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Oguri

Publié le

Suivre Oguri. Sa silhouette longiligne. Le grain de beauté au coin de sa bouche.
Les camphriers. Les bambous. Les néfliers. Les magnolias. La floraison des cerisiers.
Je ne comprends pas un traître mot. Aux inclinaisons répétées, respectueuses, déférentes.
Je me plie aux coutumes et aux usages que l'on m'enseigne.
Oguri va me conduire loin de Tokyo. Dans les monts Kii.

La distance entre nous. Attise l'attirance.
Le contact physique est rare. Accidentel.
Sur l'accoudoir des fauteuils. Shinkansen. Aérodynamique.

Une décharge électrique qui ne laissera rien paraître.
Le thé. Le tofu. Les soupes. Le poisson cru. Extraterrestre.
Je veux tout savoir de son pays. De cet empire. Tout voir et tout savoir.
Honshu se déroule sous mes yeux de tout son long. Et je vais en confiance.
Bardés de technologies et d'écrans, nous revenons aux ancêtres et aux dieux.
  

Oguri et ses cheveux aux reflets de cuivre. S'occupe de moi.
" Are you ok?... "
Le timbre soudain, est celui d'une voix humaine très intime.
Les barrières culturelles commencent à s'effriter.
J'étais dans les nuages. Puis dans une percée.
" Yes I am... What about you? " Mes yeux se plantent dans les siens.

Qui se détournent embarrassés. Il faut plaisanter. Rire de quelque chose.
Nagoya dans les fenêtres. Le grain de beauté au coin de sa bouche.

Coup sur coup, bien sûr, tu avais perdu ta mère d'abord, puis ton père.
Comment aurais-tu pu faire autrement ? Une dépression était la moindre des choses.
Pouvais-je faire quelque chose ? Quand j'étais sorti de ta vie depuis quelques années déjà.
J'ai envoyé un texto. Et puis un autre. Tendu des perches. Que tu n'as pas saisies.
Je n'ai pas insisté. J'incarnais sans doute quelque chose qui ne pouvait pas t'aider.

Manifestement, tu n'avais pas besoin de ça. Tu n'avais pas besoin de moi.
Nous deux, c'était déjà une autre vie. Une vie où tu avais tes deux parents.
Quand tu m'as rencontré, j'avais déjà perdu ma mère.
Il y eut un moment où j'ai senti que tu étais prêt. A parler. Me parler.
De ces foutus cancers qui tiennent à faire de nous des orphelins.
En effet, j'avais connu ça. J'étais passé par là. Avant toi.
Mais cela suffisait-il à rapprocher deux êtres ?
Je ne pouvais pas comprendre tout à fait ce que tu étais en train de vivre.
Et j'ai cette façon brutale d'asséner des réalités froides, qui passent souvent mal,
même avec ce cynisme pathétique ou maladroit, qui avait bien de la peine
à se faire accepter comme sens de l'humour.
Mais au fond. Je veux bien assumer mon indélicatesse.
Quand la vie est plus grossière que moi quand il s'agit de rappeler ses principes.
Nous allons tous mourir. Et il est dans l'ordre des choses, et sans doute souhaitable,
que nos parents s'éteignent avant nous.
Il est terrible en effet de perdre ici une part d'insouciance et de sa propre enfance.
Un tel évènement sonne la fin de la récréation. Il est l'heure d'être adulte.
Cette fois, on ne plaisante plus. Les prochains sur la liste. Chrono en main.
Il y a un réveil en sursaut. Perdre nos parents. C'est une double peine.
Sans filet. Nous y voilà. Nous perdons nos parents et nous sommes mortels.

J'en suis le premier surpris.
Assis face à Zemmour et Naulleau, il est un roc et un château de cartes.
Son regard brille dans un sourire auquel je trouve une tristesse émouvante.
J'en suis le premier surpris. Je trouve du charme à Alain Minc.
Il y a quelque chose d'enfantin. Jusque dans son érudition.

Dans son désir d'exister, de séduire, de convaincre.
Il y a un gosse qui m'apparaît. Que je fantasme. Que je devine.
Le petit Parisien, fils de juif polonais, énarque, conseiller politique,
défend son dernier ouvrage sous une montagne d'étiquettes et de préjugés.
Lorsque son regard attachant contraste avec des répliques cinglantes.
Voilà un homme qui s'est inscrit dans ces élites que l'on aime détester.
Et que je ne peux accabler lorsqu'il fait la promotion du fédéralisme pour l'Europe.
Cela me rassure un peu. Si Minc sort du bois sur cette question, c'est qu'elle avance. 
Jean-Vincent Placé fait de même de son côté. Il prépare l'opinion à cette nécessité.
Les fameuses élites, dont les journalistes se désolidarisent avec beaucoup de vigueur
pour écarter les doutes sur de possibles connivences, ont décidé de passer la seconde.
Et il est temps, manifestement, d'expliquer qu'il n'y a que deux façons de sortir
de la crise financière sur le vieux continent : faire faillite les uns après les autres,
ou arrêter de faire semblant de construire l'Europe et nous fédérer une fois pour toutes.
Je regarde Alain Minc avec de la sympathie pour son anglophilie.
Partageant ses réserves sur Napoléon et sa préférence pour Charles Quint.
Et me désole que l'on puisse encore passer pour un traître à la nation si l'on ne voue pas
absolument un culte inconditionnel aux figures de Bonaparte et du Général de Gaulle.
Je ne promets pas de lire son livre. Prends plaisir à écouter l'échange avec Zemmour.
Quand les deux polémistes ont en commun des fragilités qu'ils peinent à travestir.
Qui pourraient par moments révéler un même manque de confiance en soi.
Des marques de trac, d'échauffements, d'emportements et de vulnérabilité.
Qui, malgré leurs efforts pour les canaliser, être crédibles et convaincants,
les rendent agréablement humains et dignes d'intérêt.

La forêt est dense. Les arbres millénaires. Les sentiers empierrés.
L'humidité libère des odeurs mélangées de bois et de cheveux asiatiques.
Celles de la peau d'Oguri qui me parvient dans une inspiration profonde.
J'essaie de donner le change aux informations sur les routes du pèlerinage.
Sur les différences entre bouddhisme et shintoïsme. Entre autres choses.

Lorsque le magnétisme s'accroît avec la proximité.
Le site participe à mon agitation. Désorienté par tant de dépaysement.
Dérouté par tant de beauté et de raffinement. De voluptés. Et d'érotisme.
Nous arrêtons nos pas face au sublime tintamarre de la cascade de Nachi.
L'eau accrochée au relief en nuages suspendus, se mêle aux crachins divers,
et aux brumisateurs qui gorgent tout d'une moiteur épaisse terriblement sexuelle.
Dans la végétation luxuriante, une traînée blanche bruisse sur toute sa hauteur.
Il me faut soudain veiller à dissimuler au mieux une érection inattendue.
Le gingembre peut-être. Ou la viande de thon. Ou encore le habu-sake.
Avec le cadavre d'un serpent entier emprisonné dans la bouteille.
Dont le venin, diffusé dans l'alcool, aurait paraît-il des vertus aphrodisiaques.
Oguri testait discrètement mon seuil de tolérance. Quand j'étais en confiance.
Me sentais de mieux en mieux. A son contact. Au son de sa voix.
Au grain de beauté au coin de sa bouche.
J'en étais arrivé à appréhender ce qui allait suivre.
Un bain dans les sources d'eau chaude. Dangereux.

Je te regarde à la télévision. Et je me dis : " tôt ou tard mon bébé, nous mourrons. "
C'est vrai, cela peut tordre le ventre et le cerveau, nous pulvériser le crâne,
nous envoyer en psychiatrie, à double tours, ou au cachot.
Alors vient une série de questions que l'on attribue à des gosses de dix ans.
Et que nous avons le droit de nous poser, en tant que gosses de dix ans que nous sommes.

" Où est-ce qu'on va quand on meurt ? " " Pourquoi je suis moi ? " " Qu'est-ce qu'on fait ici ? "
Les deux personnes censées répondre à ces questions ne sont plus là.
C'est à devenir dingue. Est-ce que Dieu pourrait faire l'affaire ? Servir à quelque chose ?
Pour habiter ce silence assourdissant. Pour combler ce vide creusé dans nos entrailles.
Il faut apprendre à se passer de la soluce. A avancer sans savoir où nous allons.
Avec l'assurance que nous nous construisons nous-mêmes sur un monde volatile.
Un jour, ma mère était là. Le lendemain, à la même heure... disparue. Eteinte.
Cela nous arrivera. C'est la seule certitude. Un jour nous serons là. Le lendemain... Pfuit !
Ce qu'il faut de raisonnements cartésiens pour se bâtir une confiance et quelques vérités.
Prendre le parti de faire confiance. Avoir confiance. En la vie. En Dieu peut-être. En la mort.
Tout se passera bien, ça ne fait pas mal. Tout cela n'a pas servi à rien.
Pourquoi aurions-nous ce besoin de suivi, de mises en perspectives, de droits de suite,
si l'univers devait finalement nous décevoir en n'ayant rien prévu dans ce sens ?
Il serait pervers, ce monde, tordu, malsain, criminel, de nous avoir dotés d'espoirs,
si tous devaient finalement être déçus. Quel grand malade il serait !
A quelles fins sommes-nous conscients de ce qui nous arrive ?
Moi-même, mon bébé, dans ma grande sagesse, aurais-je pu t'aider ?
Quand je ne suis pas certain de la réalité de ce que nous vivons tous.
Quand il m'arrive de douter que tout cela existe vraiment. A commencer par nous.
Je pense parfois à cette imagination débordante que j'ai eue d'avoir tout inventé tout seul.
Toi, à qui j'écris. Les mots avec lesquels je le fais. L'ordinateur sous mes doigts.
Et les gens qui me lisent. Tout ça, c'est dans ma tête. Dans la tête de Dieu.
Qui a la suffisance de penser qu'il est Lui, en personne, et qu'Il a tout créé.
Je ne sais pas si tu existes. Si tes parents ont existé. Si j'existe moi-même.
Je n'ai pas de réponses sur les raisons de ce rêve éveillé que je fais.

Alain Minc peut se convaincre d'exister aux témoignages du plus grand nombre.
Comme Zemmour et Naulleau, comme Lady Gaga, comme toi  et bien d'autres,
qui s'exhibent devant des caméras de télévision pour crier qu'ils existent.
La somme des téléspectateurs, des regards, des consciences... cela doit donner de l'épaisseur.
A notre matière. Une image fine comme l'écran plat dans le salon de nos contemporains.

Dans tout le pays. Dans le monde entier. Laisser une trace de son passage sur terre.
Cette volonté farouche d'être. D'être là. De servir à quelque chose.
La politique. Améliorer la condition. Préciser les contours. Les motifs.
L'action. La parole. S'enivrer de bruits et de mouvements. S'accrocher aux branches.
Si le monde n'existe pas, construisons-le. S'il n'a pas de sens, nous lui en trouverons,
finirons par lui en donner un, à force de convictions et de parti pris.
Aussi vrai que Napoléon et Bismarck ont existé et expliquent l'Europe d'aujourd'hui.
Ma mère a existé et explique que je suis là pour l'écrire et pour en faire état.
Que Dieu prenne des vacances. C'est à nous de donner du sens à tout cela.
C'est à moi de faire de ma vie quelque chose. De lui donner des raisons d'être.
Alain Minc a du charme. De celui qui se défend d'en avoir.
Une incarnation du dépassement de soi-même. Du surpassement.
Avec cette malédiction de vouloir briller ou influer sur le monde.
Nous allons fédérer les Etats de l'Union Européenne.
Fédérer tous les Etats de la planète dans une démocratie universelle.
Eliminer les grandes épidémies, la misère et la faim dans le monde.
Que pourrons-nous faire de plus dans un monde fini ? Disparaître ?...
Le jour où nous aurons réussi. Où il n'y aura plus de conflits ni de guerres.
Les peuples heureux n'ont pas d'Histoire. Est-on encore vivant ? Sans Histoire ?
A la fin de cette dernière, lorsque tout sera réglé. Il n'y aura plus d'humanité.

Un onsen. En hauteur. Surplombant une vallée couverte d'arbres et de nuages.
L'eau à quarante degrés. Mon corps s'est amolli. Nu dans une vasque verdâtre.
La vapeur pour ouvrir tous les pores de son visage qui se rapproche du mien.
Au fil du temps, en fin de compte, la distance s'est réduite. Et se réduit encore.
Oguri. Le grain de beauté au coin de ma bouche.

J'ai fermé les yeux. Au baiser du Japon tout entier qui désire mon sexe.
Le thé et le shamisen. La forêt suspendue quelque part entre le ciel et l'océan.
Quelle impression étrange. Le désir de l'étrange. D'épouser l'étranger.
De lâcher prise et de s'abandonner. En confiance. A d'autres réalités.
Les différences anéanties au dénominateur commun de la chair.
A la sauce de soja. Au tofu. Au gingembre. Les yeux fermés. Désincarné.
Les plaisirs d'une sophistication extrême. Quand c'est toi qui m'embrasses.
A l'abri des regards. Là où le monde est monde. Premier et éternel.
" Are you ok? " La réponse dépend de la tienne. Mon amour.
" What about you ? "...

 

Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan

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Un trou dans la carte

Publié le

Produire de l'armement. Vendre des armes.
Quelle belle industrie pour les démocraties.
Pour promouvoir les Droits de l'Homme.
Un conflit pour libérer un pays du tyran que l'on avait soutenu pour ne pas dire financé.

Et autant d'armes laissées sur le terrain comme culots de cartouches. En libre-service.
Il n'y a qu'à se baisser pour les ramasser et disparaître avec dans le désert.
Commissions. Rétrocommissions. Des valises de cash. Les pâturages suisses.
" Je me posais une question... innocemment.
- Vas-y Philippe. On t'écoute. Lance-toi.
- Si, suite à une hallucination collective, l'ONU et tous les gouvernements du monde,
se mettaient d'accord pour interdire les paradis fiscaux... imaginons...
je me demandais... la Suisse ne présenterait-elle pas sa candidature pour entrer dans l'Union ?
- L'Union Européenne ?
- Oui, celle-ci. Précisément. Bien sûr, cela relève de la science-fiction.
Je ne vois pas, hélas, comment les paradis fiscaux pourraient être éradiqués.
Il faudrait pour cela bien des révolutions simultanées et coordonnées.
Arriver, non sans casse, à une gouvernance mondiale démocratique,
que je n'imagine pas possible avant quelques siècles encore, si nous n'avons pas disparu.
Qu'une réglementation unique puisse s'appliquer à la planète entière. L'harmonisation.
- En effet, c'est même au-delà de la science-fiction.
- Ce que je veux dire, c'est que je soupçonne la Suisse de bouder l'Union Européenne
forte de son statut de banque parallèle, qui ne lui donne en effet aucun intérêt d'y entrer.
Et que, le principe de neutralité est bien commode.
Je ne fais pas de procès d'intention à la population, au peuple suisse, s'il existe,
dont je ne connais même pas l'opinion sur le sujet.
Regarde la carte de l'Union. Ce trou, là, au milieu... ça ne te gêne pas ?
- Qu'est-ce qui te gêne au juste ?
- Ben, l'idée de payer des impôts quand d'autres les contournent...
Tu trouves que c'est juste ? Tu trouves ça normal ? C'est la fête, allons-y.
La masse bosse, se fait chier, fait ses heures pour mériter son salaire, contribue à la société,
peine à boucler ses fins de mois, pendant que des rigolos qui se croient intelligents
lorsqu'ils ne sont jamais que malhonnêtes et sans scrupules, esquivent les règles du jeu. "
Cette bonne masse au dos courbé, qui ne regarde pas plus loin que le bout de ses chaussures.
Qui renonce à la violence tant qu'elle peut vivre décemment, parvenir encore à s'alimenter.
Nous savons cela. L'argent sale. La drogue. La prostitution. Les butins de guerre.
Nous l'avons toujours su. Cela fait partie du paysage. Cela fait partie du monde.
Et nous avons fini par oublier de trouver cela insupportable ou simplement aberrant.
" Pourquoi cela changerait-il ? Qui ne dit mot consent !...
Pourquoi les industriels, les mafieux, les dictateurs, se priveraient des privilèges
que personne finalement ne remet en question si ce n'est à la fin de repas alcoolisés ? "
Malins ou pas, ils ne le seraient pas de se soumettre aux services fiscaux de leur pays.
D'autant que l'on imagine bien les passerelles et les accords ou les contrats discrets
entre eux et les partis politiques, et donc, entre eux et les gouvernements.
Oui, voilà. C'est comme le nucléaire. Voyez-vous. Le complexe militaro-industriel.
Vous voyez bien que ce sont des emplois et des recettes dont on ne peut faire l'économie.

" Alors, tu proposes quoi ? La révolution totale ? De tous les peuples ? La lutte finale ?
- Je propose d'annexer la Suisse et de la mettre au pas... Quoi d'autre ? Et sois sans craintes.
Nous n'allons pas pendre tous les banquiers et les fraudeurs sans procès équitables.
- Dans les tribunaux d'un Comité de Salut Public ? "

Certes. Je n'ai rien de raisonnable à proposer.
Rien de sage et de mesuré pour enrayer la corruption généralisée.
" Je m'étonnais juste que nous nous en accommodions. "

 

Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan

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Prolongations

Publié le

Ask the Dust est ouvert sur ma cuisse. Posé comme un accent circonflexe.
Jambes croisées dans mon fauteuil. J'ai retourné le livre le temps de fermer les yeux.
Le visage tendu vers le ciel. Bleu. Bleu comme en juillet. Au soleil qui me brûle.
Les avant-bras, découverts, alignés le long des accoudoirs rôtissent avec eux.
Mon front et mes joues commencent à piquer. Mes paupières fondent. Je ronronne.
John Fante attendra. Et mon café aussi. J'entends l'activité tranquille d'une pause déjeuner.
Et, raide dans mon fauteuil, je n'en suis pas moins offert et finalement absent.
L'été, comme moi, peine à quitter cette ville. Reporte sans cesse son départ.
Quand nous avons l'un et l'autre d'excellentes raisons de rester.

 

Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan

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Une journée normale

Publié le

Je me suis endormi vers 3 heures du matin je crois.
N'arrivais pas à trouver le sommeil. J'ai embarqué Ordi VI avec moi dans le lit.
Comme à cette époque voluptueuse où j'avais un lit-bureau pour t'écrire.
J'ai visionné les derniers monologues de David Letterman mis en ligne.

Puisque c'est avec lui et Conan O'Brien que j'ai appris l'anglais.
Ce matin, le téléphone portable m'a réveillé comme je le lui avais demandé.
A 7 heures du matin. Il fait encore nuit dans la porte-fenêtre dont je ne ferme pas les volets.
Par je ne sais quel état d'esprit, je saute du lit-bateau sur le quai le cœur léger.
Prêt pour le marathon lorsque cette fois, la cloche de la rentrée a bel et bien sonné.
Le linge, certes, met plus de temps à sécher, il faut que j'en tienne compte désormais.
Mais je n'ai pas encore allumé le chauffage. Il ne fait pas froid. Ce qui m'aide énormément.
Je peux encore dormir en caleçon et n'ai pas besoin de courir m'envelopper dans un peignoir,
ni jusqu'à la douche pour disparaître dans un nuage de vapeur sous l'eau presque bouillante.
Je vais tranquillement me préparer mon premier café. Rallume Ordi VI réinstallé à sa place.
Sur mon bureau en noyer, que j'ai plaqué contre le mur pour ne pas être distrait.
Mug des Everglades. Le café est chaud. Au moment où j'ouvre mes messageries.
Je commence à avoir les yeux en face des trous. Assez pour aller sur Facebook.
Laurent, réglé comme une montre, est déjà en ligne. Gena aussi.
Pour échanger quelques mots d'encouragements.
J'ai jeté un œil sur la page du Monde, allumé la télévision sur BFMTV.
Un deuxième café à 7h20 m'autorise sans doute une première cigarette.
Je dois quitter l'appartement à 8 heures. J'embrasse Gena et file sous la douche.
Je m'habille à 7h40. Prépare la chemise que j'emporterai avec moi.
Planning. Brouillon. Copies doubles. Stylo. Une dernière vérification dans le miroir.
Je sors de chez moi à l'heure prévue. Le soleil s'est levé. Le ciel est clair.

Seuls les oliviers disposés sur la place l'occupent. Avec quelques pigeons peut-être.
Le mendiant de la porte de la cathédrale est déjà à son poste. Sur ses trois marches.
Plus loin, j'entends le bourdonnement des voitures-balais qui s'obstinent sur les caniveaux.
Le pavé rose de Perpignan est rincé, et l'odeur de fiente d'oiseaux réveillée à grande eau
m'accompagne jusqu'à la place de la Loge. Il y a du soleil sur le haut des façades.

Pas de vent. Il fait doux. Et je m'étonne de ma bonne humeur sur mon chemin de l'école.
Je remonte la rue Mailly où je croise quelques personnes pressées ou déjà en retard.
Les boutiques sont encore fermées pour la plupart. Boulangeries et cafés mis à part.
Le mouvement se densifie à mesure que j'avance. La ville se réveille. Rue Foch.
Notre-Dame des Anges. Le Conservatoire. Je dois m'arrêter au boulevard Mercader.
Il y a déjà des embouteillages. Vert pour les piétons. J'avance. Un œil sur l'heure.
Je sais que j'ai une demi-heure de marche. Du studio au centre de formation.
Je remonte Julien Panchot. Déjà, la hauteur des immeubles a baissé.
On sent que c'est une sortie de ville. A contresens, les voitures sont arrêtées.
Font la queue au feu rouge. Jusqu'au lycée Bon Secours.
Les ados attroupés devant les grilles me font sourire.
J'ai une pensée émue pour ces gosses coiffés comme des Playmobil.
Ma foulée ne faiblit pas. Je passe sous le pont de la voie ferrée. Près du but.
Je suis sorti du cadre protecteur du centre-ville. Ai traversé le miroir.
J'aperçois du monde qui fume devant le rideau roulant du centre. Sur le trottoir.
8h25. Je suis à l'heure. Et cela m'autorise sans doute une deuxième cigarette.
La chemise noire plaquée sur le torse. Bras croisés. Je ne ressens aucun trac.
Je me demande ce que tu fais. Je regarde le ciel bleu. Je pense à toi.
Le rideau se lève. Et je m'engouffre dans le hall.

Je suis paraît-il "en autonomie". Ce qui me donne droit à un bureau.
Je n'assisterai donc pas à la classe, parmi les BTS. J'ai mon fauteuil à roulettes.
Mon poste téléphonique. Un ordinateur. Ma formatrice me confie des photocopies.
Des exercices. J'ai quatre heures. Qui passeront comme l'éclair.
Je range ma copie dans le casier. Et sors le museau prendre une grande inspiration.

Midi et quart. Je refais le chemin de ce matin en sens inverse. Le soleil est haut.
L'éclairage a changé et les façades avec lui. Je retrouve ma ville. La rue Foch.
Je reviens dans mon élément. Place de la République. Terrasse. Café. Bronzage.
C'est la pause. Je dois être à l'université à 15 heures. Tout va bien. Je pense à toi.
Je m'amuse à l'idée que, finalement, il n'est pas désagréable de vivre comme tout le monde.
Avec les mêmes horaires. Dormir la nuit. Se lever le matin. Les trajets pour aller au boulot.
Je m'étonne de n'avoir pas vécu suivant ce rythme depuis la terminale. Lycée Clos Banet.
Il y a bien plusieurs façons de vivre. Et je prends la mesure des bienfaits des contraintes.
Je ne sais pas si l'état de grâce durera longtemps. Si je tiendrai la distance.
Jeune homme, je finissais vite par sortir de la route. Ceci est un test intéressant.
Je suis bien placé pour savoir que la liberté a un prix. Trop cher parfois pour ce qu'elle permet.
Vivre différemment des autres est excluant. Et cela coûte beaucoup en énergie et en volonté.
Je devine qu'il est bien plus reposant de vivre normalement, en pilote automatique.
Sur des rails. Guidé par un emploi du temps qui prend les décisions pour vous.
Je sais qu'il est l'heure de déjeuner. De m'arrêter acheter de quoi me faire un sandwich.
Que je mangerai chez moi, le temps de me mettre à l'aise une petite heure.
Un œil sur Facebook. Un café. Je change le contenu de la chemise noire.
Et je repars. Par la rue de la Main de Fer. Place Rigaud. Rue petite la Réal.
Une demi-heure de marche. A nouveau. Mais direction la fac.
Une marche salutaire qui me donne le temps de mettre mon nouveau costume.
Celui de l'étudiant. Heureux de retrouver la pinède du campus. Quinze ans plus tard.
Je n'étais pas revenu ici suivre des cours depuis la mort de maman. Quinze ans.
Dans les couloirs, un homme me croise et me toise. Je le reconnais. Un prof.
Qui enseignait déjà à l'époque. Il n'a pas tellement changé. C'est encourageant.
Les études conservent. Il n'est jamais trop tard.

Je donne une deuxième chance à la grammaire.
Stylo noir. Copies doubles. Je redeviens dactylo. Je n'ai pas à réfléchir au mot qui suivra.
On me le donne. Cadeau. Et je le prends. Lorsque l'effort est encore ludique.
Fallait-il à l'époque, que je parte me planquer à Bordeaux, faire semblant d'y aller...
dérogation pour la maîtrise en poche lorsque je n'avais pas terminé la licence.

Comme l'estimation du temps a changé. Celui qui est devant moi. Tellement pressé.
Quand la place des possibles a été réduite à un petit bureau dans un centre de formation.
Maman meurt. Je reviens à Perpignan passer mes examens en juin. Voyage en Californie.
Je ne reviendrai pas en septembre valider le latin. Je débarque. J'arrête tout.
L'Amérique m'est tombée sur la gueule. Je cherche un couloir avec une lumière au bout.
Londres. Lisbonne. Rome. Mexico. Montréal. Où je pose mes valises. En plein hiver.
Mon amour. Tu m'as toujours connu pauvre. Mais je ne l'ai pas toujours été.
Deux heures passent vite. Et je reprends ma marche. Chemin de la Passio Vella.
Et bientôt, je retrouve les atroces mûriers platanes du boulevard Aristide Briand.
Les casernes. L'Arsenal. La Casa Musicale. J'ai passé les remparts de la ville.
L'humeur égale. Avec même l'envie d'écrire. De t'écrire. En arrivant.
L'époque est aux présidences normales. Aux vies normales. A la normalité.
A laquelle aspirent visiblement aussi quelques associations gays et lesbiennes,
qui veillent à une promesse électorale qui pourra être tenue sans trop de difficultés.
Etre normal. Quel bonheur. J'ai presque l'impression de rentrer du boulot.
Bien que sans l'épreuve des embouteillages en voiture et le réconfort de retrouver ensuite
femme et enfants dans la douceur d'un foyer, avant l'heure du troisième repas de la journée.
Je me rends compte que je ne fais trois repas par jour que lorsque je séjourne chez papa.
A Rosas. Un petit-déjeuner. Un déjeuner. Un dîner. Cela me paraît gargantuesque.
Mais que veux-tu. Allons-y doucement. J'apprends à jouer les mecs normaux.
Déterminé surtout à me remettre en selle. J'ai été riche. J'ai été pauvre.
Je peux bien tenter d'être normal pour un temps.

Me voici au studio. Dans mon platane qui peut bien se tordre de rire.
Je suis désoeuvré. Plus de rendez-vous. Si ! Un. Téléphonique. Avec Gena.
Car enfin, voilà le moment des communications personnelles. Mon autre sœur. Des amis.
Je trouverais même du plaisir, en suivant, à végéter comme un légume devant la télévision.
Demain je remets ça. Je dois me coucher tôt. Je veux dire avant trois heures du matin.

Réveil à 6h30. Car, définitivement, que j'aie dormi ou pas, cela ne changera pas,
il me faut une heure de rituels avant de pouvoir sortir de chez moi.
Normalité. Qu'est-ce que c'est que ce truc au juste ?
Est-ce qu'il serait normal par exemple que nous nous retrouvions tous les soirs ?
Autour d'une même table ? Puis sur un même canapé ? Puis dans un même lit ?
Ce soir, sans doute, j'aurais été heureux de te retrouver et de dîner avec toi.
Tu as étendu la machine ? Tu as descendu la poubelle ? Tu as payé la facture ?
C'est drôle tout ce que l'on est capable de faire tout seul.
Mais faire l'amour... ok. Pour le coup. Tu n'aurais pas été de trop.
Et si nous avions été trop fatigués pour le faire, nous nous serions regardés dans le noir.
A respirer l'un contre l'autre. Le cœur léger. Les paupières lourdes.
Jusqu'à trouver le bonheur du sommeil.

 

Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan

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Andrew, Michelle et moi

Publié le

Le parquet aux larges lattes sombres. Les serviettes blanches nid d'abeille.
Le jus d'orange du petit-déjeuner. Voilà. Bien sûr. C'est agréable.
Je traverse, pieds nus sur le béton ciré, l'espace aux murs de briques apparentes.
Avec l'impression de vivre dans la double page d'un numéro d'Architectural Digest.

" Tu ne vas tout de même pas accepter de le recevoir ?...
- Eh bien. Cet homme est mon père. Je lui dois bien un petit quelque chose.
- Il n'a jamais levé le petit doigt pour toi. Pourquoi lui rendrais-tu service ? "
Catherine mélangeait un peu son histoire avec la mienne.
" Je n'ai jamais mérité son aide. Et ne l'ai d'ailleurs jamais sollicitée.
Il a demandé à me voir, et je le verrai volontiers. Ce n'est pas un service que je lui rends.
C'est un plaisir que je me fais. Tu n'auras qu'à aller à Cape Cod ce week-end-là.
Je ne veux pas te l'imposer.
- Non, bien sûr. Tu m'imposes juste un week-end seule à Cape Cod.
Tu as raison. Ce ne sont pas mes affaires. Tu fais ce que tu veux avec ton père.
Je remarque seulement, avec mon mauvais esprit ou ma... paranoïa, qu'il revient,
comme par hasard, gratter à ta porte quand il est sur la paille. "
Elle s'interrompt. Baisse les yeux. Regarde ses mains.
Je comprends qu'elle comprend qu'elle s'aventure sur un terrain glissant.
Qu'elle a parlé trop vite. Qu'elle aurait mieux fait de se taire.
" Tu sais que tu me tends une perche qu'il me serait aisé de saisir Catherine...
- Désolée... je
- Non. Ne le sois pas. Et sois tranquille, je ne la saisirai pas.
Le seul fait d'y avoir fait allusion m'en dispense, et c'est déjà une bassesse de ma part.
- Je... Je veux juste que tu sois prudent. J'ai peur que...
- Que je sois déçu ?... "

Un divorce de plus. Des dettes. Evidemment. Papa avait besoin d'argent.
J'ai toujours soupçonné des addictions devenues pathétiques dans sa précarité soudaine.
Le jeu. L'alcool. Qui participaient jusqu'ici au brio comme au train de vie du personnage.
La chance peut tourner. Mais les vices, eux, ont la sale habitude de s'accrocher.
Ce type que je connais assez mal, m'a, quoi qu'il ait fait, donné rien de moins que la vie.

Catherine ne valait pas mieux que lui. Mais elle m'avait donné deux enfants.
On ne peut pas être déçu par les gens dont on n'attend rien.
" Qu'est-ce que tu attends de moi ?
- Que tu fasses ce qui te chante, du moment que tu ne fais pas d'histoires.
- J'irai à Cape Cod avec Sarah.
- Ainsi soit-il. "
Deux enfants. Dont l'aîné s'est suicidé. Ce qui a provoqué le retour de Catherine.
Qui nous avait abandonnés. Andrew, Michelle et moi.
J'étais préparé à la culpabilité que l'on éprouve toujours quand on vous abandonne.
Aussi injuste qu'insupportable. La double peine.
Andrew m'avait abandonné, en effet, mais après Catherine, et mes parents avant elle.
On encaisse mieux les choses quand on se dit qu'elles sont l'histoire d'une vie.
Au suicide de mon fils, j'ai souffert. Beaucoup souffert. Mais pas culpabilisé.
Ce qui m'a fait passer pour un monstre aux yeux de tout notre entourage. Indigné.
Qui aurait souhaité, j'imagine, m'entendre dire que tout était de ma faute.
Catherine le disait assez pour nous deux. Elle, pour le coup, tenait à être responsable.
Absolument. Et je n'ai pas essayé de la déculpabiliser quand je la tiens comme telle.
J'ai accepté qu'elle revienne pour Michelle.
Elle a parlé de remords. Mais je savais bien qu'elle revenait d'abord par intérêt financier.
Le tocard qu'elle avait suivi à Miami s'était avéré être un manipulateur sans le sou.
Violent de surcroît. Et j'ai la peau assez épaisse pour ne pas être sensible aux trahisons.

La maison ouvre plusieurs arches vitrées sur le bois. Le style est industriel. Par force.
L'archi avait investi une ancienne usine dont il a gardé l'essentiel de la structure.
La forêt, tout autour, était aussi protectrice qu'étouffante. J'aimais son ambivalence.
Mais je suis fatigué de cet endroit. Un moment déjà que je souhaite déménager à New York.
Michelle est encore un peu jeune. Mais je ne suis pas sûr que ce soit ce qui me retient.

" Tu crois que tu arriveras un jour à me pardonner ? "
Je regardais dehors. N'ai pas entendu la phrase au moment où elle l'a dite.
Au moment où je lui ai demandé : " Pardon... Qu'est-ce que tu me demandais ? "
sa phrase avait fini par arriver à mon cerveau, et ma question devenait inutile.
" Non, dit-elle. Oublie ça. C'est sans importance. "

 

Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan

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Secrétaires

Publié le

" Faites attention à votre façon de croiser les jambes.
Si vous avez une jupe courte. Pensez-y. Ne soyez pas trop provocantes. "
Les DRH sont des femmes. La plupart du temps. Le formateur avance un chiffre.
" A 90, peut-être 95%... " Pourtant, il y a bien des précautions à prendre.

Ma main s'efforce de dessiner des lettres sur les feuilles volantes.
Elle se crispe sur ce stylo à bille qui torture mon poignet.
" Pour les cheveux, n'allez pas au coiffeur la veille. Ce serait un peu too much.
Faites un brushing, des plaques, ce que vous voulez. Mais le coiffeur. Trop apprêté. "
Les filles prennent des notes. Attentives. Autour du beau quadra qui les instruit.
Dans la pièce que je partage avec elles, je me débats avec mon Bic qui fait des ratures.
Je me tasse derrière un écran d'ordinateur qui en est un autre entre mon bureau et le leur.
" Si vous avez des chaussures ouvertes, et que vous mettez du vernis aux pieds.
Ne soyez pas bêtes. Mettez le même vernis que celui que vous avez aux ongles des mains. "
J'ai un texte d'Eugène Ionesco sous les yeux. Un dessin de Sempé. Une photocopie.
Je ne sais plus écrire. Je ne sais plus écrire avec un stylo sur une feuille de papier.
Mes lettres sont trop grosses. L'écriture illisible. Mes lignes ne sont pas parallèles.
Le poignet commence à me faire mal. Le formateur parle de hauteur des talons.
Des sourires polis qu'il faudra adresser tout en gardant des distances.
Ionesco parle de la grisaille du monde industriel dans lequel manquent des fenêtres.
Lorsque j'en ai trois dans le champ, au-dessus de l'écran, dans le mur opposé.
Des rectangles de ciel et de lumière derrière leurs barreaux.
Je ne sais plus dessiner la lettre r à la suite du v. Névrose. Ouvrier. Vivre. V. R.
Je recommence. Je me concentre. Je m'applique. Et puis la barre du t. D'un trait.
Je n'écris plus à la main que pour remplir des chèques. Trois cent quatorze euros.
Que puis-je dire de Ionesco ?

Il fait nuit et orange sur la place d'un septembre essoufflé.
L'arbre a encore toutes ses feuilles. Ses branches font une voûte.
La trouée dans le feuillage qui ouvre la perspective. Me permet de voir la rue jusqu'au bout.
De te voir te retourner une fois, et puis deux, et puis trois. T'éloignant vers le boulevard.
La ville est vide et silencieuse. Et je te vois. Marchant d'un pas décidé. Le corps félin.

Auréolé de végétation. Puisque mon vieux platane est le meilleur des complices.
Qu'il n'a pas le cœur de me dissimuler la tranche de rue où je peux encore te regarder.
J'ai noué le peignoir et ouvert la fenêtre. Debout. Au garde-fou. Je suis pile dans l'axe.
Du sperme sèche sur mes abdominaux. Je sens sa morsure au duvet invisible de la peau.
Je souris à la visite nocturne. Qui s'éloigne dans un halo de salive et de grands coups de langue.
Le tabac peut être amer et le café sans sucre. Je suis au bon endroit. Debout sur mes guiboles.
J'ai tes yeux qui pétillent installés sous la lampe. Ta voix qui me masturbe.
Je prolonge notre hymen à la séparation qui n'est qu'un élastique.
Quand il me suffit de soulever un coin du feuillage de mon arbre pour te voir t'en aller.
A la courbe qu'il fait pour te laisser paraître et t'enfuir dans la ville où je peux tout tracer.
Je connais la foulée. Je connais le parcours. La fréquence des sourires.
Un. Deux. Trois. Soleil. Notre jeu. Le rituel.

La chaînette de ses lunettes. Le maquillage. Vert sur les paupières.
" Comment ça va ? " Elle vient me voir de temps à autre. Les bras chargés de documents.
Le tas de papier machine A4 s'est réduit à ma gauche. Il est passé à mon encre noire.
A mes hiéroglyphes incompréhensibles. Dans le bac, à la droite de l'imprimante que je suis.
Elle y jette un œil. Constate que les idées abondent, aussi fulgurantes que désorganisées.

Sujets du Bac. A quarante ans. Primo Levi. Le Clézio. Mes doigts tiennent un stylo.
" Pour les talons, n'en portez pas ce jour-là si vous n'en portez jamais... "
Le formateur ne s'adresse pas à la prof qui me laisse à mes explications de textes.
Les jeunes femmes de 18 à 50 ans n'encerclent pas une démonstratrice, mais celui qui,
au centre de la volière, prodigue ses conseils avec méthode aux futures secrétaires.
Nous partageons la même salle informatique. Dans une forêt d'ordinateurs éteints.
Mes yeux ne s'accrochent pas aux barreaux des trois fenêtres ouvertes sur le ciel.
Je dois écrire des phrases plus courtes. Oublier les plis que j'ai pris en vingt ans.
Forcer le poignet qui me brûle, pour n'escamoter aucun pont du m que je dois reproduire,
les pleins et les déliés, lorsque, dactylo moi-même, je dois suivre en courant, sur le papier,
les idées du tyran qui me dicte, un peu trop sûr de lui, son verbiage savant dans ma tête.
" Et bien sûr, si vous portez des jupes, n'oubliez pas de vous épiler les jambes..."


L'impression au matin est étrange.
J'ai encore le film craquelé de la semence séchée autour de mon nombril.
Le café reconnecte le cerveau. Démarrage. Ecrase les sensations du dernier rêve de la nuit.
Je vais rincer la peau, étaler le savon sur mes abdominaux, en enduire mon sexe.
A la douche qui fera à la fois partir nos odeurs, tes empreintes, et l'emprise des songes.

Je m'étais endormi sur le champ de bataille. Sans le courage ni l'envie de me débarbouiller.
Avec le plaisir de sombrer dans le sommeil, en confiance, dans l'ultime désordre amoureux.
Le corps sale de nos jeux enfiévrés. Couvert des traces de ton passage furieux.
Les rêves que j'ai faits en suivant se sont effilochés dans les cils au réveil.
Je flotte jusqu'à la salle de bains où je dois opérer une restauration.
Quelque chose de bizarre me passe par la tête. Je ne sais plus qui je suis.
L'espace d'une seconde, je me demande si je suis dans une vie. Dans la mienne.
J'évite le miroir. Me demande si je suis moi. Et ce que ça veut dire.
La boîte de Pandore. Et son flot de questions. Vertigineuses. Insupportables.
Qu'est-ce que j'ai vécu jusqu'ici ? Suis-je vraiment sur cette terre depuis trente-neuf ans ?
Les souvenirs que j'ai, d'une enfance, d'il y a dix ans, sont-ils vraiment les miens ?
Je titube avec la volonté physique d'ouvrir la porte de la cabine et le robinet d'eau chaude.
Pour réinvestir mon corps et me lester dans ce monde dont je dois faire partie.
Récupérer les données empilées depuis quatre décennies. Le visage de ma mère.
La maison de Bompas. Toulouse et Barcelone. Le piano. La peinture. Papa et son bateau.
Sauvegarder les dossiers et leurs contenus. Les photos des cousins et de Castelldefels.
New York. Lambert Wilson. Marbella. Le Québec. Mes nièces. Paris. Square Carpeaux.
Jusqu'aux images de ta silhouette, dans la rue du parvis, au milieu du feuillage.
Ton sourire mélangé au platane. Et à l'odeur du sperme.


L'une d'elles fait du zèle. Veut attirer l'attention. Du formateur sans doute.
Assise près de lui. Elle parle fort. Prend la parole sans la demander. Raconte sa vie.
Cherche à se faire valoir. Veut montrer combien elle a du caractère comme de l'expérience.
Je suis sur autre chose. Un autre document. Et je la trouve à la fois agaçante et touchante.
Arrivé ici à 13h30. Bien après Bon Secours. Le pont de la voie ferrée. Sur la route de Thuir.

Dans ces locaux dont j'ignorais l'existence. Je ne sais pas l'heure qu'il est. Ne veux pas savoir.
Je griffonne du papier. Voûté derrière l'écran noir d'un ordinateur éteint. Sur ma chaise.
Déterminé à retrouver le rythme. La méthode. La discipline. Les contraintes salutaires.
J'ai la lettre de Gena. Qui est écrite à la main. J'ai eu le temps de lire. Ionesco. Le Clézio.
Une fille est jolie. En plus d'être très belle. Au-dessus de l'écran, mes yeux l'ont remarquée.
Elle est discrète. Et elle me plaît. Mais je ne m'y attarde pas. Je noircis du papier.
C'est un entraînement. Je suis dans la caserne. Ignorant ses fenêtres. Ses barreaux inutiles.
Je suis là de mon plein gré. Et je ne consulte pas l'heure. Je fais mes exercices.
Désincarné. Je dois oublier ce que j'ai appris. Reprendre au début. Tout recommencer.
Etre neuf. Vierge. Disponible et modeste. Chasser mes certitudes et mes titres de gloire.
Montréal et Sony. Croisille et Art Mengo. Les clubs de Manhattan.
"Je ne suis pas restée. Je me suis barrée. Attends... " J'écoute d'une oreille.
Mes chanteuses, aussi, voulaient absolument briller. Un truc universel.
Une mauvaise piste.

L'ordinateur éteint. Je n'ai pas de public à séduire.
Allongé nu dans les draps et ces ombres si faciles à conduire, je regarde tes yeux.
J'y trouve une image de moi. Et découvre, fasciné, que c'est là que je brille.
Dans les cercles de pupilles dilatées au havre d'oreillers écrasés lourdement.
Le repos enchanteur. Le silence magique. Que rien de ce que j'écris ne saurait reconstruire.

Les lauriers sont ici. Au volume d'une pièce où j'aime m'attacher. Aux feuilles du platane.
Que j'ai renoncé à quitter lorsque je me trompais de cible.
L'arbre ne bouge pas. La nuit est immobile dans une rue sans vent.
Quand le seul mouvement est celui de ce corps qui, détaché du mien,
avance dans le vide comme un autre moi-même, vers les choses à venir.
Entre les sécrétions et les vœux adultères, entre les jeux d'enfants et ceux des secrétaires,
je navigue amoureux, heureux d'être vivant, vers des buts ciselés qui peuvent se parfaire.
J'en précise les contours, m'applique à dessiner, ce qui était une ébauche, une pensée confuse,
pour donner plus qu'un sens à ce qui est ma vie. J'en reforme les lettres. Comme une œuvre.
Ce r après le v. Et tous les ponts des m. Je lui donne le rythme comme la direction.
Quand j'ai passé l'été à trier les violences, du possible, du fantasme, du réel et du rêve.
Avec l'urgence vitale de classer les priorités au temps qui s'évapore.
L'une d'elles s'en va, dans la rue, comme un chat de gouttière.
Qui me fait ronronner chaque fois que j'y pense. Je ronronne sans cesse.
Quand c'est un organe dont je ne peux plus me priver pour manger et dormir.
Apprendre et avancer. Vieillir sereinement.

Je sors de la douche. Veux un autre café.
Le platane. Mon ordi. Chaque chose à sa place. Chaque chose a sa place.
J'organise. Le cœur et les poumons. Les tripes et les boyaux. L'éternel. L'éphémère.
Je suis la dactylo de mon propre patron. Je suis tous les niveaux d'une même entreprise.
Je suis la pyramide de mon organigramme. La base et le sommet. Et équilatéral.

L'œil au centre est le tien. Ou ma divinité. L'énergie inépuisable d'un soleil bien à moi.
Tous les chemins sont bons pour trouver la lumière. A laquelle briller.
Et se recomposer. Renaître de ses cendres. En pleins et déliés.
Et mille pages blanches. Que tu as reliées. Qui seront le chef-d'œuvre
.
Qu'il me reste à écrire à la force du poignet
.
Gavé de mon histoire, de mon parcours, et de ce que je suis.
Rassasié de mes goûts, de mon être, de ce qui me constitue.
Je suis plein et bâti, ai pu faire le tour de tout le familier.
  
Des territoires connus. De toutes leurs frontières. Je maîtrise mon sujet
.
Je te regarde partir. Et j'en suis convaincu. Les deux pieds dans ma terre.
Avec toi, je suis prêt aux affaires étrangères.
Sans la peur de me perdre. Sans peur de me tromper.
Et je m'évertuerai, dans l'ombre et le secret, à porter la lumière,

comme mille ouvriers, et mille secrétaires.

Qui brillent plus ensemble qu'aux rêves solitaires.
Comme au travail bien fait. Aux lois que l'on se dicte.
 

 

Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan

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Sultanahmet

Publié le

Le muezzin lance l'appel à la prière sur Istanbul.
Les minarets se répondent sur le Bosphore les mains ouvertes sur la bouche.
Des mégaphones qui portent le slam d'étranges lamentations flamencas.
Et l'écho se répercute. Se perd dans la réverbe de la distance.

Il y a des corps dévoilés et luisants dans les vapeurs épaisses du hammam.
Des hanches larges et des poitrines pesantes. De femmes qui se soignent.
De femmes qui se caressent. Quand les hommes, dans leurs quartiers, en font autant.
De l'ayran plein les moustaches. Aux voluptés de plaisirs mélangés.
J'ai un turban sur ma tombe. Et les sourires du Grand Bazar.
Des yeux noirs incendiaires dans le judas d'un voile intégral au dédale de Fatih.
Des baisers fiévreux dans les voitures alignées sur le coucher du soleil.
Le loukoum qui roule comme un dé sur le tapis de ta langue.
Que je mords avec lui aux étreintes permises à l'ombre d'un moucharabieh.
Si Dieu existe, je le crie avec eux, au crépuscule insensé qui embrase la ville.
Il mérite Saint-Pierre comme Sainte-Sophie ou cette mosquée bleue.
Les temples et toutes les basiliques qui célèbrent son œuvre dont je jouis à l'instant.
De ces verres tulipes à tous nos mots d'amour, sur tous les continents.
Ils chantent l'éternité des chansons de tavernes. Du Blues et du Fado.
La saudade orthodoxe. Les splendeurs de Byzance et les bonheurs perdus.
Il y a des marins russes et de beaux Libanais qui se croisent la nuit dans la Nouvelle Rome.
Sirtaki ou hora, ce sont des mains tendues au bout d'autant de bras qui accueillent la lune.
Et tout valse avec moi qui m'enivre aux moulins de derviches tourneurs.
Je m'endors dans le drap, dans le lit, dans la chambre, où j'ai trouvé ma place,
aux étages saillants de maisons ottomanes, où rêver devient simple, une vague opportune
qui me porte aux rivages de songes éveillés.

 

Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan

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Mariage homo

Publié le

Ce débat sur France2, bien sûr, je l'ai regardé.
Et je m'amusais à me trouver d'accord avec tout le monde autour de la table.
Mon côté centriste je suppose. Autant avec Caroline Fourest qu'avec Christine Boutin.
Quand j'ai été indulgent sans doute, sur les petites facilités de part et d'autres.

Des arguments tirés parfois par les cheveux des deux côtés.
Mais voilà, je ne pouvais pas ne pas adhérer aux deux points de vue
qui s'affrontaient sur le plateau, lorsqu'au fond, je ne suis d'accord avec personne.
Puisque, vous le savez sans doute, pour ceux qui me suivent de près,
j'estime que l'égalité républicaine ne consisterait pas à créer un nouveau mariage,
celui des homosexuels en l'occurrence, mais à abolir le mariage civil.
Le mariage religieux ne fait pas débat. La laïcité fut inventée pour le garantir.
Garantir la liberté de culte. De conscience. Et personne ne remet cela en question.
Quelles que soient les croyances, quels que soient les dogmes et les obédiences,
si des chrétiens, des juifs, des musulmans, considèrent que le mariage
est un sacrement qui ne s'applique qu'aux couples formés d'un homme et d'une femme,
quelles qu'en soient les raisons, c'est leur affaire et leur droit le plus strict.
Il se trouve que l'on peut aisément comprendre, pour des raisons d'abord biologiques,
mais aussi bien historiques et culturelles, pourquoi ces religions bénissent toutes
l'union des deux sexes qui permettent à l'espèce de se perpétuer.
Ces religions sont libres d'être progressistes sur la question,
mais elles sont libres aussi de ne pas l'être, quand certaines se donnent la mission,
précisément, d'être aussi traditionnalistes que conservatrices.
Cela n'est pas l'affaire de la République.
Et, au-delà de la question homosexuelle, en des temps où le mariage n'est même plus
la SCI familiale qu'elle fût un temps, même après la séparation des églises et de l'Etat,
où il était question d'unir deux familles et deux patrimoines bien plus que deux personnes,
je ne vois plus du tout la légitimité d'un mariage civil, qu'il soit homo ou hétérosexuel.
Ainsi, si une jeune femme rêve encore de paraître dans une nef fleurie au bras de son père,
dans une somptueuse robe blanche, et de s'avancer vers l'autel rejoindre son futur époux
où elle jurera devant Dieu de lui être fidèle jusqu'à la fin de ses jours, eh bien, ma foi,
je ne vois pas pourquoi nous devrions empêcher cette jeune femme de réaliser son rêve.
De la même façon, si deux garçons veulent célébrer leur union, organiser une cérémonie
et une fête, avec leurs familles et leurs amis, échanger les mêmes vœux et des anneaux,
ils trouveront sans doute une église et des prêtres pour le faire, quitte à inventer la religion
permettant ce rite s'ils n'en trouvent aucune déjà établie disposée à le respecter.
Pardon si je suis un peu trivial, mais, tant que cela ne nuit pas à l'ordre public, en effet,
on organiserait un goûter pour enfants ou une soirée déguisée, cela reviendrait au même.
La République pour sa part, doit garantir les trois mots d'ordre inscrits sur ses frontons :
Liberté, Egalité, Fraternité. Et si la reconnaissance des unions, même homosexuelles,
se doit au nom de la première injonction de notre devise, le mariage civil porte atteinte
me semble-t-il à la seconde, quand l'inégalité n'est pas plus criante entre couples hétéros
et homosexuels, qu'entre couples - quels qu'ils soient - et célibataires.

Plus que la confession religieuse encore, il me semble que les sentiments et l'intimité
relèvent de la sphère privée, et je ne vois pas très bien ce que l'amour vient faire
dans une mairie ou dans un tribunal.
Quelle est cette société, où les clauses d'un contrat encadrent la vie intime des personnes ?
Le mariage au fond, était moins hypocrite au XIXème siècle, lorsqu'il assurait clairement

l'union et la transmission de patrimoines, et donc de biens matériels.
On assumait plus ou moins bien le jeu de la fidélité pour maintenir un confort et un train de vie.
Mais il me semble, et ce n'était pas seulement un progrès pour les femmes, que des révolutions
au cours du XXème siècle, ont fait voler en éclats toutes les contraintes de ce système dépassé.
On n'est plus obligé de mettre des biens en commun, ni même de procréer.
Plus de dots, d'une époque où l'on n'avait aucun scrupule à vendre sa fille,
plus d'exigences de la virginité de cette dernière, ni de la fidélité du couple,
lorsqu'on pouvait être coupable d'adultère, et autres devoirs devenus aberrations.
Si les citoyens sont libres de conserver cette idée du mariage et de la famille,
elle ne peut plus être la norme pour une société qui a connu les bouleversements
des Années 70, avec des progrès heureux concernant la contraception et l'avortement.
Les filles désormais, peuvent disposer d'elles-mêmes, et donc, de leur propre corps.
Lorsque l'humanité, aux réalités démographiques actuelles, n'a plus l'urgence de s'accroître.
Au fil des dernières décennies, comme l'observe si justement Luc Ferry, l'union des êtres
est de moins en moins motivée par le confort matériel ou la prospérité économique,
et de plus en plus par les sentiments et les affinités.
Ainsi, et l'on peut sans doute s'en réjouir, on s'unit désormais par choix
plutôt que par nécessité.
Ce qui bien sûr, puisque le devoir automatique de fonder une famille a disparu,
ouvre en suivant les portes du mariage à des couples ne pouvant avoir d'enfants.
Ce qui est le cas des homosexuels sans doute, comme des hétérosexuels stériles,
ou n'ayant simplement aucun désir ni projet d'être parents.
Mais alors, pourquoi garder un contrat de mariage, lorsque toutes ses fonctions,
traditionnelles et pratiques, sont devenues obsolètes ?
D'autant que l'on voit bien, ne serait-ce que fiscalement, combien ce contrat
creuse de fortes inégalités entre les citoyens mariés et les citoyens célibataires.
Il subsiste un reste d'intérêt au mariage tel qu'il est fait, hérité du mariage historique,
un intérêt matériel et financier, qui est celui de l'impôt et d'avantages fiscaux.
Ce qui est une inégalité envers les couples non mariés, qu'ils soient homosexuels ou pas.
On pouvait considérer ces avantages comme une rétribution au bénéfice porté à la société
à la mise au monde d'enfants, quand il y avait des politiques natalistes, qui ont pu depuis
se porter ailleurs avec des allocations familiales, mais ces rétributions pouvant être directes,
et les préoccupations démographiques étant différentes, il est temps de repenser l'ensemble.
Lorsque la parentalité est un concept à refondre plus impérativement que celui du mariage.

Caroline Fourest, comme une plaisanterie, lance ce qui est la solution républicaine.
Ironique, elle demande à Christine Boutin si elle ne cherche pas, dans son souci d'équité,
à retirer le mariage aux hétérosexuels. Ajoutant, justement, que c'est une façon de faire l'égalité.
Eh bien, précisément. C'est là il me semble, la démarche la plus claire et la plus juste.
Qui serait bien plus lisible par tous que l'usine à gaz que l'on s'apprête à mettre en place.

ll y aura toujours, dans une société aussi démocratique que multiconfessionnelle,
une place pour le ramadan, les bar-mitsvas, et pour les mariages en blanc à l'église.
Et si des gens considèrent qu'il est important pour eux, qu'ils soient amoureux ou pas,
quels que soient leur sexe ou leurs origines, de se jurer fidélité devant témoins,
il faut leur garantir le droit de le faire, selon leurs croyances et leurs appartenances.
Juridiquement, du moment où la procréation ne se fait plus uniquement dans le cadre
d'une relation sexuelle entre un homme et une femme, il faut repenser l'idée du couple,
et lui préférer sans doute celle de parents, lorsqu'il reste des enfants à protéger.
Le couple et ce qui l'unit ne nous regarde pas. Et n'a aucune justification administrative.
Ce qui engage désormais est d'être parent. Etre responsable de l'éducation des enfants.
Ce qui gêne les conservateurs comme Christine Boutin n'arrivera pas avec un mariage gay.
C'est déjà arrivé avec la procréation médicalement assistée et l'insémination artificielle.
C'est le fait de pouvoir faire un enfant sans un père. Sans parents biologiques.
Et les peurs des traditionnalistes sur ce point ont quelques guerres de retard.
La famille a changé. Qu'ils le veuillent ou non. Et il faut gérer le réel.
Des femmes peuvent en effet se passer d'hommes pour être mères.
On peut contourner l'acte sexuel désormais pour être parents.
Et c'est pour le bien des enfants, toujours sacralisé, peut-être à juste titre,
qu'il faut non pas s'occuper de l'union libre des adultes mais des conditions de parentalité,
des droits et des devoirs, des responsabilités, à la lumière des évolutions de notre société.
Quand, au-delà des parents homosexuels, la question se pose avec la banalisation du divorce.
Aux familles recomposées, qui posent toujours la question des beaux-parents,
quels que soient leur sexe ou leur sexualité. En somme : qu'est-ce que la famille ?
A cette époque où la filiation et le sang ne sont plus des conditions préalables.
L'urgence me paraît se cibler sur le statut des parents plutôt que sur le folklore du mariage.
Et, en effet, sur l'égalité des droits entre citoyens. Qui doit demeurer notre préoccupation.
Lorsque les homosexuels se voient encore discriminés dans bien des situations.
Sur le mariage, la plaisanterie de Caroline Fourest me paraît être la solution.
Je ne serai pas opposé à la création d'un mariage pour les personnes de même sexe.
Mais je trouverai plus juste, plus républicaine et plus efficace, la proposition de Derrida
- je reviens toujours à lui, sur ce sujet, quand c'est à son interview sur la question
que la révélation de la lumière s'est faite pour moi et qu'il m'a définitivement convaincu -
d'abolir le mariage civil, ce qui ferait merveilleusement d'une pierre plusieurs coups.
Assurer l'égalité des droits entre hétéro et homosexuels. Mais, au-delà,
assurer l'égalité entre les citoyens unis en couple et les citoyens célibataires.
(Et pas seulement concernant la fiscalité, lorsqu'il y a bien des parents célibataires.)
Et aussi, disons-le, rendre aux religions le monopole de leurs rites et de leurs sacrements.
Lorsque le mariage est un concept d'absolu inscrit dans une tradition spirituelle.
Et qu'il sera toujours émouvant de voir des familles célébrer l'union de leurs enfants.
Comme pour la procréation, la démocratie consiste à respecter les choix de chacun,
à trouver le juste équilibre entre libertés individuelles et intérêt général.
Quand pour le bien de la société, il faut que chacun puisse trouver son bonheur.
Puisque tout le monde y a droit.

 

Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan

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En avant !

Publié le

Un soleil franc pour brûler mon visage. Un dimanche. En famille.
Et me donner un teint de terre cuite. D'autobronzant. Ou de carotte. Le cuivre de l'automne.
Qui retombe soudain comme un couperet. Sur un lundi gris comme un jour de rentrée.
La tramontane est absente. Quelques jours déjà qu'elle manque à l'appel.

L'immobilité de l'arbre me met un peu mal à l'aise. Il est figé dans mes fenêtres.
J'ai remis mes livres dans leurs rayonnages. La bibliothèque reconstituée.
Dans un matin de coton tiède et aux couleurs éteintes. J'ai mal au ventre.
Je sens l'odeur du bus scolaire. Le petit-déjeuner écoeurant des écoliers.
On a décroché les guirlandes de la fête. Rangé les parasols. Baissé les drapeaux.
Et ça sent le plastique des protège-cahiers. La colle, la gomme, et la craie.
La veille, sur le quai de la gare, ce n'est pas moi qui vais monter dans ce TGV.
A destination de Paris-Gare de Lyon. C'est ma nièce. Qui repart à Montpellier.
Et le soleil me raccompagne chez moi avec la désinvolture des vacances éternelles.
Que Perpignan est lascive. A grogner de plaisir sur les quais de la Basse.
Quand le dernier festival va déployer son jazz pour boucler la saison.
Ce matin, mes jambes sont lourdes, mon cerveau embué.
Le ciel est du gris de ces blouses que je n'ai jamais portées.
Les néons ternes au plafond d'une salle de classe, allumés jusqu'à la récréation.
Je ne pars plus. Pas tout de suite. A la manœuvre, le capitaine a dû prendre des décisions.
Les cartes ouvertes sur la table. Les calculs et leurs instruments. Chercher la route.
Il faut reconsidérer les options. Une à une. Composer avec la météo. Le réel.
Je tombe à l'aurore de la chilienne de la veille. Le soleil s'est planqué.
D'accord. Tout le monde sur le pont. Je dois informer l'équipage.
Rester dans cet appartement. Rester à quai. Peut-être.
Cela n'empêche pas le mouvement.
Tu seras là pour me le confirmer.
Mon navire grince dans les brumes.
Et sans attendre le vent. Je l'ordonne.
En avant !

 

Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan

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Condoléances

Publié le

Un fourgon sur le parvis.
Je fraternise avec les tailleurs de pierre. Au pied du campanile.
Soudain, un christ, éblouissant de tout son or, brandi au bout de sa pique,
passe le portail de la cathédrale, suivi de religieux les mains jointes.

Et des hommes en suivant, portent ensemble un bien triste bagage.
Le coffre, je le sais, est supposé contenir un cadavre.
Celui d'une personne qui avait encore, quelques jours plus tôt, je présume,
des choses à dire, à faire, ou ne serait-ce qu'à espérer.
A quelques mètres de nous, l'ambiance est extraordinairement différente.
Il y a là, au moins, deux mondes qui cohabitent, sur la même esplanade.
Quand mes ouvriers continuent à jouer du burin avec application,
et de tous leurs outils, presque joyeusement, sur le marbre bleu de Baixas.
Nous sommes à l'ombre de mon platane qui délimite l'atelier en plein air,
où, en bon chat toujours attiré par les activités artistiques et cérébrales,
je suis venu ronronner, ravi d'être au coeur de cette confrérie à l'oeuvre.
Je retiens mon doigt sur l'appareil photo, saisi par le contraste.
La famille, endeuillée, forme un cortège venu affronter un soleil éclatant.
Dans son tunnel de chagrin et d'incompréhension, de vertige et de doutes,
d'où, le monde extérieur, toujours indifférent, devient une provocation constante,
elle sort de la nef de la cathédrale pour suivre ce qu'il reste d'un proche.
Un des artisans, aussitôt le cercueil aperçu, s'interrompt et informe ses compagnons,
d'un seul mot, à peine articulé, d'une voix si basse que je m'étonne qu'il ait pu
être entendu de l'équipe au milieu du cliquetis général qui martelait des rythmes,
et soudain, à ce signal discret, c'est le silence qui s'impose pour marquer son respect.
L'arrêt du travail fait son effet sur moi. Le vacarme métallique stoppé net.
Laissant tomber une chape de compassion et de recueillement sur toute la place.
Une façon de faire un signe de croix, de se découvrir, ou de s'incliner.
Une façon impressionnante d'exprimer de l'estime ou de l'humanité.
Sans mines obséquieuses, ni manifestations excessives, on respectait l'affliction.
On s'était contenté de suspendre le travail de peur qu'il ne devienne blessant.
La considération des ouvriers à l'égard de la douleur d'inconnus me bouleverse.
Les costumes noirs se sont massés devant le fourgon, alors que la cathédrale
vomissait de longs mètres de bouquets, de couronnes, entre autres compositions florales.
On devine que les lunettes de soleil ne servent pas ici à se protéger de lui.
Lorsque, contrairement aux tailleurs de pierre, il ne relâche pas la pression de sa tâche.
Il brûle dans le ciel et vient faire peser davantage le silence qui s'est fait ici-bas.
Dans leur colère, leur désespoir, leur abattement, leur désarroi, leur apathie, leur absence,
les âmes frappées par le deuil semblent ne pas avoir remarqué le geste des artisans.
Les proches de l'être manquant, en pilote automatique, demeurent concentrés sur autre chose,
sur ce qu'ils doivent faire, sur ce qui leur échappe, se soutiennent et nous tournent le dos,
sans que nous en prenions ombrage, jusqu'à ce que le cercueil disparaisse sous les fleurs.
On a fermé le fourgon pour l'emporter ailleurs.
Et le travail put reprendre.

 

Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan

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