Le soleil comme liant. Entre tous les hommes.
Au pied de mon campanile disparu sous ses échafaudages.
Où des percussions résonnent contre les façades de la place de la cathédrale.
De la danse africaine. Des quinquas en boubous bariolés s'en donnent à cœur joie.
Célèbrent le retour du printemps entre les oliviers disposés sur le parvis.
Une foule de badauds hésite entre les terrasses et les boutiques.
Que je fends jusqu'à la rue de la fontaine froide. Je disparais rue des abreuvoirs.
Sans pull. Sans caban ni blouson. En bras de chemise. Sourire aux lèvres.
Un œil sur les vitrines de la Maison Quinta d'où sortent des doñas cramées aux UV.
Visages mangés par des lunettes noires Gucci, Prada, Dolce & Gabbana.
Avant de m'installer au coin, au dos du Castillet caressé franchement par une lumière estivale,
à une table ensoleillée du Café de la Poste, pour me noyer dans le peuple du monde.
Le drapeau catalan sur la porte monumentale de la ville est parfaitement immobile.
Il n'y a pas un souffle de vent. Et la chaleur vient se précipiter sur moi sans l'ombre d'un obstacle.
Entre deux platanes satisfaits qui s'étirent de bonheur aux assauts voluptueux du ciel bleu.
Je ferme les yeux au baiser du soleil. Tends le menton. La tête en arrière. Calé dans mon fauteuil.
Pour mieux éprouver la jouissance d'être en vie sur la planète Terre.
Autour de moi, il y a des Catalans prétendus de pure souche. Des pieds-noirs. Des Gitans.
Catholiques. Musulmans. Juifs. Arabes. Juifs arabes. Marocains. Algériens. Tunisiens.
Des Celtes venus des îles britanniques venus dans le fief de l'USAP, ce haut lieu du rugby.
Et j'embrasse la ville où les hommes sont en paix. Et ce pays génial où l'on peut vivre ensemble.
Où le soleil fédère ceux qui aiment la vie.
Une chaîne humaine défile devant moi, passe sous la Porte Notre-Dame,
emmenée par R.Can, le rappeur de ces dames dans son petit tee-shirt,
en tête d'une sardane linéaire qui rend hommage au chanteur Jordi Barre.
Main dans la main, des hommes et des femmes de tous les âges, de toutes les générations,
de toutes les origines, passent devant ma terrasse dans un esprit de fête et de rassemblement.
Il y a de la musique. Des commentaires sportifs. Des familles qui charrient leurs poussettes.
Et je rends grâce à l'intelligence des hommes qui profitent du beau temps qui leur est imparti.
Je pense à Toulouse, à Paris, à Limoges. Imagine que ce doit être la même foule réjouie.
Au soleil de la Place de la Motte. Aux Buttes-Chaumont. Ou bien Place St-Georges.
Qu'après l'effroi, la vie reprend ses droits. Quand il faut se faire du bien pour mieux vaincre le Mal.
Je bois mon café en pensant aux jeunes Gitans que j'entendais parler dans la rue.
Lundi soir. En rentrant de chez Laetitia. En plein quartier St-Jacques.
" Les Juifs, ils sont gentils. Y'a des Juifs, ils sont gentils. Ils sont pas méchants. "
Le jeune homme était sincère. Semblait vouloir convaincre ses camarades.
Et des larmes montaient devant la Médiathèque,
quand je traînais mon ombre au pied de l'Hôtel Pams.
Oui mon frère. Les gentils sont gentils. D'où qu'ils viennent. Quoi qu'ils croient.
Et les méchants des gentils qu'on a abandonnés.
Les larmes sont revenues, sur le bord de mes cils, quand je rouvre les yeux.
Au soleil du week-end offert à ma conscience. Sur mon visage usé.
Qui crie au monde entier. Je suis Juif. Musulman. Mi-croyant. Mi-athée.
Ma ville est frontalière. Perpignan. Catalane. A la fois espagnole et française.
Et je suis comme elle. A son image. Le cul entre deux chaises.
A la fois espagnol et français.
Et le soleil brille pour les deux versants des Pyrénées.
Comme pour les deux rives de la Méditerranée.
Ma mère castillane et son profil berbère. Mon père toulousain et son regard kabyle.
Notre Dieu ne saurait être l'otage d'un bâtiment et de ses quatre murs.
Quel que soit le nom que l'on donne à l'édifice. Quel que soit le rituel.
Dieu est ce soleil qui me roule des pelles. Fait ouvrir les platanes, les palmiers, et mon coeur fatigué.
Je le remercie pour l'espoir qu'il nous rend. Sa chaleur bienfaitrice. Féconde. Et réconciliatrice.
Le bronzage atténue mes blessures. Et quelques cicatrices. Ma façon de prier.
Je porte la kippa et un croissant de lune. L'étoile de David et l'amour de l'Islam.
Les lumières des esprits ouverts à l'univers, une seule Création pour une même extase.
Celle d'être vivant. Et mortel. Au soleil qui rend fier, qui rend humble.
Nous rend frères de lait. Nous rend frères de sang.
C'est sur le quai Vauban que je pose mes fesses. Fais durer le plaisir.
Des gens dansent à côté. La musique est cubaine.
Et je veux témoigner d'appartenir au monde.
Au Palmarium, des gamins de cités se retrouvent au fast food.
Face à une boutique où une famille chinoise vend des chaussures.
La Salsa est parfaite. Et j'aime Perpignan.
Le soleil comme liant me connecte à la somme
de toutes les cultures, de toutes les histoires, celles de tous les hommes.
Le Rap, le Flamenco, pour mieux nous mélanger.
J'ai le sourire hindou d'un Gitan rassuré. Prêt à faire confiance.
Je reviens d'Istanbul, de Damas, de Tanger,
de Venise, Tel-Aviv, du Caire ou de Valence.
J'ai le rire andalou, sicilien, aux vagues des vacances.
Qui aime les amandes et les danses du ventre. Quand la mer m'a vu naître.
Que l'été m'accompagne. Aux frontières des corps que je peux tous aimer.
Je salue le printemps qui pourrait être arabe. L'amour de l'existence et de la liberté.
Les rythmes de Cuba comme minutes de silence. Pour bénir les enfants qu'on nous a enlevés.
Et ce des deux côtés. Pour peu qu'il y en ait deux. Enrayer la violence. L'automutilation.
R.Can et son chapeau mènent une farandole sous la porte qui reste de remparts démontés.
On a détruit les murs qui enfermaient ma ville. Perpignan est ouverte. Et je m'ouvre avec elle.
Quand des gens de partout apportent leur sourire, leur art, leur savoir-faire,
leur talent, leur science, comme leur énergie, pour nous porter plus haut,
plus loin dans l'atmosphère, quand seul le métissage permet l'évolution.
La nature a besoin de toutes ses différences. Un homme et une femme.
La première mixité. La différence utile, nécessaire à la vie ou la procréation.
Les gènes ont leur sagesse et leur leçon brillante, autant de tolérance que de combinaison.
Et je ris sur le quai aux alliances superbes, aux alliages solides, à tous les assemblages,
qui font l'humanité et l'honneur de s'y fondre.
Au soleil qui me porte, depuis l'Est jusqu'à l'Ouest, du matin jusqu'au soir,
je peux vaincre la mort, pour être un bout du Dieu qui aime tous ses enfants,
n'en sacrifie aucun, se respecte lui-même, que je veux triomphant.
Quand il sert la justice.
Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan