Agapes
Il y avait ces cousines migraineuses, qui gardaient sans cesse leurs lunettes noires,
cherchaient l'ombre sous les arcades de la terrasse, fuyaient le brasier de la piscine,
vêtues de lin blanc ou de bleu marine, de rayures et de chapeaux étonnants.
On pouvait les trouver sur la balancelle, à l'écart, ou sur le petit perron protégé par le parc,
à la voûte des palmiers tapis sur une allée jonchée des boutons secs de l'eucalyptus.
Il y avait ces cousins qui cherchaient le soleil, la chaleur et les conversations.
Qui allaient pieds nus sur les plages brûlantes de la piscine où ils venaient s'ébrouer.
Evoluaient en slip de bain, la peau cuite. Parlaient fort et riaient à gorges déployées.
Toujours prompts à préparer l'apéro ou une grillade. A manger et à boire.
Faisaient de la planche à voile. Jouaient au tennis. Et sentaient le sexe à plein nez.
Les enfants dont j'étais, étaient occupés à courir autour de la maison,
passant d'un monde à l'autre, traversant tour à tour l'élégance et la vulgarité.
Avec une fascination pour la première et une forte affection pour la seconde.
Ces deux univers cohabitaient le temps d'un week-end. Deux ou trois jours.
A ces charnières du calendrier où les uns arrivaient et les autres partaient.
Quand les enfants restaient. Puisque nous, étions en vacances tout l'été.
La maison indifférente, trônait dans la pinède, et passerait l'hiver seule.
Les stores de bois demeuraient fermés pour garder la fraîcheur.
Quand le mois de juillet catalan était invariablement caniculaire.
Mes parents, me semblait-il, appartenaient aux deux groupes.
Moins snobs que les uns mais plus distingués que les autres.
Ils étaient capables de proximité avec les deux clans.
Ne se pinçaient pas le nez aux blagues salaces des plus décomplexés.
Ne faisaient pas la grimace aux discours intellectuels des plus cérébraux.
Les Perpignanais que nous étions, n'étaient pas seulement à mi-chemin
entre Barcelone et Toulouse, quand nous étions aussi un pont entre les deux familles.
Aussi à l'aise avec l'une qu'avec l'autre. Tout en n'appartenant à aucune des deux.
Et c'était amusant de confronter tous ces contraires dans une même propriété.
Où papa et maman étaient toujours aussi bien des liants que des conciliateurs.
Les dîners sous les pins, tard dans la nuit, étaient de spectaculaires agapes.
La tablée était installée près de la cuisine d'été.
Dans un espace du jardin assez éloigné de la maison.
Un phare, accroché haut dans un arbre, n'éclairait que le lieu du repas.
La bâtisse, elle, demeurait dans l'ombre, au milieu de son parc inquiétant.
Nous étions groupés dans la lumière, à nos places, et les femmes de la maison
allaient et venaient avec des plateaux de melon, de tomates, de charcuterie,
alors que ces messieurs ouvraient des bouteilles et remplissaient les verres.
Le vacarme rythmé des grillons enveloppait le havre fédérateur de nos dîners,
donnant une respiration animale à la nuit. Notre revanche sur la chaleur.
Certaines cousines acceptaient alors de faire de leurs lunettes noires des serre-têtes,
ou en mordillaient négligemment les branches, perdues dans leurs réflexions métaphysiques.
Lorsque les conversations s'acharnaient souvent à refaire le monde, chaque soir.
Il y avait toujours un moment où les services publics en prenaient pour leur grade.
Les critiques ou sarcasmes fusaient des deux camps, qui considéraient travailler vraiment,
l'un comme l'autre, et payer des impôts pour entretenir ces fainéants de fonctionnaires.
Ici, l'élégance et la vulgarité se trouvaient d'accord. Unies contre l'administration.
Incarnée par mon père, qui, comme agent de l'Etat, encaissait les mêmes ritournelles.
Je l'ai toujours vu rire aux démonstrations de ses beaux-frères, et à ce que je percevais
comme des attaques personnelles, ne comprenant pas qu'il ne se défende pas,
lorsque j'ai fini par réaliser d'abord qu'il entendait la même chanson depuis vingt ans,
et que j'en riais ensuite, autant que lui, tant mes oncles étaient prévisibles et obsessionnels,
cherchant parfois, avec un peu de vin, à trouver des responsables à leurs propres échecs.
Certaines femmes parlaient de chanteurs ou d'acteurs américains. Et l'orage passait.
Même si la politique n'était jamais loin. Dans sa dimension la plus arrosée.
Les enfants que nous étions, étaient parfois désignés pour aller chercher quelque chose.
Du sel. Du pain. Mais pas dans la cuisine d'été qui était avec nous dans le cercle de lumière.
Dans celle de la maison, plus loin, dans les noirceurs, qui dressait son ombre imposante
entre les arbres effrayants.
Tenter de dompter son imagination.
Aller en équilibre, entre le plaisir de céder à la peur et celui de la vaincre.
Comme c'était grisant. D'aller seul, comme un grand. Traverser une partie du jardin.
S'éloigner du foyer animé. S'enfoncer dans les ténèbres. Affronter la maison.
Il y avait bien des voluptés à se faire frémir soi-même en voyant des ombres vivantes.
En se persuadant que quelque chose avait craqué tout près. Qu'il y avait une présence.
Il était délicieux en effet, de penser que l'on prenait des risques insensés.
Que l'on pouvait à tout instant, être surpris par un monstre ou un esprit malveillant.
Comme il y avait une satisfaction, face à tant de dangers potentiels, à être courageux.
A aller seul, comme un brave, sans trembler, chercher le sel ou le pain qu'il manquait.
L'interrupteur de la cuisine inondait de lumière blanche une parcelle de carrelage.
Le frigo qui faisait du bruit. L'évier et ses bacs, couchés sous l'immense fenêtre grillagée.
Le grand placard qui couvrait un mur entier du sol au plafond. Où trouver le sel.
On entendait d'ici le mélange de chahut des grillons aux voix fortes des débats.
Je pouvais reconnaître la voix de Maria. Et son rire. Celui d'Esteban ou de Didier.
Depuis mon sas entre le monde des vivants qui festoyait dans le jardin,
et celui, glacial, du reste de la maison vide, qui était prêt à me happer.
La lumière du plafonnier intensifiait la noirceur environnante. Je l'éteins.
Et la clarté douce de la nuit, d'une lune presque pleine, reprenait ses droits.
Dans la grande fenêtre sur l'évier. Dans l'encadrement de la porte. Les grillons.
Le jardin sombre était bien moins inquiétant que la maison que je quittais enfin.
Je le traversais dans l'autre sens, avec le sel ou le pain, avec un soupçon de tristesse,
qui était l'expression de ma déception, d'être déjà au bout de l'aventure.
Je n'avais que peu de goût pour les desserts. Que j'attendais moins que les discussions.
Celles des fins de repas où nous pouvions aborder des choses plus ésotériques.
Des histoires à faire froid dans le dos. De faits divers aux manifestations paranormales.
Lorsqu'une cousine pouvait raconter ce qu'elle avait vécu à Clairvaux, par exemple,
à cette époque lugubre où son époux travaillait encore pour la maison d'arrêt,
où ils eurent ce logement de fonction, sur place, dans lequel le gars envoyé pour réparer
une simple fuite, lui avait confié sobrement avoir tué sa mère à coups de hache.
La lumière du phare jetait sur elle une lumière qui accentuait des ombres sur son visage.
Et, le plateau de la table sous mes yeux, je pouvais dévorer ce spectacle extraordinaire.
Tout le monde pliait boutique. Et nous gagnions les chambres.
A une heure où nous tombions de sommeil. Parfois déjà endormis dans les bras.
Et le jour viendrait, le lendemain, creuser à nouveau les différences culturelles.
Entre branches d'un même arbre. D'une même famille.
Qui ne se représentent pas de la même façon. Lorsque chacune tenait son rôle.
La maison sous les pins accueillait les formes les plus variées de l'amour propre.
Et une multitude d'orgueils aussi trempés les uns que les autres.
Qui ont tous laissé leur marque aux lieux comme aux temps d'une enfance très heureuse.
Divisées sur l'éducation des enfants, sur tel homme politique, sur la peine de mort,
ces branches retrouvaient leur tronc commun à celui de la table dans le jardin, sous le phare.
Au cours de dîners interminables où le lomo, la saucisse, le poulet, étaient tous partagés,
avec quelques bouteilles, transformant les distances et les incompréhensions
en interrogations et en éclats de rires. Les frontières tombaient.
Et je pouvais dormir.
Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan
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