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Festival Lire en Méditerranée 2012

Publié le

Festival Lire en Méditerranée 2012

invité par le CML pour le livre La terre est rouge

Festival Lire en Méditerranée 2012

 

 

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Sortie de table

Publié le

Palmiers. A seaux. Les magnolias. A verse. Des trombes. Des trempes.
Les parasols. Et rideaux d'eau. L'orage. A la renverse. Il pleut des cordes.
Tout au cordeau. Terrasse. Torrents. Comme des soupes. Déluge.
Place Arago. Ou la mousson.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Et l'effet de surprise

Publié le

Il y a des milliards d'êtres humains.
Des centaines de milliers, évidemment, qui pourraient me plaire.
Parmi ces personnes, des milliers pourraient me séduire, me troubler, m'attirer.
Parmi celles qui sont vivantes, avec qui je partage cette terre, dans cette vie,
beaucoup pourraient me rendre un regard, un sourire, dans le flot d'une rue.
De ces gens que l'on croise dans l'ascenseur, dans les rayons d'un supermarché,
les couloirs du métro, les salles d'un musée, ou dans l'obscurité d'un bar.
On croise tous les jours des gens qui auraient pu nous plaire.
Qui ont tous les critères de l'adéquation chimique, physique, sexuelle.
De ces êtres que le hasard place sur votre trajectoire sans qu'il n'y ait collision.
On ne s'arrête pas. On baisse les yeux ou l'on regarde ailleurs. On passe son chemin.
On cherche son fauteuil dans l'allée centrale de l'avion, dans le wagon d'un train.
On a remarqué. Oui. Cette personne nous plaît. Notre instinct est fiable.
Mais on ne cherche pas à l'aborder. La situation ne s'y prête pas.
Et l'on n'a pas toujours à l'esprit de provoquer une occasion de le faire.
Dans la foule d'un concert, dans celle du shopping, on voit quelques visages.
Un regard en coin dans la salle d'attente. A la queue du tabac. La terrasse du café.
Des personnes qu'on ne reverra jamais. Mais qui ont le pouvoir de nous attirer.
Parfois, un échange est possible. L'impression se confirme. On demande son chemin.
Si c'est sur place ou à emporter. La vendeuse. La coiffeuse. Ou le chauffeur de bus.
La prof est une bombe. Le dermato sexy. L'échange professionnel. Quand on sait se tenir.
Quand chacun a sa vie. Et que l'on ne vit pas dans un film pornographique.
On remercie la standardiste ou la caissière sans lui avoir roulé de pelles furieuses.
Nous savons qu'elle nous plaît. Constatons quelquefois que c'est clairement réciproque.
Nous ramassons nos courses et partons. Retournons à nos vies.
Ici, l'hôtesse, anyway, fait ce même sourire à tout le monde.
Le monde, c'est comme Meetic. Un vaste catalogue d'histoires d'amour possibles.
Mais on voit vite qu'il ne suffit pas de se plaire pour construire du lien.
Qu'il y a, au-delà des phéromones et de critères arbitraires, des choses qui nous échappent.
Les âmes qui feuillettent les pages des sites de rencontre et des réseaux sociaux,
savent qu'une relation amoureuse ne se crée pas uniquement sur notre seule détermination.
Qu'il ne suffit pas de choisir un produit qui semble convenir à ce que l'on désire,
ce qu'on croit désirer, lorsqu'au-delà d'une personne, c'est l'histoire que l'on aime.
Les adeptes des sites et des petites annonces veulent tout contrôler.
Lorsqu'il est question de choisir jusqu'aux goûts littéraires et culinaires de l'autre.
Mais ils savent bien, au fond, que le coup de foudre n'est possible que lorsqu'on lâche prise.
Qu'on accepte l'idée de se laisser surprendre. De faire confiance au hasard.
Puisque c'est toujours quand on s'y attend le moins que le meilleur arrive.
On n'aime pas qu'une personne. On aime aussi la façon dont on l'a rencontrée.
On aime la situation dans laquelle ça s'est produit. Le lieu. Le cadre. Le moment.
On aime aussi ce qui entoure l'histoire. Ce qui la rend possible.
Tout un environnement qui en fait aussi une aventure exceptionnelle.
Sur des milliards d'êtres humains avec qui nous partageons cette planète.
Au moment où nous y sommes. Combien croiseront notre route ?
Combien nous feront relever un sourcil ou sourire bêtement ?
Combien nous adresseront la parole et nous feront rougir ?
Combien nous feront des enfants et partageront nos vies ?

Pour tomber amoureux, il faut aussi aimer sa vie du moment, s'aimer un peu soi-même.
Lorsque l'autre n'est pas la seule condition de l'éblouissement et du triomphe.
Mais, plus que deux personnes, il faut que l'univers entier s'en mêle.
Il faut le concours de circonstances. Et l'effet de surprise.
La personne avec qui les choses se concrétisent soudain, comme par magie,

peut ne ressembler en rien à ce que vous cherchiez depuis des mois sur internet.
Vous pensiez les aimer blondes avec de fortes poitrines.
Vous pensiez les aimer grands, bruns aux yeux bleus et athlétiques.
Et vous comprenez qu'au-delà d'une image il vous faut un cocktail.
Le son de la voix. La façon de parler. De bouger. De regarder les choses.
Quand il y a même de l'érotisme aux façons de penser.
En d'autres occasions, vous n'auriez même pas remarqué cette personne.
Vous l'auriez croisée sans vous retourner sur elle, seriez passés à côté.
Et c'est la vie, soudain, qui vous précipite l'un contre l'autre.
Un accrochage en bagnole. Une réunion de parents d'élèves. Une grève des transports.
Rien ne se passe comme vous l'auriez imaginé, et c'est ce qui vous fait succomber.
Vous êtes pris à l'improviste. Désarmés. Déstabilisés. Et les choses profitent de la faille.
Lorsqu'il est agréable d'être envahi d'une chaleur soudaine que l'on n'attendait pas.
Faite de trac et de certitudes. Quand vous savez que vous êtes en train de basculer.
Qu'il est voluptueux de perdre le contrôle. Dans ce qui paraît soudain comme dangereux.
A ces risques aussi fantastiques qu'étranges, tout à coup, vous vous sentez vivants.
Vous savez qu'il est en train de se passer quelque chose. Quelque chose d'important.
Etre amoureux c'est cela. C'est se sentir vivant. Au contact d'une personne particulière.
Dans un contexte particulier. Tout vous échappe. Et pourtant, vous n'avez peur de rien.
Bizarrement, le trac est immense, peut vous tordre le ventre, mais comme vous aimez ça.
Sentir que vous ne pouvez pas lutter. Que vous vous abandonnez en confiance.
La part de vous qui vous intime de vous protéger, de vous méfier, de garder vos distances,
galère pour se faire entendre lorsque tout votre corps et le monde entier se sont ligués
contre le vieux package usé du confort et de la raison qui a perdu d'avance.
Il y a cette conviction que, quoi que vous fassiez, vous êtes faits comme des rats.
Certes, on risque de s'en prendre plein la gueule. De signer son arrêt de mort.
Certes, on sait que l'on va souffrir et être déçu. On sait qu'on va en chier.
Mais il y a cette vague qui s'est levée partout. Autour de nous. Et en nous.
Assaillis de toutes parts. Inondés par cette force unanime et invincible.
Qui nous fait capituler sans aucune résistance.

Il y a sans doute des gens plus jeunes. Plus beaux. Plus intelligents. Plus drôles.
Des êtres plus costauds. Plus cultivés. Plus fortunés. Plus brillants.
Il y a sans doute des gens qui s'habillent mieux. Qui ont meilleur goût.
Des gens plus responsables, plus courageux, plus entreprenants.
Bien sûr qu'il y en a. Mais ce sont des critères isolés qui ne veulent rien dire.
Une personne est une infinité de données, variables de surcroît,
qu'on ne peut figer dans un formulaire de sites de rencontre.
Tout bouge et change en permanence, y compris en nous-mêmes.
Qui peut jurer qu'il aimera demain ce qu'il aime aujourd'hui ?
Qui peut savoir ce qu'il sera dans six mois, dans vingt ans, ce dont il aura besoin ?
Lorsqu'il y a aussi des offres, auxquelles nous n'avons jamais pensé,
qui se présentent à nous et changent la donne, peuvent nous ouvrir des portes,
nous faire dévier de nos trajectoires.
Mille personnes sont plus jeunes que toi. Plus belles que toi. C'est possible.
Mille personnes sont plus drôles que moi. Plus talentueuses que moi. C'est certain.
Mais il semble que l'équation fut ainsi posée par la force des choses.
Il fallait cet instant t, au milieu de l'univers, comme point de rencontre.
Cet accident magnifique qu'on ne pouvait prévoir.
Pour apprendre à aimer ce qu'on ne connaît pas.
Les fiches et les portraits-robots oubliés. Avec leurs certitudes.
A l'ouragan de fin du monde qui est venu nous surprendre.
Dans ce mélange d'évidences et d'étrangetés. De confiance et de craintes.
Avec cette impression curieuse de nous connaître déjà.
Ou plus précisément, celle de nous reconnaître.
Il y a des milliards d'individus, tous aimables et aimés,
que j'aurais pu connaître mais que je ne connais pas.
Des milliards d'êtres humains, que je ne verrai jamais
quand je suis amoureux et qu'ils ne sont pas toi.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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A tour de bras

Publié le

C'est une course perpétuelle contre la montre.
Contre les textes à poster aux dates qui m'échappent.
La dernière cigarette qui approche dans le paquet toujours trop petit.
Les jours qui s'arrachent à l'éphéméride. Qui disparaissent à tour de bras.
Le prochain rendez-vous qui est déjà passé. Le week-end à venir déjà histoire ancienne.
Le vertige absolu. A cette cavalcade. Des semaines. Des saisons. Qui se moquent de nous.
Je m'accroche comme je peux. La tramontane est dingue.
C'est une chute libre. Le sol se rue sur nous. Et l'issue est tragique.
Je désirais ceci. Et voilà, j'ai vieilli, et m'en suis dégoûté pour en avoir soupé.
Ou j'espérais cela. Et voici que c'est cuit. Que c'est un souvenir parmi d'autres cartons.
C'est une course folle. Quand à peine allumée, une clope s'écrase.
C'est le train lancé au galop. Soulevant la poussière comme une diligence.
Je m'éveille à midi, me rends compte soudain que je n'ai rien compris.
Ni vu le temps passer.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Salsa aigre douce

Publié le

Rien ne pouvait me faire plus de bien que cette vidéo.
Le casque sur les oreilles pour profiter au mieux de la stéréo.
Sentir les basses pincer les cordes dans ma poitrine et dans mon ventre.
Le Spanish Harlem Orchestra sur la Place des Arts de Montréal.
Parce que c'est Montréal. Et parce que c'est Harlem. Parce que c'est la Salsa.
Parce que c'est Nueva York. Parce que c'est l'espagnol. Y las Americas.
Les cuivres époumonés aux éclats aveuglants. Les percussions en transe.
Rien ne pouvait me faire plus de bien dans une nuit d'octobre.
Le Festival de Jazz. Devant la salle Wilfrid-Pelletier en guise de Lincoln Center.
Le Musée d'Art Contemporain. Le Complexe Desjardins. Et l'été délirant.
Les épaules font des 8, le bassin et les poings. C'est Cuba au Québec. Et puis Puerto Rico.
Tous les morenos latinos de la ville en lien avec leurs îles et les congas crépitent.
Un même continent se déhanche, les tropiques à la taille, Caraïbes en ceinture.
Les timbales hystériques. Le tumbao sensuel qui reste imperturbable fait patte de velours.
Les trompettes stridentes qui font tourner la tête font voler les jupes, les cheveux,
et des gouttes de sueur, sont aussi enivrantes que la liesse qu'elles délivrent.
C'est la rage de vivre et la chair qui exulte. Comme un feu d'artifice au bord du St-Laurent.
Manhattan qui déborde. Et la nuit étoilée. Tequila et citron sur la Ste-Catherine.
Et ces voix discordantes qui peuvent chanter faux. Quand le rythme l'emporte.
Et l'amour avec lui. D'être humain, d'être hommes, et de tout partager.
Aux marches chaloupées, aux passes sexuelles, aux frontières détruites, c'est la célébration.
Montréal sur l'Hudson devient dominicaine. C'est la fête métisse qui croit au Nouveau Monde.
Le piano obsessionnel bloqué sur deux accords. Entêtants et ludiques. A réveiller les morts.
Aux calebasses que l'on râpe, à celles que l'on secoue. Güiros et maracas.
Ou aux cloches de vache qui tintent. Tout devient instrument pour danser.
Tout s'enroule, se déploie, comme autant de filles à mon bras.
Les cuivres répètent leur harangue. Noix de coco. Goyave et mangue.
La frénésie tourbillonnante. Le jeu de joie et son fatras.
Dans cette fièvre tropicale, même mon fauteuil de bureau finit par tourner.
Rien ne pouvait me faire plus de bien que le Spanish Harlem Orchestra.
Quand le fil du casque des écouteurs vint à m'étrangler.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Demain, c'est mercredi

Publié le

L'enfant sort de l'école. Il a mis son blouson. Son cartable sur le dos.
Il marche sur le trottoir avec une envie de courir typique des sorties des classes.
Le cœur léger, la sensation de fatigue s'évapore. Tout sourire. Décoiffé par le vent.
Ses genoux craquent. Ses chaussures se déforment. Le cartable glisse de l'épaule.
Alors qu'il remonte l'avenue vers le pont de la voie ferrée, en direction du centre-ville.
Il connaît l'itinéraire par cœur. A le droit d'aller seul jusque chez lui.
Ses jambes s'allongent. Les cheveux poussent. Les bus passent et ne s'arrêtent pas.
Assez grand pour marcher. Il lui tarde d'être chez lui. Retrouver maman et goûter.
Regarder ses dessins animés. Se débarrasser du cartable. Qui bascule. S'alourdit.
Ses pieds grandissent. Ses dents bougent. Les gencives sensibles. Il aime ça.
Au premier feu, il s'arrête quand le bonhomme est rouge. Au passage clouté.
Son blouson est déjà trop petit. Ses traits changent. Ses dents tombent. Et repoussent.
Quand il passe devant l'école primaire. Son cartable est plus lourd. Mais il s'en moque.
Il est bien plus costaud. Même s'il lui tarde quand même d'arriver chez lui.
Retrouver maman. Demain, c'est mercredi. Ses bras s'allongent. Jusqu'au carrefour suivant.
Il fait attention. Aux vélos. Aux scooters. Aux chiens qui ne sont pas muselés. Sur le trottoir.
Son corps s'étire. Ses souliers lui font mal aux pieds. Quand il approche du collège.
Sur l'avenue. Et du duvet, juste sous le nez, commence à faire une ombre qui le chatouille.
Son blouson a changé. C'est lui qui l'a choisi. Et le cartable aussi. Il marche d'un bon pas.
Un autre bus passe mais ne s'arrête pas. Il a des heures de sport. Et plein de professeurs.
Le cartable pèse une tonne. Et les filles l'embêtent quand c'est lui qui les cherche.
Les nuages chassés. Le ciel à nouveau bleu. Il aime le mardi soir. Demain, c'est mercredi.
Il approche du centre-ville. Chez papa et maman. Il est à un quart d'heure.
Et traverse au feu vert. Lorsque sa barbe pousse. Comme ses poils pubiens.
Le visage transformé. Le nez s'est affirmé. La bouche et les pommettes.
Une pomme d'Adam. Et de nouvelles fringues. Le cartable a glissé pour finir dans la main.
Il approche du lycée. Bon-Secours. Et les grands. Quand sa voix a mué. Sur le même trottoir.
Il lui tarde d'être chez lui. N'a plus tellement envie de mater la télé.
Mais il a faim quand même. Viderait le frigo bien avant le dîner.
Il arrive à hauteur du Lycée Arago. A l'avenue Dalbiez. A la fin des faubourgs.
Au feu rouge il s'arrête. Allume une cigarette. Sa besace à la main. Le boulevard est en vue.
Ce rempart automobile qui le sépare de la maison. Du centre-ville. Demain, c'est mercredi.
Le bouc devient fourni. Tout autour de sa bouche. Traversant Mercader au passage clouté.
Le coeur est à la fête. Des gens sortent des bureaux. Le temps s'est mis au beau.
Il remonte la rue Foch dans son caban d'adulte. Dépasse la salle de gym et le Conservatoire.
Il approche de La Source. La besace s'est changée en porte-documents. Il salue des passants.
Chez lui, sa mère est morte. Ne l'accueillera plus. Il ira sur Facebook et BFMTV.
Mangera au resto quand son frigo est vide. Mais il lui tarde d'arriver et de se mettre à l'aise.
Il prend la rue Mailly. Demain, c'est mercredi. Il n'est qu'à cinq minutes de son appartement.
Le quartier piétonnier. Il n'y a plus de bus. Il peut tout faire à pied. Avec des cheveux blancs.
Qui ont fini par changer l'aspect de son visage et de sa chevelure. Le sourire est le même.
Quand il arrive enfin sur la place de la Loge. La cathédrale apparaît juste au fond de la rue.
Il lui tarde de poser ses affaires, de se faire un café. D'aller sur internet. D'alimenter son blog.
Le cœur léger, il arrive au parvis. Sa fatigue retombe soudain sur ses épaules.
Il sort les clés de son manteau. De sa silhouette d'homme mûr. Et ouvre enfin sa porte.
Il va écrire un texte. Il en a tout à coup et la force, et l'envie.
Puisqu'il a du temps libre. Qu'il ne l'a pas volé. Un peu de temps pour lui.
C'est fini pour l'école. Fini pour aujourd'hui. Toutes ses années s'envolent.
Demain, c'est mercredi.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Définitivement

Publié le

Je n'aime pas décevoir.
C'est la pire blessure que je puisse me faire. A moi-même.
Blesser ceux que j'aime. C'est une cruauté. Souvent involontaire.
Qui me donne toujours envie de m'arracher la peau.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Alligators

Publié le

L'énorme hélice d'un ventilateur vrombit dans notre dos. Les Everglades.
Une tondeuse à gazon géante agitant les eaux croupies d'une traînée d'écume.
Elle est aux anges. Lunettes noires sur le nez. Sourire éclatant. Casque sur les oreilles.
Elle tenait à ce tour en airboat. A cause de Bernard et Bianca avait-elle expliqué.

Ce séjour en Floride, nous ne l'avions pas volé. Un bail que nous n'avions pas voyagé.
Que nous n'avions pas pris de vacances. Sans les enfants. Laissés à sa mère.
Je lui avais fait l'amour dès le premier soir. Avais préparé mon coup.
L'hôtel à South Beach. Sur la plage. La piscine. Les cocktails. La totale.
Elle me donne une tape sur la cuisse sans me regarder. Pour manifester son enthousiasme.
L'embarcation semble à peine toucher la surface de l'eau. J'accepte le baiser qu'elle me donne.
Sur la joue. Quand je la sens excitée. Comme une môme. Qu'elle est restée.
Nous avons tendu les chairs de nos visages à la vitesse comme au soleil.
Et allons rendre visite aux alligators. Elle semble contrariée.
" Je ne peux pas croire qu'ils mangent leurs propres petits... fit-elle dans une grimace.
- Ils ne mangent pas forcément leurs enfants, fis-je remarquer. "
Elle eut l'air songeuse un instant. Et reprit le fil de sa pensée.
" Peu importe. C'est du cannibalisme. C'est ça qui me perturbe. "
Assister au repas de ces crocodiliens ne sembla pas l'épouvanter pour autant.
Le sol en était couvert. Des adultes. Des plus jeunes. Dans une mêlée vivante.
Quand on avait du mal à distinguer chaque individu. Depuis la passerelle.
Les potes de Medusa étaient en appétit.

Je me suis résolu à aller voir le shérif pour lui signaler sa disparition.
J'ai cueilli du café sauvage quand on m'a dit que c'en était.
Je venais de raccrocher au téléphone. Avais appelé la mère de Julie.
Prié qu'elle reste à Montréal avec les enfants.
J'ignorais qu'il existait du café sauvage. On ne s'étonna pas de mon comportement.

J'ai entendu parler d'état de choc. On me laissait faire à peu près n'importe quoi.
On m'a posé des questions. J'ai bu trois litres de café domestique. Pas mauvais d'ailleurs.
On essayait de savoir si nous nous étions disputés. S'il y avait des problèmes dans le couple.
Si je lui connaissais des amis ou des contacts à Miami. A Fort Lauderdale.
Un agent est venu à la demande du shérif. On vérifiait des choses avec l'Immigration.
" Les billets d'avion sont à l'hôtel " ai-je dit. Une équipe allait m'y accompagner.
Elle n'avait pris aucune affaire. Ni téléphone. Ni fringues. Ni papiers.
Les flics allaient constater tout ça. Avant de partir, j'ai demandé ce qui était prévu.
Une battue ? Un avis de recherche ?... Le shérif m'arrêta en me disant sobrement
qu'il fallait faire les choses dans l'ordre et resta évasif sur la procédure.
Certes, il était peut-être un peu tôt. Sans doute pouvait-elle réapparaître dans la journée.
On me demanda de rester dans ma chambre d'hôtel et à la disposition de la police.
Qui vint en effet se rendre compte que Julie entre-temps n'était pas rentrée.
Et que si elle était partie toute seule, de son plein gré, sans y être ni contrainte ni forcée,
c'était littéralement les mains dans les poches. Elle n'avait pas même touché à l'argent.
Son sac était resté à sa place, avachi sur la banquette en bout de lit, avec ses clés,
ses lunettes noires, son maquillage, son passeport, et sa carte bleue.
Entre autres choses répertoriées méthodiquement par les agents.
Le directeur de l'hôtel se tenait près de moi dans la suite, s'épongeait le front,
dans son costume, ne trouvant rien de réconfortant ou d'approprié à me dire.
Manifestement embarrassé par cette présence policière.
Mon téléphone vibra. Et tout le monde retint sa respiration.
La mère de Julie. A qui je répondis excédé de ne pas encombrer la ligne.
" Qu'est-ce que je dis aux enfants ? pleurait-elle en panique.
- Que nous les embrassons Claudine. Ne dites rien de plus pour l'instant. "
Quand j'ai raccroché, les investigations reprirent leur cours.
Le directeur, sans décrocher un mot, me mit la main sur l'épaule et me la pressa.
Je me suis dégagé de façon un peu brusque et il se racla la gorge.

Arnold avait failli faire tout foirer.
" Qu'est-ce qui t'a pris ? lui demandai-je en écrasant ma cigarette.
- Pardon. Je me suis pris au jeu. J'ai cru un instant que tu avais vraiment perdu ta femme.
Enfin, je ne sais pas. J'ai été submergé par l'émotion. Le coup de fil de ta belle-mère et...
- Tes dons de comédiennes ont des limites. On a dit pas de gestes équivoques.
Un directeur digne de ce nom ne palpe pas ses clients, quel que soit son degré de compassion.
- Personne ne l'a vu.
- Tu n'en sais rien !
- Excuse-moi. Je fais ce que je peux. "
Le téléphone a vibré encore. Claudine.
Je n'ai pas répondu.

Elle n'avait pas crié.
Sa chute au milieu des alligators avait été perçue par ces derniers comme une agression.
Elle n'avait pas crié pour la bonne et simple raison qu'elle était inconsciente.
Je me suis assuré du bon déroulement du repas. Qu'ils n'en laissent rien.
Qu'ils emportent dans leur estomac ou dans la vase toute trace d'ADN.
J'ai brûlé ses vêtements. Et suis rentré à l'hôtel où les caméras ne filmaient rien.
Naturellement, j'avais un allié dans la place, qui confirmerait que je n'étais pas sorti.
Et qui pouvait montrer les bandes de la vidéosurveillance sans que j'en sois inquiet.
Un montage habile ne montrait que Julie sortant de l'hôtel à l'heure que nous avions décidée.
Le portable oublié dans la voiture. J'étais sous la douche. Nous avions besoin de ces images.
De Julie arpentant les couloirs, prenant l'ascenseur et traversant le lobby.
Arnold pouvait bien s'éponger le front. Craignant que la vidéo ne nous trahisse.
A ce stade, la police m'avait simplement annoncé que ma femme était sortie seule de l'hôtel,
à 23h45, heure à laquelle je regardais déjà les alligators se disputer ses jambes.
Je n'avais pas le droit de quitter la ville ni l'hôtel. Mais j'avais tout de même rendu la voiture.
Après l'avoir faite nettoyer et en avoir changé le kilométrage.
" Je n'ai plus le cœur à faire du tourisme... " avais-je répondu à l'agent qui s'en étonnait.
Un avis de recherche fut publié. Et j'acceptai que Claudine vienne avec les enfants.
Arnold était de plus en plus nerveux. Ce qui devenait un vrai problème. Il craquait.
J'ai commencé à réfléchir à un moyen de le neutraliser.
Les enfants m'aidèrent à tenir mon rôle de père solide qui cherche à les protéger.
Claudine était hystérique. On lui colla des calmants.
Je me préparais un expresso quand je lui ai dit : " dites-moi, Claudine,
vous saviez, vous, qu'il existait du café sauvage ? On en trouve par ici... Le saviez-vous ? "
Elle s'arrêta de pleurnicher et se figea, glacée, dans un regard qu'elle posa sur moi,
fait de stupeur, de consternation, de pitié, et qui semblait aussi un peu soulagé de voir
qu'elle n'était finalement pas seule à perdre les pédales.
Ravi de mon effet, je lui proposai tranquillement un café qu'elle refusa.

" Fais-le sonner avec le tien ! avais-je crié depuis la douche.
S'il n'est pas dans la chambre, c'est que je l'ai laissé dans la portière de la voiture ! "
Que nous avions garée au coin de la rue. Où je voulais qu'elle aille.
Le lendemain, nous devions aller à Key West où elle rêvait d'aller. Pour Hemingway.
Nous étions censés, pour Humphrey Bogart et Lauren Bacall, nous arrêter à Key Largo.
Elle avait mis du cœur à éplucher les guides pour préciser l'itinéraire et le planning.
J'ai profité qu'elle soit en bas pour mettre un somnifère dans son verre de vin.
Il n'y a que les vieilles recettes qui marchent. Avec lequel je l'ai accueillie en peignoir.
" Merci ma chérie ! avais-je dit en échangeant sa récompense contre mon téléphone.

- Dans la portière, en effet... on ne te changera pas... c'est trop tard pour ça. "
J'ai souri. Avec cette tête de minot qui fait ses yeux de chien battu.
J'avais mon verre aussi, avec lequel nous avons trinqué.
Le temps d'une gorgée et d'un baiser rapide, je partais dans la suite d'un bon pas,
faisant mine d'écouter le répondeur, puisque j'attendais ce fichu message si important
du bureau de Québec, en finissant de me sécher la tête, alors qu'elle se mettait à l'aise.
Elle s'était déchaussée. S'installa dans le canapé devant la télévision. But la mixture.
" Toujours rien ! Pestais-je. Je prendrai une minute demain pour appeler Rachel. "
Je revins vers elle avec la carte du restaurant de l'hôtel et la bouteille de vin.
" Qu'est-ce que tu veux manger ? demandai-je en remplissant son verre.
- Je n'ai pas très faim, dit-elle. Ces alligators m'ont coupé l'appétit.
- Si tu veux boire, il faut manger, fis-je en redressant le goulot.
- Commande ce que tu veux. Je piquerai dans ton plat. "

" Qu'est-ce qu'elle a fait ensuite ?... demandait Arnold qui ne tenait pas en place.
J'imagine qu'elle ne s'est pas endormie aussitôt.
- Elle a eu le temps d'appeler chez sa mère pour parler aux enfants.
Aucune résistance particulière. Elle a dû raccrocher parce qu'elle se sentait partir.
- Elle a trouvé ça louche... un truc du genre qu'est-ce qui m'arrive ? ...
- Arrête de stresser. Pas du tout. " Je suis épuisée. On a eu une grosse journée.
Je vous appelle demain... blabla " Comme après une journée dans les Everglades.
Ni elle, ni Claudine, personne ne s'est étonné de sa fatigue subite.
- Tu m'as fait le signal aussitôt après donc.

- Je lui ai pris son téléphone des mains...
- Tu as pensé aux empreintes ?
- Arnold, on peut tout de même trouver sur le portable d'une femme
les empreintes de son mari. C'est le contraire qui serait suspect.
Le temps de la mettre dans le sac poubelle et je t'ai fait le signal.
- Attends une minute. Claudine va témoigner du fait que Julie était fatiguée.
Qu'à la dernière communication, elle tombait de fatigue... qu'elle a raccroché pour ça.
- Arnold, mon bébé, par pitié... Claudine va témoigner du fait qu'elle l'avait trouvée bizarre.
Rétrospectivement, elle va considérer qu'elle nous a tous joué la comédie pour se barrer.
- C'est ta partition, ça, j'ai bien compris. Mais tu es sûr pour Claudine ?...
- Les images de la vidéo ne lui laisseront pas le choix. Elle se barre de l'hôtel à 23h45.
- Pardon mon amour, excuse-moi. J'ai toujours l'impression qu'un truc nous a échappé.
Donc, tu as mis la tenue d'agent de propreté, et tu as descendu Julie avec les poubelles,
pendant que j'envoyais Alberto garer ta voiture au parking.
- La voiture était à la place prévue quand j'y suis arrivé, j'ai chargé et je suis parti.
- Et tu n'as croisé personne ? Dans l'hôtel je veux dire.
- Je suis passé par où tu m'as dit que vous descendiez les poubelles, comme prévu.
Le monte-charge du fond. Et je n'ai croisé personne sur mon chemin. "
Arnold semblait réfléchir à quelque chose. Au point que je me suis interrompu.
" Je dois nous débarrasser de la tenue. Le nettoyage ne sera peut-être pas suffisant. "
J'ai convenu que c'était une sage décision.

Je lui faisais faux bond.
Mais j'étais tranquille. Arnold, bien que dépassé par les évènements,
n'aurait pas risqué de se faire arrêter pour complicité de meurtre.
Il était trop impliqué. Et ne pouvait pas empêcher mon changement de plan.
Il encaissa le coup sans un mot devant Claudine et l'inspecteur de police.
" Nous ne pouvons pas rester ici, avec les enfants, je veux dire... vous comprenez,
ne sachant pas pour combien de temps nous sommes ici, nous en avons parlé hier soir,
ma belle-mère et moi, et pensons qu'il serait plus raisonnable de nous installer dans un motel.
- Oh, ce n'est pas un problème, ne soyez pas gênés pour ça, rétorqua l'inspecteur.

Tant que vous ne quittez pas Miami... "
J'évitais soigneusement le regard d'Arnold que je sentais fulminer.
Il était devenu embarrassant. Et continuer à nous voir pouvait nous compromettre.
" Un motel pas cher mais confortable, si nous devons rester ici... encore longtemps... "
Je payais la nouvelle chambre à l'étage inférieur pour les enfants depuis une semaine,
et Arnold se lança dans une parade un peu désespérée :
" Si c'est une question d'argent... la maison peut faire un effort Monsieur Pelletier.
En de telles circonstances, nous pourrons nous arranger n'est-ce pas ? "
J'ai dévisagé Arnold en faisant mine d'étudier sa généreuse et charitable proposition.
Et, imperceptiblement ironique : " Merci pour votre mansuétude Monsieur Grinter.
C'est très aimable à vous. Mais vous en avez assez fait pour nous je crois.
Je suis désolé d'ailleurs de tout ce qui arrive. Je ne vous remercierai jamais assez
pour tout ce que vous avez fait, pour moi et ma famille. "
J'ai pris Luc-Etienne et Charlotte par les épaules. " Je crois que ça nous fera du bien à tous.
Et je tiens à payer la note comme un client ordinaire. Il n'y a pas de raisons. "
Arnold était blême. Je vis qu'il eut très envie de pleurer. Il devait sortir de toute urgence.
" Eh bien, c'est moi qui suis désolé... permettez-moi... il ne me reste plus qu'à,
qu'à vous souhaiter bonne chance. "

J'avais porté Julie sur les épaules sur une distance qui me parut interminable.
L'ai déshabillée sur place et mis ses vêtements dans le sac poubelle.
J'avais encore mal au dos. Et faisais bien des efforts pour le dissimuler à tout le monde.
C'est nue que je l'ai balancée aux alligators. J'ai balayé la scène du festin à la lampe torche.
" Il n'en restait plus rien, tu es bien sûr ? " avait-il demandé à peu près mille fois.
J'ai appris son suicide par le shérif. " Il s'est pendu dans son appartement. "
Claudine m'a pris le bras. Y enfonça ses ongles. " Attendez... Richard, dites-moi...
dites-moi que vous trouvez ça bizarre. Deux tragédies si proches l'une de l'autre.
- S'il vous plaît. Non. Julie est peut-être vivante, bien en vie, quelque part, je...

- Non non non, attendez, ce n'est pas possible. Ce même hôtel... et puis...
je n'ai jamais aimé ce type, il y avait quelque chose de pas clair.
- La loi des séries, malheureusement, ça existe madame, fit le shérif dans sa barbe,
plus souvent qu'on ne le croit. Mais j'entends ce que vous dites. Et nous n'excluons rien.
- Vous ne trouvez pas qu'il semblait particulièrement nerveux ? Richard...
- Pour la mauvaise publicité que faisait notre histoire à son hôtel je suppose,
cela suffisait amplement à le rendre nerveux j'imagine.
- Et à se suicider ?... " Elle attendit un moment une réaction de ma part.
Elle me lâcha le bras satisfaite de voir que je n'avais rien à répondre à ça.
Le shérif expliqua qu'ils enquêtaient sur la mort d'Arnold Grinter.
Et que nous serions informés du moindre recoupement avec la disparition de Julie.
" Pardon de vous dire ça comme ça Richard, mais il faut s'attendre à devoir expliquer
aux enfants... elle fondit en larmes... qu'ils ne reverront jamais leur mère. "
Elle sortit de la chambre pour aller fumer une cigarette sur la coursive.
Evidemment, les chaussures avec lesquelles j'avais marché dans les hammocks,
étaient chez Arnold, lorsque nous avions la même pointure.
Evidemment, le bidouillage de la vidéo finit par être décelé.
Alberto avait témoigné qu'Arnold lui avait demandé de mettre notre voiture au parking.
Nous avons pu rentrer tous les quatre à Montréal où j'ai pu récupérer mon butin,
avant de partir m'installer en Europe avec les enfants.
Arnold Grinter avait kidnappé et assassiné Julie avant de se pendre.
Les alligators, non, n'avaient pas tout mangé. On retrouva quelques morceaux de son corps.
Dans les marécages. Les marques de pneus comme les empreintes des chaussures.
" Ce salop a même essayé de vous faire porter le chapeau... " conclut le Shérif.
Curieusement, j'ai eu un frisson. Comme un sentiment de pitié pour Arnold.
Qui manifestement, n'était pas idiot, mais amoureux de moi.

Jacqueline était rayonnante.
Elle qui m'avait si bien consolé du drame dont je sortais.
Nous avions laissé les enfants à Paris. Pour qui elle était une belle-maman formidable.
Nous allions passer quelques jours à Barcelone. Où elle rêvait de me conduire.
Un groom est venu prendre les bagages dans le coffre du taxi.
Le Majestic se dressait sur le Paseo de Gracia. J'en observais la façade illuminée.
" Tu as eu raison mon chéri, c'est bien mieux placé que le Hilton de la Diagonal.
- C'est ce qu'il m'avait semblé en regardant sur internet... " dis-je simplement.
Nous nous sommes arrêtés à la réception. " Au nom de Pelletier. Pour deux personnes. "

Nous avons suivi le garçon qui se saisit de nos bagages et à qui j'ai laissé un pourboire,
puisque nous n'étions plus à ça près, quand ils nous a laissés à la porte de notre chambre.
Elle donnait sur le paseo. Etait d'un luxe un peu passé. Ce qui lui donnait du charme.
Jacqueline, surexcitée, n'avait cessé de parler depuis l'aéroport. Je ne l'écoutais pas.
" C'est marrant... " dit-elle en inspectant la literie et la salle de bains.
J'ai fait le tour de mon côté. Télévision. Mini bar. Cafetière.
" Tu veux un expresso Jacqueline ?...
- Tu ne m'écoutes pas... dit-elle sur un ton de reproche surjoué. Oui, avec plaisir.
- Excuse-moi ma perle, je n'ai pas complètement atterri.
- Je disais, c'est marrant que tu aies appelé ce garçon Alberto, là, le garçon d'étage,
alors qu'il n'avait pas de nom sur son badge, comme si tu le connaissais.
- Oui oh, fis-je en lui tournant le dos, Alberto, Carlos, ils s'appellent tous pareil ici.
- Ce n'est pas bien de se moquer du personnel Richard. Surtout à l'étranger...
- Un billet de 20 euros, si c'est se moquer du personnel, pour monter deux valises.
- Alors voilà, pour 20 euros, il peut bien s'appeler Alberto, c'est ce que tu veux dire ?... "
Elle éclata de rire, et me sauta au cou. " Mon amour, ça va être formidable !...
Tu vas adorer cette ville. On va s'amuser comme des fous ! "
Elle se décolla de moi pour esquisser quelques pas de danse pieds nus sur la moquette.
Et se laissa tomber dans le canapé dans un soupir proche du barrissement. 
J'apportais les deux expressos sur la table basse.
" Demain, s'il fait beau, dit-elle, on se fait les tours de la Sagrada Familia !
Tu m'as promis. Il n'y a pas de vertige qui tienne.
- Tout ce que tu voudras ma chérie. C'est ton week-end. Ordonne et j'obéis.
Mmm... excellent ce café. " Elle se hissa soudain jusqu'à moi comme un fauve,
avec l'allure comique de la tigresse qui a une idée salace derrière la tête.
Elle força ma bouche et me roula des pelles d'adolescente de quatorze ans.
Quand elle se dégagea et me permit de respirer, je repris ma tasse, décoiffé,
alors qu'elle haletait avec l'air de ne pas avoir eu sa dose.
Comme ignorant son numéro de nymphomane de foire, sourire en coin,
par jeu, je fis mine de vouloir prolonger dignement notre conversation.
" Savais-tu qu'il existe du café sauvage ?... "

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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L'aube est tardive

Publié le

Une croix dorée dépasse. Dont on a retiré l'emballage.
Au sommet de l'échafaudage. Dont on a démonté un ou deux étages.
Je n'avais vu à Paris la tour St-Jacques que dans sa résille de métal,
ce durant des années, et on ne me la révéla en la déshabillant enfin,
que peu de temps avant mon départ. Flambant neuve. Flamboyante. Gothique.
Ici, la tour est celle de St-Jean. Le boss de Perpignan.
Et le fer forgé protégeant la cloche avait été remplacé depuis des mois
par les étagères superposées qui, sur toute la hauteur du campanile,
formait une cage à coup de passerelles qui pouvait grouiller d'ouvriers.
Je vois les barres et les planches métalliques descendre à l'aide d'une poulie.
Fou de joie, je me dis que ça y est. La rénovation terminée, nous allons retrouver la pierre.
La silhouette originale de la tour de l'horloge. Comme si elle venait d'être construite.
Mais peut-être me suis-je emballé. Le camion part avec son butin. Un peu maigre.
Seule cette croix, au sommet du sommet, a été dégagée de sa camisole.
Je prends le large sur le parvis, me retourne, découvre l'or éblouissant si haut perché.
Qui prend le soleil du matin en pleine figure. Je pense dans un sourire que c'est bien.
Content pour ma ville. Et pour la basilique. Et mon appartement. Et pour ma vie ici.
Un bisou sur le nez, en passant, du zèbre dans sa vitrine, mascotte du festival de jazz,
et je me dérouille dans l'humidité de l'aube tardive pour marcher jusque loin de chez moi.
L'air peut être frais. Quand je vois le Canigou enneigé au bout de l'avenue Panchot.
Le sucre glace en enveloppe un bon tiers. Qui tranche sur le ciel bleu.
Nous sommes en octobre. L'amour est de saison.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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En cavale

Publié le

Entrer tous les deux dans les toilettes des hommes n'était pas le plus risqué.
Les caméras de surveillance mises à part, il n'y avait pas de témoins.
L'aire de service était déserte, et cachée de l'autoroute par autant de haies que de bosquets.
Nous étions loin du trafic routier. Et le parking était vide. Tu m'as suivi à l'arrière.
Du petit bâtiment carrelé où seule la radio et ses chansons folk nous avaient accompagnés.
La musique régnait en maître au-dessus des lavabos et des miroirs de ce lieu inhabité.
Je comprends qu'il n'est pas question que je me contente des urinoirs.
J'entre dans une cabine dont tu verrouilles la porte aussitôt derrière toi.
Je me retourne et te vois avec un sourire malhonnête te pencher sur ma ceinture.
L'endroit est exigu, inconfortable pour ce genre d'exercice, mais tu n'as aucun mal
à ouvrir ma braguette, et à baisser d'un même mouvement mon jean et mon caleçon.
Tu libères ma queue que tu fourres directement dans ta bouche pour la couvrir de salive.
Je me laisse faire, aussi excité qu'amusé, debout et dos à la cuvette des chiottes.
La chanson folk déroule son refrain, indifférente, avec le léger écho de l'espace vide.
Dans la lumière blanche des néons répondant au carrelage. J'ai les tétons sensibles.
Des frissons dans le dos. Et ma main se perd un peu dans tes cheveux.
Les portières de la voiture de location claquèrent simultanément.
Clé dans le contact. Sans échanger un mot. Marche arrière. Première.
Nous disparaissons dans la bretelle qui nous ramène sur l'autoroute.
Thelma et Louise. Nous sommes un couple de lesbiennes qui emmerde le monde.
Toulouse n'est plus très loin. N'est pas notre destination. Et la route nous reprend.
Dans son déroulement infini, monotone, de paysages emportés et de mille lignes peintes.
Le jour décline avec la jauge d'essence. Avec la lumière et notre belle innocence.
Qui cède à l'approche du crépuscule à une pointe d'angoisse qui ne dit pas son nom.

J'ai regardé ton corps se déplier dans l'obscurité.
Les plus belles jambes et le plus beau cul que j'aie vus de toute ma vie.
Enroulé dans un drap, calé dans les oreillers, je contemple mon bonheur de canaille.
Concentré dans cette silhouette qui se sépare de moi pour aller dans la cuisine.
Comparé à ce bien-être inédit, je me dis que le sexe est bien peu de choses.

Qu'il n'est plus la fin, mais le moyen de parvenir à ce bonheur d'après.
Celui que j'inspire sur une cigarette magique, la meilleure de toutes,
lorsque mon corps ne s'est pas encore complètement reconstitué.
Je dois me regrouper. Comme on rassemble les vêtements parsemés dans la chambre.
Tout ce qui a volé dans la précipitation une heure auparavant. Je me ramasse.
Des quatre coins de la maison. De l'univers. Pour revenir à moi dans ce lit de caresses.
Je ne fais plus qu'un lorsque ton image réapparaît, précédée par le craquement du parquet.
Dans cet appartement étrange qui n'était pas à nous. Qu'on nous avait prêté.
Franchissant l'encadrement de la porte, tu tiens du yaourt à boire, du lait chocolaté,
je ne sais plus, que tu me proposes et dont je n'ai pas envie lorsque j'ouvre le lit.
Que je te fais basculer contre moi pour n'avoir envie que de toi au plus près.
Si j'ai une faim de loup, la nourriture ne saurait à elle seule la rassasier vraiment.
Mes lèvres sur la peau de la nuque à l'épaule. Respirent tes cheveux.
Cherchent tes grains de beauté. S'aventurent à ta bouche comme à d'autres orifices.
J'oublie le mobilier. J'oublie la situation. La distribution des pièces.
La voiture garée dans la rue. La rue que je ne connais pas.
Cette ville. Et pourquoi nous y sommes.
Quand je ne suis qu'à toi.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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