Oguri
Suivre Oguri. Sa silhouette longiligne. Le grain de beauté au coin de sa bouche.
Les camphriers. Les bambous. Les néfliers. Les magnolias. La floraison des cerisiers.
Je ne comprends pas un traître mot. Aux inclinaisons répétées, respectueuses, déférentes.
Je me plie aux coutumes et aux usages que l'on m'enseigne.
Oguri va me conduire loin de Tokyo. Dans les monts Kii.
La distance entre nous. Attise l'attirance.
Le contact physique est rare. Accidentel.
Sur l'accoudoir des fauteuils. Shinkansen. Aérodynamique.
Une décharge électrique qui ne laissera rien paraître.
Le thé. Le tofu. Les soupes. Le poisson cru. Extraterrestre.
Je veux tout savoir de son pays. De cet empire. Tout voir et tout savoir.
Honshu se déroule sous mes yeux de tout son long. Et je vais en confiance.
Bardés de technologies et d'écrans, nous revenons aux ancêtres et aux dieux.
Oguri et ses cheveux aux reflets de cuivre. S'occupe de moi.
" Are you ok?... "
Le timbre soudain, est celui d'une voix humaine très intime.
Les barrières culturelles commencent à s'effriter.
J'étais dans les nuages. Puis dans une percée.
" Yes I am... What about you? " Mes yeux se plantent dans les siens.
Qui se détournent embarrassés. Il faut plaisanter. Rire de quelque chose.
Nagoya dans les fenêtres. Le grain de beauté au coin de sa bouche.
Coup sur coup, bien sûr, tu avais perdu ta mère d'abord, puis ton père.
Comment aurais-tu pu faire autrement ? Une dépression était la moindre des choses.
Pouvais-je faire quelque chose ? Quand j'étais sorti de ta vie depuis quelques années déjà.
J'ai envoyé un texto. Et puis un autre. Tendu des perches. Que tu n'as pas saisies.
Je n'ai pas insisté. J'incarnais sans doute quelque chose qui ne pouvait pas t'aider.
Manifestement, tu n'avais pas besoin de ça. Tu n'avais pas besoin de moi.
Nous deux, c'était déjà une autre vie. Une vie où tu avais tes deux parents.
Quand tu m'as rencontré, j'avais déjà perdu ma mère.
Il y eut un moment où j'ai senti que tu étais prêt. A parler. Me parler.
De ces foutus cancers qui tiennent à faire de nous des orphelins.
En effet, j'avais connu ça. J'étais passé par là. Avant toi.
Mais cela suffisait-il à rapprocher deux êtres ?
Je ne pouvais pas comprendre tout à fait ce que tu étais en train de vivre.
Et j'ai cette façon brutale d'asséner des réalités froides, qui passent souvent mal,
même avec ce cynisme pathétique ou maladroit, qui avait bien de la peine
à se faire accepter comme sens de l'humour.
Mais au fond. Je veux bien assumer mon indélicatesse.
Quand la vie est plus grossière que moi quand il s'agit de rappeler ses principes.
Nous allons tous mourir. Et il est dans l'ordre des choses, et sans doute souhaitable,
que nos parents s'éteignent avant nous.
Il est terrible en effet de perdre ici une part d'insouciance et de sa propre enfance.
Un tel évènement sonne la fin de la récréation. Il est l'heure d'être adulte.
Cette fois, on ne plaisante plus. Les prochains sur la liste. Chrono en main.
Il y a un réveil en sursaut. Perdre nos parents. C'est une double peine.
Sans filet. Nous y voilà. Nous perdons nos parents et nous sommes mortels.
J'en suis le premier surpris.
Assis face à Zemmour et Naulleau, il est un roc et un château de cartes.
Son regard brille dans un sourire auquel je trouve une tristesse émouvante.
J'en suis le premier surpris. Je trouve du charme à Alain Minc.
Il y a quelque chose d'enfantin. Jusque dans son érudition.
Dans son désir d'exister, de séduire, de convaincre.
Il y a un gosse qui m'apparaît. Que je fantasme. Que je devine.
Le petit Parisien, fils de juif polonais, énarque, conseiller politique,
défend son dernier ouvrage sous une montagne d'étiquettes et de préjugés.
Lorsque son regard attachant contraste avec des répliques cinglantes.
Voilà un homme qui s'est inscrit dans ces élites que l'on aime détester.
Et que je ne peux accabler lorsqu'il fait la promotion du fédéralisme pour l'Europe.
Cela me rassure un peu. Si Minc sort du bois sur cette question, c'est qu'elle avance.
Jean-Vincent Placé fait de même de son côté. Il prépare l'opinion à cette nécessité.
Les fameuses élites, dont les journalistes se désolidarisent avec beaucoup de vigueur
pour écarter les doutes sur de possibles connivences, ont décidé de passer la seconde.
Et il est temps, manifestement, d'expliquer qu'il n'y a que deux façons de sortir
de la crise financière sur le vieux continent : faire faillite les uns après les autres,
ou arrêter de faire semblant de construire l'Europe et nous fédérer une fois pour toutes.
Je regarde Alain Minc avec de la sympathie pour son anglophilie.
Partageant ses réserves sur Napoléon et sa préférence pour Charles Quint.
Et me désole que l'on puisse encore passer pour un traître à la nation si l'on ne voue pas
absolument un culte inconditionnel aux figures de Bonaparte et du Général de Gaulle.
Je ne promets pas de lire son livre. Prends plaisir à écouter l'échange avec Zemmour.
Quand les deux polémistes ont en commun des fragilités qu'ils peinent à travestir.
Qui pourraient par moments révéler un même manque de confiance en soi.
Des marques de trac, d'échauffements, d'emportements et de vulnérabilité.
Qui, malgré leurs efforts pour les canaliser, être crédibles et convaincants,
les rendent agréablement humains et dignes d'intérêt.
La forêt est dense. Les arbres millénaires. Les sentiers empierrés.
L'humidité libère des odeurs mélangées de bois et de cheveux asiatiques.
Celles de la peau d'Oguri qui me parvient dans une inspiration profonde.
J'essaie de donner le change aux informations sur les routes du pèlerinage.
Sur les différences entre bouddhisme et shintoïsme. Entre autres choses.
Lorsque le magnétisme s'accroît avec la proximité.
Le site participe à mon agitation. Désorienté par tant de dépaysement.
Dérouté par tant de beauté et de raffinement. De voluptés. Et d'érotisme.
Nous arrêtons nos pas face au sublime tintamarre de la cascade de Nachi.
L'eau accrochée au relief en nuages suspendus, se mêle aux crachins divers,
et aux brumisateurs qui gorgent tout d'une moiteur épaisse terriblement sexuelle.
Dans la végétation luxuriante, une traînée blanche bruisse sur toute sa hauteur.
Il me faut soudain veiller à dissimuler au mieux une érection inattendue.
Le gingembre peut-être. Ou la viande de thon. Ou encore le habu-sake.
Avec le cadavre d'un serpent entier emprisonné dans la bouteille.
Dont le venin, diffusé dans l'alcool, aurait paraît-il des vertus aphrodisiaques.
Oguri testait discrètement mon seuil de tolérance. Quand j'étais en confiance.
Me sentais de mieux en mieux. A son contact. Au son de sa voix.
Au grain de beauté au coin de sa bouche.
J'en étais arrivé à appréhender ce qui allait suivre.
Un bain dans les sources d'eau chaude. Dangereux.
Je te regarde à la télévision. Et je me dis : " tôt ou tard mon bébé, nous mourrons. "
C'est vrai, cela peut tordre le ventre et le cerveau, nous pulvériser le crâne,
nous envoyer en psychiatrie, à double tours, ou au cachot.
Alors vient une série de questions que l'on attribue à des gosses de dix ans.
Et que nous avons le droit de nous poser, en tant que gosses de dix ans que nous sommes.
" Où est-ce qu'on va quand on meurt ? " " Pourquoi je suis moi ? " " Qu'est-ce qu'on fait ici ? "
Les deux personnes censées répondre à ces questions ne sont plus là.
C'est à devenir dingue. Est-ce que Dieu pourrait faire l'affaire ? Servir à quelque chose ?
Pour habiter ce silence assourdissant. Pour combler ce vide creusé dans nos entrailles.
Il faut apprendre à se passer de la soluce. A avancer sans savoir où nous allons.
Avec l'assurance que nous nous construisons nous-mêmes sur un monde volatile.
Un jour, ma mère était là. Le lendemain, à la même heure... disparue. Eteinte.
Cela nous arrivera. C'est la seule certitude. Un jour nous serons là. Le lendemain... Pfuit !
Ce qu'il faut de raisonnements cartésiens pour se bâtir une confiance et quelques vérités.
Prendre le parti de faire confiance. Avoir confiance. En la vie. En Dieu peut-être. En la mort.
Tout se passera bien, ça ne fait pas mal. Tout cela n'a pas servi à rien.
Pourquoi aurions-nous ce besoin de suivi, de mises en perspectives, de droits de suite,
si l'univers devait finalement nous décevoir en n'ayant rien prévu dans ce sens ?
Il serait pervers, ce monde, tordu, malsain, criminel, de nous avoir dotés d'espoirs,
si tous devaient finalement être déçus. Quel grand malade il serait !
A quelles fins sommes-nous conscients de ce qui nous arrive ?
Moi-même, mon bébé, dans ma grande sagesse, aurais-je pu t'aider ?
Quand je ne suis pas certain de la réalité de ce que nous vivons tous.
Quand il m'arrive de douter que tout cela existe vraiment. A commencer par nous.
Je pense parfois à cette imagination débordante que j'ai eue d'avoir tout inventé tout seul.
Toi, à qui j'écris. Les mots avec lesquels je le fais. L'ordinateur sous mes doigts.
Et les gens qui me lisent. Tout ça, c'est dans ma tête. Dans la tête de Dieu.
Qui a la suffisance de penser qu'il est Lui, en personne, et qu'Il a tout créé.
Je ne sais pas si tu existes. Si tes parents ont existé. Si j'existe moi-même.
Je n'ai pas de réponses sur les raisons de ce rêve éveillé que je fais.
Alain Minc peut se convaincre d'exister aux témoignages du plus grand nombre.
Comme Zemmour et Naulleau, comme Lady Gaga, comme toi et bien d'autres,
qui s'exhibent devant des caméras de télévision pour crier qu'ils existent.
La somme des téléspectateurs, des regards, des consciences... cela doit donner de l'épaisseur.
A notre matière. Une image fine comme l'écran plat dans le salon de nos contemporains.
Dans tout le pays. Dans le monde entier. Laisser une trace de son passage sur terre.
Cette volonté farouche d'être. D'être là. De servir à quelque chose.
La politique. Améliorer la condition. Préciser les contours. Les motifs.
L'action. La parole. S'enivrer de bruits et de mouvements. S'accrocher aux branches.
Si le monde n'existe pas, construisons-le. S'il n'a pas de sens, nous lui en trouverons,
finirons par lui en donner un, à force de convictions et de parti pris.
Aussi vrai que Napoléon et Bismarck ont existé et expliquent l'Europe d'aujourd'hui.
Ma mère a existé et explique que je suis là pour l'écrire et pour en faire état.
Que Dieu prenne des vacances. C'est à nous de donner du sens à tout cela.
C'est à moi de faire de ma vie quelque chose. De lui donner des raisons d'être.
Alain Minc a du charme. De celui qui se défend d'en avoir.
Une incarnation du dépassement de soi-même. Du surpassement.
Avec cette malédiction de vouloir briller ou influer sur le monde.
Nous allons fédérer les Etats de l'Union Européenne.
Fédérer tous les Etats de la planète dans une démocratie universelle.
Eliminer les grandes épidémies, la misère et la faim dans le monde.
Que pourrons-nous faire de plus dans un monde fini ? Disparaître ?...
Le jour où nous aurons réussi. Où il n'y aura plus de conflits ni de guerres.
Les peuples heureux n'ont pas d'Histoire. Est-on encore vivant ? Sans Histoire ?
A la fin de cette dernière, lorsque tout sera réglé. Il n'y aura plus d'humanité.
Un onsen. En hauteur. Surplombant une vallée couverte d'arbres et de nuages.
L'eau à quarante degrés. Mon corps s'est amolli. Nu dans une vasque verdâtre.
La vapeur pour ouvrir tous les pores de son visage qui se rapproche du mien.
Au fil du temps, en fin de compte, la distance s'est réduite. Et se réduit encore.
Oguri. Le grain de beauté au coin de ma bouche.
J'ai fermé les yeux. Au baiser du Japon tout entier qui désire mon sexe.
Le thé et le shamisen. La forêt suspendue quelque part entre le ciel et l'océan.
Quelle impression étrange. Le désir de l'étrange. D'épouser l'étranger.
De lâcher prise et de s'abandonner. En confiance. A d'autres réalités.
Les différences anéanties au dénominateur commun de la chair.
A la sauce de soja. Au tofu. Au gingembre. Les yeux fermés. Désincarné.
Les plaisirs d'une sophistication extrême. Quand c'est toi qui m'embrasses.
A l'abri des regards. Là où le monde est monde. Premier et éternel.
" Are you ok? " La réponse dépend de la tienne. Mon amour.
" What about you ? "...
Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan
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