Plongée souterraine
Au bord du vide. Les pieds joints. Comme un plongeur.
Je me tiens droit. J'ouvre les bras. Comme un plongeur, je plonge.
Un léger instant d'hésitation, en l'air, mes ailes déployées,
quand l'attraction terrestre me happe. D'un coup.
Et sous mon propre poids, je tombe, je tombe, je tombe.
Mes cheveux comme des flammes. Sans parachute. Je tombe.
Et je vois les sourires, d'Emilie et Ingrid, aujourd'hui, puis plus jeunes, petites filles,
mes nièces qui jouent à Denia ou Castelldefels, la maison de Bompas, et maman.
Et je vois les sourires de papa, de Geneviève, Jean-François. Et puis Luc.
Ceux de Laetitia et Virginie, d'Alexandre et Michel, de Lambert, d'Arnaud et de Gary.
Et je vois Laurent et Anna. Irina. Mes amours. Mes amis. Mon cousin.
Des souvenirs de fête. Des souvenirs heureux. Le vent dans mes cheveux.
Le piano. La musique. Le théâtre. Les concerts. Barcelone et Paris.
La naissance de Charlotte. La naissance de Lilly. La plage à Ste-Marie.
Mes amis du Québec. La rue St-Timothée. La ville de Toulouse. Une vue aérienne.
Mes vêtements flottent et claquent à la tempête verticale. Mes lèvres retroussées.
Je perds de l'altitude. Je tombe comme une pierre. Et je me laisse aller.
Je vois Doris Stiegler. Et l'école communale. Je vois Cédric et Sarah. Le collège. Le lycée.
La route de Fronton, les Ramblas et la Plaça Reial. Montjuic. Le Corte Inglés.
Marlène et Sabine. Le cinéma à Noël square Wilson pour le dernier Walt Disney.
Je vois les pinèdes et Rosas. Le Playa. Perpignan. Et l'université.
Montréal sous la neige. Tout New York à mes pieds.
Les sardanes aigues dans le Barri Gotic, la fontaine lumineuse à la place d'Espagne.
Manoukian. Bellucci. Sanson et Art Mengo. Galibert et Montmartre.
Le Big Band et le Queen. Procession de la Sanch. Mes parents qui sourient.
Et je m'écrase au sol.
Un homme a brandi des banderilles en arquant ses bras
cambré comme un danseur de Flamenco.
Dans un nuage de poussière, le taureau a surgi de nulle part.
Ecumant. Foudroyant. Arquant ses cornes comme les bras du torero.
Des choses sont sorties de mon corps disloqué. Avec beaucoup de sang.
Le dîner des vautours. De mouches et asticots.
Je vois tout ce désordre au pied de la falaise quand je refais le trajet à l'envers.
Les membres brisés et le crâne défoncé alors que je m'élève. Marche arrière.
Comme si je rembobinais. Aspiré vers le haut dans la hotte allumée.
Je ne sens plus mon corps. Seulement le mouvement. La vitesse.
Et j'entends la voix de ma mère. " Quel homme est-ce que tu t'apprêtes à devenir ? "
Je vois Claude, Franz, Bertrand, Jean-Christophe, Jean-Baptiste et Christian.
Nicolas. Olivier. Pascal et Jean-René. Carlos. Alain. Didier. François. Mehdi. Jean-Pierre.
Sylvain. Arnaud. Franck. Nordine. Laurent. Thierry. Diego. Barry. Des visages sans noms.
Des ombres et des menaces. Des sourires bienveillants. Des lumières fugaces.
Rue grande la Réal.
J'entends des chansons dans la cour d'une école. A la récréation.
Des repas de famille. Le rire des grands-mères. Et celui de Christelle.
Je suis à Mexico et à Acapulco. Je suis à Istanbul et à San Francisco.
New York Palace à Budapest. Delano. Miami. L'hôtel de l'Opéra.
Le Ritz de Barcelone. Monaco et Menton. Hong Kong et Macao.
Aéroport de Genève. De Houston. De Francfort. De Detroit. Singapour et Bali.
Rome. Termini. La gare Victoria. Les chutes du Niagara. Pierre et René. Ste-Catherine.
Le pont Jacques Cartier. Et le pont de Brooklyn.
" Quel homme est-ce que tu t'apprêtes à devenir ? "
C'est la place de la Loge. Ou la rue de l'Horloge.
J'ai huit ans et je joue mon morceau en direct. Radio B.
Je ne vois plus rien. Je suis trop haut.
Tout est devenu minuscule. Tout est loin. Tout est blanc.
Je suis bien. Léger. De bonne humeur. Comme si j'avais fumé.
Je note que ça ne sent pas le cannabis, que ça ne sent rien.
Un gosse de cinq ans vient vers moi dans une pièce vide.
Je ne sais pas comment il y est entré quand il n'y a aucune porte.
Il a une bonne bouille. Il me sourit. Et vient me prendre la main.
" Tu veux bien être mon papa ? "
Je me rends compte que l'enfant me ressemble mais ne m'en étonne pas.
" Mais je suis ton papa... lui répondis-je gentiment. Ne t'inquiète pas.
Tout va bien se passer. " Je me baisse pour le prendre dans mes bras.
Ses cheveux bruns frisés. Sa fossette à la joue droite. Son grain de beauté à la gauche.
Il me sourit. Et je suis ému. Troublé. Il me ressemble vraiment beaucoup.
" Est-ce que ça te plairait de voir ta maman ? " Ai-je pu dire cela ?
Je ne me rappelle pas avoir prononcé ces mots qui sont sortis de ma bouche.
" Je sais que ça fait longtemps que tu ne l'as pas vue. Elle a dû te manquer... "
L'enfant ne s'est pas mis à pleurer. Il me regarde, fasciné, sans cesser de sourire.
Il me fait oui de la tête. Visiblement ravi. Et je sens son émerveillement en moi.
Il m'inonde comme une vague géante et m'éblouit. Ivre de son propre bonheur.
" Ton vrai papa est encore en bas. Mais il ne tardera pas à nous rejoindre.
Et je crois que ta maman sera folle de joie de te retrouver... "
Je n'ai pas fait un pas et me voici pourtant avec l'enfant dans un magnifique jardin.
J'aperçois ma mère et mon cœur chavire. Elle se lève du banc où elle était assise.
" Philippe ! Mon chéri ! " s'écria-t-elle en ouvrant ses bras au petit garçon.
Je le lui confie et la regarde le serrer contre elle sans chercher à comprendre.
L'émotion qu'elle ressent me brûle comme si c'était moi qui l'éprouvais.
Elle me sourit, bouleversée, et me dit, sincèrement :
" Merci mon Dieu. ".
Je suis arrivée ici prématurément.
Arrachée à une partie de ma famille et pourtant.
J'ai pu retrouver mon père. Comme je l'avais laissé.
Et puis Julian aussi. Le petit frère qui n'avait pas eu sa chance.
Maman nous a rejoints ensuite. C'était drôle d'être réunis.
J'aurais sans doute dû me dire qu'il était trop tôt pour revoir Philippon.
Mais pourquoi aurais-je éprouvé du chagrin quand nous étions si heureux ?
Je l'ai reconnu tout de suite dans mes bras quand je me le suis rapporté.
Sans m'étonner que je puisse moi-même ramener des morts à la vie.
" Ou ramener des vivants à la mort ! " dit mon fils qui avait déjà dix-huit ans.
Il a joué du piano. Comme à Bompas à cette époque que j'ai peut-être rêvée.
Avec sa fossette à la joue droite. Son grain de beauté à la joue gauche.
La part de moi qui le portait dans ses bras à cinq ans tout à l'heure,
m'avait dit clairement sans le dire, quand j'ai bondi pour venir à leur rencontre :
" tu savais bien quel genre d'homme il s'apprêtait à devenir, pas vrai ? "
Je l'ai toujours su. Le connaissais par cœur. Connaissais jusqu'à son avenir.
Ce par quoi il passerait. Quand je suis allée à Los Angeles avec lui.
C'était si gentil de sa part de m'avoir emmenée écouter Manuel de Falla.
Je ne me suis inquiétée de rien. Je lui ai fait confiance. Et j'ai bien fait.
" Oui, j'ai vu pour Art Mengo. Nicole Croisille... C'est rigolo. " Claude Nougaro.
Je n'avais rien manqué. Pas même les erreurs et les fautes. Les errances forcées.
Jusqu'aux pieds joints. Au bord du vide. Avant de sauter de la falaise. Comme un plongeur.
La muleta écarlate a virevolté sur les cornes du taureau. Au soleil des arènes. Ole.
Avant de plonger, je jette un œil sur la distance.
Je ne suis pas au bord du vide mais du sommeil.
C'est un fait. Je suis Dieu. Et ma mère. Je ne vais pas mourir.
Mais simplement dormir. Rêver ce que je ne vis pas. Ou vivre ce que je rêve.
J'ai cinq ans dans mes bras. Dix-huit ans au piano. Je dors dans la DS.
Nous roulons sur l'autoroute. Je suis en sécurité. Le tabac de mon père.
Jean-François à Toulouse. L'école d'architecture. Cyrano de Bergerac.
L'Alhambra de Grenade. Manuel de Falla.
De quoi est-ce que je me souviens ? De choses que j'ai vécues ?
Le Clos Banet. Le Square Carpeaux. Le duplex du boulevard St-Germain.
Paris. Montréal. La route de Lacroix-Falgarde. La maison de Bannières.
André Latger a existé. Je l'ai connu. N'est-ce pas ? Cet homme que je faisais rire.
J'ai bien connu Sabine avec qui j'aimais faire le zouave et le clown au Paseo Tramuntana.
Je ferme les yeux et essaie de comprendre d'où me viennent ces souvenirs.
Les avais-je inventés ? Comme Dieu et ma mère ? Manhattan et l'été ?
J'en aurai le cœur net. Descendrai dans l'arène.
Je respire. Ferme les yeux. Les pieds joints. Comme un plongeur.
Je compte jusqu'à dix. J'ouvre les bras. Et je saute. Et je plonge.
Dans la nuit. Ou le soleil. Me réveiller dans le sommeil.
Pour m'écraser au ciel. Et tout recommencer.
Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan
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