Make up
L'huile coule sur mon visage.
Fait couler le maquillage.
Ce n'est pas la mort, mais de mourir qui m'inquiète.
Les aiguilles tricotent le dénouement,
mes nerfs en pelote, et mes veines shootées,
le dénuement final, allongé à la morgue,
on prépare mon corps, chirurgie esthétique,
la cire et le botox, l'art de la momification,
ce n'est pas la pipe, mais la pompe funèbre,
et le couvercle de bois vissé sur un profil sans souffle.
Aurai-je quitté mon corps à temps ? Je suis claustro.
Je ne pourrai supporter d'être enfermé dans une boîte.
Le crâne est défoncé. On me raccroche la mâchoire.
Putain... ne me dites pas que vous allez continuer à vivre sans moi !
Injuste ? Vraiment ? Le traitement est le même pour tous.
Tu t'attaches à tout : au matin, à des gens, au soleil, aux images.
Et on te retire tout.
- C'est moi qu'on retire ! Bordel de merde.
- Ouais. On continuera à vivre sans toi.
Ton absence n'empêchera ni le matin, ni les gens.
Ni le soleil. Ni les images.
Me voilà en décubitus dorsal avec la tête surélevée sur une table mortuaire.
On vérifie l'absence de pouls. La rigidité cadavérique.
Mes pupilles dilatées ne réagissent plus à la lumière. On me déshabille.
Une érection m'est impossible. D'ordinaire, le simple fait de me dévêtir me fait bander.
J'en suis incapable, même lorsqu'on me frictionne le corps de solutions désinfectantes.
Est-ce que je vois ce type me faire la toilette ? Suis-je plaqué au plafond ?
Avec quels yeux puis-je me voir puisque les miens sont secs et figés, pris dans les glaces.
Du givre sur la cornée. Je ne m'étais jamais vu avec cette expression.
La mort ne me fait pas peur. Ce que je crains, c'est la transition.
Le passage d'un monde à un autre.
J'ai de bonnes raisons de penser que les choses sont bien faites.
Naître après tout, est bien plus violent que mourir. Quand on y pense.
Venir du néant et débouler dans la vie, cette explosion de sons et de couleurs,
de sensations, de lumières, de formes et de matières...
On a pris soin de ne pas vous donner la mémoire de cet instant épouvantable.
Personne ne se rappelle du jour de sa propre naissance.
Peut-être prend-t-on les mêmes précautions pour notre sortie.
Alors, pourquoi verrais-je mon corps livide sur cette table ?
Un tissu couvre mes bons vieux légumes. Et le type me masse les membres.
Il n'est pas très beau. Ni très jeune. Mais j'aurais eu une érection pour moins que ça.
Il m'a collé les paupières. Mais je ne m'en effraie point, puisque je vois encore.
En revanche, je suis pris de panique lorsqu'il me ferme la bouche d'une suture
réunissant de force maxillaire et mandibule.
Je suis un gros fumeur. J'ai des difficultés à ne respirer que par le nez.
Chez le dentiste, j'avais, la bouche ouverte, inondée à grande eau le temps d'un détartrage,
une impression de noyade, ne pouvant plus respirer calmement par mes seules fosses nasales.
En fait, c'était un emballement dû à la panique. Qui me revint comme un réflexe de survie.
J'étouffe. Je manque d'air. Je me débats. Comme au réveil d'une anesthésie générale.
Mais je respire toujours. Ou n'ai plus besoin de le faire.
Et je me laisse faire lorsqu'il me rase. Et me coiffe.
Bon sang. Je ne me suis jamais fait la raie au milieu. Qu'est-ce qu'il fabrique ?
Personne ne lui aura laissé une photo de moi ?
Peut-être pas forcément à mon avantage, mais au moins, à mon habitude...
Je découvre mon visage complètement rasé. Les pattes sont trop courtes.
Je gardais toujours une barbe, ne serait-ce que naissante,
voire un bouc, un collier, pour allonger le tout, dissimuler un double menton.
Je me trouve horrible. J'espère qu'il ne va pas m'exposer comme ça.
Mais en fin de compte, le maquillage va finir par m'apaiser. Me convaincre.
Ok. Ce n'est pas si mal... étant données les circonstances.
D'autant plus qu'il ébouriffera mes cheveux comme j'aimais à le faire.
Il cherche quelque chose dans ma cuisse.
Soulève le tissu bébé, juste au-dessus. Tu seras pas déçu.
Papa a quelque chose pour toi.
Ni jeune, ni très beau, certes, mais enfin, à la réflexion... pourquoi pas.
Je n'ai que ça sous la main, et il me semble que c'est le moment ou jamais pour...
Mes idées salaces s'effacent aussitôt lorsque monsieur incise.
A l'aide d'une canule dans l'artère fémorale, il injecte des litres d'un produit inconnu,
peut-être à base de formol, probablement pour empêcher l'évolution bactérienne,
histoire de ralentir la décomposition, de freiner la destruction cellulaire.
Du fluide d'embaumement. Conservateur. Biocide. Pour être présentable.
Un sacré fix. Il envoie 6 ou 7 litres... peut-être plus.
Mais je n'ai plus à craindre d'overdoses. Vas-y mon vieux, balance la purée.
C'est la boîte qui m'impressionne le plus.
Les purges, l'aspiration des liquides internes, les manipulations dégradantes,
douteuses, de mon consciencieux thanatopracteur, ne me révoltent plus.
Il faut au contraire que j'en profite. Avant qu'on ne m'allonge dans la boîte.
Allez, une dernière volonté... Une petite cigarette avant de partir.
Je vois que je ne suis pas tombé sur un nécrophile. Hélas.
S'il n'est pas disposé à me caresser la queue ou à me sodomiser en douce,
qu'il allume une clope !
Je ne pourrai pas la fumer, bien sûr,
mais peut-être pourrais-je en percevoir l'odeur,
en retrouver le goût, une forme de tabagisme passif.
- Mais tu es où, là, au juste ?
Bonne question. Je me croyais dans la chambre funéraire, avec moi,
et mon embaumeur trop sage, mais je suis avec les miens.
Je reconnais ma sœur et mes nièces, Jean-François, et mon vieux papa.
Mais je panique. Je ne veux pas entendre ce qu'ils se disent. Il faut sortir.
Et puis, j'ai envie de savoir. Et... Et puis non. C'est trop dur.
- Tu veux savoir si des gens vont te pleurer ? A qui tu vas manquer ?
- Ces salopards continueront à jouir du matin, et des gens, et du soleil.
- Peut-être retrouveras-tu ta mère...
- ...
Un masque mortuaire sur la gueule. Avant de passer au feu.
Le plus dur est fait j'imagine. Je me suis détaché du corps.
En un centième de seconde. Sans avoir eu le temps de m'en rendre compte.
Mes efforts pour rester compact furent inutiles. Et je n'en ai pas fait.
J'ai pris conscience trop tard de ce qui m'arrivait.
Alors ? Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Qu'est-ce qu'on compte faire de moi ?
Il est prévu qu'arrivent des anges, ou des démons,
ou que s'ouvre un grand tunnel de lumière qui me passera cette envie de fumer ?
Il devrait y avoir un fading. Quelque chose de doux, irrémédiable et bienvenu.
Je m'endormirais, et ne me réveillerais qu'à l'âge de 6 ans dans la peau d'un autre.
Je serais dans la cour d'une école. En 2085. Et ne me rappellerais pas de ma naissance.
J'ai 15 ans en 2094. Et me souviens à peine de cette petite école. Un flash ou deux.
Des choses qu'on m'aura racontées. J'ai une belle poitrine. Je m'appelle Sarah.
Je ne sais pas ce que je fiche ici. Me sens un peu lesbienne. Enfin, pas à ma place.
Je ne comprends rien du monde qui m'entoure. Ou bien suis-je en enfer ?
- L'enfer pour toi, c'est de te réincarner en adolescente lesbienne ?...
- C'est de ne plus te voir, triple andouille !...
- Cigarette ?
- Volontiers.
Un matin de plus. Une cigarette de plus. Comme victoire sur victoire.
Contre les aiguilles qui tricotent. Et mes nerfs en pelote.
Je lutterai encore au prochain détartrage pour respirer normalement.
Au fond, on ne se rappelle pas de sa propre naissance.
Peut-être sommes-nous déjà morts, et que nous ne nous en rappelons pas.
La mort sera ce qu'elle est, une nouveauté, un recommencement, une illusion,
un début, une fin, le néant, un passage, un simple concept, peu importe...
Ce qui m'inquiète, c'est de mourir.
Philippe LATGER
Janvier 2010 à Paris
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