Maman ? Tu m'entends ?...
Il faut que je te parle...
Une information a semé le doute dans mon esprit.
Une information m'a crevé le cœur. Mis en pièces.
Un reportage au journal télévisé. Concernant la pensée positive.
Guy Corneau, un Québécois, qui t'aurait plu je pense. Physiquement.
Guérir du cancer par la pensée positive. Méthode développée outre-Atlantique.
Rêve éveillé. On rêve de choses agréables. Des moments de bonheur déjà vécus.
Et j'ai un sale goût dans la bouche. Cinq enclumes dans le ventre.
Si cela a contribué à guérir Corneau, peut-être que... pour toi...
Plus soft que la chimiothérapie. Un traitement qui ne coûte rien.
Rêver. Penser au bonheur. Ou être heureux. En fin de compte.
Bon sang... fallait-il que tu sois malheureuse ?...
Je pensais m'être pardonné.
De ne pas avoir su te retenir parmi nous.
De ne pas avoir su te donner le goût de te battre.
Des raisons pour le faire.
Fatalistes, nous finissons par plier face au destin ou mille autres facilités.
L'anatomie. La médecine. Mécanique. Scientifique. Rationnelle.
Il y a de la résignation. Sur la distance.
Quand, jamais, nous n'aurions dû cesser de t'encourager un seul instant.
Sur la brèche. Ne pas perdre espoir l'espace d'une seule seconde.
Ne rien lâcher. Ne rien accepter. Le déterminisme. Absolu.
C'est encore le temps ! Qui dilue les colères !
Qui dilue le combat, la résistance, et le sentiment d'injustice.
Qui dilue la révolte.
C'est lui qui nous a eus. A l'usure...
S'il suffit de se remémorer des moments heureux pour aller mieux.
Il suffirait d'être heureux pour ne pas aller mal.
Serais-tu parmi nous aujourd'hui, si tu avais été heureuse ?
Si tu avais des projets, des choses à réaliser, une œuvre à terminer ?
Et je crève de penser que tu ne l'étais pas, et n'avais plus rien à attendre de rien.
De nous. Enfants, époux, petites-filles, frères et sœurs. Ta famille.
Et de ce monde que tu m'as appris à voir et à aimer...
Mon premier bain de mer. Il y a deux jours.
J'ai pris un autobus pour rejoindre Virginie à Bompas.
Certes, il s'agit d'un bus de ville. Mais, dans la coulée verte de Perpignan,
nous avons traversé le lit de la Têt, et bordé les haies de cyprès,
ces skylines buissonnantes de flèches qui oscillent au gré du vent,
au pied desquelles se couchent, déployés, de vieux rubans de canisses.
Les roseaux secs, dépigmentés, alignés comme des accordéons malades.
Entre les troncs robustes de ces murs de verdure qui protègent les jardins.
De la tramontane... L'ancienne route de Bompas... Ici, tout a changé.
L'accès au nouveau pont nous permet de découvrir maisons et mas,
jusqu'alors dissimulés, isolés, à l'abri, de nobles bâtisses dans leurs parcs,
quand le trajet me renvoie aux interminables heures de bus que j'ai connues,
de Québec à Montréal, de Montréal à New York, de Mirabel au Centre-Ville.
La sérénité malgré l'étrangeté. La sécurité dans l'exotisme.
En ces lieux que je connais et découvre à la fois.
Combien de fois ai-je fait le chemin ? Pour aller au lycée. Rejoindre des amis.
Aller à l'université. Ou pour rentrer chez moi. Rue Fontaine Na Pincarda.
J'ai vécu plus de vingt ans sur ces terres maraîchères. De vignes et de vergers.
La résidence principale s'était dressée sur un champ d'abricotiers.
Et nous prenions la route des plages pour nos quartiers d'été.
Celle que j'ai prise avec Virginie. Pour rejoindre la mer.
Ste Marie...
Ce n'est pas la plus belle plage de la côte.
C'était la plus proche de chez nous.
Celle où nous nous installions pour les 3 mois d'été.
Dans la petite maison des grandes vacances.
Tu conduisais la 2CV. Sur cette route étroite, bordée de platanes.
Une voûte gothique, un tunnel de verdure presque phosphorescente.
Où le soleil devenait confettis ou éclaboussures sur le parebrise.
De Bompas à Villelongue. De Villelongue à Ste Marie.
Les dos d'ânes ventrus sur les canaux d'arrosage.
Entre les pêchers, et le design élaboré bien que préhistorique des artichauts.
Ecrasés par la chaleur de midi. L'horizon sur la route scintillant de mirages.
Au retour de notre séjour annuel à Barcelone, en juillet,
mois durant lequel papa prenait ses vacances, il y avait un déménagement.
Papa devait retourner au travail. Mais nous nous installions à la plage.
Il pouvait partir au bureau, le matin, salué par le lever de soleil sur la mer.
Et nous rejoindre le soir, sur le sable, profiter des délicieuses fins d'après-midi,
où la température devenait tolérable, jusqu'aux crépuscules festifs et voluptueux.
L'été, le coucher du soleil ne donne pas le bourdon.
Il n'est pas angoissant. Il n'est pas anxiogène. Pas même mélancolique.
Au contraire. Il est un commencement. Une promesse de bonheur et de bien-être.
Et rien ici ne saurait encourager le début d'un cancer.
Jusqu'à la rentrée, nous quittions la maison de Bompas.
Nous quittions nos habitudes, et la télévision.
Barcelone d'abord. Ste Marie ensuite.
Avec toi, allongée, la tête à l'ombre.
Tu préférais la paille à la serviette de bain.
Et nous vivions pieds nus dans un jardin d'Eden.
Tomates. Mozzarella. Basilic. Melon. Jambon serrano.
La Symphonie du Nouveau Monde sur une bande magnétique.
Les nouvelles à la radio. Les hits du Top 50.
Les annonces du cirque, ce soir, à 20h30, sur la place du village...
Et le feu d'artifice du 15 août.
Dans mon bus, je ne traverse pas la Têt. Je traverse l'Atlantique.
Le temps s'arrête. Déformé. Dilaté. Il bâille à l'encolure.
Je rêve. Regarde sans regarder. Vois autre chose que ce que je vois.
Comme dans les Adirondacks. Comme en Montérégie.
Le temps n'a plus aucune importance. Il n'y a qu'à se laisser aller.
Je me déplace. Je suis immobile. Et j'avance quand même.
On me porte quelque part. Loin... dans mon enfance.
Quelque chose que je ne suis plus très sûr d'avoir réellement vécu.
Personne à qui faire la conversation. Personne pour me distraire.
Je survole les jardins de la Salanque. Et les Années 80.
Le bus pour aller au collège Marcel Pagnol. La cantine. Le tennis.
La chaleur de Roland Garros, après les mers d'huile de Cannes.
L'approche irrésistible du départ pour Castelldefels. La pinède.
Et tes cheveux de fauve kabyle. Castillane ou Berbère. Qui sait ?
Tes yeux gris et tes sourires en coin. Ta voix grave et cassée.
Comme la terre des hauteurs de Soria et la pierre de Valladolid.
Cette voix qui m'habille et protège mon sommeil.
L'odeur de ta peau sur le visage. Et de ta chevelure.
Avec l'ambre solaire et le sel de la mer.
Le sable a une odeur qui me bouleverse.
Sortis du tunnel de platanes conduisant à la plage,
Virginie et moi avons plus de trente ans.
Et prenons place pour nous abandonner au plaisir d'exister.
Embrasser le ciel. Eblouissant. Et le brasier aveuglant de la mer.
Un début d'après-midi. Le soleil au zénith. D'une violence impitoyable.
D'une douceur infinie. Celle d'un bonheur évanoui. D'une autre vie sans doute.
Mon amie, orpheline. Ma frangine. Qui a perdu sa maman avant moi.
Petite sœur de mon camarade de classe. De mon frère d'armes.
La petite sœur que l'on charriait gentiment. Qui ne se laissait pas faire.
Qui s'accrochait pour suivre. Qui n'a pas froid aux yeux.
Elle avait six ans quand nous en avions huit. Elle en a 36 quand j'en ai 38.
Nous avons l'un et l'autre, connu des absentes d'importance.
Connu l'histoire avant l'histoire. Et les vies antérieures.
Etre ensemble aujourd'hui n'a rien d'extraordinaire. C'est dans l'ordre des choses.
Bien que vertigineux. Bien que miraculeux. Une victoire insolente.
Une vengeance contre notre ennemi mortel.
Ce temps... qui nous échappe.
Celui que nous prenons. Pour bronzer en silence.
Nous fondre dans l'espace. Jusqu'à nous oublier nous-mêmes.
Rejoindre les absentes. Rejoindre l'origine.
Toujours en mouvement.
Et toujours immobiles.
Le corps enfin, est libéré. Libéré et offert.
Je le soigne. Je l'étire sous l'eau dans une brasse.
Il s'ébroue dans l'écume. Je l'en sors ruisselant.
L'air. L'eau. La chaleur. La lumière. Tout devient érotique.
L'enfant a perdu l'insouciance. L'enfant a goûté au fruit.
L'Arbre de la Connaissance.
A tous les plaisirs. A toutes les voluptés.
Que Dieu, si c'est lui, a mis sur terre. A notre disposition.
Le péché serait d'ignorer son chef-d'œuvre.
Le péché serait de gâcher notre chance d'en jouir.
De ne pas honorer ce qu'il est donné d'éprouver et de vivre.
L'enfant est sexué. A presque quarante ans.
Assimile l'amour et la chair au bonheur d'être en vie.
Lorsqu'il s'allonge enfin, les cheveux mouillés, pour sécher sur le sable.
La caresse de la brise, tempérant la fournaise, la morsure du sel,
quand le sol sans efforts épouse le moindre galbe, s'adapte à ses volumes,
et que le ciel l'enlace, comme une mère aimante, une amante lascive,
hésitant entre le bonheur chaste et le désir coupable.
Dans les deux cas, il s'agit d'épectase.
Où la mort ne peut rien. Où le temps peut si peu.
Tirer la couverture à soi, peut-être. Avec le soleil. Vers l'horizon contraire.
Faire glisser doucement la nuit, sur la nappe, en prenant garde de ne rien renverser.
Quand le plaisir qu'il nous enlève, et nous retire, lentement,
nous en apporte un prochain, tout aussi savoureux.
Celui de remonter chez soi. Les épaules cuites. Le sel dans les cheveux.
Retrouver la fraîcheur de la ville, d'après la canicule.
Le plaisir de se rincer sous la douche.
Se séparer des derniers grains de sable.
Mens sana in corpore sano. Ou l'extase.
Mon corps, dans les éléments, a oublié ses failles et ses faiblesses.
Les petites plaies, les vilaines blessures, les signes de vieillissement.
Tout est transfiguré. Les cheveux blancs deviennent sexy.
Il n'y a plus d'arthrose. Plus de rhumatismes.
L'enveloppe régénérée. Hâlée. Hydratée. Caressée.
Le teint vert cadavérique de Paris n'aura été qu'une expérience comme une autre.
La peau du petit garçon a repris ses droits, retrouvé ses pénates. Sa texture.
Supportant le soleil comme si elle l'avait gardé dans son derme,
comme si l'enfant ne l'avait jamais véritablement quitté.
Les pores ont éclaté comme des pignes de pins, se sont ouverts au monde,
comme fleurs au printemps, éclos dans la jouissance.
J'ai envie de sexe. De baisers. De manger. De boire et de dormir.
Envie de rire et de danser. D'être heureux. Ou vivant !
Et seule la culpabilité nuirait à ma santé.
J'aurais dû, maman, faire circuler ta lymphe. Te caresser davantage.
De mots, de regards et de câlins gratuits, pour anéantir les tumeurs,
faire reculer le mal, dissoudre les grumeaux des dysfonctionnements.
Si la mer, et le ciel, et le monde n'avaient plus de pouvoirs sur ton corps.
J'en avais des trésors sur ton cœur et ton âme, assez pour compenser.
Te tenir, retenir, t'empêcher de sombrer.
A 22 ans à peine, j'avais toutes les ressources.
Assez de muscle et de ferveur pour te ceinturer de mes bras,
te prendre à bras-le-corps, aux Palmeraies d'Elche, aux côtes marocaines,
aux pins de Barcelone, aux platanes de la route de Sainte Marie...
Les jours heureux. Le monde réel. Le monde rêvé...
Quelle différence ?
Nous en parlions. N'étions pas tout à fait d'accord.
Pour toi, il n'y avait que la vérité. Tu te méfiais des rêves.
Du moins, il y avait confusion entre vérité et réalité.
Sur ce que veut dire réel. Quand on ne sait pas grand-chose.
Je t'aurais appris cette aptitude héritée de papa.
Comme je t'avais appris, enfant, à dessiner des baleines...
Je te devais bien ça. Toi qui m'as donné le jour.
Moi qui ai cette dette insurmontable. Et personne à qui transmettre après moi.
Je t'aurais appris à rêver. A sortir de ton corps. A imaginer des choses.
Revenir à Toulouse. Voler sur les territoires du Lauragais. Les champs de maïs.
Traverser les Pyrénées. Et partir en Afrique. Voir le désert comme si on y était.
Une journée à Tétouan. Pourquoi pas le Kenya et le Lac Victoria ?
Il suffit de le vouloir. Les yeux fermés. Offert au soleil et aux vagues.
Immobiles et mouvants. Ici et ailleurs. A la fois. Il suffit de le dire.
Rêver n'est pas une fuite. Ce n'est pas de la lâcheté.
Rêver, c'est du courage.
Des mondes à découvrir. Et apprendre à connaître.
Ce sont des aventures. Des vies comme s'il en pleuvait.
Ce sont tous les possibles. Aussi vrais que les vrais.
J'ai manqué de discernement. J'ai manqué d'endurance.
Moi qui croyais m'être pardonné...
Le premier bain de mer. A la première plage.
Mon corps vient de renaître. Comme il naît chaque été.
A devoir ajouter de nouveaux souvenirs, d'autres moments heureux,
auxquels il me faudra penser, un jour, à mon tour, aussi fort que possible,
quand le vent aura tourné, quand il en sera encore temps,
à moins d'être tenté, au bord des précipices,
de te rejoindre enfin...
Philippe LATGER
Mai 2011 à Perpignan