Hélène Grimaud
C'est un hélicoptère qui rase les champs, et je suis dedans,
et les pales chassant l'air écrasent des vagues de maïs,
ouvrant une mer de Moïse.
Les plants s'inclinent en une révérence.
Une trachée de mouvements invisibles.
Un souffle dans la jungle d'épis et de feuilles coupantes.
Je plane au-dessus du sol comme un oiseau de proie,
porté par les senteurs de terre et de fleurs ordinaires,
et l'énergie solaire, épaisse comme un matelas de lumière,
quand au bout du champ ondoyant s'ouvre un canyon de vertiges,
où frémissent des eaux claires et des roches moussues.
La chevelure éclate en parfums de bois humide, de résine,
me précipite dans d'obscures vallées infestées d'organismes,
pris dans un accélérateur de particules, le torrent tumultueux,
qui se fraye une danse du ventre en un lit de calcaire,
propulsé par un appel improbable, aspiré par une bouche géante
et je sombre et m'enroule dans un tourbillon de rouleaux.
Des crinières au galop m'arrachent les membres,
emportent des lambeaux de matière, des copeaux aux couteaux,
déshabillé dans ma chute, la chair à vif, la vitesse transperce
les organes vitaux et le diable m'embrasse.
De parcelles en coprins comestibles, de printemps dépéris
en hivers périlleux, les couperets se payent ma tête,
me rasent le crâne et des citrouilles explosent.
Je suis loup ramassé sous un corbillard noir.
Aux reflets laqués doublant le pelage d'argent.
La gueule béante, ma langue interminable pèse entre mes crocs.
J'ai mordu le bétail et j'ai le goût du sang.
Tapi sous le cercueil où se tendent les cordes,
des marteaux crucifient la rivière et le vent.
Cormorans et corbeaux se disputent un butin,
quand je ronronne au creux de ténèbres et d'écumes.
Et mes pales éoliennes font vibrer les artères,
ou l'acier trempé de câbles infinis, aux caresses de l'onde,
à l'ivoire feutré, d'une respiration sans air
et d'un air sans mélanges.
Une meute aux flambeaux comme funèbre escorte,
de chevaux en panaches de charbon et de cendres
qui pleuvent sur ma fourrure fumante, et pleurent sur la marche
d'un cortège pénible à mille arpents de neige.
Si la lune se lève aux amours carnivores,
l'attraction est trop forte et le monstre apparaît.
L'hélico est détruit en plein vol, en un flash de phosphore.
Le Big Bang ou l'Eden prêt à tout commencer.
A hurler au halo avalant les étoiles, la nuit n'est plus silence,
mais rumeurs et clameurs, de chorales de plaintes, de prières païennes,
de rires et de sanglots, et de mastications.
Couché à ses pieds, la nature en sourdine,
j'attends le paroxysme, et la Mort au tournant.
D'attaques en mouvements, je crains le dénouement.
Le point d'orgue fatal comme pieu dans le cœur.
Je me niche au relief d'arpèges en spirales, de volutes fantasques,
de tempêtes fractales, d'aurores crépusculaires et de fins boréales.
Ses mains et mon corps, de concert, s'harmonisent.
Que la fille de Zeus change les hommes en bêtes et les bêtes en dieux.
Et les dieux en cithares. A Salem, à Cythère, aux quartiers de la lune.
A six pieds sous les dunes. Cymbalum pour Icare. Et des ailes à fondre,
des vaisseaux ensablés abusés par les phares et les sirènes à tondre.
De ravins en falaises, de crevasses en arêtes, je me suis échoué aussi.
De noires en blanches, le loup gris a ses gammes, de la perle à l'anthracite,
de l'ardoise au chinchilla, et sa maîtresse, de bulbes en corolles, l'envoûte et le tient
assis, couché, par un sort de sorbier, de sorgho, de girofles et d'oronges.
Des steppes aux barcarolles, l'étouffoir est levé, que le rêve se prolonge.
La coda vient se loger comme balle d'argent. Foudroyé.
Pianoforte.
Philippe LATGER
Octobre 2009 à Paris
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