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Do not disturb

Publié le

Nous achetons des fruits à la Boqueria,
nous installons à un comptoir pour commander du jambon sur son pan con tomate.
Je goûte au fuet qu'on me propose. Et au fromage dont tu te prives. Délicieux.
Les olives. Et les artichauts frits que j'adore.
Un verre de vin ? Dont tu ne te prives pas.
Nous pouvons trinquer à notre escapade méritée.
Il y a du monde. Des odeurs. Des couleurs. Et du bruit.
Et la chaleur qui nous attend au tournant sur les pavés de la rambla.
Avec toi, manger devient une émotion à partager. Sensuelle. Un plaisir.
Quand j'en prends à te voir apprécier, à te lécher les doigts,
jouant du palillo comme de la fourchette, et l'appétit ici, devenu érotique,
transforme notre pause-déjeuner en préliminaires publics.
Nous partageons notre plateau de tapas à la vue de tous.
Quand rien n'est plus intime que de partager la nourriture terrestre.
Barcelone bienveillante nous enveloppe de sa ouate aussi huileuse que pétrolifère.
Il y a, dans l'épaisseur urbaine de l'air que nous respirons ensemble,

dans la chaleur qui s'époumone, une caresse qui ajoute aux jubilations gustatives.
Et qui me donne une idée de ce que nous ferons une fois rentrés à l'hôtel.
D'ailleurs. L'idée vient de toi. Tu proposes une sieste.
Deux cafés y la cuenta. Direction le Barri Gotic.

J'ai envié le verre écrasé au coussin de ta lèvre.
Et le vin déversé dans ta bouche.
Sur mon tabouret, j'ai dû croiser les jambes, et m'arranger d'une érection.
Lorsque ta bouche mâchait franchement le moindre aliment, gras ou pas,
et que tes sourcils se levaient sur les gros yeux que l'on fait pour dire sa surprise,
comme sa satisfaction, à chaque nouvelle bouchée qui rassasiait ta faim.
Ne pouvant parler la bouche pleine, c'est ton visage qui exprimait tes réactions :
Mouais, c'est pas mal / ... ça, j'aime bien / Beurk. On oublie / Wow. C'est excellent.
Et j'ai joué à deviner chacune de tes sensations, même quand tu ne me les exprimais pas.
Je redécouvrais comme il est responsabilisant de voir la personne que l'on aime avoir faim.
Comme il est délicieux de voir la personne que l'on aime et qui a faim pouvoir enfin manger.
Comme il est merveilleux d'aimer quelqu'un qui a un bon coup de fourchette.
Et qui exprime son plaisir aux choses que l'on dévore.
De la même façon que j'aime te regarder jouir, te regarder dormir,
je passerais des heures à te regarder manger.
Nous sommes passés par Santa Maria del Pi et la longue Calle de la Palla,
jusqu'aux grilles de la discrète Plaça de Frederic Marès, toujours en cage,
dans ce labyrinthe où nous échappions au soleil avant d'y être précipités.
Au parvis de la cathédrale, où les personnages de Picasso ont séché dans le sable,
pris dans le béton du building de l'Ordre des Architectes, nous gagnons notre rue,
où la frise du Maître offre des chevaux, un taureau, dont je ne me rappelais pas.
Nous avons traversé l'arène pour nous mettre à l'abri, Carrer dels Capellans.
Et j'ai pu t'embrasser fougueusement. Inspiré par les portes de l'ascenseur.
Irrépressiblement attirées l'une par l'autre. S'épousant de façon mécanique. Automatique.
Et ne restait, à notre étage, qu'à nous tirer de la cabine pour nous jeter dans notre chambre.
Prolonger notre baiser dans le textile immaculé, à peine sorti de la blanchisserie.
Dont nous allions prendre possession le temps d'une sieste fiévreuse.
Je recompte à l'issue de l'orage, tes grains de beauté sur ton dos.
Ceux que j'aligne sur ta joue. Comme autant de petits cailloux.
Pour ne pas perdre mon chemin. Jusqu'à ta bouche. Et tes cheveux.
Où je m'enroule en ronronnant. Heureux d'être amoureux. Amoureux d'être heureux.
Dans cette ville où j'ai été les deux à la fois. Où je le serai avec toi.
Pour peu que tu m'y accompagnes.
Heureux de vous unir. Elle et toi.
Quand rien ne me dérange.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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