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Agapes

Publié le

Il y avait ces cousines migraineuses, qui gardaient sans cesse leurs lunettes noires,
cherchaient l'ombre sous les arcades de la terrasse, fuyaient le brasier de la piscine,
vêtues de lin blanc ou de bleu marine, de rayures et de chapeaux étonnants.
On pouvait les trouver sur la balancelle, à l'écart, ou sur le petit perron protégé par le parc,
à la voûte des palmiers tapis sur une allée jonchée des boutons secs de l'eucalyptus.
Il y avait ces cousins qui cherchaient le soleil, la chaleur et les conversations.
Qui allaient pieds nus sur les plages brûlantes de la piscine où ils venaient s'ébrouer.
Evoluaient en slip de bain, la peau cuite. Parlaient fort et riaient à gorges déployées.
Toujours prompts à préparer l'apéro ou une grillade. A manger et à boire.
Faisaient de la planche à voile. Jouaient au tennis. Et sentaient le sexe à plein nez.
Les enfants dont j'étais, étaient occupés à courir autour de la maison,
passant d'un monde à l'autre, traversant tour à tour l'élégance et la vulgarité.
Avec une fascination pour la première et une forte affection pour la seconde.
Ces deux univers cohabitaient le temps d'un week-end. Deux ou trois jours.
A ces charnières du calendrier où les uns arrivaient et les autres partaient.
Quand les enfants restaient. Puisque nous, étions en vacances tout l'été.
La maison indifférente, trônait dans la pinède, et passerait l'hiver seule.
Les stores de bois demeuraient fermés pour garder la fraîcheur.
Quand le mois de juillet catalan était invariablement caniculaire.
Mes parents, me semblait-il, appartenaient aux deux groupes.
Moins snobs que les uns mais plus distingués que les autres.
Ils étaient capables de proximité avec les deux clans.
Ne se pinçaient pas le nez aux blagues salaces des plus décomplexés.
Ne faisaient pas la grimace aux discours intellectuels des plus cérébraux.
Les Perpignanais que nous étions, n'étaient pas seulement à mi-chemin
entre Barcelone et Toulouse, quand nous étions aussi un pont entre les deux familles.
Aussi à l'aise avec l'une qu'avec l'autre. Tout en n'appartenant à aucune des deux.
Et c'était amusant de confronter tous ces contraires dans une même propriété.
Où papa et maman étaient toujours aussi bien des liants que des conciliateurs.
Les dîners sous les pins, tard dans la nuit, étaient de spectaculaires agapes.

La tablée était installée près de la cuisine d'été.
Dans un espace du jardin assez éloigné de la maison.
Un phare, accroché haut dans un arbre, n'éclairait que le lieu du repas.
La bâtisse, elle, demeurait dans l'ombre, au milieu de son parc inquiétant.
Nous étions groupés dans la lumière, à nos places, et les femmes de la maison
allaient et venaient avec des plateaux de melon, de tomates, de charcuterie,
alors que ces messieurs ouvraient des bouteilles et remplissaient les verres.
Le vacarme rythmé des grillons enveloppait le havre fédérateur de nos dîners,
donnant une respiration animale à la nuit. Notre revanche sur la chaleur.
Certaines cousines acceptaient alors de faire de leurs lunettes noires des serre-têtes,
ou en mordillaient négligemment les branches, perdues dans leurs réflexions métaphysiques.
Lorsque les conversations s'acharnaient souvent à refaire le monde, chaque soir.
Il y avait toujours un moment où les services publics en prenaient pour leur grade.
Les critiques ou sarcasmes fusaient des deux camps, qui considéraient travailler vraiment,
l'un comme l'autre, et payer des impôts pour entretenir ces fainéants de fonctionnaires.
Ici, l'élégance et la vulgarité se trouvaient d'accord. Unies contre l'administration.
Incarnée par mon père, qui, comme agent de l'Etat, encaissait les mêmes ritournelles.

Je l'ai toujours vu rire aux démonstrations de ses beaux-frères, et à ce que je percevais
comme des attaques personnelles, ne comprenant pas qu'il ne se défende pas,
lorsque j'ai fini par réaliser d'abord qu'il entendait la même chanson depuis vingt ans,
et que j'en riais ensuite, autant que lui, tant mes oncles étaient prévisibles et obsessionnels,
cherchant parfois, avec un peu de vin, à trouver des responsables à leurs propres échecs.
Certaines femmes parlaient de chanteurs ou d'acteurs américains. Et l'orage passait.
Même si la politique n'était jamais loin. Dans sa dimension la plus arrosée.
Les enfants que nous étions, étaient parfois désignés pour aller chercher quelque chose.
Du sel. Du pain. Mais pas dans la cuisine d'été qui était avec nous dans le cercle de lumière.
Dans celle de la maison, plus loin, dans les noirceurs, qui dressait son ombre imposante
entre les arbres effrayants.

Tenter de dompter son imagination.
Aller en équilibre, entre le plaisir de céder à la peur et celui de la vaincre.
Comme c'était grisant. D'aller seul, comme un grand. Traverser une partie du jardin.
S'éloigner du foyer animé. S'enfoncer dans les ténèbres. Affronter la maison.
Il y avait bien des voluptés à se faire frémir soi-même en voyant des ombres vivantes.
En se persuadant que quelque chose avait craqué tout près. Qu'il y avait une présence.
Il était délicieux en effet, de penser que l'on prenait des risques insensés.
Que l'on pouvait à tout instant, être surpris par un monstre ou un esprit malveillant.
Comme il y avait une satisfaction, face à tant de dangers potentiels, à être courageux.
A aller seul, comme un brave, sans trembler, chercher le sel ou le pain qu'il manquait.
L'interrupteur de la cuisine inondait de lumière blanche une parcelle de carrelage.
Le frigo qui faisait du bruit. L'évier et ses bacs, couchés sous l'immense fenêtre grillagée.
Le grand placard qui couvrait un mur entier du sol au plafond. Où trouver le sel.
On entendait d'ici le mélange de chahut des grillons aux voix fortes des débats.
Je pouvais reconnaître la voix de Maria. Et son rire. Celui d'Esteban ou de Didier.
Depuis mon sas entre le monde des vivants qui festoyait dans le jardin,
et celui, glacial, du reste de la maison vide, qui était prêt à me happer.

La lumière du plafonnier intensifiait la noirceur environnante. Je l'éteins.
Et la clarté douce de la nuit, d'une lune presque pleine, reprenait ses droits.
Dans la grande fenêtre sur l'évier. Dans l'encadrement de la porte. Les grillons.
Le jardin sombre était bien moins inquiétant que la maison que je quittais enfin.
Je le traversais dans l'autre sens, avec le sel ou le pain, avec un soupçon de tristesse,
qui était l'expression de ma déception, d'être déjà au bout de l'aventure.
Je n'avais que peu de goût pour les desserts. Que j'attendais moins que les discussions.
Celles des fins de repas où nous pouvions aborder des choses plus ésotériques.
Des histoires à faire froid dans le dos. De faits divers aux manifestations paranormales.
Lorsqu'une cousine pouvait raconter ce qu'elle avait vécu à Clairvaux, par exemple,
à cette époque lugubre où son époux travaillait encore pour la maison d'arrêt,
où ils eurent ce logement de fonction, sur place, dans lequel le gars envoyé pour réparer
une simple fuite, lui avait confié sobrement avoir tué sa mère à coups de hache.
La lumière du phare jetait sur elle une lumière qui accentuait des ombres sur son visage.
Et, le plateau de la table sous mes yeux, je pouvais dévorer ce spectacle extraordinaire.

Tout le monde pliait boutique. Et nous gagnions les chambres.
A une heure où nous tombions de sommeil. Parfois déjà endormis dans les bras.
Et le jour viendrait, le lendemain, creuser à nouveau les différences culturelles.
Entre branches d'un même arbre. D'une même famille.
Qui ne se représentent pas de la même façon. Lorsque chacune tenait son rôle.
La maison sous les pins accueillait les formes les plus variées de l'amour propre.
Et une multitude d'orgueils aussi trempés les uns que les autres.
Qui ont tous laissé leur marque aux lieux comme aux temps d'une enfance très heureuse.

Divisées sur l'éducation des enfants, sur tel homme politique, sur la peine de mort,
ces branches retrouvaient leur tronc commun à celui de la table dans le jardin, sous le phare.
Au cours de dîners interminables où le lomo, la saucisse, le poulet, étaient tous partagés,
avec quelques bouteilles, transformant les distances et les incompréhensions
en interrogations et en éclats de rires. Les frontières tombaient.
Et je pouvais dormir.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Neuf

Publié le

La Casa Xanxo offre une cour intérieure aménagée en jardin.
Un écrin déglingué où le chat peut venir rôder en toute tranquillité.
La chaleur m'écrase sur les dalles, en marbre rose ou en ciment,
lorsque les fontaines sont sèches et la mer reste inatteignable.
La ville est un fatras de brique, de bois, de pierre et de fer forgé,
dans lequel je change d'itinéraire pour regagner ma porte.
D'une ruelle à l'autre, le chemin me ramène à Tolstoï ou Thomas Mann,
quand juillet me propose d'honorables lectures.
Le bureau est recouvert de notes dont je ne ferai probablement rien.
Lorsque la priorité est de se dévêtir. Aller nu jusqu'à la cabine de douche.
L'eau claire. Dans les cheveux. Sur le visage. Le long du dos.
Quand la lucarne ouverte dans le mur laisse entrer des lueurs aveuglantes.
Qui jouent avec le verre et l'averse sur ma peau. Que j'hydrate un moment.
J'ai marché rue du Théâtre, rue de l'ancienne Comédie, cherchant l'ombre,
et mon corps apprécie la récompense au torrent de fraîcheur.
Je suis un homme neuf. Et je peux retourner à quelques grands auteurs.
Que mon cerveau et mon cœur sont prêts à accueillir.
Insensibles à la canicule qui terrasse ma ville.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Who Cares ? Who Dares ?

Publié le

Je me rends compte que je ne sais pas monter à cheval.
Je me rends compte que je ne sais pas parler ni le russe, ni l'arabe.
Alors très bien. Je ne suis pas un gentilhomme.
On ne m'invitera pas dans les dîners. On ne m'exhibera nulle part.
Et voilà qui m'économisera bien des simagrées et des fausses modesties.
Je me rends compte que je n'ai jamais mis les pieds à Dubaï.
Je me rends compte que je ne les ai jamais mis sur un champ de courses.
Pourquoi cela me vient-il à l'esprit ? Quelle importance ?...
Jules me parle d'ennui. Je lui rétorque que s'ennuyer n'est pas toujours mauvais.
Que cela permet de faire la différence avec les moments où l'on ne s'ennuie pas.
En fait, est-ce cela ? Ai-je finalement fini par m'ennuyer ?
Sur les quais, le long du tribunal, alors que nous suivons son père,
passons devant le Palmarium pour gagner la terrasse du Vauban,
je me dis que je m'ennuierais aussi bien dans les dîners et sur les champs de courses.
Que je pourrais m'ennuyer aussi ferme que je me suis ennuyé à Sydney ou New York.
J'essaie de me convaincre aussi que ce que je viens de rétorquer à Jules est exact.
Et du fait que s'ennuyer, après tout, ne serait pas la fin du monde.
Quand cela m'est arrivé bien souvent. Quand je n'étais pas amoureux.
Puisque cet état second, aussi aberrant que grotesque, donne l'illusion parfaite,
entre autres choses, que la moindre broutille est aussi sublime qu'extraordinaire.
Bien que, amoureux aussi, bien des situations deviennent insupportables,
celles où l'on doit ronger son frein par exemple, avant de retrouver l'être aimé,

et l'on peut s'ennuyer de ne pas être avec l'objet ou le jouet qui nous obsède.
Je regarde l'enfant qui me tient par la main et me pose cette question.
Est-ce que l'ennui ne serait pas précisément dans ces moments assez fréquents,
où, pour une raison ou une autre, nous ne serions plus le centre du monde ?
Les lumières s'éteignent. Le rideau est baissé. Et l'on ne parle plus de vous.
Vous n'êtes plus au cœur de l'action. Aux responsabilités. Zut... Les vacances.
Et voilà que l'on s'emmerde. A l'instant où l'on se rend compte qu'on ne sert plus.
Ou que nous ne sommes pas indispensables.

S'il y a bien une personne avec laquelle je ne m'ennuie jamais,
c'est bien avec le père de Jules.
Nous prenons notre café ensemble, exposés aux promeneurs indifférents,
et parlons de ce qui nous occupe, puisque nous avons des projets communs.
Faut-il avoir peur du vide pour avoir peur de l'ennui.
Puisqu'au fond, c'est bien de cela qu'il s'agit.
Et derrière Dubaï et la fièvre des hippodromes, j'imagine qu'il y a une angoisse.
Soudaine. Bien qu'assez familière. Celle de perdre mon temps.
A travers les feuillages alignés sur la Basse, j'aperçois la brique du Castillet.
Avec une lassitude qui ne me fend même plus le cœur.
Une sorte de nausée me vient même du fond de la gueule.
A laquelle je riposte en allumant aussitôt une cigarette.
La chaleur fait craquer le décor de carton-pâte.
Et je vois qu'au-delà des couleurs chatoyantes, il n'y a rien.
Je parlais de Sydney. Parlons-en ! Quand sa lumière m'oppressait.
Quand l'activité n'était qu'agitation. Que tout paraissait dérisoire ou trompeur.
La ville semblait flotter au milieu de nulle part. Sur l'île qui est la sienne.

C'est ce même vertige qui me prend tout à coup.
Alors d'accord. Parler le russe ou l'arabe ne résoudrait rien.
Et débarquer aux Emirats arabes unis ne remplirait pas ce vide effroyable.
Quand je sais bien qu'il n'est pas autour de moi mais en moi.
Jules est formidable. Il est très attachant. Mais je dois le dire deux fois.
A un gars à la table voisine. Comme à la serveuse. Jules n'est pas mon fils.
Lorsqu'une chose qui n'est pas dite s'installe : personne ne partage ma vie.
Je sais bien que l'on m'aime. Enfin. Que l'on tient à moi. Pour être précis.
Mais cette idée agréable ne remplit ni mon lit ni ma cabine de douche.
Elle ne vide pas le frigo et l'armoire à pharmacie.
Elle ne remplit pas le lave-vaisselle et la panière à linge.
On peut s'émerveiller j'imagine quand la personne aimée vous donne un enfant.
Et je devrais m'émerveiller lorsque la personne aimée me donne un simple coup de fil ?
Cette pensée me fait sourire. Malgré un besoin nouveau de tirer sur ma clope.
Je ne suis jamais au centre du monde que du mien.
C'était sans doute ma force. C'est aussi ma faiblesse.
Et je comprends pourquoi tant de gens s'obligent à tant de compromis.

Qui ne s'est pas plaint, auprès de moi, de son mari, de son épouse,
de son conjoint, de ses enfants, des beaux-parents, de son boulot, de sa famille ?...
Et ces doléances assez banales ne me faisaient rien désirer de tout cela.
Me confortaient même dans mon choix.
Je sentais bien, en raccrochant ou quittant le café, qui enviait la vie de l'autre.
Et que ma liberté provoque autant d'envie, d'admiration, de jalousie parfois,
de respect, de questions, de doutes et de ragots, me la rendait intéressante.
Elle était même ce qui me définissait. Elle me constituait. Me singularisait.
Etait une pièce vitale de mon identité. Au même titre que la cigarette.
Serais-je encore Philippe Latger si je ne fumais plus ?
Serais-je encore Philippe Latger si je n'étais plus célibataire ?
Avoir renoué avec la photo fut un moyen de ne pas renouer avec l'alcool.
Voici un comportement compulsif que j'avais abandonné il y a plus de deux ans.
Et faire des photos en marchant, tous les dix mètres, depuis quelques jours,
me ramène à une image que je m'étais faite de moi.
Je sais bien. Je suis encore Philippe Latger en ne me bourrant plus la gueule.
Mieux encore. Je le suis devenu.

Alors, je regarde Jules boire un Coca-Cola que je lui aurais accordé aussi,
j'imagine, si j'avais été son père, même en considérant que ce n'est pas l'idéal,
en me disant que c'est cela : il ne s'agit pas de savoir si je serais encore moi,
en arrêtant de fumer, ou en construisant une vie, de couple ou de famille,
en apprenant le russe, à monter à cheval, ou autre chose... quand je le deviendrais.

Pardon à ceux qui s'aventurent ici et doivent se dire que, décidément,
je ne sais pas faire grand-chose d'autre que me branler sur ma petite personne.
Mais on me reprocherait sans doute, et à juste titre, de m'interroger sur le bien-fondé
de vos propres choix, modes de vie et de fonctionnement que je n'ai pas à juger.
Que je remette les miens en question est la moindre des choses en plus d'être mon droit.
Et m'interroger la nuit sur ce clavier permet d'épargner le sommeil de bien des amis,
qui préfèrent sans doute dormir à écouter au téléphone mes problèmes existentiels.
Ces derniers, je ne les livre qu'ici. Ce qui me fait penser à une chose étrange.
C'est qu'à l'arrivée, ceux qui me lisent sur ce blog me connaissent probablement mieux
que ceux que je côtoie au quotidien, et que beaucoup qui pensent me connaître.
Je prends le parti de trouver ça amusant.
D'autant que je vous concède que me connaître n'est pas un but dans la vie.
C'est bon pour la vôtre bien sûr. C'est bon pour la mienne aussi.
Connais-toi toi-même. Est-ce si utile ?...
Il est sans doute urgent au contraire de se fuir et de s'oublier.
Lorsqu'il est grisant d'être aimé et au centre des conversations.
Pour toujours autre chose que ce que nous sommes vraiment.

Puisque même nos proches, la famille, les parents, les amis, je le crains,
ne nous aiment pas pour ce que nous sommes, mais pour ce qu'ils aiment penser de nous.
Nous nous arrangeons des malentendus. Pourquoi briser le charme ? Franchement.
D'autant que nous n'avons aucune idée des raisons intimes pour lesquelles on nous aime.
De ce que l'on réveille chez les autres. Quand ils n'en ont pas toujours conscience eux-mêmes.
Connais-toi toi-même. En voilà une sentence.
Aussi ridicule que les " sois toi-même " des candidats de télé-réalité.
Qu'est-ce que ça veut dire ? La réponse est rien, être soi-même, ça ne veut rien dire.
Quand on peut être tout sauf soi.

Des mains écrivent des mots dans l'obscurité du studio.
Elles ne semblent pas s'ennuyer quand les idées affluent en désordre,
et qu'il faut en plus gérer les cendres de cette cigarette qu'il faudra écraser.
Ce sont les miennes. Qui m'échappent un peu. Que je ne reconnais pas.
L'une d'elles tenait une tasse de café il y a peu sur le quai de la Basse.
L'autre tenait la main de Jules en marchant devant le Palmarium.
Perpignan n'existe déjà plus. A la nuit qui est tombée. Au silence immobile.
Et je n'ai plus ce désir féroce de m'en sortir au plus vite.
Elles seront en Espagne. Ces mains. Elles caresseront peut-être quelqu'un.
Elles s'ouvriront dans l'eau de la piscine. Rempliront un verre d'eau.
Faute de tenir les rênes d'un cheval que je ne sais pas monter.
On me les croisera peut-être de force sur la poitrine. Dans mon lit de mort.
C'est bien de s'ennuyer. On ne peut pas toujours être amoureux.
" Tu comprends Philippe ?... La vie ne peut pas être une fête permanente ! "
Je m'arrête d'écrire. Je m'arrête de respirer.
Le noir se fait. Le vide. Béant.
Non. Non... Je suis désolé. Je ne suis pas d'accord. Je proteste.

Les montées. Les descentes. Tout ce que vous voudrez... mais pas les plats.
Ah ouais ?... la vie n'est pas une fête permanente ?... celle-là n'est pas la mienne.
Je suis libre. D'être qui je veux. Où je veux. Quand je veux.
D'être avec qui je veux. Et de ne pas me connaître.
D'être heureux ou malheureux. D'être seul ou accompagné.
Libre de ne pas capituler devant l'ennui quand j'en aperçois l'ombre.
Libre de ne pas subir des situations qui ne me plaisent pas.
Seul. Je ne m'ennuie jamais. Tu vois Jules ?...
Seul, je ne m'ennuie pas parce que, justement,
je ne me connais pas.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Une seule cigarette

Publié le

La frontière est partie en fumée.
Aux assauts de criminels pyromanes ou de simples fumeurs inconscients.
Des bombardiers à eau d'une nouvelle génération tournaient dans le ciel.
Que nous regardions passer de la terre sans nous épouvanter,
puisque c'est un bal habituel en été, que le feu avait pris à Bouleternère,
et que nous étions occupés à faire la fête en famille.
Sans nous douter que des gens pouvaient perdre la vie en essayant de fuir.
Figueres. La Jonquère. Le Perthus. Portbou. Un père et sa fille de quinze ans.
La chaleur sur mes pierres me montrait un autre visage, et ses capacités,
quand un simple mégot mal éteint peut semer la panique et l'effroi.
La Tramontane furieuse d'un dimanche de juillet comme ultime carburant.
D'une activité opportuniste qui ignore celle des humains et la valeur d'une vie.
Les Albères et ses chênes. Les Pyrénées en flammes. Jusqu'aux vagues d'un port.
L'Alt Empordà ravagé par une simple cigarette.
Quand le cœur d'un vieil homme s'est arrêté se pensant pris au piège.
L'été est bien cruel. La chaleur assassine. Et l'homme inconséquent.
Quand mille autres se battent pour sauver des personnes et des biens.
Contenir le péril. Ecraser le danger. Sous des tonnes de flotte.
Le soleil tout à coup porte une ombre inquiétante aux menaces qu'il profère.
Sur mon pays en proie au chaos.
Nous nous réveillerons sur un décor lunaire. Calciné.
Avec l'odeur de cendres et de désolation. Sur des milliers d'hectares.

Au milieu des cadavres, des blessés, et de bien des héros.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Deux âmes

Publié le

Rien ne vaut le café. Le tabac. Le soleil et ta peau.
Rien ne vaut le sel de la mer sur la mienne.
Rien ne vaut tes baisers. Tes caresses. Quand il fait beau et chaud.
Que l'horizon délivre des plaisirs de vanille, de corps déshabillés,
de désirs qui scintillent sur les eaux de la baie.
Rien ne vaut la douceur de tes lèvres pulpeuses.
Les agrumes juteux aux pressions hasardeuses.
Et l'érotisme absurde de tout ce qui arrive quand on est amoureux.
Rien ne vaut ta silhouette. Ta démarche. Ta main portée au front.
Ton regard qui me cherche. Et ta voix dans l'oreille qui me fera bander.
Rien ne vaut le matin, le midi, ou le soir. Rien ne vaut la nuit claire.
La paresse des draps. Ce que nous mangerons. Ce que l'on attendait.
Ce que l'on peut rincer sous la douche aux havres de mollesse.
Le menton dévoré jusqu'au cou. La tendresse. De la chair embrassée.
Que j'enveloppe encore. Pour la faire pénétrer, la prendre et l'épouser.
Rien ne vaut l'appétit que l'été nous réserve.
Les ombres aphrodisiaques. La lumière lascive.
Et le bonheur obscène des amants qui se servent.

Rien ne vaut les amours consommées.
Dans le noir. Dans l'urgence. Ou à la vue de tous, en plein rush, en plein jour.
Démangeaisons de bouches avides et de mains paniquées dans un coin d'impatience.
Où la nuit devient sombre comme tes yeux brûlants qui mettent le feu aux poudres.
Font sauter des barils et les bidons d'essence. Et que mon cœur explose.
L'incendie avale des hectares de forêt qui deviendront fertiles.
Rien ne vaut le silence d'après la catastrophe.
La nature renversée. Qui veut bien lâcher prise ou reprendre son souffle.
Rien ne vaut ce frisson que j'ai vu dans ton buste. Dans ton rire nerveux.
Dans tes poings refermés. Dans ton front tout froissé aux douleurs fantastiques.
Qui ne m'inquiètent plus à l'air énigmatique qui semble remercier.
Je ne suis pas certain de ce qui s'est passé.
Quand tes yeux qui me couvent ne se ferment qu'à cette chair de poule
qui te parcourt encore aux endroits où la peau est à peine effleurée.
Rien ne vaut d'être deux. En confiance. Jusqu'aux extrémités.
Dans ce qu'il faut de constance et d'amour pour une intimité.
Rien ne vaut la fusion qui survit à l'étreinte.
Ni l'étreinte qui perdure aux corps qui se détachent.

Dans la brume de soi qui perle sur les tempes et flotte entre deux mondes.
Rien ne vaut d'être toi le temps d'une seconde.
Pour comprendre que rien ne peut être enfermé.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Le possible

Publié le

Des retrouvailles avec Voltaire.
Et une rencontre avec Goethe.
Il y a des journées pires que cela.
Parfois, les morts nourrissent au moins autant que les vivants.
On s'occupe de moi. Et je ne mange pas que du cheval.
Lorsque la découverte du Serpent vert fut le temps d'une révélation.
Je regarde mon décor différemment. Parce que je suis différent.
Parce qu'à cette lecture, j'ai changé. Comme on change à chaque rencontre que l'on fait.
Un simple texte comme paratonnerre. Où la foudre est venue s'abattre. Eblouissante.
Avec une part penaude en moi, confuse, embarrassée à ce constat.
J'ai attendu près de quarante ans pour apercevoir la lumière de Goethe.
Et pour tomber amoureux de lui.
Je sors du livre avec un soupçon d'ébriété.
Comme on sort d'un bon repas. Avec le corps aussi repu que l'âme.
Quand je sens physiquement un changement dans l'ensemble de l'être.
Comme je n'en avais pas connu depuis les Nourritures Terrestres.

C'est amusant de retrouver la candeur de l'adolescence.
Amusant et troublant. Troublant et émouvant. Bouleversant pour tout dire.
Comprendre que la vie devant vous ne fait que commencer vraiment.
Que vous n'êtes arrivés nulle part. Quand vous n'avez pas fait seulement le premier pas.
Je regarde la cathédrale au tourment d'un ciel qui semble décidé à tourner à l'orage.
Me rends compte que je n'ai fait que flotter sans m'être jamais réellement mis en marche.
La sensation est ingrate. Furieusement objective. Implacable.
Mais l'idée de l'échec ne tient pas aux enchantements des préliminaires.
A l'euphorie qui me gagne avec la certitude d'être au départ de quelque chose.
Je suis lourd d'un texte que je viens de dévorer, pèse de toute ma masse décuplée,
et me sens plus léger que jamais, même aux forces de l'attraction qui n'ont pas dû changer.
Dans l'escalier qui me conduit à la rue. Dans la rue qui me conduit à la place.
Je ne suis pas le même homme que celui qui s'est réveillé ce matin.
Il y a quinze jours, on nous a annoncé que l'on avait détecté le boson de Higgs.
Qui n'est pas l'aboutissement de recherches mais le début de nouvelles.
Et dans mon CERN intérieur, je suis comme vous sur le pas de la porte.
Je regarde le ciel en souriant. Et c'est fait. J'ai décidé d'entrer.

Il est sans doute plus intéressant d'exister que de vivre.
Et il n'y a pas meilleur moyen d'exister que d'apprendre.
Il ne s'agit pas d'apprendre à le faire. Quand exister ne s'apprend pas.
On peut apprendre à vivre. C'est une autre affaire. Mais je n'en suis pas là.
Apprendre. Voilà une chose plus fiable que comprendre.
Quand on peut encore apprendre de ce que l'on ne comprendra jamais.
Comprendre est à juste titre associé à l'intelligence.
Mais l'intelligence, très utile pour vivre, ne l'est pas pour exister.
Et il faut sacrifier autant d'orgueil que de certitudes pour être plus encore que ce qu'on est.
Ce n'est pas une ode à l'humilité, dont je suis dépourvu comme tout être humain.
Mais un chant à la curiosité pour tout ce que le monde propose.
A la disponibilité pour tout ce qui nous est permis d'observer.
Lorsque tout participe à ce que nous sommes.
Y compris ce dont nous n'aurons jamais conscience.
Un texte ou un auteur mort depuis fort longtemps ne changent pas la réalité,
pas plus que les découvertes concernant la physique quantique,
et pourtant une chose apparaît, capable de la changer sensiblement. Et merveilleusement.
Le possible.

Avoir appris donne un sentiment à la fois de puissance et de responsabilité.
Exactement comme lorsqu'on tombe amoureux ou que l'on devient parent.
Et si tout pouvoir a son ivresse, celui-ci a la sienne.
Celui de s'être enrichi sans n'avoir volé personne. Le pouvoir de savoir.
Comme à la rencontre d'un ami, ou d'un amour, le champ de vision s'élargit.
Sur le monde qui nous entoure comme sur nous-mêmes.
Plus que des découvertes réelles, il s'agit de confirmer ce dont nous avions l'intuition.
Quand il y a peu de surprises à se découvrir soi-même, sauf celle d'avoir pu tarder à le faire.
Je connaissais Goethe avant de le lire. Et c'est ce qui a réveillé en moi une telle émotion.
Comme on connaissait le boson de Higgs bien avant de le trouver.
Comme je te connaissais avant de te rencontrer.
Tout est là. Depuis toujours. Quand il s'agit simplement de dénouer le bandeau sur nos yeux.
Apprendre n'est pas découvrir des données mais en prendre possession. Les acquérir.
Faire le choix d'en faire quelque chose. Pour soi et pour les autres.
A chacun, en conscience, d'en faire des armes ou des outils.
Quand elles devraient dans les deux cas n'être utiles qu'à construire.
Les connaissances nous nourrissent autant qu'elles nous constituent.
Et je parle aussi bien de notions que de personnes.
Dont nous sommes tous faits.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan  

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Bain de mer

Publié le

C'est un bleu marine strié d'argent et de turquoise.
Des cannelures de lumière dans une toile souple de Klein.
Gaufrée de vagues comme si l'air circulait en-dessous.
Et le bleu marine tranche sur le bleu azur.
Puisque mer et ciel ont leurs couleurs propres.
Aux heures du soir où elles ne se confondent pas.
J'ai pris la place que je prenais déjà trente ans plus tôt.
A ce détail près que ma mère n'est plus là pour m'y accompagner.
C'est exactement la même plage. Le même sable. Les mêmes montagnes sur l'Espagne.
Ste-Marie est restée intacte. Protégée par l'embouchure de la Têt qui la sépare de Canet.
J'ai déployé ma serviette d'éponge noire. Moulé mon sexe et mon cul dans un slip de bain.
Un autre Klein a laissé son nom en petites lettres sur le lycra près de ma hanche.
Dans des couleurs de charbon qui enrobent tout ce qui se veut viril ou intime.
J'écarte mes cuisses pour encadrer la mer, redressé sur mes coudes,
offert au soleil et à l'iode, toisant quelques voiliers blancs qui longent la côte sagement,
et laisse mes épaules brûler à cette lumière déclinante dont la chaleur ne faiblit pas.
Une main passe dans mes cheveux. Comme une brise venue du large.
Je finis par me lever pour aller m'y plonger. Je m'avance vers elle.
Avec cette démarche de cow-boy que l'on a tous quand on va près de l'eau.
De petits galets par nuées se déplacent à chaque nappe d'écume.
La mer m'arrive aux chevilles, aux mollets, aux genoux, je ne m'arrête pas.
Elle est chaude. Et je m'y enfonce comme dans les eaux du Gange.
Je marche vers l'horizon avec la détermination du suicide.
Et, comme je faisais à huit ans, à neuf ans, je disparais sous l'eau après une inspiration.
Et je nage. Le plus loin possible. Le plus longtemps possible. Sans mur opposé à trouver.
Ce n'est pas la piscine. La Méditerranée. J'avance dans les eaux de ma mère.
Les yeux ouverts. Je suis dauphin. Poisson. Requin. Baleine. Mammifère.
J'ai des nageoires et je vole avec des frères manchots et des bancs de barracudas.
L'apnée ne me fait pas souffrir. Je n'y pense même pas. Je profite des forces et des courants.
Le corps opportuniste. Qui s'adapte et se fond. Qui se fraie un chemin. Vers l'ailleurs.

Expulsé pour reprendre ma respiration.
Un coup d'œil pour appréhender la distance de la plage.
Et sur le dos, mes efforts sont minimes. Quand ce sont les vagues qui me ramènent au rivage.
Je n'ai jamais su nager le crawl. N'ai jamais eu cette rage de Johnny Weissmuller impatient.
Même s'il y a toujours du Tarzan en puissance au moment de sortir de l'eau.
Réajustant son slip ou se pinçant le nez, avec la démarche incertaine de l'enfant mis au monde.
M'extirpant de mon bain, je titube sur le sable, comme un boxeur groggy.
Mouché par les vagues et les yeux plein de sel. Le soleil en pleine poire.
Je m'étale sur ma serviette et je peux respirer. Abandonné au ciel.
Des désirs sexuels sont palpables. Et je dois contrôler les miens.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Le blé dur

Publié le

Les cheveux tondus. Comme autant de petits fils métalliques.
Qui au plat de la main massent autant sa paume que le cuir chevelu.
Le sabot est passé autour de l'oreille. Rajeunir un visage qu'il fallait retrouver.
Ce sont autant d'aiguilles qui se font râpeuses au passage des doigts.
Au-dessus de la nuque. Où chaque caresse crée un courant électrique.
Etendu sur le divan, sur le ventre, la tête dans l'ordinateur.
Mes mains sont faites pour la boîte crânienne que je veux malaxer.
Sous mes ongles, les coussins et leurs terminaisons nerveuses
veulent parcourir ce champ d'acuponcture, au blé dur capillaire.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan 

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Plaisirs salés

Publié le

Les yeux ouverts, j'avance sous l'eau.
Je fais une première longueur dans une boîte de mosaïque bleue.
Arrivé au bout en quelques brasses, je me retourne, plaque mes pieds au mur,
genoux fléchis, et me détends, comme un ressort, pour revenir au point initial.
Mon corps apprécie que je lui permette ainsi de s'étirer dans son élément.
Sans venir chercher une respiration à la surface, il trace sa route comme un missile,
trouvant son couloir aérien au gré des ondes, quand des muscles dans les bras,
les épaules, dans le dos, se réveillent avec bonheur, en douceur,
et je parviens déjà à l'échelle qui m'annonce ma deuxième longueur.
La lumière est magique. Elle me dit que nous sommes en juillet.
Et le fumeur se rappelle soudain que l'enfant faisait mieux. Qu'il tenait plus longtemps.
Le défi est lancé. J'ai encore des réserves. Je me retourne. Une impulsion sur le mur.
Et je repars, plus pour profiter de mon plaisir que pour tester mes poumons.
De nouvelles brasses sous-marines, où j'oublie le présent de presque quarante ans.

L'autre plaisir consiste à se tenir debout sur la margelle. Encore ruisselant.
A s'envelopper dans la serviette ou à se sécher au seul soleil.
J'aurais pu craindre, avec une coquetterie un peu idiote en présence de mes nièces,
d'avoir à masquer au mieux l'épuisement, quand j'aurais pu souffler comme un bœuf,
et que je n'aurais pas aimé montrer combien l'âge avait fini par me diminuer.
En l'occurrence, mon dandysme viril ne fut pas affecté, lorsque je me sentais bien,
et que mes nièces n'avaient pas vraiment remarqué ni mon zèle ni ma performance.
En attendant, le fumeur était rassuré. J'avais gardé l'amplitude de mes capacités.
Celle de l'enfant de huit ou dix ans. Et je le saluais bien bas en reconnaissant son empreinte.
Je le remerciais d'avoir été doté de sa condition physique, qui me laissait de bons vestiges.
Et m'avait permis d'être si paresseux toutes ces années dans l'entretien d'une musculature.
Je savais l'avantage que c'était de ne pas avoir à surveiller ni mon poids ni mon corps.
Que je livrais à lui-même. Au soleil. Au simple plaisir de reprendre son souffle.
Exposé au sas qu'est la sortie de l'eau, au contraste avec l'air et sa chaleur d'étuve.
Je respire des pins dont je connais l'essence. Les odeurs de l'été.
Quand je mourrais d'envie de pouvoir trouver là quelqu'un à embrasser.

La journée en famille. Qui finissait de me connecter au passé prestigieux.
Petit prince qui bien sûr, refusait d'être un homme, au sens où on l'entend.
Je n'étais pas venu par mes propres moyens. Avec ma voiture. Ma femme et mes enfants.
Quand je suis toujours l'adolescent volage qui n'aime que l'amour et rêve encore sa vie.
Un père comme dieu, une sœur en vestale, je me retrouvais là, avec l'idée étrange
que mes nièces elles-mêmes étaient plus accomplies et adultes que moi.
J'embrasse la piscine où je vois Barcelone et mes premiers plongeons.
La baie entre les arbres et le bleu diabolique du bonheur triomphant.
Je ne me lasse pas des reflets qui dansent comme autant de flammèches.
A cette surface faussement paisible. Toujours en mouvement.
Au bord de ce rectangle où je me tiens debout.
Le bassin que je quitte finalement pour rejoindre la table et venir déjeuner.
Quand l'Espagne a toujours eu son lot de baignades. Et de plaisirs salés.

Comme à Bompas, à Toulouse, ou à Castelldefels,
les sensations estivales auront le même effet.
Comme à quinze ans, à vingt ans ou à trente.
Celui d'imaginer l'amour à consommer.
Quand dormir et manger, quand nager et bronzer,
sait mettre tout un corps en position d'aimer.
Mai, juin et juillet sont les plus érotiques.
Quand août déjà plus sombre, préfère la mollesse de la mélancolie.
Je n'ai manqué de rien, aux années précédentes, comme je suis heureux,
quand je ne suis pas seul, mais les histoires qui existent n'empêchent pas le désir.
Il sait prendre des formes, sans noms et sans visages, qui me séduisent autant.
C'est déjà un bonheur d'en rêver un parfait. D'avoir la liberté de tout imaginer.
Le soleil aux épaules, je peux tout dévorer. Ancré en Catalogne où tout est imprimé.
Je fantasme l'amour qui m'attend pour la sieste. La soirée qui viendra pour nous réincarner.
J'ai le choix des regards et celui des sourires.
Quand certains, je le crains, me hantent plus que d'autres.

Tout est d'un calme olympien. Qui ne m'angoisse pas.
Le jour s'en est allé briller sur l'Atlantique.
Sa traîne s'amenuise à l'intérieur des terres,
en lueurs qui s'épuisent à l'horizon cratère qui a mangé le soleil et les restes du jour.
C'est la nuit qui s'installe. Je l'accueille en silence. Puisqu'est venu son tour.
L'air qui vient en caresses est devenu moins chaud pour effleurer ma peau.
Et des coups de soleil qui cuisent sur mes cuisses et mes abdominaux.
Voici d'autres frissons. Voici d'autres voluptés. Que je connais d'avance.
Assis sur la terrasse j'observe les bateaux qui s'effacent en douceur,
aux noirceurs qui avancent et auxquelles répondent les lumières de la côte.
Tout me paraît parfait. Les parfums de résine et le bruit des moteurs.
Des lamparos discrets aux canots des pêcheurs. A la crème hydratante.
Quand je ne sais quel prénom, à mes mains qui me palpent, j'aimerais prononcer.
C'est l'instant idéal pour proposer un drink. Penser un apéro. Grignoter quelque chose.
Je t'imagine toi. Descendant de la chambre et sortant de la douche.
Ta bouche est entrouverte. Tes cheveux sont mouillés.
La soirée est splendide. Et tout peut arriver.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Rosas 

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A la forêt des grues

Publié le

Au noir qui se fait sur des tranches invisibles.
J'interroge un espace qui se fait dans mon crâne.
Qui se prolonge dans la gorge. Dans la cage thoracique.
Je ne sais pas ce qui s'est passé. Je ne sais pas ce qui se passe.
Je ne sais pas ce qui m'envahit soudain.
Au-delà du café, déjà froid, qui dévale la pente.
J'ai ce souvenir étrange. D'avoir aimé. Deux personnes à la fois.
On peut baiser avec tout le monde. Mais aimer. Est-ce possible ?
La façade du Lutetia me revient en pleine gueule.
Le Train Bleu, un matin, dans sa lumière amère.
Avant de repartir. Comme une bulle qui hésite au verre d'un niveau.
Entre deux extrémités venues m'équilibrer.
Incapable de choisir entre l'une et l'autre. J'avais besoin des deux.
Quelle étrange sensation. D'être à la fois comblé, heureux et déchiré.
Paris était aimable. Elle l'a toujours été. Je peux bien l'avouer.
J'ai encore sa pluie froide sur les joues, sur les quais, dans ma démarche inquiète.
Avançant vers un but qui était incertain, n'écoutant que mes tripes ou la curiosité.
L'énergie dans mes jambes était-elle commandée ?
Un gros sac dans le dos. Le marin à bon port.
Quand après l'océan, l'aventure commence.
C'était là, sur la terre, qu'il fallait affronter des tempêtes.
Dont j'espérais sans doute qu'elles ne me fassent rien.
Jouer avec le feu semblait tellement facile.
Je souhaitais le fiasco aussi fort qu'un second coup de foudre.
Lorsque deux vers, soudain, revenus de l'enfance, du piano des quinze ans,
me ramenaient au vibrato serré que je prenais alors pour dire cet état.
Entre deux amours, mon cœur balance...
Une intuition peut-être. Et, façon Julien Clerc, j'en faisais le constat.
Avec ce poids de culpabilité dont on s'arrange quand même.
Bien plus lourd que ce sac traîné en bord de Seine.
Le boulevard St-Germain me posait des questions.  
Quand celle de ma place en est une constante.
Le danger attirant dans sa danse du ventre,
me faisait perdre pied dans un bourbier de charmes.
Au café que je bois me revient ce brouillard.
Cette pluie délicieuse aux situations bancales.
Quand j'étais incapable de choisir un destin.
Qu'ils étaient tous possibles, au Train Bleu, un matin,
où je buvais ma tasse au milieu d'étrangers, méprisant les palmiers,
maudissant mes présages et mon corps dépravé.
Je veux avoir quinze ans. N'en être qu'à rêver.

Au jour qui se fait, je déroule le vieux film.
Des amours avortées et de mes trahisons.
De mes inconséquences et de tous mes poisons.
Quand je peux faire face. Au monstre que j'étais.
Le pire est de comprendre que j'étais convaincu de ma sincérité.
Aussi bien sur Lamarck qu'à la rue de Berri vomissant ma faiblesse.
Je regarde en dedans. Où je recherche une âme. Que je puisse sauver.
Quand le but à atteindre n'était pas de blesser mais seulement d'exister.
Au cœur que j'ai sondé j'ai eu confirmation de la bizarrerie.
Il m'est bien arrivé d'aimer de tout mon être deux êtres différents.
Sans même l'impression d'être un brin schizophrène.
Il y a des choses étranges que nos vies nous apprennent.
Au moment suspendu où mon regard flottait sur des forêts de grues.
Au-delà, sépulcral, je vois le Panthéon. Sa lumière anisée. Tamisée.
Reflétant à merveille l'état de confusion où j'étais embourbé.
Figé à ce balcon. A mes incertitudes. Quand je savais très bien.
Le vrai déluge en moi ne montrait qu'une bruine.
Cette espèce de pluie fine pour cacher mon orage.
Au café que je bois, je revois ces visages.
Qui essayaient de comprendre ce qu'il s'était passé.
On peut baiser avec tout le monde. Mais tromper. C'est impossible.
Des jambes dans les miennes. Et la peau d'avant-bras. Pour des nuits agitées.
Quand je ne pouvais pas m'engager plus avant pour des raisons honnêtes.

Pourtant ivre d'envie et de désirs de mordre. D'emporter le morceau.
De sauter dans ce train. Relevant le défi d'un nouvel aiguillage.
Je vois le Panthéon vibrer dans son nuage.
Au café que je bois, au café déjà froid, je retrouve le goût
de celui du Train Bleu, indécis, délicieux, révoltant mais grisant,
qui me dit que l'on n'aime personne de la même façon,
et que mon cœur, trop grand pour moi comme dit la chanson,
peut aimer violemment deux personnes distinctes.
Au silence qui se fait, j'écoute la clameur des êtres qui me manquent.
Je finis ce café, avalant tout Paris et sa lumière amère.
Avec un vieux sourire qui se le tient pour dit.
Je suis fait pour aimer et ne manque de rien.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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