Toujours victime de mes propres digressions.
Et je ne peux m'en prendre qu'à moi-même si je suis mal compris.
A vouloir trop en dire, à vouloir expliquer, explorer chaque zone d'ombre,
par souci de clarté et de transparence, je finis par noyer l'objet de mon propos.
Des efforts contre-productifs. Quand j'obtiens le contraire de l'effet escompté.
Et j'enrage à ce sentiment terrible de scier la branche sur laquelle je suis assis.
J'aime le débat comme les conversations. Où l'on peut confronter des arguments.
Parler de choses conceptuelles, quand je ne me satisfais pas des dépêches AFP.
Dire ce qu'on a fait la veille, ce qu'on fera dans l'après-midi ou la semaine prochaine,
a toujours un intérêt, d'autant plus entre personnes qui vivent ensemble et s'en inquiètent.
Mais ce qui me réveille aux dîners comme aux repas des familles sont les discussions politiques,
les échanges sur la vie et la mort, le rapport à la maladie, sans être obligatoirement philosophiques,
plus que les récits factuels de futurs achats ou programmes télévisés.
En effet, discuter de ce qui existe ou non, des rapports parents/enfants, de l'éducation,
des rapports à l'argent ou au sexe, permet à mes yeux d'apprendre plus de mes proches,
de mes interlocuteurs... comme de moi-même.
L'avortement. L'euthanasie. La peine de mort. L'occupation allemande. La collaboration.
J'aime les anecdotes. Les cas de conscience. Tenter d'y voir clair. Tenter de comprendre.
Evidemment, je suis capable de vacuité et de platitude, de superficialité comme de désinvolture.
Je sais à bon escient, être trivial ou déconneur, quand il n'est pas question d'être sérieux.
Mais, aussi vrai que je m'efforce en écrivant, à peu près toujours la même chose,
d'être toujours plus précis sans être caricatural, d'être proche de ce que je ressens,
quand rien n'est monolithique, j'essaie d'être précis dans l'exposé de ce que je pense,
sans arriver à simplifier lorsque je veux toujours tenir compte de tous les aspects.
Même ceux qui peuvent paraître contradictoires. Ne voulant sacrifier les nuances.
Acceptant ce qu'il y a parfois de paradoxal ou de pathétique.
Ce que j'espère perçu comme une marque d'honnêteté intellectuelle.
Evidemment, à force d'anticiper les questions que le moindre point pourrait susciter,
à force d'envisager tous les cas de figure, de m'attarder sur des illustrations,
que je peux juger utiles pour étayer le discours, je perds souvent mes contradicteurs.
Pire encore, usant trop souvent d'ironie, sans forcément la souligner d'un smiley,
pour dénoncer le ridicule de certaines situations, me moquer de moi-même,
ou démontrer la bêtise d'un raisonnement, on peut me prendre au premier degré,
et ma démonstration est ruinée quand on croit que j'approuve ce que je condamne.
Un beau résultat que je ne dois qu'à moi-même. Et qui me consterne toujours.
Le quai Vauban est superbe. Sous un ciel sombre de tombée de la nuit.
Les éclairages à peine allumés prennent doucement leur rythme de croisière.
J'emplis mes poumons d'un air de printemps qui hésite.
Bien sûr, en amour aussi, j'ai perdu des histoires à force de raisonnements.
Quand j'ai cherché des rapports de confiance et obtenu la crainte.
Que je perdais mon latin à voir combien je me tirais chaque fois une balle dans le pied.
Vouloir mettre l'autre à l'aise sur ce qu'il est possible de dire ou non.
Comment me retrouvais-je toujours dans le rôle du père dont on craint la sanction ?
Je sais bien que maman aussi a dit qu'il était mieux de dire la vérité.
Et que le jour où la petite fille a dit la vérité à sa mère qui la lui demandait, elle s'est pris une gifle.
Et que la petite fille a appris ce jour-là que, décidément, toute vérité n'était pas bonne à dire.
Est-ce que je n'ai jamais su m'expliquer clairement sur la liberté que je voulais offrir à l'autre ?
Ou est-ce que je me leurre parce que cette liberté ne peut pas exister ?
Avec ses propres parents. Avec ses propres enfants.
On s'arrange toujours avec la vérité.
Pourquoi en serait-il autrement dans un couple ?
Pour préserver l'autre. Pour protéger l'autre. Quand l'enfer est pavé de bonnes intentions.
Ainsi mon idéal serait une utopie. Et je suis coupable d'orgueil.
En prétendant pouvoir établir une relation idéale de confiance absolue qui n'existe nulle part.
Sans doute est-ce cela. " Je peux tout entendre. " " Tu peux tout me dire. " Mon cul.
Bien sûr qu'il y a des vérités qui font mal. Et vive l'hypocrisie.
Souvent décriée mais qui est le seul moyen de vivre ensemble.
Au Palmarium, j'hésite sur la direction à prendre. Je longe la Basse.
Pensant à cette mère qui aura obtenu le contraire de ce qu'elle voulait établir.
Un rapport de confiance avec sa fille. " Je préfère que tu me dises la vérité. "
La bêtise avouée, manifestement, appelait une sanction immédiate.
La main est partie. Réflexe pavlovien. Sur la joue de l'adolescente qui a fait le mur.
Qui a séché les cours. Qui a pris de la drogue. Qui est tombée enceinte.
J'ai de la compassion pour cette mère qui va trembler désormais.
Convaincue à juste titre, que sa réaction épidermique, incontrôlée,
allait définitivement dissuader sa fille de jouer franc jeu avec elle.
Etre heureux est plutôt facile. Et dans les dîners, avec mes amis, je sais ce qu'il faut faire.
Soit je m'entoure de ceux qui aiment se prendre la tête et nous nous la prenons.
A refaire le monde. Entre personnes aimant la polémique et le sport du débat.
Soit je m'incline à la pente naturelle du groupe. Sans faire de vagues.
Quitte à abonder dans le sens de ceux qui décident que Sarkozy est un con.
Dans celui de ceux qui assènent que Hollande n'a pas de charisme.
Et nous passerons assurément une excellente soirée.
Il ne tient qu'à moi de rire avec eux au lieu de lâcher une saillie qui jettera un froid.
Je m'adapte au paradigme ambiant, peut y prendre du plaisir, et tout se passera bien.
Place de Catalogne, les hauts palmiers ne sont pas ceux de Sunset Boulevard.
La lumière est belle. La nuit n'est pas encore complètement installée.
Je ne m'arrête pas. Nulle part. Il faut que je marche encore. Jusqu'à la gare.
Je le sais. La mort de ma mère. L'état d'amour. Le coup de foudre.
L'Amérique. L'Espagne. J'ai mes obsessions. Quand l'une d'elles est à vif.
Et je m'évertue à ronger mes vieux os depuis des décennies déjà.
Qu'avait dit de moi ce romancier suisse ?... Que j'embrasse.
Ah oui, voilà. " Obsessionnel et inconstant. " En effet.
Quand je n'épuise pas mes sujets l'un après l'autre, mais que je les use,
tous ensemble, passant de l'un à l'autre, en cercles concentriques.
Ecrire pour moi n'est jamais que le moyen de m'apprendre moi-même.
Découvrir ce que je veux. Ce que je pense. Ce que je souhaite. Découvrir qui je suis.
Et je démêle des pelotes dantesques, m'attaquant à la confusion de mes sentiments,
essayant au mieux de cerner des sensations difficiles à décrire,
avec la certitude qu'il n'y a qu'en les exprimant que je peux les comprendre.
Comme le peintre qui s'arrache les cheveux, j'écrase des mines à ne pas parvenir tout à fait
à rendre compte de tout ce qui me traverse, avec une précision aussi juste que brillante.
Une histoire d'amour, dont l'énergie est pourtant lumineuse, franche, radicale, sans nuages,
est retournée dans tous les sens, dans ma tête, dans ma poitrine, sur ce blog,
dans des messageries privées, lorsque j'enrage de ne pas réussir à exprimer l'intensité réelle
de ce que j'éprouve, quand je refuse l'idée que les mots sont impuissants à la traduire.
Qu'il doit bien exister une combinaison parfaite qui dise exactement ce que je vis.
Certains ici sont témoins que j'ai trouvé mille façons de parler de la même chose.
Dont je ne me satisfais pas, puisque je travaille encore et toujours le même matériau.
Tout ce qui bouillonne dans la cage thoracique doit sortir d'une manière ou d'une autre.
Et ma seule occupation est de lui donner du sens.
Les mots ne sont pas toujours mes meilleurs amis. Quand ils peuvent me trahir.
Non pas en balançant à ma place des choses que j'aimerais cacher.
Mais en disant autre chose que ce que j'ai à dire.
Et il faut toujours composer avec cette marge d'erreur possible.
Celle des malentendus. Quand il y a de la place pour mille interprétations.
On le voit aux textos dont on se demande parfois sur quel ton il faudrait qu'on les lise.
Laconiques. Pas de ponctuation. Et, suivant l'humeur, mille façons de comprendre.
Est-ce que c'est un reproche ? Est-ce que c'est amical ? Est-ce que c'est de l'humour ?
J'en reviens à l'ironie dont on perd la nuance. Quand il faut s'empresser d'ajouter lol.
Pour rassurer le destinataire sur le contenu. A coups de gros panneaux : " je rigole ! "
Pour le " je te taquine ", un smiley qui fait son petit clin d'œil fera l'affaire.
Au milieu de l'odeur des kébabs et des échappements automobiles,
je me dis que le langage, s'il a ses limites, permet mieux qu'un simple idéogramme.
Que la langue qui est la mienne offre assez de vocabulaire et de mots précis
pour obtenir ce que je cherche à faire, être au plus près d'une émotion, même fugace.
Quand il n'y a pas de réels synonymes. Quand chaque mot a sa nuance et sa raison d'exister.
Et je pèse chacun d'eux. Pour exprimer le plus clairement mon intention.
Mais je dois accepter le fait qu'une fois lâchés, les mots ne m'appartiennent plus.
Et que je n'ai plus aucune prise sur ce que les lecteurs en feront.
Sachant qu'il y a des dispositions, des humeurs, un contexte, qui peuvent tout compromettre.
Comme à la seule lecture d'un texto d'une ligne.
Et ruiner des heures de travail. Quand on ne lit jamais que ce que l'on veut lire.
Puisqu'il est aisé de faire dire au même texte à peu près tout et son contraire,
quand c'est précisément le job des avocats avec les textes de lois,
des prêtres et des rabbins avec les textes bibliques.
Pourquoi diable lire ou comprendre " tu me mens ! "
lorsque j'écris : " j'espère que tu ne me mens pas. "
Je trouve le phénomène assez extraordinaire.
Le verbe espérer est l'expression d'un souhait, de ce que l'on aimerait idéalement.
Il n'est pas l'affirmation d'une condamnation ou d'un reproche.
J'entends, pour l'avoir entendu mille fois : " Oui, oh, je te connais... "
Ce qui me laisse pantois chaque fois quand je ne me connais pas moi-même.
Pourquoi diable faut-il que l'on cherche entre les lignes autre chose que ce qui est écrit,
noir sur blanc, d'autant plus de la main de quelqu'un qui travaille à choisir chaque mot ?
Est-ce mon goût pour l'ironie, précisément, qui trouble mon message ?
Et qui fait qu'une lectrice ne peut pas toujours bien saisir si c'est de l'humour ou pas ?
Si c'est du lard ou du cochon ?...
Le lycée Arago est une merveille de brique rouge. Je prends un moment pour le voir.
Les proportions sont harmonieuses. Et la végétation heureuse vient y prospérer.
Je suis prêt à croire qu'on ne peut pas convaincre quelqu'un qui ne veut pas l'être.
Sans doute est-il vain de vouloir être absolument compris, et ce de tout le monde.
Question de connexion. Toujours miraculeuse. Pour une personne perplexe, à table,
une autre tranchera spontanément : " je comprends ce que tu veux dire. "
J'écris d'abord pour moi. Et pour ceux qui comprennent ce que je veux dire.
Je me débats en amont avec la confusion de mes pensées ou de mes sensations.
Ensuite, on adhère ou pas. On peut aimer en ayant compris tout autre chose.
Des choses que je n'ai pas vues. Des choses qui m'ont échappées.
Comme on peut être indifférent ou allergique.
Ce qu'il faut de précision quand on veut dire autre chose que " ça va ".
Quand on veut dire autre chose que " je t'aime ".
Lorsqu'en l'occurrence, je m'évertue à fouiller ce que ces mots veulent dire.
Ce que j'y mets. Quand je ne t'aime pas comme j'aime le tabac ou mon cousin germain.
Et que je travaille, sur la vague du temps et des évolutions qu'elle provoque,
à reformuler ce que je mets dans ces mots presque quotidiennement.
Sans doute aurais-je moins de problèmes en me contentant d'un simple je t'aime.
Comme on peut le balancer pour avoir la paix. " Tiens... tu en fais ce que tu veux ".
Mais j'ai besoin, moi aussi, de comprendre ce qui m'arrive,
et fais ce que je peux pour mieux l'appréhender.
Je vois ma mère se mordre la langue, ou la lèvre, domptant difficilement sa colère.
Furieuse. Non pas d'être déçue. Mais de ne savoir comment l'exprimer.
J'avais sans doute fait une connerie. Je méritais ma baffe.
Mais je voyais que la colère venait surtout d'une impuissance à dire. A bout d'arguments.
Le moment critique, en effet, où, dans d'autres familles sans doute, la baffe serait tombée.
Difficile de vous dire l'admiration que j'ai pour cette femme qui a toujours laissé sa main en l'air.
D'autres diront peut-être, et je leur crache à la gueule,
qu'elle se serait épargné un cancer à ne pas se retenir autant.
Eduquer un fils, gérer un adolescent, est un sport extrême.
Quand tout le monde soudain, vient tester ses limites.
Dès l'enfance, j'ai compris le pouvoir du langage. La violence des mots.
Quand des poèmes et des discours ont servi la paix comme déclaré la guerre.
Qui maîtrise les mots a le pouvoir.
Et nous sommes bien placés, en ce moment, pour nous en rendre compte.
Quand les mêmes promesses depuis trente ans reviennent enflammer des meetings.
Avec les mêmes arguments. Les mêmes postures. Et la même conviction.
Comme disait l'autre : " Les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent. "
Quand il faut être deux pour tromper. En effet.
La musique des mots est charmante. Et l'on s'y laisse prendre, même en n'étant pas dupe.
Quand madame décide de croire son mari qui lui a servi ce qu'elle voulait entendre.
Quand telle autre veut croire son amant qui lui promet qu'il demandera le divorce bientôt.
Quand tel père ferme les yeux sur les explications foireuses de son fils éloquent.
A tel point que l'on peut comprendre la méfiance à l'égard de ceux qui parlent bien.
Quand la maîtrise du langage peut être aussi une arme faite pour humilier.
Ecraser ceux qui ne le maîtrisent pas. Appuyer sur un complexe d'infériorité.
Ceux qui parlent bien sont toujours suspectés de vouloir manipuler.
De vouloir enfumer. Noyer le poisson. Arriver à leurs fins. Embrouiller tout le monde.
Bien sûr. Je sais ce que je dois à la maîtrise de la langue.
Qui a su me tirer d'affaire bien souvent. Quand je ne me suis jamais battu de ma vie.
Que je n'ai jamais eu à me servir de mes poings pour me faire respecter.
Et j'avoue avoir obtenu des choses en m'offrant le luxe de n'avoir pas à mentir.
Lorsque les phrases peuvent être tournées de telle façon qu'on ne sera pas pris en faute.
Ce que savent parfaitement faire les plumes qui rédigent nos contrats d'assurance.
Mais je refuse l'idée que cette habileté est toujours au service de la malhonnêteté.
Lorsqu'il est louable il me semble de ne pas promettre ce que l'on ne peut pas tenir.
Perpignan est tranquille. Comme au soir d'un milieu de semaine.
Loin des agitations festives de l'été à son comble. De musique et de vin.
Quelques bus égarés passent la seconde bruyamment.
Et je suis un cours d'eau endormi dans son lit comme sur ses lauriers.
La Basse me ramène au Palais de Justice. Où je suis appelé à la barre.
" Philippe Latger. Vous êtes coupable en amour d'avoir prêché le faux pour savoir le vrai. "
Je proteste. Procès d'intention. J'ai toujours eu la même ligne. Depuis que je suis homme.
" Je fais la différence entre l'infidélité et la tromperie votre honneur. "
Pas pour embrouiller les gens. Mais parce que ce n'est pas la même chose.
" Je suis bien placé pour savoir que la chair est faible.
Et si je peux comprendre qu'on me soit infidèle, je ne supporte pas que l'on me trompe. "
Un peu d'agitation dans la salle d'audience. Le marteau résonne pour exiger le silence.
" C'est une marque d'orgueil que j'assume. Je n'aime pas qu'on insulte mon intelligence.
C'est un fait que je vous concède. Mais par ailleurs, c'est une bonne base pour une vie à deux.
Tromper n'est pas aller coucher avec quelqu'un d'autre. Vous en avez conscience ?
Tromper est dire qu'on a fait une chose quand on en a fait une autre.
Promettre des choses que l'on ne tiendra pas. Dire blanc quand on pense noir.
Ou raconter des histoires pour vous tenir à distance sur de fausses pistes à dessein.
Et ce qui m'arrache le cœur, votre honneur, dans ce genre de situations,
ce n'est pas tant la blessure d'orgueil qui n'est que théorique dans une histoire d'amour,
c'est se rendre compte que vous n'êtes pas digne des confidences de l'être que vous aimez. "
Je ne parle pas du poison fatal que cela peut répandre partout de façon difficilement réparable.
Quand la confiance est un bien aussi précieux que fragile.
" Chaque fois que j'ai prêché le faux, ce n'était pas pour savoir le vrai,
mais pour expliquer qu'il pouvait exister, et qu'il n'était pas préjudiciable en soi, quel qu'il soit.
Quand la seule chose qui me blesse est de constater que l'on puisse me craindre
au point de préférer me cacher des choses plutôt que de m'en parler. "
On me demande : " Vous êtes père de famille ? "... Je réponds : " Non !!! "
Je ne suis pas ce père dont le fils a caché son homosexualité ou son refus de suivre des études.
" Oui, il prenait des cours de théâtre en cachette. " What ?... Mais pourquoi en cachette ?
Et le père aimant de se prendre la tête dans les mains en se demandant ce qu'il avait manqué.
Partagé entre la culpabilité et la colère, avec cet étrange sentiment de trahison.
Ce qui blesse un parent humaniste n'est pas l'homosexualité de son fils.
C'est que son fils la lui ait caché si longtemps.
" Je ne méritais pas de l'entendre ?... "
Bien sûr, il y a la volonté louable de ne pas faire de mal.
Quand il y a aussi une part d'orgueil de ce côté, avec une volonté de ne pas décevoir.
" Il n'a jamais eu l'intention de reprendre l'affaire. Ce qu'il veut faire, c'est du théâtre.
Mais il a eu peur de ta réaction. Que tu ne comprennes pas...
- Et je n'ai pas les capacités intellectuelles de comprendre ?
- Ce n'est pas ça. Tu sais comment tu es. Tu réagis au quart de tour !...
- Mais nom de Dieu. Je suis son père ! Il ne peut pas parler à son père ? "
Il faut croire que non.
Et c'est ce constat d'échec qui ouvre la plus profonde blessure.
François Arago tend un doigt vers le ciel au milieu des palmiers sur un rang de fontaines.
Pourquoi diable ai-je toujours tenu cette place du père fouettard en amour,
quand j'ai toujours cherché à donner les clés de l'émancipation et de l'égalité ?
Quand j'ai toujours refusé le couple comme rapport de force et ses instincts de propriété.
Que j'ai toujours souhaité y placer une confiance comme on en trouve dans les amitiés.
En désamorçant les charges culturelles, les idées de possession et de contraintes,
qui pèsent automatiquement, pour servir ma propre liberté comme celle de l'autre.
Quand je rêve non pas d'un rapport parents/enfants qui se perpétuent dans les couples.
Avec monsieur pris en faute. A qui on tape sur les doigts comme à un gosse de cinq ans.
Mais d'un rapport d'adulte à adulte, liés par l'envie plutôt que par le devoir.
Avec une complicité jamais atteinte aujourd'hui qui permette de pouvoir rire de tout.
Sans crainte de heurter la sensibilité de l'autre, de décevoir, sans peur d'être jugé.
" Toi, tu es célibataire... " François Arago, ta gueule.
Je remonte le quai le long de la Préfecture. En effet. Eternel célibataire.
J'ai toujours préféré être amoureux qu'être en couple. That's the point.
Quand je déteste les aigreurs quotidiennes de ce qui n'est pas dit ou mal dit.
Que je trouve terribles les malentendus et les règlements de comptes. Le ressentiment.
L'acidité aux moindres crispations d'orgueil, les sourires de mauvaise foi assumée,
les susceptibilités à fleur de peau quand on s'enferme dans les positions de victimes.
Les commentaires sur la belle-mère. Les obligations concédées la mort dans l'âme.
Oui, ça me fatigue d'avance. Les frustrations et les ulcères. De quoi vieillir prématurément.
Et si je tiens à ma propre liberté, il n'y a personne que je veuille enterrer vivant.
Ce concept est-il sophistiqué au point d'être complètement incompréhensible ?
Faut-il que des millénaires de codes sociaux aient formaté les esprits ?
Ou bien est-ce moi qui suis confus et qui m'exprime mal ?...
Je n'adresse pas même un regard aux fesses plates du Castillet.
Rien de plus consternant pour un auteur que d'être mal compris.
Rien de pire pour l'auteur amoureux d'avoir inspiré le contraire de ce qu'il espérait.
De quoi se remettre en question sérieusement.
Quand je sais au fond qu'en dire le moins possible servirait mieux mes intérêts.
Au moins, quand on ne dit rien, on ne risque aucun malentendu.
Quand un silence, de surcroît, peut accroître le sex-appeal en mystères.
Encore cette ironie... Qui peut être une force comme mon plus grand point faible.
Bien sûr, voilà, il y a ce côté ours parfois, soupe au lait, qui ne tient pas deux minutes,
à grogner quand on lui manifeste une affection subite qu'il va trouver suspecte,
se faire un peu prier, quand il est vexé, à ronchonner dans son coin ou se victimiser,
comme tout sale gosse, qui peut être susceptible, mais n'est pas rancunier.
Est-ce ce monstre de cruauté, injuste et tyrannique que l'on peut redouter ?
Eh bien soit, je n'impose mon mauvais caractère à personne. Pas plus que mes ronflements.
Quand je n'ai eu de cesse de chercher le moyen d'aimer à la folie en restant à l'abri
des affres de la jalousie et de la peur panique de la trahison comme de l'abandon.
Quand j'aimerais qu'aimer ne soit qu'une fête de douceurs et de complicité solaire.
Que les conflits se résument à des joutes verbales, confrontations de points de vue,
discussions qui peuvent être passionnées et viriles sans toucher aux intégrités en jeu,
dans le respect mutuel, sans que cela puisse mettre en doute l'estime que l'on se porte.
Est-ce que quelqu'un veut jouer avec moi ?
Si j'avance un argument, qu'on m'en oppose un autre !
Quand je suis prêt, même à retardement, à réviser mon jugement et à changer d'avis.
Quand, il n'y a pas de raisons, je peux comprendre les choses quand on me les explique.
Je boude la meuf à poil de la place de la Loge. Avec mon visage d'ours mal léché.
Lorsque, retrouvant la façade de ma cathédrale, un sourire irrépressible me gagne.
Que je retiens un instant. Tout de même. Pour la forme.
Quand j'étais bien décidé à épuiser la bile de mes contrariétés.
La coquille d'œuf de Caliméro a bien fini par se fendre.
A la certitude d'avoir construit un bonheur qui ressemble beaucoup à celui que j'attendais.
Si le diable est dans les détails, je sais face à St-Jean, que l'histoire que je vis,
est la plus proche de toutes de cet amour idéal dont je fais la promo.
" C'est quoi ce faux coup de gueule ? Tu te sens incompris ?... "
Après Arago, St-Jean Baptiste sur sa noix de coco en marbre.
" C'est quoi ton problème ? Tu n'as jamais été amoureux ?... "
J'avais tout de même le droit d'être triste d'avoir rendu quelqu'un triste,
et de faire de cette tristesse une colère tournée contre moi-même.
Je n'ai pas peur de me montrer pathétique. Tout le monde sait l'être.
J'assume mon narcissisme, mon égoïsme, et tout ce que vous voudrez.
Des petits penchants largement partagés par mes semblables.
Ce que certains appelleront lâcheté, d'autres l'appelleront courage.
Et je n'ai pas envie de tromper mon monde sur la marchandise.
Comme tout le monde, j'essaie de me montrer à mon avantage.
Un réflexe. Que je tente de rectifier en versant dans l'auto-dénigrement.
J'essaie d'être lucide sur moi et sur ce que je ressens. J'essaie d'être juste.
Je ne cherche pas à perdre qui que ce soit dans des raisonnements alambiqués.
Ni dans les pluies diluviennes de textes foisonnants qu'on peut trouver too much.
Je suis comme j'écris. Je suis ce que j'écris. Et je suis le premier à chercher à comprendre.
Je ne suis pas binaire. Ni manichéen. Je suis incapable de concision.
Quand on me pose une question, la réponse, je le sais, arrive le lendemain,
suite à un long exposé sur la disparition des dinosaures et la théorie de l'évolution.
Quand on pouvait j'imagine répondre à la question sobrement par oui ou par non.
Je suis, même pour des questions habituelles, obligé de refaire toute la démonstration.
Me perdant parfois moi-même dans mes propres circonvolutions.
Je ne dirais pas " je suis comme ça ", qui est une expression que j'exècre.
Quand elle a un côté définitif qui semble exclure toute possibilité de cheminement ou de progrès.
Puisque je ne peux me satisfaire d'être comme je suis, et que j'ai l'intention de m'améliorer.
Et c'est par les mots, et l'usure de mes obsessions, de mes phobies, de mes démons,
que je sais le moyen d'avancer et de m'approcher au plus près du centre du cratère.
Lorsqu'il est question de regarder ce qu'il y a sous les pierres et derrière les rideaux.
Lorsqu'il n'est pas question de me ménager ou de me laisser porter par paresse.
Comme si j'étais un être fini. Ce qui n'est pas le cas. Ce que je n'accepte pas.
L'être que je suis au moment où j'écris a accompli des pas de géant.
Renonçant à l'alcool et autres fuites en avant.
Capable, pour une fois dans sa vie, d'accepter d'être heureux, de construire quelque chose.
Une rencontre, à laquelle je n'ai cessé de rendre hommage depuis plus d'un an il me semble,
a révolutionné la structure même de l'univers en changeant toutes les perspectives.
Le temps. L'espace. Tout a été refondé. St-Jean Baptiste pourrait en témoigner.
Et sur ce chemin ouvert, où tout est devenu facile, prodigieux, merveilleusement possible,
je ne vais pas renoncer à me rapprocher, toujours plus, de l'homme que j'aimerais être.
Celui qu'il me faudra être au moment de mourir si je ne veux pas le poison du regret.
J'ai la vie devant moi pour essorer les mots, les mettre au pas, pour tout exprimer,
mon amour, le plus justement possible. Dire ce que je pense. Ce que je ressens.
Et ce que c'est que t'aimer.
Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan