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Triduum pascal

Publié le

La rue est si étroite que le moindre son ricoche vite.
C'est un petit canyon qui fait un coude. Celui d'un éventail que l'on ouvre.
Un angle à 130, puis 140°. Pour ce chemin de croix austère et aride.
Qui mène du cloître du Campo Santo au parvis de St-Jean.
Perchée sur la façade, ma loge de théâtre, d'où je peux assister à la messe.
Une habitation troglodytique creusée dans le rempart.
Où j'ai choisi de vivre dans un dépouillement monastique.
Une vie en apparence aussi aride et austère que ma rue.
Dont les bras ouverts enveloppent un âpre presbytère.
Rescapé de mes heures baroques, de la truculence de cinq années parisiennes,
je ne pouvais rêver meilleur endroit pour aménager ma retraite.
Un coup de foudre, souvent célébré depuis, permit l'autodafé.
Me dévêtir. Brûler les accessoires. Tout ce qui pesait sur tous mes mouvements.
Me libérer des contraintes de la représentation. De la propriété. De l'ambition.
Libre enfin. Dans le dénuement. Ivre d'être enfin revenu au centre d'une vie.
Qui n'est pas que la mienne. Et plus riche que l'imagination ne peut la concevoir.
Il a fallu chasser l'alcool. Et mille autres écrans de fumée.
Pour découvrir le monde. Me découvrir moi-même.
Que c'est la même chose.
Que nous ne faisons qu'un.

Le moindre son ricoche vite. D'un mur à l'autre.
Le canyon n'est pas new-yorkais. Les hauteurs sont modestes.
Mais la sensation de faille et d'encaissement est la même.
C'est un passage dans lequel le vent accélère ses particules.
Où chaque galet qui a servi de brique défie le marbre et la chaleur.
Le poids du temps. La pesanteur. Et des croyances.
L'individualisme ne construit rien.
C'est la leçon des pierres. Ou celle de l'échec.
Quand je me sens ce soir, au café que je bois,
comme carte au milieu d'un seul château de cartes,
qui compromettrait tout pour peu que je m'écarte, de l'édifice entier,
quand c'est Dieu en personne qui joue ou tue le temps,
et m'a posé au hasard, en retenant son souffle, sur un nouvel étage,
m'a fait reposer, pour me tenir debout, contre l'as solidaire qui n'est autre que toi.
Aux forces de l'attraction, descendantes ou obliques, à cette clé de voûte,
je souris malgré moi quand je n'ai aucun doute.
J'ai eu la main heureuse.
Je suis reconnaissant.

Quand un coup de semonce
vient me glacer le sang.

C'est entré dans ma tête, comme si c'était là.
Avec moi, au bureau, dans cette même pièce.
Un avertissement. Aussi court que lugubre. Qui va se répéter.
Badaboum. Il y a une intention. Comme aux sons de nos cloches.
Il y a des airs joyeux, légers, festifs, dans la tonalité, le rythme et l'envolée.
Comme il y a des noirceurs, le péril ou la mort, à d'autres dispositions.
Un roulement de tambour peut donner du suspens comme au cirque.
Il peut être dansant, enjoué, plus farceur qu'inquiétant.
Ici, il n'y a pas même la fièvre du tocsin qui sonne sauve-qui-peut.
C'est la lourdeur du glas. Sur les peaux tendues de deux tambours funèbres.
Je suis pétrifié. Au souvenir d'exécutions publiques que je n'ai jamais connues.
C'est le goût de l'Eglise. Celle de l'Inquisition. De la sorcellerie.
Où Satan, l'ennemi, est d'abord un complice.
Quand un christ est brandi au sommet de sa lance, en tête du cortège,
comme aux perches inclinées au-dessus des bûchers.
C'est une procession. C'est la Semaine Sainte.
Et les orgues s'impatientent de pouvoir exulter.
La marche est silencieuse. Aux pas lents. Aux flambeaux.

Quand au fond du ravin, à ma porte-fenêtre, le ruisseau devient noir 
du tissu des fidèles, alignés deux par deux, sans coiffes ni cagoules.
En rouge. Le premier homme. Agite une cloche sinistre.
Les tambours lui répondent.
De très mauvais augure.

On est déjà loin de la fête des Rameaux.
Qu'il avait de l'allure, ce jeune Juif sur son âne,
faisant une entrée triomphale dans la ville de Jérusalem.
Comme un Che Guevara qui tendait l'autre joue.
Le Gandhi avant l'heure. Et le Flower Power.
Révolution sans armes. Quand l'amour en est une.
Voici un trentenaire habile qui prône l'égalitarisme,
ce blasphème qui inspirera les Lumières du XVIIIe siècle,
comme les concepteurs plus radicaux encore de l'idée communiste.
Il s'agissait déjà de justice. Et de démocratie.
De respect pour les pauvres, pour les putes, et les paralytiques.
Ce garçon avait du talent. Le mythe était en marche.
Mais au son du tambour, je crains que le vent n'ait tourné.
Il faut bien mourir jeune pour créer la légende.
Et je le vois passer, sous mes fenêtres, porté par six hommes,
dans une drôle de posture, sculpté dans le bois, 2000 ans plus tard,
allongé sur une croix emportée à l'horizontale, vers le cœur de l'église.
Je suis fasciné par le spectacle. Attirance et répulsion.

Quand je suis sincèrement partagé entre admiration et mépris. 
Me sentant aussi bien en dedans qu'en dehors de cette manifestation.
Je croise des regards qui se sont levés sur moi.
Et sans un mot, j'ai dû dire à la fois ma différence et mon respect.
Quand j'ai fait corps avec eux, dans l'instant, que je le veuille ou non.

Le son circule. Sans contraintes.
Opportuniste, il se sert des obstacles. Pour s'amplifier. Pour rebondir.
Comme l'électricité. Il se sert de parois conductrices. Remonte dans les murs.
Prend de la vitesse pour claquer dans l'air. Joue avec les éléments.
Et, comme lui, je navigue immobile dans le monde qui fut créé pour moi.
Je n'aurai pas la grossièreté de rappeler que, si toutes les cartes sont pareilles,
elles sont toutes différentes et ne se valent pas.
Mais dans le château, où chacune est à sa place pour garantir l'équilibre,
il y a l'idée que la chute de l'une entraînera les autres.
Quelle que soit leur valeur.
Et je trouve merveilleux, au balcon de ma caverne médiévale,
d'être partie prenante d'une œuvre qui me dépasse.
Au même titre que le pauvre, la pute, et le paralytique.
Quand je suis les trois à la fois.
Et que je suis sauvé.
 

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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