At First Sight
Sur la 42ème rue, la Bush Tower est sinistre.
Dépassée en hauteur par ses voisines sur Bryant Park,
elle conserve son aspect patibulaire.
Un lieu où l'on aurait pu aussi bien tourner Rosemary's Baby.
Néogothique. Dont le sommet aurait pu être le penthouse du diable en personne.
Aussi lugubre que le top vaguement bavarois du Sherry Netherland.
Plus près de Times Square, ce n'est pas Lucifer, mais Caruso,
que l'on a vu sur les toits, avec sa canne et son canotier...
pour la fête de son mariage avec Dorothy Park Benjamin,
sur les toits du Knickerbocker Hotel. En 1918.
Le 6 Times Square a gardé toute sa splendeur.
Quand l'un de ses congénères, l'Hôtel Astor, a été détruit depuis longtemps,
pour céder sa place au One Astor Plaza, à quelques mètres de là.
Tout aussi vaniteux, avec ses pentes de cuivre, sa brique rouge,
ses frontons triangulaires et cintrés, ses balustres, l'ancien Knickerbocker
était le lieu où descendait le ténor le plus célèbre de tous les temps.
Le 9 novembre 1918, alors qu'une foule d'Américains
fêtait sur Times Square la fin de la Première Guerre mondiale,
Caruso est sorti sur le balcon de son appartement, et apporta sa contribution
à la liesse générale en chantant The Star-Spangled Banner,
auquel il a ajouté les hymnes français, et italien.
L'Italie ayant alors lutté contre la Triple-Alliance.
Je traverse Broadway en songeant à cette époque si proche.
A l'ombre du massif Conde Nast Building, puis à la lumière tapageuse
de l'écran vidéo géant enveloppant la tour cylindrique du NASDAQ MarketSite,
à celle des écrans LED hystériques de façades masquées, transfigurées,
comme aux barrissements intempestifs des camions de pompiers,
je me dis que la Nouvelle York a bien changé... ou qu'elle ne changera jamais.
Pour un peu, j'entendrais la voix de Caruso. Et la clameur de la foule.
Et tout me laisse penser que j'ai vécu ces instants, vécu à cette période.
Que j'ai été ici, en 1918, au milieu de la foule. Ivre de bonheur.
Incapable de revenir à ma chambre. Hôtel Carter.
Celle où j'ai vécu six mois, rue Alfred de Musset, a les volets clos.
Je reviens de chez des amis qui habitent derrière le parc.
Le parc que je traverse pour revenir vers les remparts et le centre-ville.
Une famille se promène entre les platanes gigantesques, des hommes jouent aux boules,
sur la pelouse, une vieille dame fait du Tai-chi, dans la lumière du soleil qui décline.
Les ombres s'étirent. Les fontaines créent un bruit de fond rafraîchissant.
Je ne traverse pas Central Park, mais le magnifique Square Bir Hakeim de Perpignan.
A l'heure où l'OTAN bombarde la Libye pour en chasser Mouammar Kadhafi,
le jardin botanique n'évoque en rien l'affrontement entre Koening et Rommel.
Des enfants au manège. Un couple sur un banc. La vie semble douce. Légère.
Comme ma démarche sur le passage clouté du boulevard Jean Bourrat.
Ce n'est pas le trajet le plus court pour rentrer chez moi, peu importe.
Un petit détour est permis pour passer dans la rue où j'avais posé mes valises.
Le numéro 1. La maison rose. La grille de la fenêtre que j'ai habitée.
Par laquelle je guettais le passage d'un véhicule attendu. Le regard aux yeux noirs.
Rue Alfred de Musset. Entre remparts et boulevards. Au milieu de nulle part.
Le cœur de la tempête. Point de départ d'une histoire d'amour.
Le lieu où j'ai échoué. Le lieu où j'ai refait surface.
Celui où je suis arrivé. Celui d'où je suis parti.
A la fois sordide et superbe. A la fois miteux et grandiose.
Une alcôve discrète. A l'abri des regards.
Les volets sont fermés. Fenêtre inhabitée.
La tour numéro 7 du World Trade Center était déjà reconstruite.
Et Goldman Sachs commençait à élever un nouveau building
dans le prolongement du World Financial Center sur l'Hudson.
Le complexe postmoderne de César Pelli avait souffert du cataclysme.
Mais même son jardin d'hiver avait été parfaitement restauré.
A vrai dire, c'était surtout pour le Barclay-Vesey Building que je m'étais inquiété.
Un chef-d'oeuvre Art Déco datant de 1926, signé Ralph Thomas Walker.
En brique brune, avec ses façades dotées de multiples retraits.
Juste en face de la treille rouillée du chantier de la tour Goldman Sachs.
Six ou sept étages de poutres d'acier, sur les 43 étages prévus. Le 200 West Street.
Je suis allé aux quatre coins du plus gros chantier du moment. Ground Zero.
Où les Jumelles que j'avais connues n'existaient plus qu'en colonnes de lumière bleue.
Pour transpercer mon coeur et les nuages.
Je suis tombé amoureux de New York. Je suis tombé amoureux à New York.
J'ai des souvenirs à Chelsea. Sur la 7ème Avenue. Meatpacking District. Canal Street.
Des noms et des rues qui me soulèvent l'estomac. Qui me donnent mal au coeur.
C'est moi, aux abattoirs, que l'on a dépecé. Jusque dans l'autobus Greyhound.
Quand il a fallu quitter Manhattan. Mon amour sur le quai. Et la brume.
Derrière les vitres comme sous les lunettes de soleil d'une journée estivale.
Le Singe Vert existe toujours. Et je dois réprimer quelque chose dans une grimace.
Quand je suis descendu dans le même hôtel. Des années plus tard...
Six mois boulevard René-Lévesque à Montréal.
Avant de passer deux ans rue St Timothée.
Six mois rue Cyrano de Bergerac à Paris.
Avant de passer plus de quatre ans rue du Square Carpeaux.
Six mois rue Alfred de Musset à Perpignan.
Avant de m'installer sur le parvis de la Cathédrale St-Jean.
Il faut croire que c'est devenu une habitude.
Une première adresse, de transition, le matelas pour amortir la chute.
Le temps de prospecter, de s'acclimater, d'ajuster les conditions du bonheur.
Du bonheur et du confort. Comme un chat cherche sa place au soleil.
C'est un temps précieux et nécessaire. Pour ne pas se tromper.
Comme je serais ému de revoir mes escaliers de Montmartre...
Comme je suis ému de revoir la grille verte de ma sinistre fenêtre.
Une autre vie déjà. Aussi lointaine que les autres. Aussi irréelle.
Il y a cet angle des remparts qui soutient l'église St Jacques et son jardin.
Il y a cette rangée de maisons modestes alignées contre les murailles de cayrou.
La base d'une tour. Et puis, celles qui encadrent les escaliers de marbre.
La cabine téléphonique est toujours à sa place, derrière le Park Hotel.
Rue Pierre de Ronsard, la pelouse longe toujours le mur d'enceinte de la ville.
Ce mur sur lequel on a bâti des maisons dans les Années 20 et 30.
Ce mur, si délicatement éclairé, le soir, de façon aussi étrange que charmante.
Le long duquel j'ai porté mon fauteuil de bureau, sur la tête, une nuit,
pour aller fumer dans le noir, ma première cigarette, à ma nouvelle adresse.
Dans l'appartement vide. Toute lumière éteinte. Les fenêtres ouvertes.
Dévorant, depuis ma baignoire de théâtre, le plus beau décor qui m'ait été donné.
Mon dixième appartement. Et la plus belle vue peut-être.
Le bonheur le plus intense. Assurément.
Le regard à travers les grilles de ma fenêtre à Perpignan
avait été aussi fulgurant que celui à travers la vitrine du G Bar à Manhattan.
Un regard furtif, furieux, et fatal. Venu comme une flèche au beau milieu de la cible.
Sans l'ombre d'une hésitation, sans une seconde d'atermoiement, right to the point.
De ces regards qui vous laissent au sol criblés de balles. Qui vous clouent à la porte.
Love at first sight. C'est la foudre. Et tout objet de verre vole en éclats.
Le cœur s'emballe. Le pouls ralentit. La terre s'arrête de tourner en grinçant.
Et repart à tourner dans l'autre sens. On remonte le temps. On rajeunit.
Le soleil se lève le soir. Se couche au petit matin. J'ai 17 ans. Et j'ai mal.
Etre heureux est douloureux. Il y a ce stress, merveilleusement agréable. Dopant.
Ce trac et ce bien-être. Prêt à faire céder la structure. Qui déborde la matière.
Ma poitrine va exploser. Ma tête va exploser. Mon cœur vole en éclats.
Dans la nuit à Times Square. Dans la nuit, Place Molière, à Perpignan.
Proche de l'extase comme un derviche tourneur.
L'histoire se répète. A Bir Hakeim comme à Benghazi.
On se bat pour sa liberté. Pour être heureux. Pour être libre.
Dans la vie d'un homme. Dans l'Histoire de l'Humanité. L'histoire se répète.
A Perpignan comme à New York. On se bat pour être heureux.
On se bat pour être libre. Ne rien gaspiller de sa vie. De son temps.
A New York comme à Perpignan.
Dans le sablier, coulent des jours de voyage et des heures de vol.
Les palmas battent la mesure comme la trotteuse d'une montre.
Le métronome de tes mains. Et le carillon de la cathédrale.
Et je me réveille plus vieux qu'à Paris, plus vieux qu'à Barcelone.
Quand je ne me suis jamais senti aussi beau, aussi jeune, aussi fort,
que dans le regard noir qui m'a crucifié à la grille de ma fenêtre.
J'ai fait tondre les cheveux blancs pour l'effet que tu aimes à la caresse :
la nuque à rebrousse-poil, aussi courte que mes tempes poivre et sel.
Quand j'aime mon corps d'aujourd'hui, comme j'ai aimé ma chambre sordide,
pour aimer le package tout entier de l'instant qui nous est accordé.
Celui de notre rencontre. Celui de notre histoire.
La chambre de la rue de Musset transcendée par ta visite et ta présence.
Devient le nid d'amour le plus érotique du monde. Le plus doux. Le plus vaste.
Et mon corps fatigué retrouve de sa fougue. Est moins prude. Et moins chaste.
Tout ce qui est détestable, d'ordinaire ordinaire, pénible et désespérant,
devient merveilleux dans le cadre de notre vie commune.
La dent dévitalisée. La condensation. Le mauvais voisinage.
Tout devient charmant. Touchant. Emouvant. Pour me renvoyer à nous.
Ce qu'il faut se battre pour être heureux. Ce qu'il faut se battre.
Pour qu'un peuple entier se libère. Pour qu'un seul homme soit libre.
Quand l'un et l'autre cherchent toujours la plus simple des choses.
Avant même d'être heureux. Il s'agit seulement d'être.
" Je suis à la cabine téléphonique " ... Diablos...
C'est celle que je viens de dépasser. Derrière le Park Hotel. Il n'y en a qu'une.
Je me retourne, le téléphone portable collé à l'oreille, Place Molière, à Perpignan.
Et j'ai entendu Caruso chanter tous les hymnes du monde. C'est la fin de la guerre.
Armistice Day. Liberté ! Liberté ! Et les cloches en volées. Mon pays libéré.
La ferveur populaire. La liesse et l'allégresse. Ce jour tant attendu, est enfin arrivé.
Tant de sacrifices. L'Armistice. Et je dépose les armes. Et j'embrasse la terre.
Au premier coup d'œil. Au premier coup de foudre. Nouvel an à Times Square.
Les rancoeurs, les chagrins, les regrets, les blessures... tout est balayé.
Un seul sourire. Et tout peut recommencer.
L'histoire se répète.
Dans l'Histoire de l'Humanité. Comme dans la vie d'un homme.
J'en ai eu une. Ou deux. Ou vingt. Ou mille. Toujours la même. Jamais pareille.
Un rêve récurrent. Plus précis chaque fois. Toujours plus réaliste.
Sur Ste-Catherine, Canal Street ou la Rambla de Catalunya.
Un rêve que je fais, celui de tous les peuples, celui de tous les hommes.
Etre libre. Etre heureux. Etre aimé. Et amoureux. Je rêve d'être...
Je me suis retourné. Et, pile dans tes yeux,
j'ai été...
Philippe LATGER
Juin 2011 à Perpignan
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