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Le possible

Publié le

Des retrouvailles avec Voltaire.
Et une rencontre avec Goethe.
Il y a des journées pires que cela.
Parfois, les morts nourrissent au moins autant que les vivants.
On s'occupe de moi. Et je ne mange pas que du cheval.
Lorsque la découverte du Serpent vert fut le temps d'une révélation.
Je regarde mon décor différemment. Parce que je suis différent.
Parce qu'à cette lecture, j'ai changé. Comme on change à chaque rencontre que l'on fait.
Un simple texte comme paratonnerre. Où la foudre est venue s'abattre. Eblouissante.
Avec une part penaude en moi, confuse, embarrassée à ce constat.
J'ai attendu près de quarante ans pour apercevoir la lumière de Goethe.
Et pour tomber amoureux de lui.
Je sors du livre avec un soupçon d'ébriété.
Comme on sort d'un bon repas. Avec le corps aussi repu que l'âme.
Quand je sens physiquement un changement dans l'ensemble de l'être.
Comme je n'en avais pas connu depuis les Nourritures Terrestres.

C'est amusant de retrouver la candeur de l'adolescence.
Amusant et troublant. Troublant et émouvant. Bouleversant pour tout dire.
Comprendre que la vie devant vous ne fait que commencer vraiment.
Que vous n'êtes arrivés nulle part. Quand vous n'avez pas fait seulement le premier pas.
Je regarde la cathédrale au tourment d'un ciel qui semble décidé à tourner à l'orage.
Me rends compte que je n'ai fait que flotter sans m'être jamais réellement mis en marche.
La sensation est ingrate. Furieusement objective. Implacable.
Mais l'idée de l'échec ne tient pas aux enchantements des préliminaires.
A l'euphorie qui me gagne avec la certitude d'être au départ de quelque chose.
Je suis lourd d'un texte que je viens de dévorer, pèse de toute ma masse décuplée,
et me sens plus léger que jamais, même aux forces de l'attraction qui n'ont pas dû changer.
Dans l'escalier qui me conduit à la rue. Dans la rue qui me conduit à la place.
Je ne suis pas le même homme que celui qui s'est réveillé ce matin.
Il y a quinze jours, on nous a annoncé que l'on avait détecté le boson de Higgs.
Qui n'est pas l'aboutissement de recherches mais le début de nouvelles.
Et dans mon CERN intérieur, je suis comme vous sur le pas de la porte.
Je regarde le ciel en souriant. Et c'est fait. J'ai décidé d'entrer.

Il est sans doute plus intéressant d'exister que de vivre.
Et il n'y a pas meilleur moyen d'exister que d'apprendre.
Il ne s'agit pas d'apprendre à le faire. Quand exister ne s'apprend pas.
On peut apprendre à vivre. C'est une autre affaire. Mais je n'en suis pas là.
Apprendre. Voilà une chose plus fiable que comprendre.
Quand on peut encore apprendre de ce que l'on ne comprendra jamais.
Comprendre est à juste titre associé à l'intelligence.
Mais l'intelligence, très utile pour vivre, ne l'est pas pour exister.
Et il faut sacrifier autant d'orgueil que de certitudes pour être plus encore que ce qu'on est.
Ce n'est pas une ode à l'humilité, dont je suis dépourvu comme tout être humain.
Mais un chant à la curiosité pour tout ce que le monde propose.
A la disponibilité pour tout ce qui nous est permis d'observer.
Lorsque tout participe à ce que nous sommes.
Y compris ce dont nous n'aurons jamais conscience.
Un texte ou un auteur mort depuis fort longtemps ne changent pas la réalité,
pas plus que les découvertes concernant la physique quantique,
et pourtant une chose apparaît, capable de la changer sensiblement. Et merveilleusement.
Le possible.

Avoir appris donne un sentiment à la fois de puissance et de responsabilité.
Exactement comme lorsqu'on tombe amoureux ou que l'on devient parent.
Et si tout pouvoir a son ivresse, celui-ci a la sienne.
Celui de s'être enrichi sans n'avoir volé personne. Le pouvoir de savoir.
Comme à la rencontre d'un ami, ou d'un amour, le champ de vision s'élargit.
Sur le monde qui nous entoure comme sur nous-mêmes.
Plus que des découvertes réelles, il s'agit de confirmer ce dont nous avions l'intuition.
Quand il y a peu de surprises à se découvrir soi-même, sauf celle d'avoir pu tarder à le faire.
Je connaissais Goethe avant de le lire. Et c'est ce qui a réveillé en moi une telle émotion.
Comme on connaissait le boson de Higgs bien avant de le trouver.
Comme je te connaissais avant de te rencontrer.
Tout est là. Depuis toujours. Quand il s'agit simplement de dénouer le bandeau sur nos yeux.
Apprendre n'est pas découvrir des données mais en prendre possession. Les acquérir.
Faire le choix d'en faire quelque chose. Pour soi et pour les autres.
A chacun, en conscience, d'en faire des armes ou des outils.
Quand elles devraient dans les deux cas n'être utiles qu'à construire.
Les connaissances nous nourrissent autant qu'elles nous constituent.
Et je parle aussi bien de notions que de personnes.
Dont nous sommes tous faits.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan  

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