Tea Time
" Il t'a frappée...
- Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ?...
- Montre-moi. Qu'est-ce que tu as ? Enlève tes lunettes. Il n'y a pas de soleil.
- Laisse-moi tranquille, Sylvie, s'il te plaît. J'ai la migraine, c'est tout.
- La migraine, ça ne te fait pas un œil au beurre noir, putain, Sandrine, merde !...
Habille-toi. Je t'emmène chez les flics. Tu vas porter plainte.
- Mais arrête. C'est quoi ton délire ? Sylvie ! Non ! Je ne vais pas à la police.
J'ai la migraine. J'ai pris une aspirine, ça va aller. Je ne vais porter plainte contre personne. "
Elle avait serré un coussin contre elle comme si elle craignait que Sylvie le lui prenne.
Son amie, debout, sac à main sous le bras, les clés de la voiture en main, prête à partir,
la regardait avec un mélange de dégoût, de colère et d'incompréhension.
Elle resta quelques secondes à observer Sandrine qui fixait le mur droit devant elle,
avant de se laisser retomber dans un soupir sur le divan sans cacher son exaspération.
" Je ne te comprends pas. Je ne comprends pas ce que tu fais. Comment tu fais... "
Elle dévisagea son amie avec l'air d'attendre la réponse à la question qu'elle n'avait pas posée.
" La migraine hein ?... Tu peux m'expliquer comment tu t'es fait ce cocard ?
Si ce n'est pas Patrick, c'est quoi ?... Les enfants ? C'est Kévin qui t'a tapé dessus ?
Avec ses petits poings de caïd de quatre ans ?... Ou tu es tombée dans les escaliers ?... "
Sylvie se mordit la lèvre. Sentant bien qu'elle allait trop loin. Sandrine ne disait rien.
" D'accord. On ne va pas à la police. Mais tu viens avec moi. Tu prends les gosses.
Vous venez chez moi. Ou chez ma mère. Elle a une maison à Bagnolet. C'est plus sûr.
- Arrête. Arrête. Tu dis n'importe quoi. Qu'est-ce qu'on irait faire chez ta mère ?...
- Tu n'es pas en sécurité ici, putain... ça va durer combien de temps cette histoire ?
Tu attends quoi au juste ? Que Kévin et Emma te trouvent raide morte dans le salon ?
- Ecoute, je t'aime beaucoup, mais mêle-toi de tes oignons, d'accord ?
Nous formons une famille. Je sais que ça te dépasse, mais nous vivons ensemble,
sous le même toit, Patrick est le père de mes enfants, et je l'aime. Tu comprends ?
Je sais que ça aussi, ça te dépasse. Alors, j'ai la migraine, j'ai une sale gueule, ok,
et je porte des lunettes noires si je veux même s'il n'y a pas de soleil.
Tu veux savoir ? Oui, Patrick a encore bu. Oui, nous nous sommes disputés.
Oui, il a levé la main sur moi... " et le temps de refouler quelque chose qui montait,
faisant tourner son alliance sur son doigt, portant soudain un poing devant sa bouche,
elle chercha au fond d'elle-même la force qui lui manquait pour terminer sa démonstration.
Sylvie attendait, atterrée, de voir comment son amie allait conclure.
" Je n'ai nullement l'intention de porter plainte contre le père de mes enfants.
C'est un bon père. C'est mon mari. Nous sommes mariés. Et jamais tu entends,
jamais je n'enverrai l'homme de ma vie en prison. Désolée. Plutôt mourir. "
Elle se figea alors dans la position de départ. Les bras croisés sur son coussin.
Sylvie fit la moue faussement impressionnée et ironique d'un scepticisme surjoué.
" Très bien. Comme tu voudras. C'est ta vie. Ce n'est pas la mienne.
Tu es mieux placée que moi pour savoir ce que tu peux endurer. Où sont tes limites.
Tu as raison. Il y a des choses qui me dépassent. Et pardon de... pardon. Pardon de quoi ?
De m'être mêlée de ce qui ne me regarde pas. Je suppose. Voilà. Pardon. "
Sandrine n'eut pas besoin de voir le visage de Sylvie pour savoir qu'elle n'était pas sincère.
Elle sentait qu'elle lâchait du lest mais ne lâchait pas l'affaire.
" Tu veux que je te laisse seule ?... "
Sylvie s'est relevée, faute de réponses. Il n'y avait pas de pitié dans son regard.
Mais de la lassitude. Si lourde que ses épaules étaient tombées sous son trench.
" Je t'appelle ce soir... Réponds-moi si tu es encore en vie.
Et si je suis encore ton amie. "
Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan
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