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Un drap housse

Publié le

Le drap est blanc. Immaculé. Comme sortant de la blanchisserie.
Parfaitement tendu sur le matelas. Sentant le propre. Sentant le frais.
Tout comme les taies d'oreillers. Passées à la machine. Séchées au vent.
Pas un cheveu pris dans le coton. Service digne d'un hôtel. Enfin...
Je vérifie aussi les serviettes de bain. Pas d'éclaboussures sur le miroir.
Le porte savon au coin du lavabo. Tous les signes de civilisation.
Le peignoir commence à dater. Et je l'aurais préféré blanc.
Le duvet aussi... mériterait déjà d'être changé. Peut-être.
Il y a des touches Années 50 auxquelles je n'avais pas fait attention.
Le cube de la table de chevet. Le sommier nu, sans tête de lit, sans artifices.
Simplement le matelas, sur quatre pieds, et les deux oreillers côte à côte.
La pureté des lignes. Horizontales. Un dénuement presque japonais.
En effet, il n'y a pas d'objets d'art. Ni même de bibelots.
Pas même dans ce qu'il reste de la bibliothèque. Tout a disparu.
Je n'aime que les objets utilitaires.
Le cendrier assiste le fumeur. La lampe éclaire. Le miroir réfléchit.
La bouilloire prépare le thé. Le couteau coupe. Les ciseaux découpent.
J'aime le linge de maison. Les ustensiles de cuisine. Je déteste la déco.
Même si l'absence de déco en est une. Parfaitement assumée.
Rien de superflu. Un bureau pour travailler. Un fauteuil pour s'asseoir.
Un lit pour dormir et pour baiser.
Point final.

Ce que j'aime, c'est l'espace. Le volume.
La pièce s'ouvre sur un coude. Percée de deux porte-fenêtres. Côte à côte.
Les murs sont blancs. Laissés nus. Pour garder la hauteur sous plafond.
Il reste peu de choses, et encore, j'ai l'impression qu'il y a toujours trop de meubles.
La déco, c'est la lumière. Que je laisse entrer depuis la rue quand il fait nuit.
Les dessins projetés par les phares de voitures à travers les vitres.
Des reflets qui se déplacent d'un bout à l'autre d'un écran de cinéma.
Psychédéliques. En noir et blanc. Qui ruissellent à chaque passage.
Le seul tableau de l'appartement. Jamais le même.

J'aime le travail de Patrick Loste. Celui de Roger Estève.
N'ai pas les moyens. N'ai pas la surface.
Ce que j'aime, c'est le vide. A remplir. Sans entraves.
Les objets qui ne servent à rien ne servent à rien.
Pas même à " faire joli "... Je n'aime pas la joliesse.
Je préfère une belle femme à une jolie fille.
Les gueules cassées aux traits réguliers.
Le singulier au communautaire.
L'historique au hors-sol.
Que je porte avec moi sans en avoir besoin.
Que je porte toujours au point de pouvoir m'en débarrasser.
Je ne veux rien garder de ce que je possède.

Comme les porte-fenêtres sur la façade. Comme les oreillers sur le lit.
Nous composerons l'espace. Côte à côte.
A scruter le plafond. Jouer avec les ombres. Respirer et sourire.
Nous comblerons le vide. L'habiterons. Trop petit pour nous deux.
Je dois descendre des cartons de choses inutiles. Te faire de la place.
Quand tout s'articule autour de toi.
Un bureau pour t'écrire. Un fauteuil pour t'attendre.
Un lit pour te faire l'amour.

Le drap housse est tendu sur le matelas. Prêt à t'accueillir.
D'une blancheur qui tranchera sur ton obscurité.
Tes cheveux noirs, tes yeux noirs, ta peau brune ... trancheront sur sa blancheur.
Et sur ces arpents de neige, je suis assuré de ne jamais te perdre.
Je ne veux rien garder de ce que je possède. Sinon toi.
Pour peu que je te possède. Pour peu que nous soyons l'un à l'autre.
Et tout semble de trop lorsque tu me suffis.
Les objets hérités, les meubles de famille, les services Art Déco,
les peintures, les photos, les bougeoirs, et toute l'argenterie,
m'empêchent d'avancer.
Je sais d'où je viens. Et je sais qui je suis. Et n'ai rien à prouver.
Personne à épater lors d'un dîner mondain, ou d'un anniversaire.
Personne à qui en foutre plein la vue, ou autant que possible,
ni pour asseoir une domination, ni pour intégrer un groupe.

J'ai trimballé longtemps, les vestiges de ma condition.
Celle de mes parents. Celle de leurs parents. Et d'autres générations.
Une mère est partie et tous les artifices ne sont restés qu'objets inanimés.
A quoi bon s'attacher ? D'autant plus à des murs ? Des maisons ?
A des salons ? Des reliques ? Des bijoux ? A tout un bric-à-brac...
On ne craint pas de perdre quand on n'a rien à perdre.

Et j'apprends depuis peu, à me déshabiller. Et à me démunir.

A Montréal déjà. Et à Paris ensuite.
J'ai largué à la hâte, et par-dessus bord,
des années d'accumulation de biens de consommation.
Dans la panique, j'avoue avoir éprouvé une forme de jubilation.
Des gens sont sortis d'un immeuble pour voir ce que je venais déposer.
Au coin de la rue. On s'est donné le mot. Il y avait des familles. Rue Marcadet.
Marché aux puces improvisé. Au beau milieu de la nuit.
Une lampe de bureau. Les livres d'Art. Catalogues d'expos.
Je repartais valises vides. Je revenais valises pleines.
Et à chaque retour, ils étaient plus nombreux.
Le reste aura profité à ma concierge.
Libération. Je me dégage. Je me déleste.
Tout doit disparaître. Libérer le plancher.
Te faire de la place.

Le drap sent bon. Il est lissé. Horizontal. Immaculé.
Avec lui, je suis prêt. Prêt à te recevoir.
Tu es mon mobilier. Ma déco. Mon vestiaire. Ma maison et son parc.
Tous mes signes extérieurs de richesse. Tous mes biens matériels.
Mon bien immatériel.
Le passé, l'avenir, sont en moi. Côte à côte.
Et nous sommes, toi et moi, le présent, maintenant et ici.
Puisque rien ne vaut d'être vécu ailleurs que là où nous sommes.
Au fauteuil. Au bureau. Ou sur nos oreillers.

 

Philippe LATGER
Juin 2011 à Perpignan

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Comédie romantique

Publié le

Les grandes orgues ont retenti en la cathédrale St Jean.
Et maintenant, ce sont les cloches, à grandes volées,
qui accompagnent les invités en robes et costumes jusqu'au parvis,
où tous vont acclamer les jeunes mariés, d'une seule voix,
en leur jetant du riz à la gueule et petits cœurs en papier blanc.
Je sors le bout du nez pour regarder le show de la noce.
Voir ce qu'il y a de fuckable dans l'assistance endimanchée.
Ils n'ont pas encore à ce stade, bu une seule goutte d'alcool.
Et pourtant, quelques convives semblent déjà parfaitement bourrés.
Excités, euphoriques, électrisés. Ils chahutent et font des blagues salaces.
Au moment où il faut se masser devant la porte de l'église pour une photo de groupe.
Quand certains, s'échappent de la meute, pour fumer ou téléphoner en douce.
Ou peut-être faire semblant. Histoire de se dégourdir les jambes. S'oxygéner.
Ceux-là doivent penser : " ça, c'est fait ... " Cérémonie religieuse. Validée.
Sachant que le pire reste à venir. Le banquet interminable. Sous un chapiteau.
Dont on va découvrir le plan de table. Et le manque de discernement de nos hôtes.
Bon sang ... pourquoi s'acharne-t'on à embarrasser tout le monde pour si peu ?
Imaginez si nous devions, chaque fois que nous signions un contrat dans notre vie,
prendre en otage tous nos proches en les contraignants à porter des fringues ridicules ...
Faire la chenille sous des ballons de baudruche dégonflés, en transpirant du champagne,
faisant des grimaces à l'appareil photo du veinard qui a au moins quelque chose à faire,
et une excellente excuse pour fuir les conversations débiles comme les jeux pourris.
Je scrute l'assemblée de costumes rivalisant de rayures et de satin,
me demandant si le bon goût de certains peut étendre la kitscherie de l'ensemble,
jusqu'au choix des chaussettes et du caleçon assortis.
Je devine le marié. Cherche son épouse. Quelque chose qui ressemble à une robe.
Et je pourrais penser un instant à un mariage gay. L'espace d'une seconde.
La seule personne portant une robe blanche à proximité est le prêtre.
La jeune femme qui vient à l'instant de perdre son nom de jeune fille,
a eu le bon goût de ne pas se déguiser en Scarlett O'Hara ou en Sissi Impératrice.
D'ailleurs, les époux ne partiront pas à bord d'une Cadillac décapotable,
ni d'une calèche au cul de chevaux blancs, mais à bord d'une 2CV orange.
J'en déduis qu'ils sont de ma génération. Celle des Playmobil et de RécréA2.
Des Gendarmes de St-Tropez. Des films avec Louis de Funès et Claude Gensac.
Et à aucun moment, en survolant la scène, je n'ai le sentiment d'avoir pris du retard,
en ne m'étant jamais compromis à mon âge, dans ce genre de mascarade sociale.
Au contraire, je savoure ma chance de ne pas avoir été ne serait-ce qu'invité.
Et de pouvoir disposer de mon samedi à ma convenance.

 

 

Philippe LATGER
Juin 2011 à Perpignan

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Attraction terrestre

Publié le

Une petite perle aux pieds potelés.
Qui n'est pas de mon sang, mais qui sait m'émouvoir.
Qui sait déjà ce qu'elle veut, qui paraît téméraire.
Aux grands yeux noirs magnifiques de malice ou de pureté.
Je réalise que c'est un petit être humain. Que c'est une personne.
Qu'elle va faire sa vie. Qu'elle sera heureuse, malheureuse, amoureuse.
La petite souris, plus à l'aise à quatre pattes, finira par se tenir debout.
Et ce bébé n'est plus un bébé, mais une femme en devenir.
Une femme dont on ne sait rien. Dont on n'imagine pas encore le parcours.
Assis sur le bord du canapé, je la regarde se dépêtrer toute seule dans les coussins.
Elle a décidé qu'elle se tiendrait sur ses jambes pour accéder au dossier du divan.
Et voir ce qu'il y a derrière. Elle se tortille de rage, y met toutes ses forces.
Dégage son pied, écarte les obstacles, et la petite bonne-femme,
sans aide aucune, se sert de son cerveau, de ses muscles,
de sa détermination bouleversante, pour obtenir ce qu'elle désirait.
Je la vois, radieuse, les bras par-dessus le cadre du canapé, debout,
quand je suis anéanti par la force farouche des individus de mon espèce.
Et ils construisirent des temples et des cathédrales. Et des pyramides.
Inventèrent le téléphone et la télévision. Le moteur à explosion.
Trouvèrent des vaccins pour sauver leurs semblables.
Comme le moyen, bien que dépourvus d'ailes, de voler dans les airs.
Voyager dans l'espace.

Que fera Charlotte à 16 ans ? A 20 ans ? A 40 ?
Voudra-t-elle devenir fée ou princesse d'abord ? Danseuse ou chanteuse ensuite ?
Finira-t-elle chercheuse dans un laboratoire ? Professeur d'université ?
Journaliste reporter à son compte ? Médecin ? Pharmacienne ?
Ingénieur ? Commerçante ? Ou institutrice comme maman ?
Voudra-t-elle être infirmière, ou bien créer son entreprise ?
S'occupera-t-elle de handicapés comme papa ? Des pauvres et des personnes âgées ?
Fera-t-elle de la politique ? Ou voudra-t-elle simplement fonder une famille ?
Etre maman à son tour ? Dans vingt ans ? Dans trente ans ?...
Elle m'adresse un sourire fantastique, appuyé de fossettes craquantes,
et de son regard de voyou savourant sa victoire.
Voilà ce que nous sommes. Une bande de voyous opportunistes.
De grands singes aussi diaboliques qu'attachants. Particulièrement doués.
Et tout à fait conscients de nos ressources. Inépuisables.


A l'Homme, rien n'est impossible.
Quand à un an à peine, il sait tirer avantage des situations.
Manoeuvrer avec les choses et les êtres. Parvenir à ses fins.
Analyser un problème. Evaluer les options. Quitte à se brûler les doigts.
Charlotte, tu es mon idole. Tu me montres de quel bois nous sommes faits.
Quand tu sais instinctivement trouver l'accès le plus sûr à cette peluche,
à cette plante grasse que tu as bien l'intention de réduire en bouillie.
Toi qui distribues des bisous à tout ce qui t'entoure.
Puisque l'enfant, déjà, fait de l'équilibrisme, entre le bien et le mal,
entre la gentillesse et la cruauté, entre la douceur et la violence.
Et ton visage passant du rire aux larmes, et des larmes au sourire,
résume à lui seul la condition humaine, entre désespoir et émerveillement.
La nuit envahit l'appartement. Et je vois ton regard songeur dans l'obscurité.
A quoi pense une petite fille d'un an ? Dans la bizarrerie des choses...
Trouve-t-elle normal que la nuit succède au jour ? L'ombre à la lumière.
Peux-tu avoir l'intuition de tout ce dont il faudra un jour se séparer ?
L'intuition du changement. Du mouvement. Du temps qui passe.
Quelque chose que l'on expérimente de force, comme l'attraction terrestre.
Le doudou tombe par terre quand on le lâche. En effet.
Comme ces cubes. Ou ces lettres de bois. L'attraction terrestre.
Et la perte... de ce qu'on tenait dans nos mains.

Je ne suis pas seulement ému par la beauté de la bête.
Je suis ému pour moi. Je suis ému pour nous. Ceux d'avant. Ceux d'après.
Par le cycle dans lequel nous sommes tous précipités à tour de rôle.
Emu par le volontarisme féroce d'une petite femme qui n'existait pas l'an passé.
Par son énergie, ce désir d'en découdre. Déjà programmée pour se battre.
Pour obtenir des choses. Avancer. Construire. Faire. Etre. Avoir...
D'où vient-elle ? Où était-elle avant ? Où l'aviez-vous cachée si longtemps ?
Un être si abouti, perfectionné, sophistiqué, peut-il vraiment sortir du néant ?
Etait-elle en stand by ? Attendait-elle son tour dans un salon business class ?
Le fruit de mes amis. La fusion de deux êtres existants. Et voici une perle parfaite.
La génétique me donne le vertige. On a beau m'expliquer, je comprends sans comprendre.
Je comprends les principes, la logique d'équations, mais ne comprends toujours pas.
Comment est-ce possible ?

Avec le même émerveillement que toi, Charlotte, je l'avoue,
je découvre avec toi, et 37 ans d'avance, la magie de ce monde.
Avec la même gravité... Le jour. La nuit...
Et l'attraction terrestre.

 

Philippe LATGER
Juin 2011 à Perpignan

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Et des vents de panique...

Publié le

Eh bien, le principe de précaution a encore fait des siennes.
Condamner à la hâte des pans entiers de production agricole.
Il s'agissait bien sûr de protéger des vies humaines.
Mais l'arrêt d'importations et le discrédit jeté sur certains produits,
ont fait, en quelques jours à peine, d'énormes dégâts économiques.
Il ne s'agit pas de bénéfices ou de fonds d'investissement.
Mais de vies humaines, ici aussi. En Espagne, comme chez moi.
Région maraîchère qui fait pousser tomates, salades, et concombres.
Des palettes sont restées à quai. Des stocks sur les bras. Des pertes abyssales.
Nous prenons mieux la mesure de ce qui se joue sur les autoroutes.
Les colonnes de camions, comme le défilé d'éléphants d'un cirque de science-fiction.
Colossal. Entre l'Espagne et l'Allemagne. Entre le Sud et le Nord.
Pour vivre à la frontière, je ne me suis toujours pas habitué à ce trafic monstrueux.
La colonie de fourmis géantes. L'Empire de l'euro et de Schengen.
La mondialisation. Le libre-échange. De Maastricht à Lisbonne.
Globalisation. Libre circulation des personnes, des biens, et de l'information.
La panique de la grippe A, H1N1, Fukushima. Le principe de précaution.
Difficile d'être contre. Lorsqu'il s'agit de santé publique. De vies humaines.
Mais il serait peut-être judicieux de trouver un juste équilibre
entre la rétention totale d'information, et les mouvements catastrophistes,
qui dans de telles proportions, intercontinentales, planétaires,
deviennent, l'une comme les autres, démesurément catastrophiques.

Toujours les dominos. Pour les crises sanitaires. Pour les crises financières.
Et pas assez de pare-feux. Pas assez d'Europe. Politique. Fédérale.

Nous sommes heureux que Berlin ait trouvé la source du problème.
Heureux de pouvoir contenir les pertes humaines, autant que possible.
Nous serons heureux de pouvoir dédommager le secteur agricole.
Qui va en avoir besoin.

 

Philippe LATGER
Juin 2011 à Perpignan

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Chemins de traverse

Publié le

Oui, je me rappelle, j'étais trop petit pour l'Art Dramatique.
On m'avait envoyé en cours de diction. Au Conservatoire.
Oui, je me rappelle, j'étais allé m'étendre par terre, un soir, sur le trottoir,
au bout de ma rue, à Bompas, ce devait être en juin, il faisait encore jour.
Je ne sais pas ce que j'attendais au juste. Que quelque chose m'arrive.
Que l'on croie qu'il m'était arrivé quelque chose. Qu'une voiture s'arrête.
On fait des choses bizarres. Quand on a 16 ans.
Oui, je me rappelle, j'étais monté sur la scène du Parc des Expositions.
Prendre un prix pour le Concours de l'Entreprise. Je devais être en 5ème.
Que savais-je de l'entreprise à cet âge ? Qu'avais-je bien pu raconter ?
Moi qui ai autant le sens des affaires qu'une vache laitière. Qu'une vache à lait.
Oui, je me rappelle. C'était à Salamanque. Où j'ai fêté mes 17 ans.
J'en avais fait une chanson. On fait des choses bizarres, à 17 ans aussi.
Je ne suis pas resté. Au Conservatoire. L'école 2 fois. C'était une fois de trop.
C'était comme le solfège. Décidément. Trop de choses empêchent de rêver.
Oui, je me rappelle, je traversais le petit canal derrière la maison, et les vignes,
pour aller sur le chantier de la maison que papa avait dessinée. Une fois encore.
Au milieu des petites bouteilles vertes de 33 Export du maçon. Disséminées.
Au milieu des parpaings, du ciment, des armatures en acier.
Quel terrain de jeu. Quel terrain miné. Les tranchées. Les fondations.
Et les murs qui montaient vers le ciel. Au milieu des abricotiers.
Oui, je me rappelle. C'était au coin du bâtiment de La Poste.
Dans ce virage de la route de Pia. J'étais étendu sur le dos. Sur le trottoir.
Comme si j'avais eu un malaise. Comme si j'avais subi une agression.
Qu'est-ce qui m'est passé par la tête ? Qu'attendais-je au juste ?

Oui, je me rappelle, il y avait ces deux marches, cet espace, ce parquet.
Des porte-manteaux sur les cloisons, des deux côtés. C'était haut de plafond.
Une classe de chaque côté. Un couloir qui partait sur la droite.
Qui menait aux toilettes. Dans ce préfabriqué où nous avions fait la photo.
La photo du CP. Pantalon en velours côtelé et Kickers.
Tout le monde était amoureux de Florence. Mon amoureuse, Patricia.
Oui, je me rappelle. Ma grande sœur se mariait. Mon frère partait.
Faire ses études. Et je me retrouvais fils unique à dix ans.
La maison du chantier était à peine terminée. Le paquebot dans les vignes.
Echouée au pied du château d'eau. Au bout de la rue du bureau de poste.
Et Céline, que j'accompagnais au bus, en voisin, pour aller au collège.
Mai 81. Oui. Je m'en souviens. Nous rentrions de Lyon. Nous rentrions en DS.
Une auto giscardienne qui filait dans la nuit. Avec mes grands-parents.
Avec Jean-François. L'orchestre de Doris Stiegler qualifié pour la finale.
Pas d'autoradio à l'époque. A peine un allume-cigare.
Et le pompiste fou de joie, annonçant à mon père la victoire de la Gauche.
Et mon grand-père à deux doigts de la crise cardiaque.
Et la fin du voyage dans un silence de mort.

Oui, je me rappelle. J'avais marché dans la nuit jusqu'à Perpignan.
Par les chemins de traverse. Au milieu des vignes. Et des mas.
Conspué par des chiens aboyant à mon passage. Derrière des portails ou des haies.
Quand j'avançais d'un pas décidé. Au bord de fossés. De routes dangereuses.
Ne sachant exactement ce que j'allais chercher. Décidé à le trouver.
Amoureux de Muriel qui en aimait un autre. De Carole ou Sylvaine.
Oui, je me rappelle le crépuscule sur le grand olivier. Les yuccas. Les iris.
Les pentes de gazon, dignes d'un parcours de golf. Les volets intérieurs.
La Plaza Mayor de Salamanque. Au retour de Lisbonne.
Et l'Hôtel Clavero. Resté dans mon piano. Dans mes doigts. Dans la peau.
La machine à écrire. Et l'odeur du mazout. Celle de la craie dans la petite école.
L'odeur de la pluie. Et celle du mois d'août. Et l'odeur du désir. Et l'odeur de l'alcool.
Oui. Je me rappelle. Ce devait être moi. Etendu sur le sol. Ou marchant dans la nuit.
Cherchant l'accord suivant en regardant dehors, au-delà des barreaux
qui barraient la fenêtre, à chercher une voie pour devenir un homme.
Que je cherche toujours à ne pas oublier.

 

Philippe LATGER
Juin 2011 à Perpignan

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A recibir

Publié le

Une carte glissée sous la porte. C'est toi.
Une carte pour marquer ton passage. Et le territoire.
Il a fallu monter les escaliers jusqu'au premier étage.
Frapper peut-être. Pas de réponses. Je suis boulevard Kennedy.
A l'autre bout de la ville peut-être. Ou simplement à deux rues de chez moi.
Au niveau de la Casa Musicale, ça sent l'orage. Le ciel est chargé.
Dangereusement.
Le ciel est noir. Boursouflé. L'herbe sent l'herbe. Comme s'il avait déjà plu.
L'air est à la fois chaud et humide. Des courants d'air d'avant l'orage.
Et les feuillages qui s'énervent sur les arbres. Comme les gens dans la rue.
Je suis allé porter mon loyer à l'agence. Porter des papiers au centre des impôts.
Excellente synchronisation. Je vais éviter la pluie. Je serai rentré chez moi à temps.
Mais je ne la crains pas. Le ciel peut me tomber sur la tête.
J'ai déjà pris la foudre. Il n'y a pas si longtemps.
Il a fallu monter les escaliers jusqu'au premier étage.
J'ai les clés. J'ouvre ma porte. Et trouve ta carte par terre.
Je me précipite à la fenêtre. Peut-être es-tu encore au coin de la rue.
Peut-être venons-nous à peine de nous croiser.
Je souris à la pluie. Je souris à l'orage.
Chaque coup de tonnerre gronde au monde entier que je t'aime.
Aussi puissant que mon amour pour toi. Pour la vie. Pour le monde.
Et je sais que tu sens à distance mon émotion, ma dévotion, mon admiration,
la confiance et la reconnaissance, la gratitude, la tendresse, le désir,
tout ce que m'inspire ton prénom, ton visage, ta silhouette,
et la pluie sur la ville.

J'ai ton corps nu sur le lit.
Je revois le moindre détail. Du pubis. De l'aine. La fosse iliaque.
La peau douce. Voluptueusement odorifère. Ton bassin. Le moyen fessier.
Ce bandeau que j'adore. Entre les cuisses et les poumons. Ce ruban du plaisir.
Où mon haleine s'aventure. Quand je te découvre à chaque inspiration.
La chute des reins. La cambrure lascive que je ceinture comme je peux.
Il me faudrait être partout à la fois. J'essaie d'être plusieurs.
J'ai besoin de ton regard. Je le cherche. Il est déjà dans mes yeux.
Je ne le perds jamais de vue. Même lorsque ta tête bascule en arrière.
Qu'il disparaît sous tes paupières et leurs franges de cils aériens.
S'il m'encourageait à continuer, ce sont tes mains qui prennent le relais.
Et ta respiration. Ta pulsation cardiaque. Qui résonne dans mon oreille.
Mes mains ouvertes sur l'intérieur de tes coudes. Les grands dorsaux. Les couturiers.
Cherchant des prises. Jusqu'au départ de tes mâchoires. De tes épaules.
Et l'orage gronde dans le matelas de pluie au-dessus de nos têtes.
Dans mon ventre et ma poitrine. Tout en interactions. Hypersensibles.
Quand je suis connecté aux caprices du ciel.
Electrique.

Le marbre de la cathédrale est lavé par l'averse.
Le bitume. Le goudron. La voirie est luisante. Lubrifiée. Lumineuse.
Des nappes de nacre ondulant entre deux caniveaux. De l'eau frémissante.
Et posté à mon garde-fou, je respire les nuages, je m'hydrate la peau.
Je perçois ton parfum dans celui des platanes. Dans celui de la pierre. Dans celui de la rue.
Et j'étreins le volume incarné et mouvant qui s'est, il y a peu, présenté à ma porte.
Qui se déplace quelque part, derrière ces immeubles, ces façades, au-delà de la ville.
Ce spectre délicieux dont j'ai le goût en bouche. Le goût de la chair. De la pulpe.
Comme une empreinte encore visible dans le moindre oreiller. Dans le creux de mes mains.
Alors que mon désir, tyrannique, me tiraille et m'étire. M'allonge sous les arbres.
Et n'appelle qu'un seul nom.

Nous nous verrons bientôt. Le désir, c'est attendre.
Laisser gagner le manque. Accepter son baiser. Jouir de son accolade.

La promesse du plaisir sait déjà en être un. Et je souris au monde avec cette certitude.
La carte entre mes doigts. Quand j'ai le ciel, en entier, pour battre la chamade.
Comme une partie de moi qui déborde mon corps. En rythme et en accords.
L'éclaircie qui suivra, porte d'autres symboles. Et des signes qui m'arrangent.
Qui confirmeront tout. De ce que je ressens. De ce que je te dis.
De ce que je t'écris. De ce que je promets.

C'est bien un garde-fou qu'il fallait, au bas de ma fenêtre.
Pour contenir l'animal, en fusion, dilué, et son appétit vorace.
Fou d'amour pour ton être, ton courage, ta superbe et ton nom.
Qui pleuvent sur mon visage. Ruissellent dans ma nuque.
La main ouverte vers Dieu, je salue le public circulaire des arènes.
Et porté en triomphe, l'eau est changée en roses et en chapeaux.
Mise à mort de mes doutes. Estocade. A recibir. Et l'angoisse est vaincue.
J'ai retrouvé le jour, la lumière, et le goût d'exister. Débarrassé du monstre.
L'An 1. Le D Day. Le point où tout commence.
C'est l'heureux jumelage. De deux corps qui s'épaulent.
Les deux ventricules d'un même organe. Dépendants l'un de l'autre.
La reconstitution. La fièvre et l'assurance
de ne plus être seul.

Boulevard Kennedy, j'égrenais les palmiers en courant dans la marche.
Prisonnier d'une ville où j'ai choisi de rester. Libre d'être captif.
Pour aimer le gardien. Je prolonge ma peine.
Longeant la citadelle, les casernes et les Rois de Majorque,
j'ai couru vers l'orage et ses nuages noirs,
dévalant la côte jusqu'à la Place Rigaud, comme un chasseur de foudre,
pour être au plus près de l'action, du chaos, du désordre,
ignorant que tu y étais avec moi, et ne m'étonnant pas de l'apprendre.
Euphorique, saluant chaque roulement de tonnerre d'un sourire bienheureux,
les tambours de la Sanch, l'explosion de la poudre, à déchirer la terre,
ta carte sur le sol couronnait mon extase.
Mon amour. Je n'arrive pas à être triste de nous être manqués.
Trop heureux d'être libre, et d'être emprisonné.
Trop heureux d'être heureux. Et d'avoir de la chance.
Trop heureux de t'attendre.

Et de pouvoir aimer.
 

 

Philippe LATGER
Juin 2011 à Perpignan

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At First Sight

Publié le

Sur la 42ème rue, la Bush Tower est sinistre.
Dépassée en hauteur par ses voisines sur Bryant Park,
elle conserve son aspect patibulaire.
Un lieu où l'on aurait pu aussi bien tourner Rosemary's Baby.
Néogothique. Dont le sommet aurait pu être le penthouse du diable en personne.
Aussi lugubre que le top vaguement bavarois du Sherry Netherland.
Plus près de Times Square, ce n'est pas Lucifer, mais Caruso,
que l'on a vu sur les toits, avec sa canne et son canotier...
pour la fête de son mariage avec Dorothy Park Benjamin,
sur les toits du Knickerbocker Hotel. En 1918.
Le 6 Times Square a gardé toute sa splendeur.
Quand l'un de ses congénères, l'Hôtel Astor, a été détruit depuis longtemps,
pour céder sa place au One Astor Plaza, à quelques mètres de là.
Tout aussi vaniteux, avec ses pentes de cuivre, sa brique rouge,
ses frontons triangulaires et cintrés, ses balustres, l'ancien Knickerbocker
était le lieu où descendait le ténor le plus célèbre de tous les temps.
Le 9 novembre 1918, alors qu'une foule d'Américains
fêtait sur Times Square la fin de la Première Guerre mondiale,
Caruso est sorti sur le balcon de son appartement, et apporta sa contribution
à la liesse générale en chantant The Star-Spangled Banner,
auquel il a ajouté les hymnes français, et italien.
L'Italie ayant alors lutté contre la Triple-Alliance.
Je traverse Broadway en songeant à cette époque si proche.
A l'ombre du massif Conde Nast Building, puis à la lumière tapageuse
de l'écran vidéo géant enveloppant la tour cylindrique du NASDAQ MarketSite,
à celle des écrans LED hystériques de façades masquées, transfigurées,
comme aux barrissements intempestifs des camions de pompiers,
je me dis que la Nouvelle York a bien changé... ou qu'elle ne changera jamais.
Pour un peu, j'entendrais la voix de Caruso. Et la clameur de la foule.
Et tout me laisse penser que j'ai vécu ces instants, vécu à cette période.
Que j'ai été ici, en 1918, au milieu de la foule. Ivre de bonheur.
Incapable de revenir à ma chambre. Hôtel Carter.

Celle où j'ai vécu six mois, rue Alfred de Musset, a les volets clos.
Je reviens de chez des amis qui habitent derrière le parc.
Le parc que je traverse pour revenir vers les remparts et le centre-ville.
Une famille se promène entre les platanes gigantesques, des hommes jouent aux boules,
sur la pelouse, une vieille dame fait du Tai-chi, dans la lumière du soleil qui décline.
Les ombres s'étirent. Les fontaines créent un bruit de fond rafraîchissant.
Je ne traverse pas Central Park, mais le magnifique Square Bir Hakeim de Perpignan.
A l'heure où l'OTAN bombarde la Libye pour en chasser Mouammar Kadhafi,
le jardin botanique n'évoque en rien l'affrontement entre Koening et Rommel.
Des enfants au manège. Un couple sur un banc. La vie semble douce. Légère.
Comme ma démarche sur le passage clouté du boulevard Jean Bourrat.
Ce n'est pas le trajet le plus court pour rentrer chez moi, peu importe.
Un petit détour est permis pour passer dans la rue où j'avais posé mes valises.
Le numéro 1. La maison rose. La grille de la fenêtre que j'ai habitée.
Par laquelle je guettais le passage d'un véhicule attendu. Le regard aux yeux noirs.
Rue Alfred de Musset. Entre remparts et boulevards. Au milieu de nulle part.
Le cœur de la tempête. Point de départ d'une histoire d'amour.
Le lieu où j'ai échoué. Le lieu où j'ai refait surface.
Celui où je suis arrivé. Celui d'où je suis parti.
A la fois sordide et superbe. A la fois miteux et grandiose.
Une alcôve discrète. A l'abri des regards.
Les volets sont fermés. Fenêtre inhabitée.

La tour numéro 7 du World Trade Center était déjà reconstruite.
Et Goldman Sachs commençait à élever un nouveau building
dans le prolongement du World Financial Center sur l'Hudson.
Le complexe postmoderne de César Pelli avait souffert du cataclysme.
Mais même son jardin d'hiver avait été parfaitement restauré.
A vrai dire, c'était surtout pour le Barclay-Vesey Building que je m'étais inquiété.
Un chef-d'oeuvre Art Déco datant de 1926, signé Ralph Thomas Walker.
En brique brune, avec ses façades dotées de multiples retraits.
Juste en face de la treille rouillée du chantier de la tour Goldman Sachs.
Six ou sept étages de poutres d'acier, sur les 43 étages prévus. Le 200 West Street.
Je suis allé aux quatre coins du plus gros chantier du moment. Ground Zero.
Où les Jumelles que j'avais connues n'existaient plus qu'en colonnes de lumière bleue.
Pour transpercer mon coeur et les nuages.
Je suis tombé amoureux de New York. Je suis tombé amoureux à New York.

J'ai des souvenirs à Chelsea. Sur la 7ème Avenue. Meatpacking District. Canal Street.
Des noms et des rues qui me soulèvent l'estomac. Qui me donnent mal au coeur.
C'est moi, aux abattoirs, que l'on a dépecé. Jusque dans l'autobus Greyhound.
Quand il a fallu quitter Manhattan. Mon amour sur le quai. Et la brume.
Derrière les vitres comme sous les lunettes de soleil d'une journée estivale.
Le Singe Vert existe toujours. Et je dois réprimer quelque chose dans une grimace.
Quand je suis descendu dans le même hôtel. Des années plus tard...

Six mois boulevard René-Lévesque à Montréal.
Avant de passer deux ans rue St Timothée.
Six mois rue Cyrano de Bergerac à Paris.
Avant de passer plus de quatre ans rue du Square Carpeaux.
Six mois rue Alfred de Musset à Perpignan.
Avant de m'installer sur le parvis de la Cathédrale St-Jean.
Il faut croire que c'est devenu une habitude.
Une première adresse, de transition, le matelas pour amortir la chute.
Le temps de prospecter, de s'acclimater, d'ajuster les conditions du bonheur.
Du bonheur et du confort. Comme un chat cherche sa place au soleil.
C'est un temps précieux et nécessaire. Pour ne pas se tromper.
Comme je serais ému de revoir mes escaliers de Montmartre...
Comme je suis ému de revoir la grille verte de ma sinistre fenêtre.
Une autre vie déjà. Aussi lointaine que les autres. Aussi irréelle.
Il y a cet angle des remparts qui soutient l'église St Jacques et son jardin.
Il y a cette rangée de maisons modestes alignées contre les murailles de cayrou.
La base d'une tour. Et puis, celles qui encadrent les escaliers de marbre.
La cabine téléphonique est toujours à sa place, derrière le Park Hotel.
Rue Pierre de Ronsard, la pelouse longe toujours le mur d'enceinte de la ville.
Ce mur sur lequel on a bâti des maisons dans les Années 20 et 30.
Ce mur, si délicatement éclairé, le soir, de façon aussi étrange que charmante.
Le long duquel j'ai porté mon fauteuil de bureau, sur la tête, une nuit,
pour aller fumer dans le noir, ma première cigarette, à ma nouvelle adresse.
Dans l'appartement vide. Toute lumière éteinte. Les fenêtres ouvertes.
Dévorant, depuis ma baignoire de théâtre, le plus beau décor qui m'ait été donné.
Mon dixième appartement. Et la plus belle vue peut-être.
Le bonheur le plus intense. Assurément.

Le regard à travers les grilles de ma fenêtre à Perpignan
avait été aussi fulgurant que celui à travers la vitrine du G Bar à Manhattan.
Un regard furtif, furieux, et fatal. Venu comme une flèche au beau milieu de la cible.

Sans l'ombre d'une hésitation, sans une seconde d'atermoiement, right to the point.
De ces regards qui vous laissent au sol criblés de balles. Qui vous clouent à la porte.
Love at first sight. C'est la foudre. Et tout objet de verre vole en éclats.
Le cœur s'emballe. Le pouls ralentit. La terre s'arrête de tourner en grinçant.
Et repart à tourner dans l'autre sens. On remonte le temps. On rajeunit.
Le soleil se lève le soir. Se couche au petit matin. J'ai 17 ans. Et j'ai mal.
Etre heureux est douloureux. Il y a ce stress, merveilleusement agréable. Dopant.
Ce trac et ce bien-être. Prêt à faire céder la structure. Qui déborde la matière.
Ma poitrine va exploser. Ma tête va exploser. Mon cœur vole en éclats.
Dans la nuit à Times Square. Dans la nuit, Place Molière, à Perpignan.

Proche de l'extase comme un derviche tourneur.
L'histoire se répète. A Bir Hakeim comme à Benghazi.

On se bat pour sa liberté. Pour être heureux. Pour être libre.
Dans la vie d'un homme. Dans l'Histoire de l'Humanité. L'histoire se répète.
A Perpignan comme à New York. On se bat pour être heureux.
On se bat pour être libre. Ne rien gaspiller de sa vie. De son temps.
A New York comme à Perpignan.

 

Dans le sablier, coulent des jours de voyage et des heures de vol.
Les palmas battent la mesure comme la trotteuse d'une montre.
Le métronome de tes mains. Et le carillon de la cathédrale.
Et je me réveille plus vieux qu'à Paris, plus vieux qu'à Barcelone.
Quand je ne me suis jamais senti aussi beau, aussi jeune, aussi fort,
que dans le regard noir qui m'a crucifié à la grille de ma fenêtre.
J'ai fait tondre les cheveux blancs pour l'effet que tu aimes à la caresse :
la nuque à rebrousse-poil, aussi courte que mes tempes poivre et sel.
Quand j'aime mon corps d'aujourd'hui, comme j'ai aimé ma chambre sordide,
pour aimer le package tout entier de l'instant qui nous est accordé.
Celui de notre rencontre. Celui de notre histoire.
La chambre de la rue de Musset transcendée par ta visite et ta présence.
Devient le nid d'amour le plus érotique du monde. Le plus doux. Le plus vaste.
Et mon corps fatigué retrouve de sa fougue. Est moins prude. Et moins chaste.
Tout ce qui est détestable, d'ordinaire ordinaire, pénible et désespérant,
devient merveilleux dans le cadre de notre vie commune.
La dent dévitalisée. La condensation. Le mauvais voisinage.
Tout devient charmant. Touchant. Emouvant. Pour me renvoyer à nous.
Ce qu'il faut se battre pour être heureux. Ce qu'il faut se battre.
Pour qu'un peuple entier se libère. Pour qu'un seul homme soit libre.
Quand l'un et l'autre cherchent toujours la plus simple des choses.
Avant même d'être heureux. Il s'agit seulement d'être.

" Je suis à la cabine téléphonique " ... Diablos...
C'est celle que je viens de dépasser. Derrière le Park Hotel. Il n'y en a qu'une.
Je me retourne, le téléphone portable collé à l'oreille, Place Molière, à Perpignan.
Et j'ai entendu Caruso chanter tous les hymnes du monde. C'est la fin de la guerre.
Armistice Day. Liberté ! Liberté ! Et les cloches en volées. Mon pays libéré.
La ferveur populaire. La liesse et l'allégresse. Ce jour tant attendu, est enfin arrivé.
Tant de sacrifices. L'Armistice. Et je dépose les armes. Et j'embrasse la terre.
Au premier coup d'œil. Au premier coup de foudre. Nouvel an à Times Square.
Les rancoeurs, les chagrins, les regrets, les blessures... tout est balayé.
Un seul sourire. Et tout peut recommencer.

L'histoire se répète.
Dans l'Histoire de l'Humanité. Comme dans la vie d'un homme.
J'en ai eu une. Ou deux. Ou vingt. Ou mille. Toujours la même. Jamais pareille.
Un rêve récurrent. Plus précis chaque fois. Toujours plus réaliste.
Sur Ste-Catherine, Canal Street ou la Rambla de Catalunya.
Un rêve que je fais, celui de tous les peuples, celui de tous les hommes.
Etre libre. Etre heureux. Etre aimé. Et amoureux. Je rêve d'être...
Je me suis retourné. Et, pile dans tes yeux,
j'ai été...

 

 

Philippe LATGER
Juin 2011 à Perpignan

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June

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De Paris, je perçois l'inusable musique.

 

Philippe LATGER
Juin 2011 à Perpignan

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Une fois dans l'année

Publié le

Je vais passer pour un fils à sa maman.
Qu'est-ce que c'est que ce grand garçon,
incapable de se sortir des jupes de sa mère ?...
Un homme, tout de même, doit apprendre à marcher et à cacher ses larmes.
Refuser en grognant les recommandations intempestives, les attentions,
" mouche-toi ", " tiens-toi droit ", et les démonstrations de tendresse.
" Maman, s'il te plaît... arrête ! J'ai quarante ans ! "
Partout, je vous en parle. Pourquoi pas aujourd'hui ?
Pensez à la Fête des Mères, écrit en gros sur une affiche près de chez moi.
Quelle ironie ! Une belle affiche au coin de la rue, sur la vitrine la plus fleurie
de la place et du parvis, celle des Pompes Funèbres...

Je vais vous mettre à l'aise. Cela m'a fait rire.
La fête des mères... Un geste pour se faire pardonner ?
De toutes ces soirées où nous sommes restés dans le canapé, devant la télé,
quand nous aurions pu aider à débarrasser la table et remplir le lave-vaisselle ?
De ces matins où nous avons traîné pour prendre le petit-déjeuner, et notre douche,
quand on devait nous déposer à l'école avant d'aller travailler ?
De ces nuits où nous avons eu de la fièvre, où il a fallu nous conduire aux urgences ?
De tous ces moments que nous lui avons pris. Que nous avons pris sur son temps.
L'empêchant de prendre le temps de s'occuper d'elle. De prendre un bain.
De lire un livre. De se choisir une robe. Ou d'aller au théâtre.
Une petite culpabilité peut-être ?
Une fois dans l'année.
Bonne fête maman.
Qui veut dire merci.

Je ne pleure pas sur la mienne.
Je pense à ceux qui n'en ont pas. Qui ne l'ont jamais connue.
Ne savent pas qui elle est. Pourquoi elle les a abandonnés.
Ceux qui découvrent que leur mère n'est pas leur mère.
Ceux à qui l'on apprend qu'ils ont été adoptés.
Qui découvrent qu'ils en ont deux. Une de lait. Une de sang.
Je pense aussi aux belles-mères. A la nouvelle femme de papa.
A tous ceux, au fond, qui ont du mal à trouver leur place.
A l'enfant placé dans un institut catholique qui pense que la Vierge Marie
doit être sa mère, décide de l'adopter, aimer l'idée que ce doit être elle.
A ceux qui ont le sentiment de ne pas avoir été désirés.
" Toi, tu es un accident... tu n'étais pas prévu... et franchement... "
Ce qu'on se trimballe... qui que l'on soit. Faut des reins solides.
Aux enfants adoptés, aux enfants abandonnés, justice est faite, hélas,
quand un homme de soixante ans perd sa maman de vieillesse,
puisqu'il nous faut tous, tôt ou tard, être abandonnés.
C'est dans l'ordre des choses.

Qu'ils sont courageux mes petits d'hommes.
Ce qu'ils ont du cran à venir au monde.
Et comme il est émouvant qu'ils cherchent à se lier malgré tout.
Qu'ils persistent à rencontrer et à aimer, lorsqu'ils connaissent l'issue.
Quelle est cette espèce animale consciente de sa propre mortalité...
L'Homme... Qui fait le pari de construire ce qu'il peut quand ça ne sert à rien.
Ou admet l'idée de transmettre des choses à ceux qui en profiteront à sa place.
D'être là pour enfanter de nouvelles générations. Passer le relais.
Je te mets au monde. " Mais je ne serai pas toujours là... "
Un jour, nous devrons être séparés.
Masochisme ? Inconscience ? Quelle étrange démarche.
Fais ta route mon gars. Lève-toi et marche. Quitte-moi.

Mesdames. Messieurs. Je vous tire mon chapeau.
Il en faut du courage pour vivre. Il en faut pour aimer.
Et vous avez tous ma plus grande et profonde admiration.
De vous battre à sauver un navire perdu, un bateau condamné.
De vous battre quand même, pour la beauté du geste.
De miser sur des possibles, d'autres vies, les fantômes, peut-être des retrouvailles.
Quand l'exigence animale ne demande que la survie opportuniste de l'espèce.
Procréer. Multipliez-vous qu'ils disaient. Assurez-vous une descendance.
Mon bonhomme, tu devras continuer tout seul. Il me faudra partir.
De père en fils. Sur des générations. Ainsi soit-il.

Je suis perplexe. Emerveillé. Ça me coupe le souffle.
Et je veux rendre hommage à votre humanité.

 

Philippe LATGER
Mai 2011 à Perpignan

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Positive Thinking

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Maman ? Tu m'entends ?...
Il faut que je te parle...
Une information a semé le doute dans mon esprit.
Une information m'a crevé le cœur. Mis en pièces.
Un reportage au journal télévisé. Concernant la pensée positive.
Guy Corneau, un Québécois, qui t'aurait plu je pense. Physiquement.
Guérir du cancer par la pensée positive. Méthode développée outre-Atlantique.
Rêve éveillé. On rêve de choses agréables. Des moments de bonheur déjà vécus.
Et j'ai un sale goût dans la bouche. Cinq enclumes dans le ventre.
Si cela a contribué à guérir Corneau, peut-être que... pour toi...
Plus soft que la chimiothérapie. Un traitement qui ne coûte rien.
Rêver. Penser au bonheur. Ou être heureux. En fin de compte.
Bon sang... fallait-il que tu sois malheureuse ?...

Je pensais m'être pardonné.
De ne pas avoir su te retenir parmi nous.
De ne pas avoir su te donner le goût de te battre.
Des raisons pour le faire.
Fatalistes, nous finissons par plier face au destin ou mille autres facilités.
L'anatomie. La médecine. Mécanique. Scientifique. Rationnelle.
Il y a de la résignation. Sur la distance.
Quand, jamais, nous n'aurions dû cesser de t'encourager un seul instant.
Sur la brèche. Ne pas perdre espoir l'espace d'une seule seconde.
Ne rien lâcher. Ne rien accepter. Le déterminisme. Absolu.
C'est encore le temps ! Qui dilue les colères !
Qui dilue le combat, la résistance, et le sentiment d'injustice.
Qui dilue la révolte.
C'est lui qui nous a eus. A l'usure...
S'il suffit de se remémorer des moments heureux pour aller mieux.
Il suffirait d'être heureux pour ne pas aller mal.
Serais-tu parmi nous aujourd'hui, si tu avais été heureuse ?
Si tu avais des projets, des choses à réaliser, une œuvre à terminer ?
Et je crève de penser que tu ne l'étais pas, et n'avais plus rien à attendre de rien.
De nous. Enfants, époux, petites-filles, frères et sœurs. Ta famille.
Et de ce monde que tu m'as appris à voir et à aimer...

Mon premier bain de mer. Il y a deux jours.
J'ai pris un autobus pour rejoindre Virginie à Bompas.
Certes, il s'agit d'un bus de ville. Mais, dans la coulée verte de Perpignan,
nous avons traversé le lit de la Têt, et bordé les haies de cyprès,
ces skylines buissonnantes de flèches qui oscillent au gré du vent,
au pied desquelles se couchent, déployés, de vieux rubans de canisses.
Les roseaux secs, dépigmentés, alignés comme des accordéons malades.
Entre les troncs robustes de ces murs de verdure qui protègent les jardins.
De la tramontane... L'ancienne route de Bompas... Ici, tout a changé.
L'accès au nouveau pont nous permet de découvrir maisons et mas,
jusqu'alors dissimulés, isolés, à l'abri, de nobles bâtisses dans leurs parcs,
quand le trajet me renvoie aux interminables heures de bus que j'ai connues,
de Québec à Montréal, de Montréal à New York, de Mirabel au Centre-Ville.
La sérénité malgré l'étrangeté. La sécurité dans l'exotisme.
En ces lieux que je connais et découvre à la fois.
Combien de fois ai-je fait le chemin ? Pour aller au lycée. Rejoindre des amis.
Aller à l'université. Ou pour rentrer chez moi. Rue Fontaine Na Pincarda.
J'ai vécu plus de vingt ans sur ces terres maraîchères. De vignes et de vergers.
La résidence principale s'était dressée sur un champ d'abricotiers.
Et nous prenions la route des plages pour nos quartiers d'été.
Celle que j'ai prise avec Virginie. Pour rejoindre la mer.
Ste Marie...

Ce n'est pas la plus belle plage de la côte.
C'était la plus proche de chez nous.
Celle où nous nous installions pour les 3 mois d'été.
Dans la petite maison des grandes vacances.
Tu conduisais la 2CV. Sur cette route étroite, bordée de platanes.
Une voûte gothique, un tunnel de verdure presque phosphorescente.
Où le soleil devenait confettis ou éclaboussures sur le parebrise.
De Bompas à Villelongue. De Villelongue à Ste Marie.
Les dos d'ânes ventrus sur les canaux d'arrosage.
Entre les pêchers, et le design élaboré bien que préhistorique des artichauts.
Ecrasés par la chaleur de midi. L'horizon sur la route scintillant de mirages.
Au retour de notre séjour annuel à Barcelone, en juillet,
mois durant lequel papa prenait ses vacances, il y avait un déménagement.
Papa devait retourner au travail. Mais nous nous installions à la plage.

Il pouvait partir au bureau, le matin, salué par le lever de soleil sur la mer.
Et nous rejoindre le soir, sur le sable, profiter des délicieuses fins d'après-midi,
où la température devenait tolérable, jusqu'aux crépuscules festifs et voluptueux.
L'été, le coucher du soleil ne donne pas le bourdon.
Il n'est pas angoissant. Il n'est pas anxiogène. Pas même mélancolique.
Au contraire. Il est un commencement. Une promesse de bonheur et de bien-être.
Et rien ici ne saurait encourager le début d'un cancer.

Jusqu'à la rentrée, nous quittions la maison de Bompas.
Nous quittions nos habitudes, et la télévision.
Barcelone d'abord. Ste Marie ensuite.
Avec toi, allongée, la tête à l'ombre.
Tu préférais la paille à la serviette de bain.
Et nous vivions pieds nus dans un jardin d'Eden.
Tomates. Mozzarella. Basilic. Melon. Jambon serrano.
La Symphonie du Nouveau Monde sur une bande magnétique.
Les nouvelles à la radio. Les hits du Top 50.
Les annonces du cirque, ce soir, à 20h30, sur la place du village...
Et le feu d'artifice du 15 août.
Dans mon bus, je ne traverse pas la Têt. Je traverse l'Atlantique.
Le temps s'arrête. Déformé. Dilaté. Il bâille à l'encolure.
Je rêve. Regarde sans regarder. Vois autre chose que ce que je vois.
Comme dans les Adirondacks. Comme en Montérégie.
Le temps n'a plus aucune importance. Il n'y a qu'à se laisser aller.
Je me déplace. Je suis immobile. Et j'avance quand même.
On me porte quelque part. Loin... dans mon enfance.
Quelque chose que je ne suis plus très sûr d'avoir réellement vécu.
Personne à qui faire la conversation. Personne pour me distraire.
Je survole les jardins de la Salanque. Et les Années 80.
Le bus pour aller au collège Marcel Pagnol. La cantine. Le tennis.
La chaleur de Roland Garros, après les mers d'huile de Cannes.
L'approche irrésistible du départ pour Castelldefels. La pinède.
Et tes cheveux de fauve kabyle. Castillane ou Berbère. Qui sait ?
Tes yeux gris et tes sourires en coin. Ta voix grave et cassée.
Comme la terre des hauteurs de Soria et la pierre de Valladolid.
Cette voix qui m'habille et protège mon sommeil.

L'odeur de ta peau sur le visage. Et de ta chevelure.
Avec l'ambre solaire et le sel de la mer.
Le sable a une odeur qui me bouleverse.

Sortis du tunnel de platanes conduisant à la plage,
Virginie et moi avons plus de trente ans.
Et prenons place pour nous abandonner au plaisir d'exister.
Embrasser le ciel. Eblouissant. Et le brasier aveuglant de la mer.
Un début d'après-midi. Le soleil au zénith. D'une violence impitoyable.
D'une douceur infinie. Celle d'un bonheur évanoui. D'une autre vie sans doute.
Mon amie, orpheline. Ma frangine. Qui a perdu sa maman avant moi.
Petite sœur de mon camarade de classe. De mon frère d'armes.
La petite sœur que l'on charriait gentiment. Qui ne se laissait pas faire.
Qui s'accrochait pour suivre. Qui n'a pas froid aux yeux.
Elle avait six ans quand nous en avions huit. Elle en a 36 quand j'en ai 38.
Nous avons l'un et l'autre, connu des absentes d'importance.
Connu l'histoire avant l'histoire. Et les vies antérieures.

Etre ensemble aujourd'hui n'a rien d'extraordinaire. C'est dans l'ordre des choses.
Bien que vertigineux. Bien que miraculeux. Une victoire insolente.
Une vengeance contre notre ennemi mortel.

Ce temps... qui nous échappe.
Celui que nous prenons. Pour bronzer en silence.
Nous fondre dans l'espace. Jusqu'à nous oublier nous-mêmes.
Rejoindre les absentes. Rejoindre l'origine.
Toujours en mouvement.
Et toujours immobiles.

 

Le corps enfin, est libéré. Libéré et offert.
Je le soigne. Je l'étire sous l'eau dans une brasse.
Il s'ébroue dans l'écume. Je l'en sors ruisselant.
L'air. L'eau. La chaleur. La lumière. Tout devient érotique.
L'enfant a perdu l'insouciance. L'enfant a goûté au fruit.
L'Arbre de la Connaissance.
A tous les plaisirs. A toutes les voluptés.
Que Dieu, si c'est lui, a mis sur terre. A notre disposition.
Le péché serait d'ignorer son chef-d'œuvre.
Le péché serait de gâcher notre chance d'en jouir.
De ne pas honorer ce qu'il est donné d'éprouver et de vivre.
L'enfant est sexué. A presque quarante ans.
Assimile l'amour et la chair au bonheur d'être en vie.
Lorsqu'il s'allonge enfin, les cheveux mouillés, pour sécher sur le sable.
La caresse de la brise, tempérant la fournaise, la morsure du sel,
quand le sol sans efforts épouse le moindre galbe, s'adapte à ses volumes,
et que le ciel l'enlace, comme une mère aimante, une amante lascive,
hésitant entre le bonheur chaste et le désir coupable.
Dans les deux cas, il s'agit d'épectase.
Où la mort ne peut rien. Où le temps peut si peu.
Tirer la couverture à soi, peut-être. Avec le soleil. Vers l'horizon contraire.
Faire glisser doucement la nuit, sur la nappe, en prenant garde de ne rien renverser.
Quand le plaisir qu'il nous enlève, et nous retire, lentement,
nous en apporte un prochain, tout aussi savoureux.
Celui de remonter chez soi. Les épaules cuites. Le sel dans les cheveux.
Retrouver la fraîcheur de la ville, d'après la canicule.
Le plaisir de se rincer sous la douche.
Se séparer des derniers grains de sable.

Mens sana in corpore sano. Ou l'extase.
Mon corps, dans les éléments, a oublié ses failles et ses faiblesses.
Les petites plaies, les vilaines blessures, les signes de vieillissement.
Tout est transfiguré. Les cheveux blancs deviennent sexy.
Il n'y a plus d'arthrose. Plus de rhumatismes.
L'enveloppe régénérée. Hâlée. Hydratée. Caressée.
Le teint vert cadavérique de Paris n'aura été qu'une expérience comme une autre.
La peau du petit garçon a repris ses droits, retrouvé ses pénates. Sa texture.
Supportant le soleil comme si elle l'avait gardé dans son derme,
comme si l'enfant ne l'avait jamais véritablement quitté.
Les pores ont éclaté comme des pignes de pins, se sont ouverts au monde,
comme fleurs au printemps, éclos dans la jouissance.
J'ai envie de sexe. De baisers. De manger. De boire et de dormir.
Envie de rire et de danser. D'être heureux. Ou vivant !
Et seule la culpabilité nuirait à ma santé.
J'aurais dû, maman, faire circuler ta lymphe. Te caresser davantage.
De mots, de regards et de câlins gratuits, pour anéantir les tumeurs,
faire reculer le mal, dissoudre les grumeaux des dysfonctionnements.
Si la mer, et le ciel, et le monde n'avaient plus de pouvoirs sur ton corps.
J'en avais des trésors sur ton cœur et ton âme, assez pour compenser.
Te tenir, retenir, t'empêcher de sombrer.
A 22 ans à peine, j'avais toutes les ressources.
Assez de muscle et de ferveur pour te ceinturer de mes bras,
te prendre à bras-le-corps, aux Palmeraies d'Elche, aux côtes marocaines,
aux pins de Barcelone, aux platanes de la route de Sainte Marie...
Les jours heureux. Le monde réel. Le monde rêvé...
Quelle différence ?


Nous en parlions. N'étions pas tout à fait d'accord.
Pour toi, il n'y avait que la vérité. Tu te méfiais des rêves.
Du moins, il y avait confusion entre vérité et réalité.
Sur ce que veut dire réel. Quand on ne sait pas grand-chose.
Je t'aurais appris cette aptitude héritée de papa.
Comme je t'avais appris, enfant, à dessiner des baleines...
Je te devais bien ça. Toi qui m'as donné le jour.
Moi qui ai cette dette insurmontable. Et personne à qui transmettre après moi.
Je t'aurais appris à rêver. A sortir de ton corps. A imaginer des choses.
Revenir à Toulouse. Voler sur les territoires du Lauragais. Les champs de maïs.
Traverser les Pyrénées. Et partir en Afrique. Voir le désert comme si on y était.
Une journée à Tétouan. Pourquoi pas le Kenya et le Lac Victoria ?
Il suffit de le vouloir. Les yeux fermés. Offert au soleil et aux vagues.
Immobiles et mouvants. Ici et ailleurs. A la fois. Il suffit de le dire.
Rêver n'est pas une fuite. Ce n'est pas de la lâcheté.
Rêver, c'est du courage.
Des mondes à découvrir. Et apprendre à connaître.
Ce sont des aventures. Des vies comme s'il en pleuvait.
Ce sont tous les possibles. Aussi vrais que les vrais.
J'ai manqué de discernement. J'ai manqué d'endurance.
Moi qui croyais m'être pardonné...

Le premier bain de mer. A la première plage.
Mon corps vient de renaître. Comme il naît chaque été.
A devoir ajouter de nouveaux souvenirs, d'autres moments heureux,
auxquels il me faudra penser, un jour, à mon tour, aussi fort que possible,
quand le vent aura tourné, quand il en sera encore temps,
à moins d'être tenté, au bord des précipices,
de te rejoindre enfin...

 

Philippe LATGER
Mai 2011 à Perpignan

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