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Dans les bras de mon ange

Publié le

L'horizon disparaît
si tout s'embrume.
Et je ne sais plus où aller.
Il n'y a plus de raisons
de t'attendre plus longtemps.
Il faut bien y croire et avancer.

J'ai gardé ton parfum
et ton plus beau sourire
qui font mal mais me font du bien.
J'ai cherché ta main
cachée là dans la mienne.
Tu ne l'as jamais lâchée.

Dans les bras de mon ange,
m'envoler d'ici.
Je t'approche et je tremble.
Je te vois dans toutes mes nuits.

Dans les bras de mon ange,
il y a une vie après.
Je te retrouve et j'en crève.
Je te sens
dans toutes mes nuits.

Tu m'as dit plus d'une fois,
rien ne se perd, jamais.
Tu portais ta foi à ton cou.
Pour moi qui ai douté,
qui n'voulais rien entendre,
je dois te faire confiance et rester.

Et quoi qu' l'on ait fait de toi,
je continue tout seul
le chemin que tu as tracé.
Oublier ma colère,
pour être prêt à aimer
aussi fort que tu m'as aimé.

Dans les bras de mon ange,
m'envoler d'ici.
Je t'approche et je tremble.
Je te vois dans toutes mes nuits.

Dans les bras de mon ange,
il y a une vie après.
Je te retrouve et j'en crève.
Je te sens
dans toutes mes nuits.

Je te retrouve et j'en crève.
Je te sens
dans toutes mes nuits.



Philippe LATGER

Enregistré par Thierry Amiel sur l'album Où vont les histoires ?

Dans les bras de mon ange (Sarah McLachlan) adaptation Philippe Latger

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Quelqu'un

Publié le

Tu n'es pas comme tout le monde. Bien sûr. Comme tout le monde.
Tu as dix ans. Depuis vingt ans. Certains parlent de handicap.
Comme s'ils n'avaient jamais eu dix ans. Ou ne les auraient jamais.

Tu n'es pas comme les autres. Bien sûr. Comme les autres.
Tu es puceau à trente ans. Tu as dix ans. Pour longtemps.
Quel privilège. T'en rends-tu compte ?
Quand tous ces autres se plaignent de vieillir.
Puceau, ce n'est pas grave...

Pour beaucoup d'hommes, la chasteté est un challenge.
Le but ultime. La victoire de l'esprit sur le corps.
La lutte de toute une vie pour se libérer de la tyrannie.
Picasso a peint toute sa vie pour arriver à peindre comme un enfant.
Les hommes cherchent tous à revenir dans le ventre de leur mère.
Et quatre-vingt-dix ans pour revenir à l'enfance... à quoi bon ?
Handicap. Ok. Il fallait bien un mot. Un nom. Evidemment.
Les mots sont de faux-amis. Et ne valent pas grand-chose.
Ce qui compte, c'est l'intention.
Et si le handicap n'en était pas un. S'il était une chance.
Quel mot merveilleux ce serait pour les autres.
Quel mot merveilleux il est pour nous qui ne sommes pas comme eux.
Tu es unique mon fils. Tu es mon fils. L'amour de ma vie.

Ma raison de vivre.
Tu es handicapé. C'est vrai. Puceau peut-être. Entre autres choses.
Attardé diront certains. Les plus pressés j'imagine.
Ok. Tu es tout cela. Mais pas seulement.
Tu es un homme quand d'autres sont des femmes.
C'est déjà une sacrée différence. La différence...

La nature adore ça.
Tu es handicapé pour que d'autres s'imaginent normaux.
Il s'agit de se repérer. Tout n'est que référence. Positionnement.
Toi qui as dix ans à trente ans... tu brouilles les pistes.

Un vrai magicien. Un sorcier. Dont seul le corps vieillit.
Les autres, que tu vois meilleurs qu'ils ne sont vraiment...
Tu les fascines. Tu les rassures autant que tu les inquiètes.
Et pour un peu, c'est toi qui aurais de la compassion pour eux.
La désillusion, l'aigreur, les regrets...
tu n'imagines pas tout ce à quoi ils doivent se résoudre,
tout ce qu'ils doivent abandonner en prenant de la bouteille.
Santé. Beauté... Tout ce à quoi ils doivent renoncer.
Si tu savais comme vieillir est cruel.
Le don qui te met à l'abri de ces souffrances en procure d'autres.
Mais il t'épargne les souffrances les plus perfides. Les plus absurdes.
Il est plus difficile d'arrêter de fumer quand on a commencé.

Tu n'imagines pas le temps que tu économises pour être heureux.
Les gens qui te considèrent comme une bête curieuse
galèrent tellement pour n'être que dans le présent. Pour être un instant.
Ils passent leur temps à arrêter de fumer. Ils essaient de progresser.
Ils apprennent à se détacher. A se séparer. A mourir.
Ils gagnent de l'argent, font des enfants... et doivent tout quitter.
Si tu savais comme ils t'envient. Comme ils ont besoin de toi.
S'ils savaient comme je t'aime. Comme nous avons besoin d'eux.
Comme je suis heureux que tu existes. Tel que tu es.
Je suis tout ce que tu m'apportes, tout ce que tu m'apprends.
Tu es mon fils. Même si j'ai hurlé. Même si j'ai eu mal.
Même si j'ai maudit le monde entier, eu envie de te tuer, de me tuer.
Tu es... Tu es l'amour en personne. Ma raison d'être. Ma vie.
J'ai vieilli pour toi. J'ai vieilli pour deux. Et j'ai dix ans à la fois.
Tu es l'amour de ma vie. La vie elle-même. Et tu es toi.
Comme personne.

 

Philippe LATGER
Mai 2010 à Perpignan 

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Le paresseux

Publié le

Je ne sais pas ce qui motive le paresseux
à se suspendre dans les arbres, dans mes cheveux,
la tête en bas, et, tête bêche, nous nous coiffons.
Aux fourmiliers indolents, aux pelages de lévriers afghans,
la raison d'être est minime, lorsqu'il faut s'alimenter, se reproduire,
essentielle dans une chaîne biosphérique incandescente.
Je déplace un objet et l'univers bascule. Le pétrole fuit.
La terre tremble dans un autre hémisphère quand je claque la porte.
Le pélican impressionne la pellicule, mazouté, au fond de l'évier.
J'ai fermé l'eau du robinet en me brossant les dents. Je rentre le ventre.
Je ne veux rien déranger. Surtout pas le colibri et autres oiseaux-mouches.
La trajectoire des migrations. De bisons et d'abeilles.
Je marche sur la pointe des pieds, sur des œufs de manchots empereurs,
sur une traînée de poudre et de mines et de bombes et d'ossements humains.
L'air poussé par la clé poussée dans la serrure, fait son chemin à l'intérieur,
fait tomber une photo de la bibliothèque, qui soulève de la poussière au sol
et fait éternuer le chat sur les genoux de grand-mère qu'il réveille en sursaut
la paralysant à jamais d'une crise cardiaque.
Pensez-vous seulement aux conséquences de votre seule respiration ?
Capable d'embuer le carreau de la fenêtre ou la vitre arrière de la voiture ?
Et je sors mes poubelles en m'étonnant d'avoir généré autant d'ordures
en si peu de jours, d'avoir consommé autant d'eau minérale et de crème hydratante.
Le paresseux ne sort pas ses poubelles. Il reste suspendu à ses griffes.
Ignorant qu'il déplace de l'air à la moindre expiration.
Assassinant des légions de grands-mères innocentes.
Il y a des solutions. Je m'hydrate désormais à l'eau minérale.
Et la diminution du nombre de grands-mères ralentit la déforestation.
Un éléphant dans un jeu de quilles. Une porcelaine dans un jeu de chiens.
Le chat se rendort sur les genoux d'une morte sans une once de culpabilité.
Nous sommes tous coupables. D'être vivants d'abord.
Nous prenons en naissant la place d'un autre. Un autre qui ne sera jamais.
Qui ne sera jamais parce qu'un spermatozoïde a traîné en route.
Nous mangerons en naissant le pain d'un autre. Un autre qui est bien vivant.
Nous respirerons son air. Tuerons sa grand-mère.
Piquerons sa place, prendrons son travail, pillerons ses villages,
brûlerons ses femmes et violerons ses récoltes.
Nous prendrons l'affection d'une mère à un frère. Du temps précieux à un père.
Le meilleur ami de notre petite amie ou inversement. Et perdrons les deux.
La vie est un enchaînement continuel de conneries irréparables.
La dernière étant de mourir.
Je ne sais pas ce qui se passe dans l'Au-delà.
Je ne sais pas ce qui se passe à 6500 mètres de profondeur.
A quoi pensent le siphonophore géant et les vaisseaux de guerre portugais ?
Le varan de Komodo s'est-il seulement posé la question ?
Je n'ose pas éternuer. Le monde est une aigrette de pissenlit.
Je n'ose pas manger. Je suis végétarien depuis longtemps.
Mais ma compassion pour les asperges et les patates se décuple.
Je ne sais pas ce qui se passe dans l'univers. L'équilibre est fragile.
Dans la ceinture d'astéroïdes, gravitent des grands-mères en perdition.
Des paresseux, des fourmiliers et quelques siphonophores géants.
Je n'ose pas glisser la clé dans la porte.
J'aurais dû faire la poussière avant de partir.
Ou encadrer la photo sur l'étagère de la bibliothèque.
Ou faire piquer ce maudit chat qui ne sert à rien.
Quoi que l'on fasse, il y a des dégâts collatéraux.
Même si l'on ne fait rien. Surtout si l'on ne fait rien.
Rien d'autre que de se suspendre aux arbres.
La tête en bas. Dans mes cheveux.

 


Philippe LATGER
Mai 2010 à Perpignan

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Pitié

Publié le

Je n'ai rien à donner d'autre que ce que je suis.
Ce que j'ai vu, perçu, senti, aimé, caressé et pris dans la gueule.
Je n'ai rien d'autre à donner.
Les entailles et les plombs. Les blessures de guerre.
Le pistolet sur la tempe. Entre les deux yeux. Dans ma gueule.
Sur la détente, le doigt a tremblé. Le coup est parti.
Je vous dis pas le merdier. Pitié pour les gars qui feront le ménage.
Que pouvais-je recevoir ? Que pouvais-je donner ?
Les cicatrices vulgaires. Le cœur crevé.
Comme un vieux ballon que le chien a niqué.
De ses crocs sans pitié. De ses crocs sans pitié.
Tout le monde connaît le plaisir et ses désillusions.
Que pouvais-je vous apprendre ? Que pouviez-vous m'apprendre ?
Que nous ne sachions déjà ?...
La mâchoire serrée. La mâchoire serrée.
Pitié pour ceux qui vont nettoyer.

 

Philippe LATGER
Mai 2010 à Perpignan

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Snowstorm

Publié le

C'était New York sous mes yeux, à mes pieds, depuis le Top of the Rocks,
le panorama crevé par un Empire State dépourvu de son grand singe,
et les flèches de la Bank of America, du nouveau Times Building,
les tours du Mercantile, du Metropolitan Life, et pourtant, au-delà,
s'étendait le Champ de Mars, coiffé du Trocadéro, écrin d'une superbe tour Eiffel
qui avait naturellement trouvé sa place parmi les totems de Manhattan.
Le Palais de Chaillot et le Rockefeller Center réunis dans une même Metropolis.
Quoi de plus normal ? Il n'y avait ni contradiction, ni anachronisme.
Comme en proue d'un navire, en hauteur, je respirais l'air de la ville,
lorsque je fus extirpé de mon rêve.

Je m'éveillai dans une chambre qui n'était pas la mienne.
Je n'étais plus au Square Carpeaux, le cerveau embrumé, jusqu'aux murs et ses volets,
réalisant que je venais une fois de plus de déménager, laissant Paris outre-Atlantique
et dans mon délire onirique, avant d'ouvrir ma fenêtre sur une rue québécoise.
J'avais peut-être cru me réveiller. Une nouvelle séquence de mon rêve. Assurément.
Mais je n'étais pas plus rue St Timothée que rue du Square Carpeaux.
La tempête de neige entre mes bras n'ensevelissait pas ma bonne ville de Montréal
mais le parc du Palais des Congrès de Perpignan. Ma case départ.
Désorienté, j'ai dû réfléchir un instant, me concentrer, me rappeler la date, le lieu,
entre rêve et réalité, passé et présent, me demander d'où j'étais parti, où j'avais échoué...
Larges et épais comme des pétales filandreux de coton démaquillant,
des flocons virevoltaient comme des nuées d'étourneaux affolés,
venus me narguer et se foutre de moi.

Je connaissais ce spectacle pour l'avoir si souvent admiré depuis ma fenêtre montréalaise,
étais ravi, et blasé, de le voir début mars sur ma petite cité catalane.
Si Paris se dressait en plein New York dans un rêve,
Montréal pouvait bien réapparaître en plein cœur de Perpignan. Dans la réalité.
Les arbres du jardin public étaient gelés, comme autant de sculptures de glace,
imitant le Carré St Louis ou le Parc Lafontaine,
et l'envie de rire se mêla à l'envie de pleurer.
Sous mes pieds nus, ce n'était plus le parquet chaud du studio parisien,
mais le carrelage humide d'une chambre investie l'avant-veille,
et l'accueil fait au fils, prodigue à nouveau, en ses terres déclamées, prétendues rouges,
semblait vouloir résumer tranches de vies, une rétrospective, un clin d'œil, intentionnel,
qui ne pouvait s'adresser qu'à moi.
Tout ramener à soi. Peut-on faire autrement quand on n'est que soi-même ?
J'ai pris pour moi ce déluge de confettis sur la Cinquième Avenue, un jour de parade,
qui célébrait mon retour sur l'itinéraire d'un défilé militaire,
entre l'appartement et la banque où je devais me rendre,
un triomphe sur le pont de la Basse, d'où je pouvais à peine deviner la silhouette du Castillet,
incapable de situer le Palmarium disparu dans la tempête,
dans les fumigènes d'une fête de la St-Jean, d'une Sardane celtique, aux accents canadiens,
patinant sur le marbre rose et la nacre de mes arpents de neige.

C'est en catastrophe qu'il m'a fallu vider les deux pièces de Montmartre.
Comme j'avais débarrassé le plancher du Québec, dix ans plus tôt, à la hâte,
sauvant les meubles, embarquant au cargo de Dorval ce que je voulais faire traverser,
en pleine tempête de neige, précisément, ne pouvant plus rester au Canada.
Déménager sur un coup de tête, un coup de sang, décidément, devenait une habitude.
Venir à Paris, quand je venais d'investir un superbe appartement
sur les toits de la Rambla de Catalunya, à Barcelone,
avait été aussi un revirement de situation soudain et hasardeux.
La rue Cyrano de Bergerac, au métro Lamarck-Caulaincourt,
dans le 18ème arrondissement, où je n'ai pu rester que six mois,
avant de me stabiliser enfin quelques rues plus loin. 
Il a fallu refaire des cartons. Un exercice qui m'amuse. Dont je me serais passé cette fois.
Quatre ans à la même adresse. Cinq ans à Paris. Nous y voilà. C'était assez.
Lassie rentre à la maison. La case départ où je reviens toujours. Et recommence encore.
Trouver des déménageurs. Résilier les abonnements. Faire suivre le courrier.
Sans parler du préavis de départ, qu'il fallait à tout prix réduire à un mois. Coûte que coûte.
Vendre des livres, des objets, ce que j'ai pu, donner le reste,
en laisser clandestinement au coin de la rue, la nuit,
pour réduire le volume d'effets personnels à ramener dans le Sud.
Une chaise de bureau. Un vieux transistor. Une colonne d'ordinateur. Une imprimante.
Garder la table de mes parents. L'encrier de mon père. Sa lampe de bureau. Des photos.
Le portrait de ma grand-mère. Des choses dont je ne pouvais pas me séparer.
La ville de Paris m'envoyait le jour de mon départ le service des " encombrants ",
pour débarrasser le trottoir de mon lit, le matelas et son sommier, la télévision et son meuble,
quand je remplissais les poubelles de la résidence de draps, oreillers, rideaux, coussins,
produits d'entretien, vaisselle sans valeur, avec un œil fébrile sur l'horloge de mon téléphone.
Mon train est à 11h20. Gare de Lyon. Un aller simple. Il est 10h00. Puis 10h10. 10h15.
J'ai un changement à St Lazare. Ligne 14. Je n'ai pas d'argent pour prendre le taxi.
J'ai passé l'aspirateur (avant de le jeter). De l'huile de lin sur le parquet pour égaliser sa couleur.
Levé à 06h00. Relever le compteur EDF. Appeler mon père. " Qu'est-ce que je fais du frigo ? "
Il y a une place dans mon sac pour les chandeliers de Rome. La boussole du grand-père.
Une grande poche poubelle où je fourre des prises multiples, des ampoules neuves,
des cintres, des vestes en velours, Kenzo, Hugo Boss, vestiges des soirées en ville... 
J'ai sauvé une tasse ramenée de Floride, jeté celle de la CN Tower de Toronto,
ne sais plus ce qui est déjà dans mon bagage, ce que j'ai balancé au fond de la poche,
en vrac, comme mon ventre, et une voisine s'aventure dans l'embrasure de ma porte :
" Vous déménagez ? " Oui Madame. " Ma fille cherche un appartement."
751€. Charges comprises. Agence Laforêt. Rue Ordener. " Bon courage ! " Merci.
Ravi de vous avoir rencontrée. Quatre ans après. Premier échange. Et le dernier.
Un coup de produit sur le miroir. Une pastille de Javel au fond des toilettes. Couper l'eau.

Je sors ce que j'emporte dans le couloir.
Sors une lampe ou deux, et une pile de livres d'Art dans le local poubelles
transformé en dépotoir, vérifie avoir mon billet de train sur moi.
Il est 10h40 sur mon téléphone portable. Où est mon passeport ?
La concierge me regarde faire, impuissante, ne sait comment m'aider.
" Désolé pour tout ça... " dis-je en nage. Je dois prendre mon ordinateur. Mes clés.
On me dit de ne pas m'inquiéter pour ce que je laissais. Les poubelles à sortir.
Débordantes. Débordé. Il est 10h45. Mon train est à 11h20. Vous l'ai-je dit ?
Je devrais déjà être parti. Je suis déjà en retard. Je suis trop chargé.
Je n'arriverai pas à courir sur le quai. Gare de Lyon. Je dois prendre mon ticket de métro.
Arriver jusqu'à la station Guy Môquet. L'appartement est entièrement vide. Il est beau.
J'ai le temps de m'en rendre compte. Et ne m'en rends compte que maintenant.
Avant de claquer la porte.
La lumière à travers les fentes des volets de fer, les grandes fenêtres, le parquet...
Les clés dans la poche droite. Le billet de train dans la poche gauche. Go. Go. Go...
J'ai claqué la porte. Ne me rappelle pas ce que j'ai dit à la concierge. Couru dans la rue.

En cours de route, j'ai lâché au milieu de poubelles le grand sac noir plein d'ordures,
après le square, dans lequel se trouvaient la statuette de terre cuite ramenée du Mexique,
des mugs de New York et Sydney, de Londres et Cap Canaveral,
des câbles et du produit vaisselle, songeant que je ne pourrais jamais changer mon billet sans frais,
traînant mon sac en trottant sur ses roulettes défoncées, essayant d'évaluer l'heure.
10h48 ? 49 ? 50 ?...
Pas le temps de sortir mon téléphone pour vérifier. Il faut foncer acheter mon ticket de métro.
En espérant que ce soit le dernier. Où dormirai-je si je dois revenir ? Mon lit est déjà loin...
Je ne peux pas passer le tourniquet. On m'ouvre une porte annexe depuis le guichet.
Le quai. Un train arrive. Il est 10h52. Avec un peu de chance, je serai à St Lazare à 11h00.


Le boulevard Clémenceau a des airs de rue Ste Catherine.
Je patine consciencieusement jusqu'à ma banque,
les cheveux et la barbe blanchis par des flocons de papier mâché.
" Quel accueil ! plaisantai-je en m'époussetant... je n'en demandais pas tant !..."
Je dois retirer de l'argent. Je n'ai plus de carte. Enfin... j'en ai une dont j'ai oublié le code.
Impossible de me le remémorer. On m'en commande une nouvelle. Que je recevrai bientôt.
Un détail au milieu de la tourmente générale. Nous n'étions plus à un détail près.
J'avais pu prendre mon train. In extremis. Et ma vie à Paris était déjà une autre vie. Ailleurs.
Deux jours après. Une éternité. C'était du passé. Loin derrière. Et n'étais pas encore arrivé.
Entre New York et Montréal. Quelque chose qui ressemblait à Perpignan. Vaguement.
J'avais vu ma soeur. Une nièce. Des amis. Autant de repères immuables, de sourires familiers,
et mon Castillet, sous la neige... une catastrophe naturelle. Historique.
Faute de réchauffement, on s'accordait à y voir une preuve du dérèglement climatique.
Les voitures garées face à ma fenêtre n'avaient plus de roues. La neige avait tout recouvert.
Toits et capots supportaient trente centimètres de sucre glace. Et je m'en émerveillais.
Les chaussures mouillées, les chaussettes mouillées, les pieds mouillés. Froids et mouillés.
Une douche chaude s'impose. Mais il n'y a pas d'eau chaude. Pas encore. Décidément.
Tout cela aurait été féérique si cela n'avait été aussi inconfortable que désagréable.
Alors, ok, c'était superbe. Merci. Maintenant on rallume le soleil, le ciel bleu.
Fondez la neige. Qu'on me ramène à Perpignan.


Philippe LATGER
Mars 2010 à Perpignan

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The Drake

Publié le

Alors Macklowe... Que vas-tu faire de ce vide béant ?
De cette parcelle arrachée à l'Histoire de la ville ?
Au coin de Park Avenue...
D'avides promoteurs avaient déjà détruit le somptueux Singer Building
et son beffroi qui fut un temps le sommet de Manhattan.
D'autres encore avaient rasé la superbe colonnade de la Pennsylvania Station
de McKim Mead & White, avec son hall inspiré des Thermes de Caracalla,
et son énorme structure d'acier, pour y construire le monstrueux Madison Square Garden.
Il n'en reste que deux aigles d'ornementation, exhibés sur le trottoir de la 7ème Avenue.
Et je passe sur le Circle Building ou le majesteux Savoy Hotel, aux coins de Central Park.
Bien sûr, c'est le génie de cette ville. Qui ne s'attache pas au passé mais regarde vers l'avenir.
Toujours dans le mouvement, dans le présent, l'énergie et la fureur.
N'hésitant pas à détruire pour reconstruire plus haut, ou plus rentable, ou plus moderne,
à la barbe de la Landmarks Preservation Commission.
Si le Paramount Hotel vient d'être classé, à l'automne, qu'adviendra-t-il du Pennsylvania ?
ce lieu hanté par Duke Ellington, Count Basie ou le Glenn Miller Orchestra,
vestige du complexe de la regrettée Penn Station, mastodonte typiquement new yorkais,
que l'on promet à la démolition pour y construire une nouvelle tour de verre...
Bon sang, songez à la Hearst Tower les enfants ! L'architecte et baron Norman Foster,
a bien dû élever son splendide skyscraper sur la base maçonnée du premier building !
Six étages d'un premier immeuble datant de 1928, servant de socle à l'œuvre contemporaine.
Bâtissez votre nouvelle tour sur l'hôtel Pennsylvania au lieu de le construire à la place !
Mais c'est connu. Il est souvent moins cher de tout foutre en l'air et repartir de rien
que d'avoir à composer avec d'anciennes structures aussi fragiles que capricieuses.

Le bienheureux Paramount Hotel, justement... parlons-en.
J'avais trente ans et avais pris une chambre à l'Hotel Seventeen, plus modeste,
sur le charmant Stuyvesant Square, établissement rendu célèbre par Woody Allen
et son film Manhattan Murder Mystery.
Mais c'est au Paramount, près de Broadway, qu'un ami m'avait donné rendez-vous,
au restaurant du lobby décoré en 1990 par l'incontournable Philippe Starck.
Treize ans plus tard, ce design datait déjà beaucoup, me rappelant avec nostalgie
les bars à la mode de la Barcelone postmoderniste de mes 17 ans.
Le contraste entre la déco et l'architecture des Années 30 était plutôt réussi.

( ... )

J'ai bien vu l'immeuble empaqueté comme une oeuvre de Christo,
emballé comme le Pont-Neuf ou le Reichstag ! Et ce n'était pas bon signe.
Les échafaudages n'annonçaient pas une nouvelle réfection. Mais une démolition.
Tes intentions sont percées à jour Macklowe. Tu veux détruire le Drake !
Un hôtel construit en 1926, l'un des innombrables joyaux de l'âge d'or de Manhattan,
de brique et de terracotta, lové contre les hautes arches calderiennes du 450 Park Avenue,
son antithèse, immense tour moderniste de la fin des Années 60, offrant la comparaison,
une audacieuse juxtaposition et la dissonance jubilatoire qui fait la féérie de New York.
Il est merveilleux de voir dans cette ville, comme à Rome, les strates des époques,
qui ne se comptent pas en millénaires certes, comme en Europe, mais en décennies,
et nous permettent, en descendant une seule avenue de traverser tout le XXème siècle.
Ici les années 1890. 1900. 1910. Et les immeubles prennent de la hauteur. 1920. 1930.
Les Années 40. 50. Réinventant l'architecture. Le progrès des technologies. 1960. 1970.
Des splendeurs côtoyant des abominations. Tout s'enchevêtre. On change de matériaux.
Le bois pour l'acier. La brique pour le verre. Toujours plus haut. Ou toujours plus écolo.
Celui-ci est à la mode. Le suivant est démodé. Celui-là redevient à la mode.
Kitsch. Désuet. Avant-gardiste. Vintage. Mais autant de témoignages du génie de la cité.
Alors ok Macklowe. Tu as le pouvoir. Tu as l'argent. Tu as acheté le Drake.
Et tu l'as acheté pour le détruire. Mais que vas-tu construire à la place ?

( ... )

J'ai remonté les 40 rues séparant le Drake de l'Hotel 17 en d'autres circonstances.
C'était encore de nuit, mais dans une tempête effroyable au-dehors comme en dedans.
Mon ami n'était pas le seul à descendre au fameux Swissotel.
Un lieu où Led Zeppelin s'était fait voler plus de 200.000 dollars lors d'une tournée en 1973,
où d'autres Rock Bands avaient siégé comme The Who, où l'on avait croisé Muhammad Ali, 
Judy Garland ou Frank Sinatra. Jane Birkin y avait séjourné elle aussi, en 2003.
En tournée internationale avec Arabesque, chantant une fois encore le répertoire de Gainsbourg,
mais transfiguré par les arrangements de Djamel Benyelles, une série de concerts était programmée
au Florence Gould Hall, un auditorium sur la 59ème rue.
A New York, comme aux confins de la Méditerranée, côté israélien comme côté palestinien,
l'œuvre de Lucien Ginsburg redorée de cordes et de percussions orientales,
prenait une bouleversante dimension politique. Avec pudeur, délicatesse et virtuosité.
Si j'étais resté devant la porte une première fois, je n'imaginais pas que j'allais me retrouver
plus tard dans le lobby de ce même hôtel, en compagnie de l'icône absolue de mon adolescence.
Voilà ce que tu as fait, Macklowe, t'en rends-tu compte ?
Tu as détruit le lieu saint où il m'a été donné de rencontrer Jane Birkin.

Depuis Paris, je suis sur internet la progression des nombreux travaux au coeur de Manhattan.
Un site américain, qui propose un forum où les New Yorkais postent des images en temps réel,
me permet, comme si j'étais sur place, de suivre pratiquement au jour le jour la reconstruction
de la tour # 7 du World Trade Center, l'achèvement de la nouvelle tour Goldman Sachs
au bord de Ground Zero, ou celui de l'énorme gratte-ciel de la Bank of America sur Bryant Park.
Je vois apparaître les bassins du Mémorial creusés sur les empreintes des Twins, et s'élever ici
la base spectaculaire de la très attendue Freedom Tower, tout en m'émerveillant du nouveau
chef-d'oeuvre de Frank O. Gehry que j'adule, non loin de là, colosse chromé de Spruce Street :
l'imposante et somptueuse tour Beekman.
Ainsi, heureux de découvrir de splendides réalisations sur Madison Square ou la 5ème Avenue,
il ne me reste qu'à traverser l'Atlantique, même le temps d'un week-end, pour voir de mes yeux 
l'audacieux gratte-ciel abritant le nouveau siège du New York Times, signé Renzo Piano,
comme les nombreux chantiers frénétiquement ouverts sur la 8ème Avenue ou Riverside Park.
Mais c'est depuis mon ordinateur, que je constate que le Drake est tombé.
Ironie du sort. Nous sommes en pleine crise financière. Et bien des chantiers sont reportés.
Lorsqu'ils ne sont pas purement et simplement annulés. Alors, bravo mon cher Macklowe.
Nous voilà bien avancés. Il ne suffit pas de détruire un building.
Encore faut-il avoir les moyens d'en construire un autre à la place.

( ... )

Le ciel était bas et les lumières de la ville donnaient aux nuages une teinte anisée.
Un orage fantastique amputant l'Empire State Building de son sommet.
Etrange sensation à New York, que ces canyons soudainement bas de plafond.
Et des bourrasques de vent amplifiées par les couloirs du damier de Manhattan.
Je ne pouvais pas me retourner, et devais descendre mes 40 rues à nouveau,
et me lancer sous la pluie en riant, avec l'envie de courir,
de m'enfuir comme un voleur, euphorique :
j'avais embrassé Jane B, yeux bleus, cheveux châtains, Anglaise, de sexe féminin,
et, de peur qu'on me reprenne ce que j'avais vécu à l'instant, j'ai dû me sauver, vite, vite,
garder mon butin sous le manteau, finissant par cavaler dans la nuit, de toutes mes forces.
Contre le vent, alors qu'il pleuvait à seaux, des trombes comme je n'en avais jamais vues,
un truquiste de cinéma me balançant toute l'eau du ciel à la figure, I'm singin' in the rain,
j'avançais comme un fou, de la flotte jusqu'aux genoux, saluant l'auguste Seagram Building,
et les taxis qui klaxonnaient avant d'abattre sur moi, en roulant dans les flaques géantes,
des gerbes d'eau sale qui finirent de me tremper jusqu'aux os, déclenchant dans ma course
un nouveau fou rire, ivre et béat, répondant à l'orage et à ses coups de tonnerre dantesques
par des cris de joie et d'admiration, ampoulés par la hauteur des buildings comme,
à l'intérieur, la chamade qui cognait dans ma poitrine offerte.
Exalté, j'avançais laborieusement vers Grand Central.
Heureux de voir les éléments parfaitement raccords avec mon état, ma propre tourmente.
Reconnaissant au ciel d'illustrer si justement, comme un couronnement, l'épisode inespéré
que l'on me permit de vivre, dans le lobby d'un hôtel new yorkais.

Ce que Macklowe doit savoir, c'est que je suis un Enfant de la Chance de Gainsbourg.
Un des p'tits gars qui a pleuré grand-père Gainsbarre comme son propre grand-père.
J'avais 17 ans et l'impression d'être orphelin. Déchiré invariablement aux premières mesures
d'un prélude de Chopin, comme à l'interminable et jubilatoire intro de Love on the Beat.
J'avais passé une soirée auprès de Melody Nelson en personne. Et remerciais les dieux pour ça.
Une Rolls Royce fantôme m'a suivi jusqu'à Union Square, avec sa basse psychédélique,
et ses cordes de Salomé implorant la tête de Jean-Baptiste, ignorant le fronton de la New York
Film Academy et les clarinettes New Orleans de Woody Allen, fuyant le bonheur, comme il fut dit,
jusqu'au perron du Seventeen où je vins m'échouer hors d'haleine.
Dégoulinant sur la moquette poussiéreuse du hall comme si je sortais directement de l'East River,
le visage mouillé de larmes de pluie, les cheveux collés sur le front, sauvé de la noyade,
j'ai demandé ma clé au veilleur de nuit aussi perplexe qu'amusé, pour me jeter enfin sur mon lit.
Quand j'ai repris mes esprits, bercé par le cliquetis sur des tôles, la fenêtre à guillotine ouverte,
j'ai rassemblé mes affaires et me suis rendu compte que j'avais, dans ma précipitation,
oublié mon agenda au Swissotel. Dans lequel se trouvait, bien entendu, mon billet d'avion.

Le lendemain, le ciel était pur. Bleu. Hors de portée. Lavé de tout soupçon.
Une belle journée ensoleillée. Comme si rien ne s'était passé. Mais je savais n'avoir pas rêvé.
Mon billet retour était toujours introuvable. Tout comme l'organiseur en cuir perdu au Drake.
Où je suis retourné tenter ma chance.
Parce que nous sommes dans un hôtel respectable, et qu'il ne s'agissait pas des 200.000 dollars
de Led Zeppelin qui n'ont jamais été retrouvés, un jeune homme du personnel est allé demander
si l'on n'aurait pas, par hasard, mis la main sur l'agenda égaré la veille au restaurant.
Un responsable est venu me trouver, cherchant à obtenir des précisions sur l'objet, pour être sûr
de ne pas commettre d'impairs, et disparut pour aller le chercher au coffre, convaincu qu'il allait
le restituer à la bonne personne, me laissant avec l'espoir de récupérer mon précieux billet.
Je ne pouvais crier victoire avant de l'avoir entre les mains, et être assuré que j'allais pouvoir
retourner à Paris sans encombres. Je ne pus le faire pour autant lorsque l'homme est revenu,
en effet, avec mon agenda, et le billet d'avion à l'intérieur, pour avoir été rejoint entre-temps
par une connaissance, étonnée de me trouver là de si bon matin.

 


Philippe LATGER
Janvier 2010 à Paris

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Make up

Publié le

L'huile coule sur mon visage.
Fait couler le maquillage.
Ce n'est pas la mort, mais de mourir qui m'inquiète.
Les aiguilles tricotent le dénouement,
mes nerfs en pelote, et mes veines shootées,
le dénuement final, allongé à la morgue,
on prépare mon corps, chirurgie esthétique,
la cire et le botox, l'art de la momification,
ce n'est pas la pipe, mais la pompe funèbre,
et le couvercle de bois vissé sur un profil sans souffle.
Aurai-je quitté mon corps à temps ? Je suis claustro.
Je ne pourrai supporter d'être enfermé dans une boîte.
Le crâne est défoncé. On me raccroche la mâchoire.
Putain... ne me dites pas que vous allez continuer à vivre sans moi !
Injuste ? Vraiment ? Le traitement est le même pour tous.
Tu t'attaches à tout : au matin, à des gens, au soleil, aux images.
Et on te retire tout.
- C'est moi qu'on retire ! Bordel de merde.
- Ouais. On continuera à vivre sans toi.
Ton absence n'empêchera ni le matin, ni les gens.
Ni le soleil. Ni les images.
Me voilà en décubitus dorsal avec la tête surélevée sur une table mortuaire.
On vérifie l'absence de pouls. La rigidité cadavérique.
Mes pupilles dilatées ne réagissent plus à la lumière. On me déshabille.
Une érection m'est impossible. D'ordinaire, le simple fait de me dévêtir me fait bander.
J'en suis incapable, même lorsqu'on me frictionne le corps de solutions désinfectantes.
Est-ce que je vois ce type me faire la toilette ? Suis-je plaqué au plafond ?
Avec quels yeux puis-je me voir puisque les miens sont secs et figés, pris dans les glaces.
Du givre sur la cornée. Je ne m'étais jamais vu avec cette expression.

La mort ne me fait pas peur. Ce que je crains, c'est la transition.
Le passage d'un monde à un autre.
J'ai de bonnes raisons de penser que les choses sont bien faites.
Naître après tout, est bien plus violent que mourir. Quand on y pense.
Venir du néant et débouler dans la vie, cette explosion de sons et de couleurs,
de sensations, de lumières, de formes et de matières...
On a pris soin de ne pas vous donner la mémoire de cet instant épouvantable.
Personne ne se rappelle du jour de sa propre naissance.
Peut-être prend-t-on les mêmes précautions pour notre sortie.
Alors, pourquoi verrais-je mon corps livide sur cette table ?
Un tissu couvre mes bons vieux légumes. Et le type me masse les membres.
Il n'est pas très beau. Ni très jeune. Mais j'aurais eu une érection pour moins que ça.
Il m'a collé les paupières. Mais je ne m'en effraie point, puisque je vois encore.
En revanche, je suis pris de panique lorsqu'il me ferme la bouche d'une suture
réunissant de force maxillaire et mandibule.
Je suis un gros fumeur. J'ai des difficultés à ne respirer que par le nez.
Chez le dentiste, j'avais, la bouche ouverte, inondée à grande eau le temps d'un détartrage,
une impression de noyade, ne pouvant plus respirer calmement par mes seules fosses nasales.
En fait, c'était un emballement dû à la panique. Qui me revint comme un réflexe de survie.
J'étouffe. Je manque d'air. Je me débats. Comme au réveil d'une anesthésie générale.
Mais je respire toujours. Ou n'ai plus besoin de le faire.
Et je me laisse faire lorsqu'il me rase. Et me coiffe.

Bon sang. Je ne me suis jamais fait la raie au milieu. Qu'est-ce qu'il fabrique ?
Personne ne lui aura laissé une photo de moi ?
Peut-être pas forcément à mon avantage, mais au moins, à mon habitude...
Je découvre mon visage complètement rasé. Les pattes sont trop courtes.
Je gardais toujours une barbe, ne serait-ce que naissante,
voire un bouc, un collier, pour allonger le tout, dissimuler un double menton.
Je me trouve horrible. J'espère qu'il ne va pas m'exposer comme ça.
Mais en fin de compte, le maquillage va finir par m'apaiser. Me convaincre.
Ok. Ce n'est pas si mal... étant données les circonstances.
D'autant plus qu'il ébouriffera mes cheveux comme j'aimais à le faire.
Il cherche quelque chose dans ma cuisse.
Soulève le tissu bébé, juste au-dessus. Tu seras pas déçu.
Papa a quelque chose pour toi.
Ni jeune, ni très beau, certes, mais enfin, à la réflexion... pourquoi pas.
Je n'ai que ça sous la main, et il me semble que c'est le moment ou jamais pour...
Mes idées salaces s'effacent aussitôt lorsque monsieur incise.
A l'aide d'une canule dans l'artère fémorale, il injecte des litres d'un produit inconnu,
peut-être à base de formol, probablement pour empêcher l'évolution bactérienne,
histoire de ralentir la décomposition, de freiner la destruction cellulaire.
Du fluide d'embaumement. Conservateur. Biocide. Pour être présentable.
Un sacré fix. Il envoie 6 ou 7 litres... peut-être plus.
Mais je n'ai plus à craindre d'overdoses. Vas-y mon vieux, balance la purée.

C'est la boîte qui m'impressionne le plus.
Les purges, l'aspiration des liquides internes, les manipulations dégradantes,
douteuses, de mon consciencieux thanatopracteur, ne me révoltent plus.
Il faut au contraire que j'en profite. Avant qu'on ne m'allonge dans la boîte.
Allez, une dernière volonté... Une petite cigarette avant de partir.
Je vois que je ne suis pas tombé sur un nécrophile. Hélas.
S'il n'est pas disposé à me caresser la queue ou à me sodomiser en douce,
qu'il allume une clope !
Je ne pourrai pas la fumer, bien sûr,
mais peut-être pourrais-je en percevoir l'odeur,
en retrouver le goût, une forme de tabagisme passif.
- Mais tu es où, là, au juste ?
Bonne question. Je me croyais dans la chambre funéraire, avec moi,
et mon embaumeur trop sage, mais je suis avec les miens.
Je reconnais ma sœur et mes nièces, Jean-François, et mon vieux papa.
Mais je panique. Je ne veux pas entendre ce qu'ils se disent. Il faut sortir.
Et puis, j'ai envie de savoir. Et... Et puis non. C'est trop dur.

- Tu veux savoir si des gens vont te pleurer ? A qui tu vas manquer ?
- Ces salopards continueront à jouir du matin, et des gens, et du soleil.
- Peut-être retrouveras-tu ta mère...
- ...

Un masque mortuaire sur la gueule. Avant de passer au feu.
Le plus dur est fait j'imagine. Je me suis détaché du corps.
En un centième de seconde. Sans avoir eu le temps de m'en rendre compte.
Mes efforts pour rester compact furent inutiles. Et je n'en ai pas fait.
J'ai pris conscience trop tard de ce qui m'arrivait.
Alors ? Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Qu'est-ce qu'on compte faire de moi ?
Il est prévu qu'arrivent des anges, ou des démons,
ou que s'ouvre un grand tunnel de lumière qui me passera cette envie de fumer ?
Il devrait y avoir un
fading. Quelque chose de doux, irrémédiable et bienvenu.
Je m'endormirais, et ne me réveillerais qu'à l'âge de 6 ans dans la peau d'un autre.
Je serais dans la cour d'une école. En 2085. Et ne me rappellerais pas de ma naissance.
J'ai 15 ans en 2094. Et me souviens à peine de cette petite école. Un flash ou deux.
Des choses qu'on m'aura racontées. J'ai une belle poitrine. Je m'appelle Sarah.
Je ne sais pas ce que je fiche ici. Me sens un peu lesbienne. Enfin, pas à ma place.
Je ne comprends rien du monde qui m'entoure. Ou bien suis-je en enfer ?
- L'enfer pour toi, c'est de te réincarner en adolescente lesbienne ?...
- C'est de ne plus te voir, triple andouille !...
- Cigarette ?
- Volontiers.

Un matin de plus. Une cigarette de plus. Comme victoire sur victoire.
Contre les aiguilles qui tricotent. Et mes nerfs en pelote.
Je lutterai encore au prochain détartrage pour respirer normalement.
Au fond, on ne se rappelle pas de sa propre naissance.
Peut-être sommes-nous déjà morts, et que nous ne nous en rappelons pas.
La mort sera ce qu'elle est, une nouveauté, un recommencement, une illusion,
un début, une fin, le néant, un passage, un simple concept, peu importe...
Ce qui m'inquiète, c'est de mourir.

 

Philippe LATGER
Janvier 2010 à Paris 

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Ste Angèle

Publié le

Ste Angèle.
Je me les gèle.
De grandes orgues en orgelets.
Ste Angèle.
Je me les pèle.
De sucres d'orge en dégelées.


Philippe LATGER
Janvier 2010 à Paris

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Je me souviens

Publié le

Des rêves avaient mêlé leurs impressions à l'obscurité de la chambre. Bien souvent.
Mais pas ce matin. Ce fut un sommeil de plomb comme à chaque fois qu'arrive la neige.
Le réveil est tombé comme une lame. D'un coup sec.
Je ne revenais de nulle part. N'avais sur le bout de la langue aucune image confuse.
Je n'avais rien vécu. J'avais juste dormi. Une nuit ou bien six mois.
C'est en ouvrant les volets que je comprends ce qui s'est passé. La neige. Sur Paris.
Le feutre sur les trottoirs et les pare-brises. Et tout ce papier mâché qui virevoltait.
Je ne m'en étonnais plus. Et m'en étonnais toujours. Comme à deux rues de Berri UQAM.
Deux ans sur les rives du St-Laurent m'avaient accoutumé à cet état. Inconscient.
La tentation d'une léthargie. Le sommeil sans rêves. L'empreinte animale, fossile, du repos.
L'hibernation. Le corps enroulé dans sa fourrure archaïque. Le rythme cardiaque.
Au cœur de la ville, la nature reprend ses droits. Impose sa pulsation. L'hypothermie.
Sous l'édredon, les mammifères urbains ont repris leur position fœtale.
Blottis dans leur propre chaleur. Déconnectés des angoisses habituelles. Comme morts.
Le temps est suspendu. Que la température baisse. Ou quelle remonte. Jusqu'au degré zéro.
Le point d'équilibre. Fragile. Et précis. Qui permet de transformer l'eau. Dedans. Dehors. H2O.

L'eau qui nous constitue ne peut rester insensible à la mutation extérieure.
Le corps est en résonance. Je me rends compte en ouvrant la fenêtre que je ne suis pas surpris.
Je savais qu'il avait neigé. Mon corps le savait. L'avait su bien avant que je ne le comprenne.
Il m'a fallu découvrir le spectacle de ma rue pour m'en apercevoir avec satisfaction.
Comme lorsqu'il réagit à l'intrusion d'un virus, le corps se débrouille sans la tour de contrôle.
Sait ce qu'il a à faire. Il fait son job. Avec une appréciable conscience professionnelle.
Lorsque la fièvre est déclarée, l'organisme a déjà rempli sa mission, respecté le protocole,
le système d'alerte, et, lorsque la direction est tenue au courant du problème,
ce dernier est déjà en cours de résolution.
Je suis doublement émerveillé. Par la magie de Paris sous la neige d'abord.
Par celle de mon corps ensuite. La magie de son intelligence et de son autonomie.
Me confortant dans l'idée que deux entités cohabitent.

Les parisiens patinent. Engourdis. Déboussolés.
Ils se heurtent et se barrent le passage sur les trottoirs les plus larges,
perdant toute logique, toute perception de l'espace et synchronisation des mouvements,
n'anticipant plus les trajectoires, le cou dans les épaules, ramassés sur eux-mêmes,
rasant les murs, incertains, hésitants, ou en pilote automatique.
Ce n'est pas un jour comme les autres. Quelque chose a changé. On ne reconnaît plus rien.
Pas même sa voiture. Ni la rue où l'on vit. Ni l'immeuble où l'on resterait volontiers confiné.
Il faut sortir et aller travailler. Contrariant l'ordre naturel qui décrète l'arrêt de toute activité.
Le point d'équilibre. Le temps en suspension.

C'est comme l'orage fracassant. La violence d'une tempête.
Le monde se rappelle à nous. Dans toute sa force. Remet les choses à leurs places.
La fourmilière est en panique. Les trains n'arrivent plus à l'heure. On annule les rendez-vous.
Et les enfants sont ravis du désordre. Le chaos tranquille. La douce révolution. Bienveillante.
Ce n'est pas la fureur tonitruante de la foudre et le déchaînement des vents.
Mais un gant de velours. Qui vient étrangler nos habitudes avec la même détermination.
Nous renvoie avec la même efficacité à nos viles agitations. Et à notre magnifique impuissance.
Dans son calme olympien, la neige paralyse l'orgueilleuse cité et le bourbier des vanités.
Elle nous caresse les cheveux gentiment, nous expliquant qu'il nous faudra bien mourir.

Ce que le monde est beau quand le décor tombe et que le maquillage a coulé.
Lorsque les constructions, les masques et les paravents sont renversés.
Instants de grâce nous révélant notre beauté première et éternelle. Comme partie intégrante.
H2O. Dedans et dehors. Au-delà de nos tours de Babel et de nos cantiques désespérés.
De quoi s'inquiète-t-on ? De quoi avons-nous peur ? De nous-mêmes ?
Tout est prévu. Et tout se débrouille avec ou sans nous. De toute façon.
Je respire la rue à ma fenêtre. Montréal m'apparaît avec un pincement dans la poitrine.
Dix ans ont passé. Et l'odeur de l'hiver est la même. Immobile. Immuable.
Ai-je pu dormir pendant dix ans ?

Les achats de Noël dans l'atrium lugubre du Complexe Desjardins dont je sors
pour retrouver la Place des Arts et le radiateur de la salle Wilfrid-Pelletier,
prendre une boisson chaude au bar du Théâtre du Nouveau Monde en attendant quelqu'un.
Remonter St-Hubert pour m'engouffrer Place Dupuis, les chaussures bouffées par la neige.
La veilleuse allumée, à des milliers de kilomètres, qui me relie aussi sûrement qu'internet
à ceux que j'ai laissés outre-Atlantique, et brûle l'oxygène à ma bouche, comme mes illusions,
sur un évier du boulevard René-Lévesque ou la table basse de la rue St Timothée.

Je referme la fenêtre sur les toits d'un 18ème arrondissement transfiguré.
Il n'y a d'espace que le temps. Peu importe où l'on est. Le tout est de savoir quand.
Le lieu est maintenant. Ici. Où l'on se trouve. Où l'on se retrouve. A Paris ou ailleurs.
La neige me le révèle avec douceur. Dix ans ou une nuit. C'est un fait. J'ai rêvé...

 


Philippe LATGER
Janvier 2010 à Paris

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Enfin libres

Publié le

L'éblouissement. A ta bouche. A ton souffle. A ton âme.
A tes regards qui me sortent par les yeux. Enflamment le pigment.
A mes mains faites pour ta nuque. A tes ongles dans ma peau.
A tes cils qui m'éventent. A tes larmes à mes lèvres.
A ton bras replié sur mes hanches. A tes hanches qui s'évasent.
Tes chevaux qui s'évadent. A mon cœur qui s'évide.
A nos vases communicants. A nos fleurs solitaires.
Et nos peurs de disparaître dans l'autre.
A tes veines qui palpitent. A ta fièvre qui bourdonne.
A mes tempes qui résonnent. A mon pouls qui s'emballe.
Tes cheveux tourbillonnent comme volutes en spirales.
A tes jambes à mon cou. A mon sexe captif.
Et le désir de se dissoudre dans l'autre.

Au sourire au menton. A la langue à l'oreille.
Aux rouleaux d'océans. A l'écume, aux embruns.
A tes doigts innocents. A mes orgues, à tes cordes.
A nos chœurs consacrés. A ton nom. Ton parfum.
A ta voix qui se fraye. Aux chemins infinis.
Aux arènes encerclées. A mes taureaux exsangues.
Aux plaisirs volatiles. Sur le bout de ma langue.
Mille odeurs de paresse. De lumières en brasiers.
Et nos peurs d'exister ou d'apparaître à l'autre.
Aux étreintes invisibles. Aux liens inaliénables.
A tes cils qui m'inventent. Mes iris qui te créent.
Mes vœux qui t'imaginent. Et nos élans secrets.
Aux sécrétions tactiles. Aux substances de mort.
Aux appels érectiles. Horizons et aurores.
Plus beaux que la réalité.

Je n'avais pas vécu. Je n'avais pas été.
Moi qui craignais de me fondre. De me perdre.
J'existe enfin pour exister à tes yeux qui me fixent.
Qui me clouent au plafond. Qui crèvent l'édredon.
En une pluie de plumes. A nos corps qui écument.
Et tu sais être en vie. Et je sais être en manque.
Tu es la condition. Quand je suis le problème.
A tes pas qui s'en vont. A ton rire qui s'éloigne.
A ton dos qui se tourne. Et la porte emportée.
En orages qui souffrent. Du phosphore et la foudre.
Et la noirceur superbe qui révèle l'empreinte.
De silence et d'oubli. D'un espace sans toi.
Qui m'aspire et m'abîme. Me fustige et m'éreinte.
La chaleur de ton ventre où j'aurais, endormi,
rêvé d'être à nouveau, au plus près de moi-même,
au plus profond de toi, déshabillé du temps,
de mirages ou de pièges, face à face, en dedans,
au plus vrai que l'on puisse. L'histoire est suspendue.
Les rivières immobiles. Et l'Eden s'est perdu.

Narcisse veut son miroir. Mais il a ton image.
La plus belle de toutes. Un échange est possible.
A tes doutes touchants. A mes vagues d'angoisse.
A nos mers agitées, nos torrents qui affluent,
dont le fleuve a besoin, dont le ciel se nourrit,
à nos pluies de baisers, l'hydratation vitale.
Retrouvailles solaires. Tout s'arrête ou reprend.
A ta bouche. A ton souffle. A ton âme.
Enfin libres.



Philippe LATGER
Novembre 2009 à Paris

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