grises,
dans l'alcôve de la rue du Square Carpeaux, lorsque je te crachais ma fumée à la gueule.
Côté tabagisme passif, tu as été servi. Lorsque le paquet entier y passait jusqu'à l'aube.
Tu es le confident suprême. Témoin de mes doutes et de mes enthousiasmes.
De mes espoirs solaires et de mes dépressions les plus noires.
Toi, tu connais Myster Hyde. Quand tu m'as vu bourré une fois et une autre.
Et je t'ai dicté du bout des doigts bien des messages.
Les professionnels. A Delphine. Nicolas. Rémi. Nicole. Pierre Bertrand.
Les personnels. Privés. A la famille restée à Perpignan ou Toulouse.
Aux amis bien sûr. Et aux amours diaboliques. Obsessionnelles.
Dans la journée. Aux heures ouvrables. Comme aux matins qui puaient le whisky.
Disques. Musique. Photos. Films. Pornographie. Je ne t'ai rien épargné.
Jusqu'aux conversations via la webcam fidèles à ce que j'imaginais possible en l'an 2000.
Je te dois des chansons et des histoires de cul. Mille rencontres hallucinantes.
Et l'honneur de revenir écrire, une fois de plus, pour ceux qui me liront.
Tu es témoin de tout.
De ce que j'écris à mes proches.
De ce que j'écris à l'amour de ma vie.
De ce qui m'intéresse, et m'excite, et m'angoisse, et m'exalte.
Alors, je ne sais pas combien de temps tu vas durer encore mon bébé.
Mais je serais bien tenté de te garder comme d'autres gardent leur chien empaillé chez eux.
Cet outil, plus encore que le téléphone, m'a permis voyez-vous de vous rencontrer.
Pas seulement ici, lorsque Facebook, je l'avoue, m'a offert ses plus belles surprises.
Quand c'est sur ce réseau que j'ai trouvé sans les chercher, mes plus belles histoires.
Certaines se reconnaîtront et j'en profite pour les embrasser.
Tant que je peux, mots après mots, je gagne du temps, je joue la montre,
sur le fil du rasoir, avant qu'il ne plante pour de bon.
C'est mon petit bourricot usé par le désert, mon canasson assoiffé,
qui ne tient plus sur ses guiboles, et que je pousse encore aux dernières limites.
Un pas de plus. Et puis un autre. Vers l'oasis que je convoite. Avance. Avance.
Ne me lâche pas maintenant. Mon bébé. Encore une ligne.
Tu vas peut-être rendre ton dernier souffle quand je n'ai pas dit mon dernier mot.
Le ronronnement du ventilateur semble stable. Je l'écoute tourner. Régulier.
J'ai fait le tour des doctissimo du web, entre anges gardiens et imposteurs,
essayé d'obtenir un diagnostic, le plus honnête possible dans cette jungle d'escrocs.
A-t'il attrapé quelque chose ? C'est peut-être ma faute.
Je devais convertir un fichier audio en mp3 pour le travail, avais besoin d'un convertisseur.
Je n'aurais jamais dû télécharger le premier venu. A-t'il contracté un virus ? Est-ce un ver ?
Dites-moi la vérité. Ce n'est pas un simple trojan. A l'âge qu'il a... enfin, vous comprenez.
Les analyses hier étaient bonnes. Anti-malware. Anti-spyware. Nous avons tout fait.
Il est toujours en observation. Lorsque je fais ce que je peux rayon automédication.
Courage mon gars. On ne va pas se laisser abattre.
Et je ne vais pas t'abandonner au profit d'un téléphone nouvelle génération.
Pour être sédentaire quand internet permet de l'être, je n'ai besoin que de toi.
Qui es une partie de mon cerveau et de ma mémoire.
Quand tu es aussi mes cordes vocales, mon assistance respiratoire,
et mon pacemaker.
Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan
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