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Face à face

Publié le

Tout est réuni.
L'escalier de marbre éclairé de la Place Molière.
La cabine téléphonique. Les réverbères noyés dans les platanes.
Incapables de bouger. Nous nous étions pourtant souhaité une bonne nuit.
Il ne nous restait plus qu'à partir, chacun dans sa direction,
retrouver un domicile ou un foyer, une chambre et un lit.
Mais les étoiles crépitaient de leur force attractive, auréolaient nos fronts,
comme autant de joyaux à nos couronnes célestes,
et plaqués au sol dans la poursuite, le projecteur d'une lune à son comble,
nous étions seuls, sur la scène, face à face, jouant une pièce écrite pour nous,
dirigés par les astres et des cycles obscurs.

Je n'avais pas envie de t'aider.
Je te voyais piétiner le trottoir devant la cabine, près de ton véhicule,
amusé par ton trac, ta confusion, ta panique, avec l'espoir un peu obscène
d'avoir bien compris ce qui t'arrivait et ce que tu essayais de me dire.
La pleine lune sur l'épaule, le regard constellé... Les mots se dérobaient.
Et je ne pouvais les décrocher à ta place. Je te donnai du temps.
Le temps qu'il faudrait. Pour en avoir le cœur net.
Etre sûr que je ne me faisais pas de films. Que je ne me trompais pas.
Cette tension. Cette intensité. Je les connaissais, les avais reconnues.
Flamboyantes et touchantes. Invincibles et fragiles.
Tout était réuni. Je ne pouvais pas me tromper. C'était maintenant.
Pile sur le parcours hasardeux de la foudre. Juste en dessous.
Ce trac qui agitait tes mains et ton rythme cardiaque,
je le partageais avec toi.

D'abord, la compassion. Essayant de me mettre à ta place.
Sachant combien certains aveux sont difficiles.
Ensuite, un égoïsme solaire. La peur avant la sentence.
Qu'allait-il advenir de moi ? Si ce n'était qu'un délire...
Peut-être est-ce une hallucination et que je n'y suis pas.
A des années-lumière de ce que je mourais d'entendre...
Une démangeaison dans tout le corps. L'impatience. Et ce trac.
La douleur dans le ventre. Dans la poitrine.
Mon radar à émotions fortes fonctionne encore forcément.
Ton trouble est palpable. Le mien ne peut escamoter le tien.
Ne peut le dissimuler entièrement. Dis-moi que je ne me trompe pas.
Trouve la force de me confirmer qu'il se passe quelque chose...

Le temps était suspendu.
Et le monde entier l'était à tes lèvres... retenant sa respiration.

Il te faut maintenant monter dans ta voiture et partir. Va-t'en. Va-t'en...
Mais tu ne bougeais pas. Comme essayant de te rappeler de ton texte.
Un ange est passé. Pas un ange, mais un train entier. C'est ce que tu as dit.
Une façon de gagner du temps dans un sourire embarrassé.
Ma vie allait changer d'un instant à l'autre. Je le savais mieux que toi.
Je regardais la nuit avec cette certitude qui me serrait la gorge.

Pour moi c'est trop tard. Je suis fait comme un rat.
Quoi que tu dises, je suis perdu.

Car en fait, ma vie avait déjà changé. Dès le premier rendez-vous.
Je ne m'en suis rendu compte qu'à cet instant où tu tardais à me quitter,
où tu cherchais tes mots pour m'expliquer quelque chose qui semblait important.
Bon sang. Heureux. Malheureux. Comme ces sensations se confondent parfois.
Comme elles peuvent se mêler avec la même violence...
Il n'y a pas de confusion. Il s'agit bien de ces deux états. Clairement.
Le bonheur. Le malheur. Qui se plaisent soudain à coucher l'un avec l'autre.
Et je les distingue parfaitement malgré la fusion.

Quoi que tu dises, je suis perdu.
Et c'est mortellement délicieux.

S.O.S



Philippe LATGER
Août 2010 à Perpignan

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