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Snowstorm

Publié le

C'était New York sous mes yeux, à mes pieds, depuis le Top of the Rocks,
le panorama crevé par un Empire State dépourvu de son grand singe,
et les flèches de la Bank of America, du nouveau Times Building,
les tours du Mercantile, du Metropolitan Life, et pourtant, au-delà,
s'étendait le Champ de Mars, coiffé du Trocadéro, écrin d'une superbe tour Eiffel
qui avait naturellement trouvé sa place parmi les totems de Manhattan.
Le Palais de Chaillot et le Rockefeller Center réunis dans une même Metropolis.
Quoi de plus normal ? Il n'y avait ni contradiction, ni anachronisme.
Comme en proue d'un navire, en hauteur, je respirais l'air de la ville,
lorsque je fus extirpé de mon rêve.

Je m'éveillai dans une chambre qui n'était pas la mienne.
Je n'étais plus au Square Carpeaux, le cerveau embrumé, jusqu'aux murs et ses volets,
réalisant que je venais une fois de plus de déménager, laissant Paris outre-Atlantique
et dans mon délire onirique, avant d'ouvrir ma fenêtre sur une rue québécoise.
J'avais peut-être cru me réveiller. Une nouvelle séquence de mon rêve. Assurément.
Mais je n'étais pas plus rue St Timothée que rue du Square Carpeaux.
La tempête de neige entre mes bras n'ensevelissait pas ma bonne ville de Montréal
mais le parc du Palais des Congrès de Perpignan. Ma case départ.
Désorienté, j'ai dû réfléchir un instant, me concentrer, me rappeler la date, le lieu,
entre rêve et réalité, passé et présent, me demander d'où j'étais parti, où j'avais échoué...
Larges et épais comme des pétales filandreux de coton démaquillant,
des flocons virevoltaient comme des nuées d'étourneaux affolés,
venus me narguer et se foutre de moi.

Je connaissais ce spectacle pour l'avoir si souvent admiré depuis ma fenêtre montréalaise,
étais ravi, et blasé, de le voir début mars sur ma petite cité catalane.
Si Paris se dressait en plein New York dans un rêve,
Montréal pouvait bien réapparaître en plein cœur de Perpignan. Dans la réalité.
Les arbres du jardin public étaient gelés, comme autant de sculptures de glace,
imitant le Carré St Louis ou le Parc Lafontaine,
et l'envie de rire se mêla à l'envie de pleurer.
Sous mes pieds nus, ce n'était plus le parquet chaud du studio parisien,
mais le carrelage humide d'une chambre investie l'avant-veille,
et l'accueil fait au fils, prodigue à nouveau, en ses terres déclamées, prétendues rouges,
semblait vouloir résumer tranches de vies, une rétrospective, un clin d'œil, intentionnel,
qui ne pouvait s'adresser qu'à moi.
Tout ramener à soi. Peut-on faire autrement quand on n'est que soi-même ?
J'ai pris pour moi ce déluge de confettis sur la Cinquième Avenue, un jour de parade,
qui célébrait mon retour sur l'itinéraire d'un défilé militaire,
entre l'appartement et la banque où je devais me rendre,
un triomphe sur le pont de la Basse, d'où je pouvais à peine deviner la silhouette du Castillet,
incapable de situer le Palmarium disparu dans la tempête,
dans les fumigènes d'une fête de la St-Jean, d'une Sardane celtique, aux accents canadiens,
patinant sur le marbre rose et la nacre de mes arpents de neige.

C'est en catastrophe qu'il m'a fallu vider les deux pièces de Montmartre.
Comme j'avais débarrassé le plancher du Québec, dix ans plus tôt, à la hâte,
sauvant les meubles, embarquant au cargo de Dorval ce que je voulais faire traverser,
en pleine tempête de neige, précisément, ne pouvant plus rester au Canada.
Déménager sur un coup de tête, un coup de sang, décidément, devenait une habitude.
Venir à Paris, quand je venais d'investir un superbe appartement
sur les toits de la Rambla de Catalunya, à Barcelone,
avait été aussi un revirement de situation soudain et hasardeux.
La rue Cyrano de Bergerac, au métro Lamarck-Caulaincourt,
dans le 18ème arrondissement, où je n'ai pu rester que six mois,
avant de me stabiliser enfin quelques rues plus loin. 
Il a fallu refaire des cartons. Un exercice qui m'amuse. Dont je me serais passé cette fois.
Quatre ans à la même adresse. Cinq ans à Paris. Nous y voilà. C'était assez.
Lassie rentre à la maison. La case départ où je reviens toujours. Et recommence encore.
Trouver des déménageurs. Résilier les abonnements. Faire suivre le courrier.
Sans parler du préavis de départ, qu'il fallait à tout prix réduire à un mois. Coûte que coûte.
Vendre des livres, des objets, ce que j'ai pu, donner le reste,
en laisser clandestinement au coin de la rue, la nuit,
pour réduire le volume d'effets personnels à ramener dans le Sud.
Une chaise de bureau. Un vieux transistor. Une colonne d'ordinateur. Une imprimante.
Garder la table de mes parents. L'encrier de mon père. Sa lampe de bureau. Des photos.
Le portrait de ma grand-mère. Des choses dont je ne pouvais pas me séparer.
La ville de Paris m'envoyait le jour de mon départ le service des " encombrants ",
pour débarrasser le trottoir de mon lit, le matelas et son sommier, la télévision et son meuble,
quand je remplissais les poubelles de la résidence de draps, oreillers, rideaux, coussins,
produits d'entretien, vaisselle sans valeur, avec un œil fébrile sur l'horloge de mon téléphone.
Mon train est à 11h20. Gare de Lyon. Un aller simple. Il est 10h00. Puis 10h10. 10h15.
J'ai un changement à St Lazare. Ligne 14. Je n'ai pas d'argent pour prendre le taxi.
J'ai passé l'aspirateur (avant de le jeter). De l'huile de lin sur le parquet pour égaliser sa couleur.
Levé à 06h00. Relever le compteur EDF. Appeler mon père. " Qu'est-ce que je fais du frigo ? "
Il y a une place dans mon sac pour les chandeliers de Rome. La boussole du grand-père.
Une grande poche poubelle où je fourre des prises multiples, des ampoules neuves,
des cintres, des vestes en velours, Kenzo, Hugo Boss, vestiges des soirées en ville... 
J'ai sauvé une tasse ramenée de Floride, jeté celle de la CN Tower de Toronto,
ne sais plus ce qui est déjà dans mon bagage, ce que j'ai balancé au fond de la poche,
en vrac, comme mon ventre, et une voisine s'aventure dans l'embrasure de ma porte :
" Vous déménagez ? " Oui Madame. " Ma fille cherche un appartement."
751€. Charges comprises. Agence Laforêt. Rue Ordener. " Bon courage ! " Merci.
Ravi de vous avoir rencontrée. Quatre ans après. Premier échange. Et le dernier.
Un coup de produit sur le miroir. Une pastille de Javel au fond des toilettes. Couper l'eau.

Je sors ce que j'emporte dans le couloir.
Sors une lampe ou deux, et une pile de livres d'Art dans le local poubelles
transformé en dépotoir, vérifie avoir mon billet de train sur moi.
Il est 10h40 sur mon téléphone portable. Où est mon passeport ?
La concierge me regarde faire, impuissante, ne sait comment m'aider.
" Désolé pour tout ça... " dis-je en nage. Je dois prendre mon ordinateur. Mes clés.
On me dit de ne pas m'inquiéter pour ce que je laissais. Les poubelles à sortir.
Débordantes. Débordé. Il est 10h45. Mon train est à 11h20. Vous l'ai-je dit ?
Je devrais déjà être parti. Je suis déjà en retard. Je suis trop chargé.
Je n'arriverai pas à courir sur le quai. Gare de Lyon. Je dois prendre mon ticket de métro.
Arriver jusqu'à la station Guy Môquet. L'appartement est entièrement vide. Il est beau.
J'ai le temps de m'en rendre compte. Et ne m'en rends compte que maintenant.
Avant de claquer la porte.
La lumière à travers les fentes des volets de fer, les grandes fenêtres, le parquet...
Les clés dans la poche droite. Le billet de train dans la poche gauche. Go. Go. Go...
J'ai claqué la porte. Ne me rappelle pas ce que j'ai dit à la concierge. Couru dans la rue.

En cours de route, j'ai lâché au milieu de poubelles le grand sac noir plein d'ordures,
après le square, dans lequel se trouvaient la statuette de terre cuite ramenée du Mexique,
des mugs de New York et Sydney, de Londres et Cap Canaveral,
des câbles et du produit vaisselle, songeant que je ne pourrais jamais changer mon billet sans frais,
traînant mon sac en trottant sur ses roulettes défoncées, essayant d'évaluer l'heure.
10h48 ? 49 ? 50 ?...
Pas le temps de sortir mon téléphone pour vérifier. Il faut foncer acheter mon ticket de métro.
En espérant que ce soit le dernier. Où dormirai-je si je dois revenir ? Mon lit est déjà loin...
Je ne peux pas passer le tourniquet. On m'ouvre une porte annexe depuis le guichet.
Le quai. Un train arrive. Il est 10h52. Avec un peu de chance, je serai à St Lazare à 11h00.


Le boulevard Clémenceau a des airs de rue Ste Catherine.
Je patine consciencieusement jusqu'à ma banque,
les cheveux et la barbe blanchis par des flocons de papier mâché.
" Quel accueil ! plaisantai-je en m'époussetant... je n'en demandais pas tant !..."
Je dois retirer de l'argent. Je n'ai plus de carte. Enfin... j'en ai une dont j'ai oublié le code.
Impossible de me le remémorer. On m'en commande une nouvelle. Que je recevrai bientôt.
Un détail au milieu de la tourmente générale. Nous n'étions plus à un détail près.
J'avais pu prendre mon train. In extremis. Et ma vie à Paris était déjà une autre vie. Ailleurs.
Deux jours après. Une éternité. C'était du passé. Loin derrière. Et n'étais pas encore arrivé.
Entre New York et Montréal. Quelque chose qui ressemblait à Perpignan. Vaguement.
J'avais vu ma soeur. Une nièce. Des amis. Autant de repères immuables, de sourires familiers,
et mon Castillet, sous la neige... une catastrophe naturelle. Historique.
Faute de réchauffement, on s'accordait à y voir une preuve du dérèglement climatique.
Les voitures garées face à ma fenêtre n'avaient plus de roues. La neige avait tout recouvert.
Toits et capots supportaient trente centimètres de sucre glace. Et je m'en émerveillais.
Les chaussures mouillées, les chaussettes mouillées, les pieds mouillés. Froids et mouillés.
Une douche chaude s'impose. Mais il n'y a pas d'eau chaude. Pas encore. Décidément.
Tout cela aurait été féérique si cela n'avait été aussi inconfortable que désagréable.
Alors, ok, c'était superbe. Merci. Maintenant on rallume le soleil, le ciel bleu.
Fondez la neige. Qu'on me ramène à Perpignan.


Philippe LATGER
Mars 2010 à Perpignan

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