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Hélène Grimaud

Publié le

C'est un hélicoptère qui rase les champs, et je suis dedans,
et les pales chassant l'air écrasent des vagues de maïs,
ouvrant une mer de Moïse.
Les plants s'inclinent en une révérence.
Une trachée de mouvements invisibles.
Un souffle dans la jungle d'épis et de feuilles coupantes.
Je plane au-dessus du sol comme un oiseau de proie,
porté par les senteurs de terre et de fleurs ordinaires,
et l'énergie solaire, épaisse comme un matelas de lumière,
quand au bout du champ ondoyant s'ouvre un canyon de vertiges,
où frémissent des eaux claires et des roches moussues.
La chevelure éclate en parfums de bois humide, de résine,
me précipite dans d'obscures vallées infestées d'organismes,
pris dans un accélérateur de particules, le torrent tumultueux,
qui se fraye une danse du ventre en un lit de calcaire,
propulsé par un appel improbable, aspiré par une bouche géante
et je sombre et m'enroule dans un tourbillon de rouleaux.
Des crinières au galop m'arrachent les membres,
emportent des lambeaux de matière, des copeaux aux couteaux,
déshabillé dans ma chute, la chair à vif, la vitesse transperce
les organes vitaux et le diable m'embrasse.
De parcelles en coprins comestibles, de printemps dépéris
en hivers périlleux, les couperets se payent ma tête,
me rasent le crâne et des citrouilles explosent.
Je suis loup ramassé sous un corbillard noir.
Aux reflets laqués doublant le pelage d'argent.
La gueule béante, ma langue interminable pèse entre mes crocs.
J'ai mordu le bétail et j'ai le goût du sang.
Tapi sous le cercueil où se tendent les cordes,
des marteaux crucifient la rivière et le vent.
Cormorans et corbeaux se disputent un butin,
quand je ronronne au creux de ténèbres et d'écumes.
Et mes pales éoliennes font vibrer les artères,
ou l'acier trempé de câbles infinis, aux caresses de l'onde,
à l'ivoire feutré, d'une respiration sans air
et d'un air sans mélanges.
Une meute aux flambeaux comme funèbre escorte,
de chevaux en panaches de charbon et de cendres
qui pleuvent sur ma fourrure fumante, et pleurent sur la marche
d'un cortège pénible à mille arpents de neige.
Si la lune se lève aux amours carnivores,
l'attraction est trop forte et le monstre apparaît.
L'hélico est détruit en plein vol, en un flash de phosphore.
Le Big Bang ou l'Eden prêt à tout commencer.
A hurler au halo avalant les étoiles, la nuit n'est plus silence,
mais rumeurs et clameurs, de chorales de plaintes, de prières païennes,
de rires et de sanglots, et de mastications.
Couché à ses pieds, la nature en sourdine,
j'attends le paroxysme, et la Mort au tournant.
D'attaques en mouvements, je crains le dénouement.
Le point d'orgue fatal comme pieu dans le cœur.
Je me niche au relief d'arpèges en spirales, de volutes fantasques,
de tempêtes fractales, d'aurores crépusculaires et de fins boréales.
Ses mains et mon corps, de concert, s'harmonisent.
Que la fille de Zeus change les hommes en bêtes et les bêtes en dieux.
Et les dieux en cithares. A Salem, à Cythère, aux quartiers de la lune.
A six pieds sous les dunes. Cymbalum pour Icare. Et des ailes à fondre,
des vaisseaux ensablés abusés par les phares et les sirènes à tondre.
De ravins en falaises, de crevasses en arêtes, je me suis échoué aussi.
De noires en blanches, le loup gris a ses gammes, de la perle à l'anthracite,
de l'ardoise au chinchilla, et sa maîtresse, de bulbes en corolles, l'envoûte et le tient
assis, couché, par un sort de sorbier, de sorgho, de girofles et d'oronges.
Des steppes aux barcarolles, l'étouffoir est levé, que le rêve se prolonge.
La coda vient se loger comme balle d'argent. Foudroyé.

Pianoforte.



Philippe LATGER
Octobre 2009 à Paris

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Le T

Publié le

ILS RIENT...
Et si tu oublies le T
ça fait rien.



Philippe LATGER
Septembre 2009 à Paris

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Félix

Publié le

La bâtisse, éblouissante de blancheur, se dressait sous les pins et les eucalyptus,
au-dessus desquels s'ouvrait un ciel immense.
Sous la jupe des arbres, scintillaient les volutes de reflets indisciplinés que le soleil
faisait danser par réverbération sur l'eau de la piscine.
Une eau claire, translucide, à peine frémissante, dont la surface aveuglante
était comme une feuille de papier aluminium que l'on aurait froissée joyeusement.
Dans un tintamarre assourdissant de cigales, des enfants couraient dans les allées,
ivres de joie, lorsqu'ils sortirent de la maison. Habillés de vêtements amples
aux couleurs vives, les adultes descendirent les marches du perron de la cuisine
avec des plats de viandes, des salades fraîches, et des coupes de fruits.

Je reconnaissais la tante Maria, Juliette, l'oncle Esteban, des cousins, plus âgés, radieux,
dont les pans de chemises ouvertes ou les paréos flottaient dans la brise,
prolongeant leurs mouvements harmonieux, cédant la place au bel homme qui apparût
- mon père - qui en m'apercevant m'adressa son plus beau sourire.
Mais il se détourna très vite pour lui ouvrir cérémonieusement le passage.
Les cheveux relevés en chignon, dégageant sa nuque et ses épaules, la peau laiteuse ... 

Elle sortit à son tour de la maison dans une robe sans formes, qui prenait la lumière
pour l'envelopper d'un halo, effaçant tout tout autour d'elle, et,
s'arrêtant sur les marches pour balayer le parc du regard comme si elle cherchait quelqu'un,
ses yeux se posèrent sur moi et son visage s'illumina.
Maman ! criai-je en m'élançant comme un fou.
Elle ouvrit grand les bras en descendant à ma rencontre et j'ai couru, de toutes mes forces.

Nous étions très proches, sur le point de nous embrasser, et cet instant dura.
Anormalement. Alors que je courais toujours.
Quelque chose m'empêchait d'avancer davantage.
La distance se distordait. Le ciel bleu sans nuages, changea de couleur.
Et les cigales se sont tues. La famille avait disparu.
De la boue épaisse remontait du fond de la piscine.
Les contrastes d'ombres et de lumière dans le parc s'effacèrent. Tout était gris.
Et les pins devinrent d'horribles arbres morts, comme calcinés par un incendie.
Maman se tenait à deux mètres de moi, et je ne pouvais l'atteindre.
Ma course était ralentie par une force contraire.
Mes pas étaient lourds, s'enfonçaient dans la neige.
Immobile, quand j'avançais toujours, elle s'éloigna sans bouger, m'échappait,
et comme je l'appelais, hors d'haleine,
elle finit par se détourner de moi pour relever sa capuche.
Les gargouilles de terre cuite aux têtes de tigres se mirent en mouvement,
alors que les murs de la maison s'allongeaient,
que les pentes du toit s'accentuèrent vertigineusement.
L'eau de la piscine était glauque, peuplée de crapauds et d'animaux en décomposition.
Les palmiers devinrent fourchus et menaçants sur un ciel d'apocalypse,
et les tigres des gargouilles, en chiens de l'enfer musculeux,
sautèrent des terrasses soudain hors de portée,
pour se masser autour de ma mère et me dissuader de continuer.
Dans sa robe de bure, j'eus l'impression que les molosses lui obéissaient
et compris qu'ils n'étaient pas venus l'emprisonner mais la protéger.
Puis que cette silhouette qui me tournait le dos n'était pas celle de ma mère.

 

Philippe LATGER
Août 2009 à Paris

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Heureux

Publié le

Je n'ai pas besoin de bouger pour voyager.
Pas besoin de réincarnation pour vivre plusieurs vies.
Je peux être un autre. Je peux être l'autre. Je peux être toi.

Je peux être une femme quand je suis un homme.
Un enfant quand je suis déjà vieux.
Un vieux quand je suis encore jeune.

Je peux être mort.
Je peux être le canari de la voisine. L'arbre centenaire du parc.
Je peux être Mars sur son orbite. Le début et la fin.
Je n'ai qu'à le décider.
Je vois à travers les cloisons. A travers les frontières.
Je suis ce qui existe et ce qui n'existe pas.
Ce qui a existé et ce qui n'existe pas encore.
J'imagine. Il me suffit d'imaginer.
Je suis chef d'orchestre et hôtesse de l'air.
Je suis caissière et Président des Etats-Unis.
Je suis Victor Hugo et Nina Hagen. Léon Blum et Cléopâtre.
Je fais l'amour à ta femme. Je suis ta femme et je te fais l'amour.
Je suis ton chien. Ta maison. Ton livre.
Prof de Fac. Notaire. Médecin. Artisan. Danseur étoile.
Manhattan est mon île. Je vis à Buenos Aires et à Alger.
J'ai vu Hiroshima de mes yeux. La chute du Mur de Berlin.
J'imagine. Il me suffit d'imaginer.
Je ne souffre pas. Je ne suis pas malade. Je ne vais pas mourir.
J'ai la vie que je rêve d'avoir. J'ai la vie que j'imagine.
Tu ne me quittes pas. J'ai du succès et de l'argent.
J'ai des maisons à travers le monde. Je suis pété de thunes.
Je suis moine au Tibet. Strip-teaseuse à Las Vegas.
Je suis ton père. Et ton grand-père.
Suis-je moi ? Ou un autre qui imagine que je le suis ?
Est-ce que quelqu'un invente ma vie au moment où je parle ?
Est-ce que quelqu'un d'autre imagine
que j'imagine que je suis quelqu'un d'autre ?
Ce n'est pas la condition de l'écrivain, de l'artiste.
C'est la condition de l'humain. Pourvu d'imagination.
Qui imagine s'installer sur Mars quand il a rêvé de marcher sur la Lune.
Qui imagine faire voir les aveugles, entendre les sourds et guérir le cancer.
Je n'ai pas besoin de quitter Paris pour voir la mer.
Pas besoin de quitter mon corps pour inventer le passé.
Je suis toi qui souris. Je suis toi qui t'inquiètes.
Une pièce dans la machine. Un élément vital pour l'équilibre absolu.
Peut-être que je suis déjà mort et que je me souviens d'une vie.
Je ne prends pas mon café en terrasse. Je me souviens de l'avoir pris.
Je suis le monde. Et le Big Bang. Une parcelle de Dieu.
Ce doit être bien d'être chanteur d'Opéra. Et soudain je le suis.
Ce doit être formidable de pouvoir marcher. Et soudain je marche.
Ce doit être magique d'être amoureux. Et soudain je te trouve.
Je fais ce que je veux. Je n'ai qu'à voir ou entendre. Je dessine. J'écris.
Je suis libre. D'être moi ou un autre. Ici ou ailleurs.
J'écris ce que je suis. Ce que j'imagine que je suis.
Ce que je ne serai jamais.
J'imagine. Il me suffit d'imaginer.
Et soudain tout s'arrange.
Je suis heureux.



Philippe LATGER
Juillet 2009 à Paris

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C'est trop !

Publié le

Une fois de plus,

j'espérais

et j'ai bu tes paroles,

ton amour infini

de promesses en délires.

 

Trop tard,

j'n'en veux plus,

même si j'en suis folle

d'envie,

d'envie...

 

J'ai l'habitude

d'être seule

pour avancer aussi.

J'ai tant de choses à faire,

de rêves et de désirs...

 

Laisse-moi rire baby.

Laisse-moi vivre baby !...

 

Cette fois c'est trop !

J'ai besoin d'air, de lumière...

Cette fois c'est trop !

Je veux le meilleur.

Cette fois c'est trop !

Tu as dépassé la frontière

une fois de trop.

Cette fois c'est trop !

 

Une fois de plus,

tu n'dis rien

ou tu nies le dilemme.

C'est dire combien tu mens

aussi mal que tu l'aimes.

 

J'ai plus le temps de pleurer,

je veux être libre.

Même s'il faut

te mettre à genoux...

 

Laisse-moi rire baby.

Laisse-moi vivre baby !...

 

Cette fois c'est trop !

J'ai besoin d'air, de lumière...

Cette fois c'est trop !

Je veux le meilleur.

Cette fois c'est trop !

Tu as dépassé la frontière

une fois de trop.

Cette fois c'est trop !

 

Cette fois c'est trop !

J'veux le bonheur,

la terre entière...

Cette fois c'est trop.

Cette fois c'est trop.

 

J'ai attendu trop longtemps

l'avenir d'un amour fou,

même s'il n'est pas pour nous.

J't'aimerai toujours...

mais cette fois j'irai jusqu'au bout.

 

C'est trop !...

 

Cette fois c'est trop !

J'ai besoin d'air, de lumière...

Cette fois c'est trop !

J'm'en vais voir ailleurs.

Cette fois c'est trop !

Tu as dépassé la frontière

une fois de trop.

Cette fois c'est trop !

 

Cette fois c'est trop !

J'veux le bonheur,

la terre entière...

Cette fois c'est trop !

J'm'en vais voir ailleurs.

Cette fois c'est trop...

 

 

Philippe LATGER

Enregistré par Miss Dominique sur l'album Si je n'étais pas moi

C'est trop (Philippe Latger / Rémi Lacroix)

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Times Square

Publié le

En sortant du théâtre, Paloma, sous son tricorne,
laissa pendre les deux visons de son écharpe,
humant l'air de la ville sur le trottoir, au bras de son homme
avec un sourire bienheureux.
" Je sais bien que tu préfères les revues de Ziegfeld, mais enfin,
ce n'était pas si mal !...
- J'ai bien aimé, protesta Arturo en ajustant son canotier.
- Regarde ! fit-elle interrompue par une nouvelle quinte de toux...

C'est celle que je veux ! " reprit-elle en montrant une petite Ford à deux places
déjà loin, alors qu'il progressaient vers Times Square.
" Ma chérie, la moitié des autos qui circulent dans cette ville sont des modèles T.
Tu ne trouves pas ça... vulgaire ?
- Je trouve ça drôle. On dirait une chaise à porteurs montée sur des roues.
Tu pensais m'offrir une Buick roadster peut-être...
- Pourquoi pas les deux ? La T pour Manhattan,
et la Buick pour aller voir la Tante Consuela à Brooklyn !
- Idiot ! rit-elle en toussant encore. Je t'y traînerai en métro s'il le faut... "
Arturo la regarda hausser les épaules en s'emmitouflant dans sa fourrure, affichant,
se sentant observée, la moue comique qu'elle prenait lorsqu'elle feignait d'être vexée.

Il la trouva très attirante. Après une légère hésitation, il ajouta d'une voix grave :
" Avec toi au volant, je t'assure qu'aucune automobile ne saurait être vulgaire. "

Ils arrivèrent au pied de l'énorme tour du Times, qui s'avançait dangereusement,
comme la proue d'un paquebot qui aurait dans sa course,
fendu la moitié de l'île pour venir s'échouer là,
dominant le brasier électrique des enseignes de théâtres et cabarets.
Brasier dont les flammes comme les ombres léchaient en s'étirant verticalement
les façades du vaisseau blanchâtre et fantomatique. Fuyant vers les noirceurs de la nuit.
Ils s'arrêtèrent tous deux au bord du flot incessant de promeneurs
qui remontaient de la 7th Avenue, se tenant comme au bord d'un ravin.
" Tu veux qu'on prenne un taxi ?
- Quoi ? fit Paloma avec un brin de panique. Tu ne veux pas rentrer si tôt !
- C'est que... demain, je travaille.
Je dois prendre possession de mon nouveau bureau chez Singer. Tu te rappelles ?
- Justement ! Nous devons fêter ça ! Allons dîner au Rector's ! Tu veux bien ?
- Chez ce diable de Earl Fuller ? Je vous vois venir ma jolie.
Tu es prête à danser le Fox-Trot jusqu'au petit matin ?
- S'il te plaît ! Oui ! On va jouer les Irene et Vernon Castle,
minauda-t-elle dans une pose langoureuse.
- Eh bien... soupira-t-il l'air de capituler.
Je suppose que j'ai encore l'âge de me le permettre... "


Une foule s'était agglomérée sous la marquise du colossal Hôtel Astor.
Les flashes au magnésium de journalistes crépitaient.

" C'est Eddie Cantor ! " s'exclama une fan hystérique.
" Il y a une réception au Roof Garden " expliquait un père à son fils.
Des limousines débarquaient des personnalités à qui l'on ouvrait solennellement la portière.
Dans les odeurs mêlées de bouffe et de crottin de la police montée,

de pétrole et d'eaux de toilette, Arturo et Paloma durent descendre du trottoir
pour contourner l'attroupement, et continuer, indifférents, vers la 48ème rue.

 

 

Woolworth

Un métro fit trembler son viaduc et les environs. Elle toussa avec difficultés et ouvrit un œil.
Arturo assis au bord du lit, dans son costume, glissa ses doigts dans ses cheveux courts
avec un sourire tendre. Séduit. Puis complice.
" J'ai trop fumé... grogna-t-elle. Qu'elle heure est-il ? Tu es prêt pour le grand jour ?
- Reste couchée. Rendors-toi. Je ne serai pas en retard, ça va. J'ai entendu le réveil.
- Pas moi... " fit-elle en se ramassant sous les draps.

Dans le train qui le traînait vers Lower Manhattan, il lut par-dessus son épaule,
l'article du New York Herald que dévorait son voisin.
Sur la Ligne Hindenburg, la 2ème Division Canadienne
était entrée dans Cambrai sans trouver de résistance.
En revanche, un journaliste s'alarmait dans un encadré
de la progression fulgurante du spanish flu en Amérique,
et notamment en ville, où l'on recensait déjà plus de 2500 cas déclarés.
Secoués dans un virage, Arturo avait cherché une prise,
et se retrouva dos à dos avec le gars au journal, dans l'incapacité d'en lire davantage.
Il descendit sur le quai poussé par un flot de passagers arrivés à destination.
La tour du Singer Building avait été un temps le bâtiment le plus haut du monde.
Jusqu'à ce que les assurances Metropolitan Life construisent leur énorme Campanile vénitien.
Jusqu'à ce que Woolworth, un peu plus loin sur Broadway, confie à ce fou de Cass Gilbert
la construction de sa cathédrale gothique démente, qui avait fait crier ici ou là au blasphème.
Les références aux constructions religieuses dans ces nouveaux temples du commerce
n'étaient pas au goût de tous. Et les flèches du capitalisme conquérant dépassaient partout
depuis longtemps, celles des lieux de culte et du Salut des âmes.



Philippe LATGER
Mars 2009 à Paris

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Jack Russell Terrier

Publié le

Sous le large pavillon en tôle, un Jack Russell Terrier tournait en rond,
avec les lettres de la Victor Talking Machine Company,

au rythme déchaîné de l'Original Dixieland Jazz Band.
Arturo allumait à son tour une cigarette alors que Paloma semblait préparer du café.
Elle avait acheté elle-même ce disque. Comme elle avait d'ailleurs acheté le gramophone.
" Ces cylindres de cire sont dépassés mon vieux ! avait-elle dit d'un air fataliste.
- Mais qu'as-tu fait du phonographe ?
- Je l'ai donné à ma tante Consuela de Brooklyn. Tu voulais le garder ?
- Eh bien... pour écouter mes cylindres. J'en avais une collection il me semble.
- Tu les écouteras quand on ira s'envoyer un hot-dog au Nathan's Famous.
- A Cosney Island ? On n'y met jamais les pieds !

- Ce sera l'occasion pour toi de rencontrer la soeur de maman qui est épatante ! "
Sur un tempo infernal, les cuivres du Tiger Rag miaulaient dans la chambre, à peine
déstabilisés par un nouveau train qui fit trembler le plancher dans un cliquetis de vaisselle.
Il vérifiait dans le miroir qu'il ne s'était pas coupé en se rasant et boutonnait son gilet
quand elle apparut dans l'embrasure de la porte.
" Tu es magnifique ! s'extasia-t-elle.
Tu mettras la jolie cravate de chez Brooks Brothers que je t'ai achetée hier, n'est-ce pas ?
- Madison Avenue ?... lit-il sur l'emballage. Tu fais des folies. Ce n'est pas raisonnable.
- Laisse-moi fumer... dit-elle en tendant ses lèvres comme pour demander un baiser.
Et ce soir, pour fêter ça, j'ai pris des billets pour aller voir The Girl Behind the Gun
au New Amsterdam Theatre !
- Pourquoi aller si loin quand je l'ai à la maison ?...
- Très drôle.
- Tu ne trouves pas prématuré de penser à fêter quelque chose qui n'est pas encore fait ?

- Si ça se fait, ça te divertira. Si ça ne se fait pas, eh bien ... ça te divertira !
Mais la deuxième proposition est simplement impossible, tu m'entends ? Im-po-ssible. "
Arturo sourit. Pourtant, l'espace d'un instant, il se demanda ce qu'elle savait exactement,
et si elle lui disait tout de cette affaire.

Elle lui prit la cigarette des doigts pour l'écraser et se chargea elle-même
de lui faire son noeud de cravate.
" Allons, cesse de bouger... Tu ne peux pas prétendre régner sur l'empire de la machine
à coudre avec si peu de notions de l'élégance et de la mode.
- Désolé sugar. Tu ne vis pas avec Monsieur Paul Doucet. J'en suis navré.
- Arrête de faire le pitre et viens boire ton café " conclut-elle en lui tapotant
les épaules, satisfaite du résultat.
Il ajustait sa veste en tweed devant la glace, un peu perplexe,
lorsqu'elle lança, depuis le couloir :
" Au fait, tu as du courrier ! Une carte postale de France ! " Elle lit :
" Clocher de la... Dal-bade ? Tu connais ?...
- Oui soupira-t-il. C'est mon frère. "

 

Model Room

Il s'agissait d'un petit bâtiment de style Beaux-Arts,
couronné de pergolas abritant probablement des terrasses,
difficiles à distinguer depuis la rue.
La riche façade monumentale en revanche
ne cachait rien de ses ambitions,
offrant trois arcades élancées, séparées par deux colonnes,
et lestées par d'extravagants bow-windows baroques.
D'exotiques bulbes vitrés qui évoquaient nettement
les poupes des galions espagnols des XVI et XVIIème siècles.
Arturo, les mains moites, songea qu'en effet,
ne pouvaient se trouver là que les cabines de capitaines.
Il prit sa respiration et plongea.
Il déclina son identité et, depuis le hall,
il n'eut que cinq marches à gravir pour accéder
aux parquets du somptueux Model Room,
tapissé d'une myriade de demi-coques de navires miniatures,
où trônait une opulente cheminée sculptée aux proportions monstrueuses,
sur laquelle s'appuyait une coursive de bois à balustres,
dont la dentelle sombre courait sur les murs,
sous un affreux plafond à caissons.
Etourdi par autant de luxe que de mauvais goût, Arturo, nauséeux,
leva instinctivement les yeux pour découvrir que la lumière étrange
de la salle venait en partie du vitrail Art Nouveau
qui se déployait au-dessus de sa tête.
C'est dans l'alcôve de l'une des poupes,
celle nichée au pied de la fenêtre centrale,
qu'on lui proposa un siège, dos à la rue.
" Frederick Gilbert Bourne est Contre-Amiral, le saviez-vous ?
Le Commodore... toujours au service du vénérable New York Yacht Club.
- Mais plus au service de la Singer Company... trancha Gustav l'œil torve.
- Euh, non... je l'ignorais, bredouilla Arturo.
- Depuis plus de dix ans, en effet. Que voulez-vous... les présidents se succèdent
et moi, je reste... " sourit Hamilton en allumant un cigare.
Le bras droit de Sir Douglas Alexander arborait des moustaches en pointes
façon Guillaume II d'Allemagne. Gustav proposa de trinquer...

 

Philippe LATGER
Mars 2009 à Paris

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Lucky Strike

Publié le

Les pieds joints, parallèles, il vrilla son corps enveloppé aussitôt
d'une traîne en soie doublée de percale. Hachazo.

Et une ovation pour saluer l'adresse de cet homme

qui joue sur la voie ferrée à éviter des locomotives fumantes. Furieuses.
La bête se retrouve encore en bout de course,
confrontée aux mêmes limites que de l'autre côté, cette même rampe,
sans fin, une courbure, partout la même, encore et encore,
qui la ramène au point de départ. Elle souffle. Déroutée.
L'étoffe est brandie. A bonne distance de coutures brodées
de feuilles d'acanthes et de mauresques.
Une présence dans la foule détourne l'attention du Torero.

L'éventail et les grumeaux de sang dans l'oesophage.
" Tu as fait un cauchemar querido. Tout va bien, je suis là...
murmura doucement une jeune femme au sourire d'ange.
- Quel jour sommes-nous ? demanda-t-il en se frottant les yeux.
- Le jour de ton rendez-vous avec rien de moins que le bras droit
d'un certain Sir Douglas Alexander... ça te dit quelque chose ?
Le président de la Singer Manufactoring Company, s'il vous plaît.
Et tu dois rencontrer son meilleur conseiller dans les boiseries et tapisseries
prétendues raffinées du très dinstingué New York Yacht Club sur la 44ème.
Oui mon cher. Est-ce que cela ne sent pas la promotion, avec un vrai bureau
dans les étages supérieurs de cet horrible beffroi du Singer Building ?
- Sir Douglas Alexander...
- Ce serait un parcours remarquable pour un petit espingouin
débarqué il y a à peine quatre ans à Ellis Island, right ?...

- Ellis Island...
- Oh... mon petit Arturo est tout déboussolé. De quoi as-tu rêvé corazon ?
On dirait que tu as vu le Diable en personne... "
Le métro aérien surgit et la fit sursauter. Il grinça un moment de toute sa ferraille

en faisant trembler la fenêtre à guillotine de la chambre.
" Bon sang ! fit Paloma, ce train m'a fichu la frousse... Il me rend malade.
Et depuis cet accident atroce la semaine dernière, il me donne la chair de poule.
- De quoi est-ce que tu parles ?
- Tu sais bien, cette catastrophe à Jackson Avenue Station.
J'y pense chaque fois que je dois me déplacer avec ces trains de l'enfer.
Mais je n'ai pas à m'en faire, parce que très bientôt, je n'aurai plus à prendre le métro..."
fit-elle en battant des cils, enjôleuse, et, couvrant le visage d'Arturo de petits baisers :
" ... Parce que mon cher et tendre... va d'ici peu... avoir les moyens... de m'offrir...
une automobile !...
- Une automobile ? Vraiment ?
- Oui ! dit-elle en s'installant sur lui à califourchon. Et je sais déjà ce que je veux !
Une Ford Model T Runabout baby... pour moi toute seule !
- Non mais tu rêves ! Tu vas conduire une automobile ? Toi ?
- Dis donc, on est en Amérique ici. Et ici, les femmes conduisent de autos.
Elles fument, boivent, conduisent, font à peu près tout comme les hommes.
Tu vas me faire le plaisir de laisser tes réflexes de macho dans l'ancien monde
et ta Vieille Castille, ok ?... Tu ne peux pas, même avec ces yeux de velours
et ce sourire ravageur, empêcher l'évolution irréversible des mœurs...
- Ok monsieur. Va pour la T Runabout. Même si je ne suis pas certain
que ce soit plus sûr pour toi que le métro. "
Elle s'allongea sur sa poitrine pour prendre un petit paquet vert et rouge
dans la table de chevet dont elle tira une Lucky Strike qu'elle alluma.
" Seigneur, de bon matin !... soupira Arturo.
Non seulement je vis avec un homme, mais avec un vrai cow-boy. "
Paloma lui fit tout une série de grimaces qui le firent rire aux éclats
alors qu'une nouvelle rame ébranlait les escaliers de service et la porcelaine.


Philippe LATGER
Mars 2009 à Paris

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Good Boy

Publié le

This is the Jungle de Benny Goodman ! Good boy !...
De liane en liane, Mowgli, petit d'homme, est un goï.
Troupeaux de gazelles ou phacochères au galop,
font trembler la terre jusqu'à Chicago...
ça gronde et fait vibrer les coupes à martini.
Nuage de poussière. Ils fuient un incendie.
Du Kilimandjaro à Atlantic City.
Tam-tams et chamade, les zèbres sauvent leur peau.
Guépard à la course. Art Dé-noix-de-coco.
Les éléphants barrissent. Les jupes tournent haut.
Les jambes se dévissent. New York est un zoo.
Benny Good Boy. Les cheveux virevoltent.
De Harlem à SoHo, les cuivres se révoltent.
Swing. Swing. Swing. Ding. Dong.
Le métro aérien voltige dans les bras de King Kong.
Snap. Snap. Les tailles s'enroulent, se déroulent.
Des ouistitis escaladent les gradins des buildings.
La ville est envahie, la faune est une foule.
Solo de batterie. Aux balrooms, Sing Sing Sing.
Les index papillonnent.
La jungle est à Broadway. Les trompettes bouchées.
Et les fauves rugissent. The Moocher est mouchée.
Taxi Cab Calloway. La Java endiablée.
Mains aux feux d'artifices.
Du trapèze volant entre les édifices.
Des faisceaux lumineux. Des Tarzans tambourinent.
Clarinettes yoyo. Zeppelin à hélice.
Les portes tournantes, limos et zibeline.
Le Tango balayé. C'est l'orage et la foudre.
Un certain Louis Prima a mis le feu aux poudres.
L'Arche de Noé accoste à Manhattan,
déversés les rhinos, les lions, les antilopes,
s'enivre au Bacardi, fait swinguer tout Gotham,
fuyant les flammes qui menacent l'Europe.
Vas-y Benny ! Good Boy. Swing. Swing. Swing.
Couronnes de yucca. Feuilles de bananiers.
Charmeurs de serpents et sherpas au casting.
Danses du ventre. Baobabs et palmiers.
Shiva est aux percus, s'élance à tour de bras.
Caravanes au Savoy. Times Square au Sahara.
Des Girls courent sur place. Coups de fouet, coups de reins.
Les filles de Ziegfeld soudain ont pris le train.
Les trombones déraillent.
Les cornets, les saxos, les tubas s'encanaillent,
les caisses tannent leur peau. Betty Boop au Bamboo.
Mowgli fait des claquettes, sur l'Empire State Building,
se bat les pectoraux, quand le Radio City fait danser ses Rockettes,
comme l'US Navy, Apaches à l'Apollo. Swing. Swing. Swing.
Des tribus font sonner tous les éléphanteaux,
dévoilent et font tourner, les jambes et les plateaux,
le vertige et la fièvre, tropico-coloniale,
ont fait claquer les lèvres et les coups de cymbales,
annonçant l'arrivée d'un nouveau Maharadjah,
de princesses enlevées, aux colliers de cobras.
La blondeur de Fay Wray dans la main de King Kong,
le rythme délivré, ou sauvé par le gong,
les temples et les cocktails, les plumes et les grelots,
Waldorf est un hôtel, New York un paquebot.
Les portes dans leurs tambours, tournent toutes au galop,
on roule comme des sourds, au trot sur nos sabots.
En habits de lumière, new Broadway Melody.
Nuage de poussière. On fuit un incendie,
Franco et Benito, le feu outre-Atlantique,
la Nuit des Longs Couteaux. Big Bang en Amérique.
La terre danse en tremblant. C'est l'Europe qui sombre.
Champagne et satin blanc. Al Capone est à l'ombre.
Dracula et Mowgli, rois du Boogie-Woogie,
le Duke et Lugosi, du jazz au Carnegie.
Ping. Pong. King. Kong.
Ding. Dong. Sing. Song.
De liane en liane, Prima, petit d'homme, est un goï.
C'est la jungle, par Benny Goodman. Good Boy !
Good Boy.
Good Boy.
 

 
Philippe LATGER
Février 2009 à Paris

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35 ans

Publié le

Allongé sur mon lit. Les mains croisées sur ma poitrine.
La base des paumes sur mes pectoraux,
je suis étonné par la largeur de mon poitrail.
Je ne suis pas un enfant de 8 ans
mais un homme de 35 dont les cheveux grisonnent.



Philippe LATGER
Février 2009 à Paris

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