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Frédéric

Publié le

J'avais programmé le réveil.
Je me suis levé avant qu'il ne sonne.
Pas parce que je me suis réveillé avant lui. Quand je n'ai pas dormi.
Ou si peu. D'un sommeil léger. Douloureux. Inconfortable et dangereux.
Le petit jour dans la fenêtre. Et je me suis levé.
Le café. Et la clope. Quand je n'ai pas dormi.
Je dois être fort et aller jusqu'au bout. Je dois être courageux.
Ne pas réfléchir. Sous la douche. Et le manque de sommeil peut m'y aider.
Le gel dans le creux de ma main. Je savonne mon corps. Je me lave les cheveux.
J'oublie qui je suis. A cette eau qui pleut partout, sur mon visage et mes épaules.
Qui coule. Derrière les oreilles. Dans mon dos. Sur ma peau.
J'oublie qui je suis et ce que je m'apprête à faire.
J'aimerais que la douche ne s'arrête jamais.
Le cumulus se vide. L'eau froide qui commence à poindre me pousse vers la sortie.
J'ouvre la porte de la cabine. Je m'enroule dans les serviettes en éponge. Les grises.
Les vertes sont les tiennes. Ont toujours été les tiennes. Vert tilleul.
Je suis gris dans mes serviettes. Je me sèche avec détermination.
Je frictionne ma tête. Me tamponne le torse. Me cache la figure.
L'heure tourne et je ne peux plus reculer.

Habillé, je fais le tour du studio. La clope au bec.
J'ai rangé l'ordinateur dans sa sacoche. Le zip me fait une drôle d'impression.
Comme ceux des sacs à cadavres. Des housses mortuaires de la morgue.
Mon portable sonne. Je vérifie par la fenêtre. La voiture est arrivée sur le parvis.

Je réponds. " Oui. Je vous vois. Je descends. "
Je ferme les volets. J'ai vérifié deux ou trois choses d'un simple regard dans la pièce.
Le bagage est déjà bouclé. Devant la porte. Je l'empoigne fermement.
Je ne réfléchis pas aux escaliers que j'emprunte. Que j'ai montés. Et descendus.
Des centaines de fois. Que tu as montés. Que tu as descendus. Que je descends ici.
Je sors dans la rue. Et la porte claquée derrière moi est comme une balle en plein coeur.
Titubant, je saigne. Mais je parviens à la voiture dont le chauffeur m'a aperçu.
Il est sorti du véhicule pour venir à mon aide. Me prendre le bagage. Le mettre dans le coffre.
Sur la banquette, je suffoque. Mais je dois me reprendre. La main serrée sur ma blessure.
Le gars est revenu au volant, a fait claquer sa portière et me regarde dans le rétro intérieur.
" A l'aéroport ?... " Je fais oui de la tête. " Oui. S'il vous plaît. A l'aéroport. "
Le taxi a démarré. Et après une marche arrière aussi brutale que bruyante,
m'a emporté dans la rue qui m'arrache à mon arbre et conduit au boulevard.

Le petit matin était frais et humide.
Comme à ces aubes de rentrée scolaire.
Ces aurores de trac et d'impatience. De déchirement à peine soutenable.
Un texto fait sonner mon portable. " J'y suis mon amour. Je t'attends. "

Répondre me coûte. Je ne sais quoi écrire. Quand je suis submergé.
A la ville qui m'échappe par la vitre. Le Théâtre de l'Archipel qui annonce le pont.
" Je suis dans le taxi " demande trop de signes. Incapable de taper quoi que ce soit.
Pas même un " J'arrive " qui me pose question. Une question que je ne dois pas me poser.
Quand j'aperçois le Canigou au bout du lit de la Têt que nous traversons à vive allure.
Je perds du sang. La blessure est béante. J'ai souillé toute la banquette arrière.
Nous filons vers le Nord et je me décompose. Je pars en lambeaux sur la voie rapide.
Sans comprendre ce que je cherche à lire sur un bout de carton indiquant des horaires.
Un autre texto. " Je t'aime. " Qui me retourne l'estomac. Je ne suis pas bien.
Un texto qui ne veut pas dire que l'on a compris pourquoi le premier n'a pas eu de réponses.
Qui ne saurait être un encouragement. Lorsque je ne suis pas censé en avoir besoin.
Je vais perdre connaissance. J'ai perdu trop de sang.

" Vous êtes sûr ?... "
Je dévisage le chauffeur qui me regardait dans son rétroviseur.
" Je vous demande pardon ?...
- Ce ne sont pas mes affaires, dit-il en plantant ses yeux droit devant lui,

mais, si vous n'êtes pas sûr, je peux vous reconduire chez vous... "
Je me suis redressé dans mon siège. Me suis passé une main sur le visage.
" Je... je ne comprends pas. Qu'est-ce que vous me racontez ?... Pourquoi ?...
Pourquoi voudrais-je retourner chez moi ? Je ne vous aurais pas appelé de si bonne heure... "
Je me suis interrompu. Net. Et à mon hésitation, le chauffeur de taxi a souri.
Je n'y avais pas prêté attention. Un nom sur un panneau. Les serviettes vert tilleul.
Ton sourire à un lieu que je reconnais. Qui s'enfuit. Que je fuis. J'avais perdu le fil.
Suspendu à ce coup de panique, le chauffeur attendait mes indications.
Il s'est renfrogné aussitôt en maugréant lorsque j'ai lâché froidement : " Non. Désolé.
Je veux que vous me conduisiez à l'aéroport. J'ai un avion à prendre. "

Il me rendit la monnaie avec une colère à peine dissimulée.
" Encore une fois, ce ne sont pas mes oignons. Mais vous faites une connerie.
- C'est possible. Mais, comme vous dites, ce ne sont pas vos oignons. "
J'allais sortir récupérer mon bagage quand il verrouilla les portières.

" Qu'est-ce que vous fabriquez ?
- J'ai une chose à vous dire. Je vous connais. Je vous lis sur votre blog.
Et je sais exactement ce que vous vivez, au jour le jour, et les choses sont très claires.
Je sais de qui vous êtes amoureux, Latger. Et je vous dis que vous faites une connerie.
- Eh bien, je suis touché que...
- Vous ne pouvez pas baisser les bras. Ce n'est pas digne de vous.
Vous m'avez pris aux tripes avec votre histoire. Et, comment vous dire...
Si seulement je pouvais être aimé comme vous aimez la personne que vous abandonnez.
Si seulement je pouvais aimer comme vous aimez cette personne. Bordel de merde...
- Heureux que vous me lisiez, mais j'aimerais que vous ouvriez les portières...
- Je n'ai pas fini Latger. Ce que vous faites là, ce n'est pas vous.
Ou bien vous n'avez pas seulement menti à l'amour de votre vie.
Vous nous avez menti à tous... "

Estomaqué, j'ai regardé les yeux furieux du jeune chauffeur de taxi qui me tournait le dos.
Je ne lâchais pas son regard dans le rétroviseur central en essayant de comprendre.
" Ecoutez, je... je suis honoré que vous m'ayez suivi sur mon blog, mais... enfin... "
Les mots me manquaient. Le gars ne plaisantait pas du tout. J'en oubliais mon rendez-vous.

Mon billet d'avion. Le vol. Paris. Les projets. Toute l'opération. Tout fut pulvérisé.
" Ce sont des textes. Je veux dire. Vous ne pouvez pas prétendre savoir ce que je vis vraiment.
Même si je me livre beaucoup. Même si je dis beaucoup sur ce qui me traverse... sincèrement.
Vous n'avez pas toutes les données pour juger. Quand je ne les ai pas toujours moi-même...
- Justement. Vous ne les avez pas. Et sur cette affaire, je vois plus clair que vous. "
Il s'est retourné pour me faire face entre les deux sièges. Je n'ai pas reculé.
" Vous croyez que je n'ai pas vu que vous avez toujours votre bague ?
Celle avec laquelle vous dites à peu près tous les deux jours que vous voulez être enterré...
Vous ne cessez de la triturer pour atténuer votre manque de tabac depuis tout à l'heure.
- Wow... en effet, vous êtes un lecteur fidèle.
- C'est hallucinant comment vous vous aimez tous les deux. Qu'est-ce qui vous prend ?
- Vous savez aussi, à en savoir autant, que ce n'est pas si simple.
- Et c'est une raison pour vous barrer avec quelqu'un d'autre à Paris ?
- Ecoutez, vous êtes adorable de vous inquiéter de tout ça, mais il faut que j'y aille.
Je vous ai réglé la course. Je vous promets que je continuerai à alimenter le blog depuis Paris.
Et peut-être lirez-vous bientôt que c'est vous qui aviez raison. Mais laissez-moi partir. "

Un texto. " Tout va bien ? "
Je n'étais pas en position de répondre. Toujours en captivité dans le taxi à l'arrêt.
Mes yeux perdus dans les chênes-lièges au-delà du parebrise, je jouais avec ma bague.
" Quelqu'un que vous avez accepté de fréquenter par dépit amoureux, franchement,

qu'est-ce que vous pensez que ça va pouvoir donner au juste ? Vous allez dans le mur.
- J'ai eu mes raisons de le faire Frédéric. Vous savez bien que j'étais seul.
Tous les jours. Toutes les nuits. Seul. Vous comprenez ? Je suis un être humain. "
Des shuttles débarquaient des passagers devant et derrière nous.
Quand nous demeurions résolument postés devant la porte automatique de l'aérodrome.
" J'ai eu les ressources pour me satisfaire d'une histoire essentiellement platonique.
Quand il était superbe de pouvoir nous accompagner seulement par la pensée.
Mais vous pouvez bien imaginer que je puisse avoir besoin aussi d'autre chose.
Etre physiquement avec quelqu'un, vous voyez. Concrètement. Matériellement.
Je ne suis pas un pur esprit. Pardon de vous décevoir... "
Mon portable a sonné. Nous sommes restés figés. Je restai immobile.
La sonnerie déroulait méthodiquement sa mélodie. " Vous ne répondez pas ?... "

J'avais finalement saisi mon téléphone lorsqu'il avait basculé l'appel sur la messagerie.
Je regardais à travers la vitre de la portière si je pouvais apercevoir une silhouette connue.
Dans le mouvement à l'extérieur comme à l'intérieur du bâtiment. Où du monde s'agitait.
" Reprenez votre argent Latger. Je vous ramène à l'Horloge.

- Frédéric, s'il vous plaît. Il n'en est pas question. Laissez-moi faire.
J'ai le droit de me tromper. J'ai le droit de faire ce que je peux avec ce qui m'arrive.
- Vous n'aimez pas la personne que vous allez rejoindre. Vous le savez bien. "
Je l'ai vue sortir du terminal, s'avancer devant les portes, le téléphone à la main.
Je me suis tassé aussitôt derrière la portière. Elle tentait de m'appeler. Le téléphone sonna.
" Bon sang, Frédéric, vous me mettez dans une situation... Ouvrez cette porte tout de suite. "
Je ne pouvais pas répondre et prétendre avoir été pris en otage par un chauffeur de taxi.
Qu'allais-je dire ? Frédéric est un fan du blog. Considère que je n'ai rien à faire avec toi.
Il refuse de me laisser prendre l'avion avec toi pour m'installer à Paris ?... C'était dingue.
Je n'ai pas eu le courage d'écouter le message. J'étais bloqué. Dans une configuration absurde.

Frédéric a vu que je regardais quelque chose.
" C'est elle ?...
- Quoi ? Qui ?
- La personne qui vous attend ! Qui semble chercher quelqu'un le téléphone à l'oreille...
- Frédéric, soyez gentil. Laissez-moi descendre de cette voiture et prendre mon avion.
- Pas terrible. Rien d'exceptionnel. Entre nous. Pardon, mais, vous méritez mieux.
- Vous n'en savez rien. Vous avez peut-être raison, mais donnez moi l'occasion
de m'en rendre compte par moi-même. Laissez-moi sortir de votre voiture, s'il vous plaît. "

J'avais programmé le réveil.
Je me suis levé avant qu'il ne sonne.
Pas parce que je me suis réveillé avant lui. Quand je n'ai pas dormi.
Ou si peu. D'un sommeil léger. Douloureux. Inconfortable et dangereux.
J'avais pris ma douche et, habillé, fin prêt, j'attendais la voiture que j'avais commandée.
Je jouais nerveusement avec ma bague pour atténuer mon manque de tabac.
J'ai pensé à Frédéric. Un taxi allait me conduire à Orly. Quinze jours plus tard.
Je rentrais à Perpignan.

" Quinze jours ? Je ne vous donne même pas une semaine.
Vous voyez bien que je vous fais gagner du temps et de l'argent dans cette histoire.
Faites-moi confiance. Je vous connais mieux que vous-même. Je vous lis mon vieux.
Je sais très bien que vous vous tireriez une balle dans le pied en vous éloignant d'ici. "
La voiture s'est garée sur le parvis. A l'endroit où j'avais embarqué une heure plus tôt.
Je n'étais pas monté dans l'avion. L'avais même vu décoller sans moi.
Frédéric voulait me rendre l'argent de la course. J'ai refusé.
" Disons que c'est le prix de la séance. Vous ne l'avez pas volé. "
J'allais évoquer aussi le prix du nettoyage de la banquette lorsque je me suis rendu compte
que le sang avait disparu, quand la plaie dans ma poitrine s'était refermée.
J'ai salué le taxi qui partait, depuis la porte de mon immeuble. Mon bagage à mes pieds.
J'ai remonté l'escalier avec lui. Ouvert la porte de l'appartement dont je n'étais pas sorti.
Les volets étaient ouverts. Comme d'habitude. Sur mon campanile ensoleillé.
Les serviettes de bain. Vert tilleul. A leur place.
Le temps de fermer derrière moi, et j'ai pris conscience que je n'avais pas de bagage.
J'ai vérifié sur mon portable. Personne n'avait tenté de me joindre.

A mon bureau, en revanche, où l'ordinateur n'avait pas bougé, était encore allumé,
j'ai pu consulter mes e.mails. Il y en avait un de toi. Qui me souhaitait une bonne journée.
Je me suis laissé retomber dans mon fauteuil avec un soupir de soulagement.
La journée serait bonne. Tu es mon seul amour.
Quant à Frédéric. Il veille.

 

Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

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