Le virus du gendarme
Ordi VI débarrassé du virus de la gendarmerie.
Je récupère les résultats d'un test d'anglais fait en ligne qui sont encourageants.
Le retour aux études est bien sûr la seule clé dont je dispose pour sauver ma peau.
J'apprends le décès de Jean-Luc Delarue à la télévision. La nouvelle m'affecte.
A une heure où mon ordinateur n'est pas encore débloqué.
Je suis monté avec lui par la rue Emile Zola jusque chez Laetitia.
Où je découvre finalement, pour avoir accès à internet, une soluce qui sera la bonne.
Une restauration du système est possible. La touche F11 au démarrage.
Lorsque le virus bloquait même le mode sans échec.
J'avais appelé le Ministère de l'Intérieur. Le placard sur mon écran m'avait glacé le sang.
M'assurer que je n'étais ni un délinquant, ni un terroriste, ni un pédophile.
L'agent me met à l'aise tout de suite. " Ils vous demandent de payer une amende de 100€ ? "
C'était bien cela, un virus. Ce qui était tout à coup un moindre mal.
Je traverse le quartier St-Jacques, avec Ordi VI dans sa sacoche.
Il me faut accéder au web pour trouver une piste de réparation.
J'avais invoqué le besoin de déconnexion la veille. Et je fus exaucé.
En passant la place de la Fontaine Neuve, je pense à La Grande Famille sur Canal+.
Bien avant Alexandre Devoise et Philippe Vecchi, avant même l'apparition de Frédéric Taddeï
à Nulle part ailleurs, le premier des beaux gosses de cette génération lancés par la chaîne
était ce garçon tout frais et espiègle aux cheveux dressés sur la tête, héritier des Années 80,
qui était en équilibre entre arrogance et élégance, entre subversion et bonne éducation.
Il était à la fois rock'n roll et bien comme il faut. Le mélange était plutôt réussi. Et sexy.
Charlotte avait le visage mâché par la canicule et la fatigue.
Sa mère la couche pour le temps de la sieste. Et je fume une clope sur sa terrasse.
Je ne doute pas un instant que je réussirai à neutraliser ce foutu virus dont je n'avais pas besoin.
Le Palais des Rois de Majorque trône sur sa colline hérissée de cyprès à ma gauche.
Une brume de chaleur est posée sur la ville où je reconnais le campanile de la cathédrale.
Dans un creux. Le lieu où je réside. Dans le four de la cité ouverte comme une pigne de pin.
" Tu as vu pour Delarue ?... C'était nous, ça... "
Laetitia me rejoint sans sa fille, avec un air que je partage.
Les Nuls. Les Guignols. En effet. Nous avions 17 ans en 1990. En en avions 20 en 93.
L'air de nous rendre compte que nous vieillissions. Jean-Luc Delarue avait 48 ans.
Un grand frère dont nous pouvions être amoureux. Perdu de vue sur France 2.
La télévision qu'il allait produire ensuite ne m'intéressait pas.
Mon amie me laisse à son ordinateur pour faire mes recherches sur le malware.
J'y arpente des forums où des internautes en panique font part de leurs déboires.
Des solutions sont proposées. Je suis sous Windows Seven. Ordi VI sur mes genoux.
En rappel, mon cousin, alerté, s'inquiète de la situation. Comme ma nièce Ingrid.
Dont le petit ami est un pro de l'informatique. Comme Gena, qui s'informe de son côté.
Je dois mettre un terme à cette mobilisation. Raccrocher les wagons au plus vite.
Malekal est le site que l'on m'a conseillé dès le départ. On y explique les procédures.
J'y retourne. N'y ayant pas relevé la bonne, la veille au soir. Je vais forcément trouver.
J'avais croisé son regard deux fois. Une première fois à Montréal.
Il marchait sur Ste-Catherine Est, je sortais d'une galerie de la Place Dupuis.
J'ai reconnu sa silhouette aussitôt. Il a tourné la tête et nous nous sommes vus.
Les studios de la chaîne TVA où officiait Julie Snyder n'étaient pas loin.
Et cela suffisait à m'expliquer sa présence dans le quartier.
Quelques années plus tard, c'était à l'étage du Flore où il déjeunait.
J'y déjeunais aussi avec quelqu'un qui le connaissait et qu'il avait salué.
L'animateur m'a fixé un instant avec un sourire qui ne savait pas ce qu'il devait faire.
Ne sachant pas qui j'étais. Quand je ne savais pas non plus si je devais lui dire bonjour.
Ne sachant pas moi-même qui j'étais au juste, pour la personne que j'accompagnais,
notamment, et que je sentais bien que le terrain était piégé.
Son sourire avait été franc, spontané et amical. Cela m'avait déstabilisé.
Et je m'étais déçu en m'empêchant de lui retourner exactement le même.
Un peu parano et soucieux des exigences de discrétion qui transpiraient partout.
Lorsque ma nature lui aurait souri de cette façon qu'il a eu de me sourire.
Avec une vérité presque enfantine. Que je regrettai d'avoir brimée.
Je ne pouvais rien faire en mode sans échec. Mais il devait y avoir d'autres moyens.
Je clique sur un nouveau lien. Et, bingo ! Appuyer sur F11 au moment du démarrage.
Ici, on me propose ce dont j'avais besoin depuis le départ.
Une restauration.
Jean-Luc Delarue et Nagui, ensemble, d'une même voix,
appellent Véronique Sanson pour lui décerner une Victoire de la Musique.
Je le vois aussi près d'un certain Alain Bashung, en maître de cérémonie.
Comme faisant la bise à un Renaud qui revenait de loin.
Bien sûr. Je comprends le trouble de Laetitia. C'était nous. Notre génération.
Et le mal qui l'a emporté réveille en moi les nausées de combats antérieurs.
Que nous avions perdus. Nous aussi.
Je n'y trouve aucun réconfort.
Ni dans un sentiment détestable de revanche sociale.
Ni dans un sentiment de fraternité ou de proximité humaine.
Je n'ai que la nausée de l'échec et de notre impuissance face au désastre.
Au gâchis des vies emportées trop vite. Comme aux douleurs inutiles.
Lorsque les morales sont aussi violentes que les physiques.
Je reviens chez moi avec Ordi VI en bandoulière. Il fait chaud.
Je dévale les rues gitanes de la ville pour retrouver mon étuve.
L'ordinateur réparé. Et je devrais avoir le cœur léger.
Je vais pouvoir me reconnecter. Retrouver ma messagerie.
Retrouver les amis de Facebook. Et mes activités.
J'ai vaincu le virus de la gendarmerie.
Mais cette victoire paraît bien dérisoire.
Ma mère était là, en 1993, pour voir Véronique monter sur scène,
complimentée par deux jeunes loups ivres de réussite.
La chanteuse tremblait d'émotion. Les garçons la soutenaient.
Et je vois des pans de mon existence s'évanouir sur des bandes magnétiques.
Les VHS dans le magnétoscope pour enregistrer des émissions de télé.
Où les images de ma mère se brossant les cheveux sous les pins de Castelldefels.
La ville que je traverse, je ne la reconnais plus. Ou si peu.
Je ne connaissais pas cet homme. Mais je suis affecté.
Quand on m'en a dit beaucoup, dans les couloirs et les rumeurs des Abbesses.
Les amis qui ont travaillé avec lui ou pour lui. La génération d'après.
Quand son sourire à lui seul m'avait stupéfait et fait sentir quelque chose de bien.
Quelque chose de sympathique et de touchant. Qui donnait envie de le connaître.
Outre l'énigme d'une vie ou d'un homme. Il y a celle du temps qui passe.
Et avec ce monsieur, c'est le mien qui m'échappe. Ce qui est déjà jeunesse.
De l'ordre du souvenir antique sur de mauvaises bandes dont le son est pourri.
Bompas. Devant la télé. Je déjeune à la maison. Revenant du lycée.
Il y a du bruit en cuisine et des odeurs de bouffe. Et ce visage poupin à l'écran.
Il est séduisant. Agréable à regarder. Le duo qu'il fait avec Coffe est comique.
Ma mère apparaît. J'entends sa voix.
J'ai la vie devant moi et nous passons à table.
Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan
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