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Félix

Publié le

La bâtisse, éblouissante de blancheur, se dressait sous les pins et les eucalyptus,
au-dessus desquels s'ouvrait un ciel immense.
Sous la jupe des arbres, scintillaient les volutes de reflets indisciplinés que le soleil
faisait danser par réverbération sur l'eau de la piscine.
Une eau claire, translucide, à peine frémissante, dont la surface aveuglante
était comme une feuille de papier aluminium que l'on aurait froissée joyeusement.
Dans un tintamarre assourdissant de cigales, des enfants couraient dans les allées,
ivres de joie, lorsqu'ils sortirent de la maison. Habillés de vêtements amples
aux couleurs vives, les adultes descendirent les marches du perron de la cuisine
avec des plats de viandes, des salades fraîches, et des coupes de fruits.

Je reconnaissais la tante Maria, Juliette, l'oncle Esteban, des cousins, plus âgés, radieux,
dont les pans de chemises ouvertes ou les paréos flottaient dans la brise,
prolongeant leurs mouvements harmonieux, cédant la place au bel homme qui apparût
- mon père - qui en m'apercevant m'adressa son plus beau sourire.
Mais il se détourna très vite pour lui ouvrir cérémonieusement le passage.
Les cheveux relevés en chignon, dégageant sa nuque et ses épaules, la peau laiteuse ... 

Elle sortit à son tour de la maison dans une robe sans formes, qui prenait la lumière
pour l'envelopper d'un halo, effaçant tout tout autour d'elle, et,
s'arrêtant sur les marches pour balayer le parc du regard comme si elle cherchait quelqu'un,
ses yeux se posèrent sur moi et son visage s'illumina.
Maman ! criai-je en m'élançant comme un fou.
Elle ouvrit grand les bras en descendant à ma rencontre et j'ai couru, de toutes mes forces.

Nous étions très proches, sur le point de nous embrasser, et cet instant dura.
Anormalement. Alors que je courais toujours.
Quelque chose m'empêchait d'avancer davantage.
La distance se distordait. Le ciel bleu sans nuages, changea de couleur.
Et les cigales se sont tues. La famille avait disparu.
De la boue épaisse remontait du fond de la piscine.
Les contrastes d'ombres et de lumière dans le parc s'effacèrent. Tout était gris.
Et les pins devinrent d'horribles arbres morts, comme calcinés par un incendie.
Maman se tenait à deux mètres de moi, et je ne pouvais l'atteindre.
Ma course était ralentie par une force contraire.
Mes pas étaient lourds, s'enfonçaient dans la neige.
Immobile, quand j'avançais toujours, elle s'éloigna sans bouger, m'échappait,
et comme je l'appelais, hors d'haleine,
elle finit par se détourner de moi pour relever sa capuche.
Les gargouilles de terre cuite aux têtes de tigres se mirent en mouvement,
alors que les murs de la maison s'allongeaient,
que les pentes du toit s'accentuèrent vertigineusement.
L'eau de la piscine était glauque, peuplée de crapauds et d'animaux en décomposition.
Les palmiers devinrent fourchus et menaçants sur un ciel d'apocalypse,
et les tigres des gargouilles, en chiens de l'enfer musculeux,
sautèrent des terrasses soudain hors de portée,
pour se masser autour de ma mère et me dissuader de continuer.
Dans sa robe de bure, j'eus l'impression que les molosses lui obéissaient
et compris qu'ils n'étaient pas venus l'emprisonner mais la protéger.
Puis que cette silhouette qui me tournait le dos n'était pas celle de ma mère.

 

Philippe LATGER
Août 2009 à Paris

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