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Publié le

Une carte glissée sous la porte. C'est toi.
Une carte pour marquer ton passage. Et le territoire.
Il a fallu monter les escaliers jusqu'au premier étage.
Frapper peut-être. Pas de réponses. Je suis boulevard Kennedy.
A l'autre bout de la ville peut-être. Ou simplement à deux rues de chez moi.
Au niveau de la Casa Musicale, ça sent l'orage. Le ciel est chargé.
Dangereusement.
Le ciel est noir. Boursouflé. L'herbe sent l'herbe. Comme s'il avait déjà plu.
L'air est à la fois chaud et humide. Des courants d'air d'avant l'orage.
Et les feuillages qui s'énervent sur les arbres. Comme les gens dans la rue.
Je suis allé porter mon loyer à l'agence. Porter des papiers au centre des impôts.
Excellente synchronisation. Je vais éviter la pluie. Je serai rentré chez moi à temps.
Mais je ne la crains pas. Le ciel peut me tomber sur la tête.
J'ai déjà pris la foudre. Il n'y a pas si longtemps.
Il a fallu monter les escaliers jusqu'au premier étage.
J'ai les clés. J'ouvre ma porte. Et trouve ta carte par terre.
Je me précipite à la fenêtre. Peut-être es-tu encore au coin de la rue.
Peut-être venons-nous à peine de nous croiser.
Je souris à la pluie. Je souris à l'orage.
Chaque coup de tonnerre gronde au monde entier que je t'aime.
Aussi puissant que mon amour pour toi. Pour la vie. Pour le monde.
Et je sais que tu sens à distance mon émotion, ma dévotion, mon admiration,
la confiance et la reconnaissance, la gratitude, la tendresse, le désir,
tout ce que m'inspire ton prénom, ton visage, ta silhouette,
et la pluie sur la ville.

J'ai ton corps nu sur le lit.
Je revois le moindre détail. Du pubis. De l'aine. La fosse iliaque.
La peau douce. Voluptueusement odorifère. Ton bassin. Le moyen fessier.
Ce bandeau que j'adore. Entre les cuisses et les poumons. Ce ruban du plaisir.
Où mon haleine s'aventure. Quand je te découvre à chaque inspiration.
La chute des reins. La cambrure lascive que je ceinture comme je peux.
Il me faudrait être partout à la fois. J'essaie d'être plusieurs.
J'ai besoin de ton regard. Je le cherche. Il est déjà dans mes yeux.
Je ne le perds jamais de vue. Même lorsque ta tête bascule en arrière.
Qu'il disparaît sous tes paupières et leurs franges de cils aériens.
S'il m'encourageait à continuer, ce sont tes mains qui prennent le relais.
Et ta respiration. Ta pulsation cardiaque. Qui résonne dans mon oreille.
Mes mains ouvertes sur l'intérieur de tes coudes. Les grands dorsaux. Les couturiers.
Cherchant des prises. Jusqu'au départ de tes mâchoires. De tes épaules.
Et l'orage gronde dans le matelas de pluie au-dessus de nos têtes.
Dans mon ventre et ma poitrine. Tout en interactions. Hypersensibles.
Quand je suis connecté aux caprices du ciel.
Electrique.

Le marbre de la cathédrale est lavé par l'averse.
Le bitume. Le goudron. La voirie est luisante. Lubrifiée. Lumineuse.
Des nappes de nacre ondulant entre deux caniveaux. De l'eau frémissante.
Et posté à mon garde-fou, je respire les nuages, je m'hydrate la peau.
Je perçois ton parfum dans celui des platanes. Dans celui de la pierre. Dans celui de la rue.
Et j'étreins le volume incarné et mouvant qui s'est, il y a peu, présenté à ma porte.
Qui se déplace quelque part, derrière ces immeubles, ces façades, au-delà de la ville.
Ce spectre délicieux dont j'ai le goût en bouche. Le goût de la chair. De la pulpe.
Comme une empreinte encore visible dans le moindre oreiller. Dans le creux de mes mains.
Alors que mon désir, tyrannique, me tiraille et m'étire. M'allonge sous les arbres.
Et n'appelle qu'un seul nom.

Nous nous verrons bientôt. Le désir, c'est attendre.
Laisser gagner le manque. Accepter son baiser. Jouir de son accolade.

La promesse du plaisir sait déjà en être un. Et je souris au monde avec cette certitude.
La carte entre mes doigts. Quand j'ai le ciel, en entier, pour battre la chamade.
Comme une partie de moi qui déborde mon corps. En rythme et en accords.
L'éclaircie qui suivra, porte d'autres symboles. Et des signes qui m'arrangent.
Qui confirmeront tout. De ce que je ressens. De ce que je te dis.
De ce que je t'écris. De ce que je promets.

C'est bien un garde-fou qu'il fallait, au bas de ma fenêtre.
Pour contenir l'animal, en fusion, dilué, et son appétit vorace.
Fou d'amour pour ton être, ton courage, ta superbe et ton nom.
Qui pleuvent sur mon visage. Ruissellent dans ma nuque.
La main ouverte vers Dieu, je salue le public circulaire des arènes.
Et porté en triomphe, l'eau est changée en roses et en chapeaux.
Mise à mort de mes doutes. Estocade. A recibir. Et l'angoisse est vaincue.
J'ai retrouvé le jour, la lumière, et le goût d'exister. Débarrassé du monstre.
L'An 1. Le D Day. Le point où tout commence.
C'est l'heureux jumelage. De deux corps qui s'épaulent.
Les deux ventricules d'un même organe. Dépendants l'un de l'autre.
La reconstitution. La fièvre et l'assurance
de ne plus être seul.

Boulevard Kennedy, j'égrenais les palmiers en courant dans la marche.
Prisonnier d'une ville où j'ai choisi de rester. Libre d'être captif.
Pour aimer le gardien. Je prolonge ma peine.
Longeant la citadelle, les casernes et les Rois de Majorque,
j'ai couru vers l'orage et ses nuages noirs,
dévalant la côte jusqu'à la Place Rigaud, comme un chasseur de foudre,
pour être au plus près de l'action, du chaos, du désordre,
ignorant que tu y étais avec moi, et ne m'étonnant pas de l'apprendre.
Euphorique, saluant chaque roulement de tonnerre d'un sourire bienheureux,
les tambours de la Sanch, l'explosion de la poudre, à déchirer la terre,
ta carte sur le sol couronnait mon extase.
Mon amour. Je n'arrive pas à être triste de nous être manqués.
Trop heureux d'être libre, et d'être emprisonné.
Trop heureux d'être heureux. Et d'avoir de la chance.
Trop heureux de t'attendre.

Et de pouvoir aimer.
 

 

Philippe LATGER
Juin 2011 à Perpignan

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