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Publié le

Bon sang, ça y est. Je la tiens !...
J'avais fermé la porte fenêtre de mon étage, laissant la rue derrière moi.
J'avais laissé la nuit dans la ruelle et mes pupilles se sont ouvertes ou dilatées.
Demi-tour. Je rouvre, le cœur battant, et empoigne mon garde-fou. Le nez tendu.
Bon sang. C'est elle. Elle est revenue. Je la sens. Je la cherche. Pris de panique.
C'est dehors qu'elle rôde. Pas tout à fait imperceptible. Et je lève le menton.
Je m'étire. Aux losanges de fer forgé du bastingage de ma façade, je m'allonge,
prêt à basculer, à plonger dans le feuillage de mon platane, à nager dans le vide.
Immobile. Comme si le moindre geste pouvait tout compromettre soudain.
Je suis un chien à l'arrêt. Le museau en l'air. Concentré. Prêt à bondir.
Je ne rentrerai pas sans l'avoir capturée. Je la veux. Je respire.
Sûr de n'avoir pas rêvé. Quand un frisson m'a parcouru à son signalement.
Je ne la lâcherai pas. Saleté de madeleine. Je sais que c'est elle.
Cette odeur de l'été...

J'ai envie de chialer. Cela me bouleverse. Me crève le cœur et me ravit à la fois.
En accéléré, le film me balance des taches d'images de vieux super 8 qui déraillent.
Les pentes douces de pelouses de la maison de Bompas sous l'immense olivier,
aux miracles du crépuscule qui n'en finissait pas, aux bosquets de yuccas,
quand le ciel s'élargissait, semblait reculer à mesure que la soirée s'installait,
s'approfondissait toujours davantage pour recueillir le soleil couchant.
Des étoiles commençaient à percer faiblement aux bruits des asperseurs,
dans un jardin plus grand que jamais qui sentait l'herbe coupée à plein nez.
Et la fuite du ciel ne cessait d'emporter ses lumières turquoises qui résistaient toujours.
Pour situer le soleil au-delà qui devait être déjà loin quelque part sur l'Atlantique.
Le jour ne voulait pas me quitter quand la nuit piétinait à la porte et attendait son tour.
Que la lune, agacée qu'on l'éclipse, avait déjà pris place en attendant d'être seule à briller.
Et moi-même, tiraillé entre la mélancolie du jour qui s'en va et la joie de la nuit qui arrive,
j'avais l'intuition de ce que l'amour procure de contrastes et de contradictions.
C'est d'amour il faut dire, que l'adolescent se prenait à rêver.
Puisque c'est ce que lui inspirait ce paroxysme étrange de tristesse et de sensualité.
Sans visage précis, sans prénom particulier, j'avais envie d'aimer, envie d'être deux,
souffrais de ne pas l'être, quand j'étais décidé et fin prêt à aimer être amoureux.
La nuit, c'était la fête, avec son mélange d'insouciance et d'angoisse.
Lorsque les ombres contenaient leurs mystères, leurs menaces, le goût de l'interdit.
A ses portes, le jour qui m'échappait m'arrachait physiquement une part de moi-même.
Une douleur subtile et délicieuse. Celle du temps qui passe. Celle du temps perdu.
Le deuil de ce que j'ai été, l'espace d'une journée, et de ce que je ne serais plus.
A ce point de bascule, la nostalgie le disputait à mon excitation.
L'euphorie au regret. Le chagrin à l'espoir. Le blues à l'impatience.
Quand chaque crépuscule incarnait tous les soirs les conflits voluptueux de mon adolescence.
Le spleen de voir partir le bonheur de l'enfance, édénique, et solaire, dans les bras de ma mère.
Le désir d'en découdre, dévorer l'âge adulte, attiré par le large, le danger et d'autres expériences.
Super 8 qui se bloque sur la lampe soudain. Le film fond à la chaleur. C'est un blanc qui se fait.

C'est aussi indéfinissable que le parfum de la branche de tomate.
Cette sensation que Barbara essayait de saisir à l'élection de Mitterrand j'imagine.
Quelque chose a changé. L'air semble plus léger... C'est presque insupportable.
De ne pouvoir décrire exactement ce que ce c'est. Ce que je sens.
J'inspire à fond. J'inspire. C'est le platane sans doute. Les feuilles du platane. La chlorophylle.
L'herbe coupée. Les asperseurs. Une fraîcheur tranquille qui est moins de chaleur.
C'est quand il a fait chaud. Qu'il le fait un peu moins. Que la peau réagit. Qu'il fait doux.
Une caresse. La plus érotique de toutes. Toute la vie en éveil. L'écume des odeurs.
Et l'ivresse me poignarde. Et mon cœur s'époumone. A respirer l'été qui revient sur ma ville.
J'ai rêvé de l'amour. Qui avait ton visage. Qui portait ton prénom. Et je n'en savais rien.
Aux jardins de Bompas, aux essences des cyprès, j'imaginais tes yeux et j'embrassais ta bouche.
Je voulais être deux et ce souhait à lui seul avait donc ce pouvoir de rendre un homme heureux.
Je le suis davantage, aujourd'hui, à mon âge, quand je sais qu'être deux c'était être avec toi.
Respirer mon enfance, ma jeunesse et mes quêtes d'absolu, me renvoie la saudade du succès,
de l'objectif atteint, du bonheur absolu et complet d'avoir su t'attendre et puis te rencontrer.
Le vertige est parfait. Et je pourrais mourir. A cet instant précis. Comblé de pouvoir l'être.
A mon arbre, à l'écorce, je sais que j'ai trouvé une moitié d'orange. La pulpe de ma chair.
La part manquante enfin ou mon entièreté. Qui vient m'ensorceler aux parfums de l'été.
Que la nuit devient vaste. Que la nuit devient claire. Comme de l'eau de roche.
Comme un ciel de juillet. Où je retrouve le goût du sel, des cigales, et des haies de cyprès.
La pêche de ta peau au fruit de ton épaule. Que je meurs de croquer pour me fondre avec lui.
La poitrine s'élargit. Toutes les cloisons reculent. L'espace est infini. Se dématérialise.
Tu es l'été de retour. Tu es l'amour de l'amour. Et mon cœur qui s'enlise.
Perpignan redorée de son aspect magique. Frémissante d'envies. De toutes les permissions.
Qui me promet autant qu'au jardin de l'enfance.
Et la lune complice n'a aucune objection.

Accro à l'été que je suis. Un vrai toxicomane.
Servez à l'alcoolique abstinent que je suis un seul whisky-coca.
Quand c'est de ce mélange, sans doute le plus vulgaire, que j'ai gardé l'empreinte.
Je n'aurai qu'à le porter à ma bouche, sans avoir à le boire, pour tout réanimer.
Une simple inspiration, au-dessus du verre, et ses effluves réveilleront mes diables.
La fête dans mon corps. Comme une effervescence. Dans mes fibres. Dans mes veines.
C'est cet effet coupable que me fait cet air doux dont je me suis saoulé.
Le retrouver ce soir ressuscite ma soif. La même fulgurance. J'en avais la mémoire.
Gardé le sceau. La trace. La marque indélébile. Et je le reconnais.
Cramponné à ma rampe, à mes branches, à mes bronches, je le prise à plein nez.
Je le sniffe comme un junkie en manque. Reconstruit tout à coup. C'est mon métabolisme.
Mes pupilles réagissent. Mes cils et mes cheveux. Les pores de ma peau.
Comme un poisson dans l'eau.
C'est bien elle, mon amour. Cette odeur de vacances, de plage et de bronzage.
De sable et de baisers. Qui nous enveloppait soudain au lieu de la rencontre.
Comme une pluie de cendres à ce feu d'artifice. Où j'ai été cramé à tes yeux étonnés.
Le feu aux poudres. Place Molière. La poudrière. Le poudrier. Et les flammèches.
De l'incendie qui danse et ne s'est pas éteint. Et qui danse toujours quand rien ne l'en empêche.
Je tends mon nez, balaie la zone, traque la sève ou son nectar, la composition, la formule,
de cet élixir de jouvence, l'aphrodisiaque imperceptible, délicatement diffusé, dans cette nuit
que je respire, que je caresse, heureux de pouvoir la goûter et de me laisser envoûter.
A cette drogue, le trouble est grand quand je comprends que le délire, s'il est possible,
me fait rêver à ce qui existe, quand l'amour invoqué n'est plus sans nom ni sans visage.
Une extase en appelle une autre. Le cerveau relie les saveurs, et les douceurs, l'ocytocine.
Tu es l'été et son odeur. Cette fragrance insaisissable. Vertigineuse. Sophistiquée.
Que je m'efforce de décrire sans jamais pouvoir l'expliquer.

 

Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan

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