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Le virus du gendarme

Publié le

Ordi VI débarrassé du virus de la gendarmerie.
Je récupère les résultats d'un test d'anglais fait en ligne qui sont encourageants.
Le retour aux études est bien sûr la seule clé dont je dispose pour sauver ma peau.
J'apprends le décès de Jean-Luc Delarue à la télévision. La nouvelle m'affecte.
A une heure où mon ordinateur n'est pas encore débloqué.
Je suis monté avec lui par la rue Emile Zola jusque chez Laetitia.
Où je découvre finalement, pour avoir accès à internet, une soluce qui sera la bonne.
Une restauration du système est possible. La touche F11 au démarrage.
Lorsque le virus bloquait même le mode sans échec.
J'avais appelé le Ministère de l'Intérieur. Le placard sur mon écran m'avait glacé le sang.
M'assurer que je n'étais ni un délinquant, ni un terroriste, ni un pédophile.
L'agent me met à l'aise tout de suite. " Ils vous demandent de payer une amende de 100€ ? "
C'était bien cela, un virus. Ce qui était tout à coup un moindre mal.
Je traverse le quartier St-Jacques, avec Ordi VI dans sa sacoche.
Il me faut accéder au web pour trouver une piste de réparation.
J'avais invoqué le besoin de déconnexion la veille. Et je fus exaucé.
En passant la place de la Fontaine Neuve, je pense à La Grande Famille sur Canal+.
Bien avant Alexandre Devoise et Philippe Vecchi, avant même l'apparition de Frédéric Taddeï
à Nulle part ailleurs, le premier des beaux gosses de cette génération lancés par la chaîne
était ce garçon tout frais et espiègle aux cheveux dressés sur la tête, héritier des Années 80,
qui était en équilibre entre arrogance et élégance, entre subversion et bonne éducation.
Il était à la fois rock'n roll et bien comme il faut. Le mélange était plutôt réussi. Et sexy.
Charlotte avait le visage mâché par la canicule et la fatigue.
Sa mère la couche pour le temps de la sieste. Et je fume une clope sur sa terrasse.
Je ne doute pas un instant que je réussirai à neutraliser ce foutu virus dont je n'avais pas besoin.
Le Palais des Rois de Majorque trône sur sa colline hérissée de cyprès à ma gauche.
Une brume de chaleur est posée sur la ville où je reconnais le campanile de la cathédrale.
Dans un creux. Le lieu où je réside. Dans le four de la cité ouverte comme une pigne de pin.

" Tu as vu pour Delarue ?... C'était nous, ça... "
Laetitia me rejoint sans sa fille, avec un air que je partage.
Les Nuls. Les Guignols. En effet. Nous avions 17 ans en 1990. En en avions 20 en 93.
L'air de nous rendre compte que nous vieillissions. Jean-Luc Delarue avait 48 ans.
Un grand frère dont nous pouvions être amoureux. Perdu de vue sur France 2.

La télévision qu'il allait produire ensuite ne m'intéressait pas.
Mon amie me laisse à son ordinateur pour faire mes recherches sur le malware.
J'y arpente des forums où des internautes en panique font part de leurs déboires.
Des solutions sont proposées. Je suis sous Windows Seven. Ordi VI sur mes genoux.
En rappel, mon cousin, alerté, s'inquiète de la situation. Comme ma nièce Ingrid.
Dont le petit ami est un pro de l'informatique. Comme Gena, qui s'informe de son côté.
Je dois mettre un terme à cette mobilisation. Raccrocher les wagons au plus vite.
Malekal est le site que l'on m'a conseillé dès le départ. On y explique les procédures.
J'y retourne. N'y ayant pas relevé la bonne, la veille au soir. Je vais forcément trouver.
J'avais croisé son regard deux fois. Une première fois à Montréal.
Il marchait sur Ste-Catherine Est, je sortais d'une galerie de la Place Dupuis.
J'ai reconnu sa silhouette aussitôt. Il a tourné la tête et nous nous sommes vus.
Les studios de la chaîne TVA où officiait Julie Snyder n'étaient pas loin.
Et cela suffisait à m'expliquer sa présence dans le quartier.
Quelques années plus tard, c'était à l'étage du Flore où il déjeunait.
J'y déjeunais aussi avec quelqu'un qui le connaissait et qu'il avait salué.
L'animateur m'a fixé un instant avec un sourire qui ne savait pas ce qu'il devait faire.
Ne sachant pas qui j'étais. Quand je ne savais pas non plus si je devais lui dire bonjour.
Ne sachant pas moi-même qui j'étais au juste, pour la personne que j'accompagnais,
notamment, et que je sentais bien que le terrain était piégé.
Son sourire avait été franc, spontané et amical. Cela m'avait déstabilisé.
Et je m'étais déçu en m'empêchant de lui retourner exactement le même.
Un peu parano et soucieux des exigences de discrétion qui transpiraient partout.
Lorsque ma nature lui aurait souri de cette façon qu'il a eu de me sourire.
Avec une vérité presque enfantine. Que je regrettai d'avoir brimée.
Je ne pouvais rien faire en mode sans échec. Mais il devait y avoir d'autres moyens.
Je clique sur un nouveau lien. Et, bingo ! Appuyer sur F11 au moment du démarrage.
Ici, on me propose ce dont j'avais besoin depuis le départ.
Une restauration.

Jean-Luc Delarue et Nagui, ensemble, d'une même voix,
appellent Véronique Sanson pour lui décerner une Victoire de la Musique.
Je le vois aussi près d'un certain Alain Bashung, en maître de cérémonie.
Comme faisant la bise à un Renaud qui revenait de loin.
Bien sûr. Je comprends le trouble de Laetitia. C'était nous. Notre génération.

Et le mal qui l'a emporté réveille en moi les nausées de combats antérieurs.
Que nous avions perdus. Nous aussi.
Je n'y trouve aucun réconfort.
Ni dans un sentiment détestable de revanche sociale.
Ni dans un sentiment de fraternité ou de proximité humaine.
Je n'ai que la nausée de l'échec et de notre impuissance face au désastre.
Au gâchis des vies emportées trop vite. Comme aux douleurs inutiles.
Lorsque les morales sont aussi violentes que les physiques.
Je reviens chez moi avec Ordi VI en bandoulière. Il fait chaud.
Je dévale les rues gitanes de la ville pour retrouver mon étuve.
L'ordinateur réparé. Et je devrais avoir le cœur léger.
Je vais pouvoir me reconnecter. Retrouver ma messagerie.
Retrouver les amis de Facebook. Et mes activités.
J'ai vaincu le virus de la gendarmerie.
Mais cette victoire paraît bien dérisoire.
Ma mère était là, en 1993, pour voir Véronique monter sur scène,
complimentée par deux jeunes loups ivres de réussite.
La chanteuse tremblait d'émotion. Les garçons la soutenaient.
Et je vois des pans de mon existence s'évanouir sur des bandes magnétiques.
Les VHS dans le magnétoscope pour enregistrer des émissions de télé.
Où les images de ma mère se brossant les cheveux sous les pins de Castelldefels.
La ville que je traverse, je ne la reconnais plus. Ou si peu.
Je ne connaissais pas cet homme. Mais je suis affecté.
Quand on m'en a dit beaucoup, dans les couloirs et les rumeurs des Abbesses.
Les amis qui ont travaillé avec lui ou pour lui. La génération d'après.
Quand son sourire à lui seul m'avait stupéfait et fait sentir quelque chose de bien.
Quelque chose de sympathique et de touchant. Qui donnait envie de le connaître.
Outre l'énigme d'une vie ou d'un homme. Il y a celle du temps qui passe.
Et avec ce monsieur, c'est le mien qui m'échappe. Ce qui est déjà jeunesse.
De l'ordre du souvenir antique sur de mauvaises bandes dont le son est pourri.
Bompas. Devant la télé. Je déjeune à la maison. Revenant du lycée.
Il y a du bruit en cuisine et des odeurs de bouffe. Et ce visage poupin à l'écran.
Il est séduisant. Agréable à regarder. Le duo qu'il fait avec Coffe est comique.
Ma mère apparaît. J'entends sa voix.
J'ai la vie devant moi et nous passons à table.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Côté campagne

Publié le

Il y a des guirlandes dans les arbres. Un beau soleil sur le domaine.
La vieille Dolores avec ses pierres aux doigts déformés par l'arthrose.
Dans un coin du parc derrière la bâtisse où la végétation protège de la chaleur,
on a dressé une table, composé des bouquets, alors que la tante Ana s'extasie sur les lieux.
Les enfants la précèdent comme une volée de moineaux à l'ombre du cèdre majestueux
et des noisetiers plantés près du pigeonnier, où l'on avait disposé quelques chaises pliantes.
Christophe et Jean-Charles ouvrent des bouteilles. Les enfants crient de joie.
L'église du village, à distance, a sonné sept heures du soir dans un ciel de juin.
" Regarde comme tout cela est ravissant... " s'amusa Ana à l'oreille de sa sœur.
Dolores était sourde. Avait pris l'habitude de marmonner pour s'abstenir de répondre.
Jacques, qui rêvassait, le nez en l'air, ne refusa pas le vin blanc qu'on lui proposa.
" Du Gaillac bien frais pour tonton ! " commenta Christophe qui faisait le service.
" Doucement, se permit Ana, ton oncle Jacques conduit. "
Les petites filles jouaient avec des fleurs de tournesol autour du puits.
" Elles vont salir leurs robes ! " s'indigna Martha qui apportait des toasts.
Le vieux labrit de la maison jappait dans leurs jambes à leur joyeux remue-ménage.

" Laissez faire. C'est une bénédiction de les voir jouer ainsi. Au diable les robes blanches. "
Bertrand fit les gros yeux avant d'ajouter. " Elle est passée, l'heure de la messe, Martha. "
Cette dernière leva les siens au ciel alors qu'elle repartait chercher d'autres plateaux.
Dolores fut installée à l'endroit le plus au frais et le plus à l'ombre.
Sa sœur s'inquiéta de son confort : " Tu es bien assise ? Tu veux un coussin ? "
Elle avait l'habitude d'avoir pour réponse des mots inaudibles attestant de son agacement.
Jean-Charles invita Jacques à faire le tour du hangar où il restait quelques machines agricoles.
On ne fêtait rien de particulier. On se réunissait. Aux portes de l'été.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Une boucle

Publié le

Je suis fatigué de cette société de consommation.
Et des vautours toujours prêts à vous faire la peau.
A coups de prélèvements automatiques et de ventes forcées.
Je suis fatigué de cette médiocrité ambiante et de l'avidité.
Quand bien sûr, madame, il faut bien manger et gagner sa vie.
Mais je vomis cette tension permanente où il s'agit toujours à la fois de survivre
et d'aller prendre de l'argent aux autres pour le donner ensuite à des tiers.
La plupart du temps pour des choses dont nous n'avons pas besoin.
On n'a besoin que de manger, de boire et de dormir.
J'ai déjà des réserves quand il s'agit de santé et de relations amoureuses.
Quand je confirme que nous avons besoin des deux pour prétendre au bonheur.
Lorsque cette idée-même est une construction largement exploitée.
Et si elle est un argument pour les marchands et leurs annonceurs,
elle peut poser une question d'ordre philosophique qui est encore la suivante :
avons-nous besoin d'être heureux ?

Bien sûr, j'aurais pu prendre l'autobus. J'ai préféré marcher.
Je l'avais déjà fait. C'est l'affaire d'une heure. Ce qui pour moi ne veut rien dire.
Longer le lit de la rivière où un sentier est aménagé, au milieu des roseaux.
D'autant que le ciel m'a remercié d'avoir daigné le regarder.
Le coucher de soleil était fantastique.

Je n'aurais pas été en position de le voir, sur une banquette d'autobus.
Ici, je marche au pas. Dans ce qu'il reste de nature dans la communauté urbaine.
Et je prends le temps de respirer les essences comme de sentir mon corps fonctionner.
Sans téléphonie mobile. Sans sms, mms, sans pokes et sans twits.
Sans carte bleue. Sans codes d'accès. Mots de passe. Identifiants.
Cela me rend triste. Je suis fatigué. Je suis en colère. Je suis déprimé.
Il faut que je respire. Et je pense à ce qu'il y a de beau dans ma vie.
J'enlève tout ce qui la pollue. Pour retourner à ce qui vaut quelque chose.
Les amis que je vais retrouver. Le sourire que j'embrasse dans l'obscurité de la chambre.
Mes nièces, magnifiques, qui font leur chemin. Ma Gena qui veille au grain.
Et Laetitia. Irina. Mon Arnaud. Et tant d'autres. Qui soulagent mon cœur.
En le faisant battre pour de bonnes raisons.
J'arrive même à rire de la démence de nos sociétés de crédit.
Quand elle me ferait pleurer aux drames qu'elle génère.

Je retrouve ma tanière. Dans le platane. A l'abri de tout.
La nuit est tombée sur une ville plus vieille qu'internet et que tous les smart phones.
Je suis libre et j'ai le choix. De profiter des technologies. Comme de m'en couper.
Ce soir, je décroche. Je raccroche. Je ferme. Je me déconnecte.
Je veux juste la pierre et le bois. Je veux l'eau et la terre.

Je veux ton corps mon bébé. Le ventre de ma mère.
Sentir respirer l'animal comme on aime sentir le gros chat ronronner.
Pas de codes à dix chiffres. Pas de login. Pas d'e.mails de confirmation.
Fatigué de subir tout ce qui rend compliqué ce qui devait être simple.
Je ne veux pas d'alertes info, de zapping, de debriefs de la veille.
Je veux le monde. Archaïque. Eternel. Et arrêter le temps.
Je ne veux pas ce qui est cool. Je veux tout ce qui est beau.
Je te veux toi. Dans mes bras. Et savoir que j'existe. M'émouvoir de cela.
Un baiser au silence. A cette émotion immense, je reprends mon ordi.
Je voudrais la saisir. La décrire sur le blog. Je dois la partager.
Et soudain, me voilà. Identifiant. Mot de passe.
Casa Latger.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Bonne pioche

Publié le

La cuisse est ferme sur mon épaule.
La jambe fait un coude. Le mollet retombe sur l'omoplate.
Quand il n'y a pas un point de contact qui n'ait pas son rôle aphrodisiaque.
Remue-ménage dans les ventres. C'est dans l'un d'eux, je crois, que j'entre.
Ce ne sont pas des arts martiaux. Dans les moiteurs paradisiaques.
Les yeux ne se quittent pas. En quête d'autorisations. D'un lâcher prise.
A ces corps qui se déhanchent, l'obscurité d'une nuit blanche
fait des voilures et des ombrages qui les habillent de clartés.
C'est comme une bête à deux têtes qui surgit pour l'apocalypse.
Qui se démène sur la crête, sur le cratère d'un volcan.
La roche, le métal, en fusion, dans les entrailles de la terre.
Soudain retourné sur le dos, je vois l'archange qui me chevauche.
Pour fondre les muscles et la peau. Puiser du sperme à coups de pioche.
Le plaisir pris dans un geyser, terrasse les fauves écumants.
C'est l'oasis dans le désert. Où l'amour se plaît à se taire.
Des regards flous et caressants, se reconnaissent, reconnaissants.
Et des mains s'accrochent à des bras le temps de retrouver un souffle.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Mon soleil soviétique

Publié le

C'est une question de lumière.
Elle promet du bonheur, le matin, aux ombres inclinées.
Lorsqu'elle s'étire sur la pierre avec mon besoin d'embrasser.
Elle dévore tout à midi. Ne laisse rien d'autre que l'instant.
Et elle m'arrache le cœur le soir en se couchant.
La lumière ne sert pas seulement à éclairer, je le vois sur la façade, face à la mienne.
Elle sert à révéler tout ce qui fait de l'ombre. Toutes les aspérités et les imperfections.
Je vois au coin d'un volet fermé, l'arrêt à bascule métallique qui fait un trait immense.
Une aiguille qui donne l'heure. Et mes yeux caressent la brique et mon envie de la toucher.
Ce que j'aime la lumière Laurent, si tu savais comme elle est belle, celle que je vois.
Mon émotion est déjà grande alors qu'elle ne me porte ici qu'un rectangle minéral,
posé dans la fenêtre ouverte qui n'est pas celle, voisine, au feuillage du platane,
que je maintiens fermée, comme si je gardais une main sur l'œil gauche.
Je vois la trace du burin qui a saigné la roche, arrachée aux carrières pour élever des murs.
Je vois la peinture écaillée et sa couleur moutarde, au bois de deux battants protégeant du soleil.
Quand ce dernier chavire pour donner une autre couleur à la réalité changeante.
Cet été, je le sais, il est question d'amour et de métamorphoses.
Comme si L'Homme Araignée ou Chauve-souris en moi découvrait ses pouvoirs.
Ce que tu me donnes à lire et à penser, ce que tu donnes à voir et à éprouver, bien sûr,
tout était dormant dans la vase d'une eau croupie au fond du récipient que je ne remplissais plus.
Il fallait être secoué, comme à ces accidents heureux que sont toutes les rencontres,
pour que tout me revienne, pour que tout apparaisse, et voir que tout était présent
pour me rendre le goût des saveurs d'origine, à la révolution tranquille des secondes naissances.
Je sors de l'ascenseur et la porte est ouverte sur l'étrange palier où il me faut descendre.
Un sourire m'accueille dans l'embrasure, puis dans toute sa largeur, que je connais déjà.
Je suis saisi par cette impression glaçante de ne pas commencer, de ne pas découvrir,
mais de retrouver le fil d'une histoire très ancienne, et j'ai beau m'accrocher à mes doutes,
et à la confusion, la mémoire me réchauffe comme au contact d'un frère que l'on avait perdu.
L'étreinte est rapide. Virile et pudique. Et je me trouve ici dans un lieu qui me plaît.
Je n'ai pas le malaise qui donne envie de fuir aux espaces piégés qui veulent vous enfermer.
Le livreur a porté le dîner auquel je touche à peine quand la pauvreté m'a converti à l'ascèse.
Occupé à chercher à comprendre quelle est la nature exacte de l'attirance physique.
Je suis dans le fauteuil. Toi dans le canapé. Et nous mettons en scène un art de l'analyse.
Qui a son esthétique. Son feutre et sa chaleur. A toutes les variations et les transferts possibles.
Je ne m'effraie pas des sentiments mêlés, contradictoires ou coupables qui me traversent
.
Je laisse venir la vague douce qui m'envahit, avec la certitude que je ne m'y noierai pas.
Le climat est trompeur. Au silence de mes clopes. Je sais que ma vie est en train de changer.
Qu'il m'arrive quelque chose. Quelque chose d'important. Et je te vois sourire.
Comme si tu le savais.

Le temps d'écrire deux lignes, et les traits d'ombre ont bougé autant que diminué.
La lumière est moins belle quand elle devient furieuse et chasse les contrastes.
Matérialise le temps qui pourrait tout broyer sur son passage aveugle.
Mais j'ai des clairs-obscurs en moi, comme autant de présences, assez pour résister.
Je vois bien qu'il y a plusieurs façons de recevoir la foudre.

Quand je l'ai toujours su, il y a autant d'amours que de façons d'aimer.
Je ne peux me résoudre à la simplification qui consisterait à renoncer aux choses.
Qui sous prétexte de rigueur ou de bonne moralité, sert autant la paresse,
qu'une forme de lâcheté, quand on peut faire le choix de n'avoir rien à vivre,
seulement pour garder une illusion de paix.
Je n'aime pas le confort où l'on aime s'enterrer.
Quand il doit encadrer plutôt qu'emprisonner.
Qu'il n'a de raisons d'être qu'aux risques que l'on prend.
Et ce que j'ai construit n'est en rien menacé par ce que je découvre.
J'ai vieilli, mes amours. J'ai gagné en sagesse. Et ne veux rien brûler.
Pas pour accumuler mais ne pas être injuste et ne rien mutiler.
Quand je ne renierai ni mon père, ni ma mère, ma première fratrie,
ni les amis fidèles qui me tiennent debout, ni les amours passées qui ont fait ce que je suis.
J'ai le temps, et la place, et la force, pour toutes les zones d'ombre, pour toute la lumière,
pour tout et son contraire, pour les hommes et les femmes, pour le mal et le bien,
pour le jour et la nuit, quand en embrassant tout, j'embrasserai la mort,
avec autant d'appétit que j'embrasse la vie.
J'aime mes amis. J'aime de toutes mes forces. Et ne trompe personne.
Que ma mère repose en paix pour peu qu'elle se repose.
Pourquoi culpabiliser à cette idée stupide de lui avoir survécu.
Quand je la porte en moi jusqu'aux Etats-Unis ou au métro Vaneau.
Qu'elle apprend davantage à mesure que j'apprends.
Que je suis un des liens qui l'emmènent dans le temps et l'histoire qu'elle manque.
Qu'elle a son influence sur la course du monde comme une étoile éteinte.
Je porte ses parents, les parents de ses parents, sur des générations.
Parmi les chaînes, je reconnais celles qui m'entravent de celles qui me guident.
Quand il y a des cordes qui permettent de traverser les fleuves et les précipices.
Et que celles qui attachent ne sont pas toujours celles qui empêchent d'avancer.
Je sais bien qu'on ne se libère tout à fait qu'en s'attachant aux autres.

Le soleil de midi est tombé sur la ville.
La pierre est effacée. Le mur droit comme un i.
Je suis plein des lumières du matin d'une vie.
Qui s'est levé au sourire fraternel d'un amour ou ami.
Dont je n'ai pas les mots pour mieux vous le décrire.

Quand je n'ai que ceux-là, avec toutes leurs nuances et leurs ambiguïtés.
C'est l'électricité qui parcourt des espaces, et celle qui m'anime.
Quand aux coups de foudre, un nouveau point de vue succède à l'éblouissement.
Et que je n'ai d'autres moyens, pour lui dire merci ou bien lui rendre hommage,
que d'être à la hauteur de ce que j'aime en moi, cette part de moi-même,
qu'il a su déceler, ou cru voir apparaître.
Je peux être meilleur, même si c'est pour lui plaire.
Quand on ne peut s'aimer qu'en étant sur la voie de ce que l'on voudrait être.
A la croisée de ce que les gens qui vous aiment ont toujours su de vous.
Et de ce que vous construisez avec ce matériau pour vous aimer vous-mêmes.
Ainsi, je peux grandir, avancer et produire, sans trahir aucune confiance.
Dans la synthèse de tous ces regards que je veux voir fiers de me connaître.
Et dont je sais qu'elle est précisément la personne que je veux devenir.
Que je n'aurai plus à interroger dans la glace à me demander qui je suis,
et ce que je fabrique, ou ce que j'ai pu faire de cette chienne d'existence.
Laurent a rejoint ce groupe de personnes que je ne veux pas décevoir.
On y compte mon père, ma sœur, des amis, les amours de ma vie.
Quand il n'y a de plus belle énergie que la confiance que l'on vous fait.
De plus belle raison de vivre. Se lever le matin. Pour être utile au monde.
A celui que l'on aime. Celui qu'on a choisi.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Le feu vert

Publié le

C'est un peu l'Espagne. Les fenêtres ouvertes.
Et je profite de ce que regardent les voisins à la télévision.
Le doublage des acteurs américains d'un film d'action.
Le mur du presbytère me renvoie ce qui vient de l'étage au-dessus.
La chaleur ne faiblit pas. Il me faut créer un courant d'air ou passer sous la douche.
Chaud comme la braise. Le son of a beach que je suis. Des hormones à revendre.
Quand ma peau transpire les signaux d'une disponibilité totale pour les jeux de l'amour.
Je vois bien aux regards attentifs qu'une lumière rouge s'est allumée en façade.
Comme un feu vert. Quelque chose dont je n'ai pas le contrôle.
Des regards qui ne s'arrêtaient pas sur moi. Qui soudain, semblent me considérer.
C'est une chose animale. Chimique. Quand je ne suis pas plus beau qu'hier.
Je ne suis pas particulièrement bronzé ou bien rasé ni bien coiffé.
Je ne suis pas spécialement apprêté ni décidé à séduire.
Quelque chose qui m'échappe. Quelque chose de lascif.
Dans cette chaleur un peu humide où les désirs grouillent comme des spermatozoïdes.
Une moiteur qui évoque celle d'une intimité juteuse où tout rentre comme dans du beurre.
Je vois qu'on s'éponge le front. Le tee-shirt est mouillé de transpiration. Perpignan est torride.
Les peaux sont luisantes. Sur des corps trop loin de la mer pour être tempérés.
Tout sent le sexe. Et je vois que certains regards ne pensent plus qu'à ça.
Je rentre chez moi pour me masturber. La tension est trop forte. Une quatrième fois.
Peut-être une cinquième. Quand une simple douche ne suffit plus à éteindre l'incendie.
Vendeurs, vendeuses, garçons de café, caissières, tous les sourires sont devenus équivoques.
Des regards par en-dessous, qui semblent avoir compris à quoi je pense et ce dont j'ai envie.
Aux gens que je connais, s'ajoutent des touristes, parlant russe et anglais.
Un coup d'œil pris au vol d'un père de famille qui se traîne et s'ennuie avec le plan en main.
Une adolescente désespérée qui demande en vous dévisageant d'être enlevée sur-le-champ.
Bien sûr. L'oisiveté est mère de tous les vices. Et la chaleur ne vient rien arranger.
Il n'y a plus d'énergie disponible que pour les siestes crapuleuses. Ou pour les aventures.
Le sang à fleur de peau. Les veines dilatées. Une érection est si vite arrivée.
Et je m'active encore pour dissiper la mienne.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Rachmaninov

Publié le

Une chorale me déshabille. Rachmaninov.
La voix des femmes. La voix des hommes. Entrelacées.
Qui enlèvent ma veste. Qui enlèvent ma chemise. Et soulagent mes peines.
Elles arrivent des deux côtés. Pour retirer mes vêtements. Les voix mêlées.
Des basses jusqu'au cristal limpide. Elles viennent ensemble. Extraterrestres.
Et je suis là, les bras en croix, seul comme un prêtre, mais torse-nu.
A qui l'on retire la ceinture. A qui l'on retire les chaussures. Des deux côtés.
La voix des hommes. La voix des femmes. Rachmaninov.
Et me voici pieds nus, seul sur l'autel. Dans la lumière. Ou dans les nimbes.
Enveloppé d'une chaleur et d'un seul souffle. Un chœur entier. Pour m'élever.
Je deviens Christ. Lorsqu'une main ouvre la braguette. Et me défait du pantalon.
Le long des cuisses. Et je me tiens. Dans la lumière. Ce même souffle.
La voix des femmes. La voix des hommes. Entrelacées.
Je me tiens là, seul, en caleçon, les bras en croix, les yeux fermés.
C'est le blizzard. La poudrerie. C'est le vent sur les neiges de la Russie.
L'église est vide. Les cieux aussi. Et la musique vient tout peupler.
La voix des hommes et des femmes entremêlées. Dans le silence.
On fait glisser mon caleçon le long des jambes jusqu'aux chevilles.
On me caresse. Me déshabille. Je suis offert. Seul sur l'autel. Et en confiance.
Je sens des mains sur ma poitrine. Le long des flancs et des mollets.
Je sens les basses et les ténors. Les sopranos et les altos. Les voix mêlées.
Qui m'arrivent de tous les côtés. Quand je suis nu. Les bras en croix.
Dans cette église. Rachmaninov. Les yeux fermés.
On me défait de mon bras gauche. Que l'on retire. Dans la lumière.
Dans les volutes d'un même souffle. Des voix croisées.
La voix des femmes. La voix des hommes. En rangs serrés.
Qui me séparent de mon bras droit. Que l'on arrache. Pour m'élever.
Elles viennent de tous les côtés, dans une brise, dans un torrent.
Pour s'enrouler autour de moi. Me prendre un pied. Et puis la jambe.
Pour m'enrober. Me caresser. Me dépecer. M'émasculer. Me dévorer.
La voix des hommes. La voix des femmes. Rachmaninov.
Qui m'ont arraché la langue, sorti les yeux de leurs orbites.
L'église est vide. Et je lévite. Dans un seul chœur. Une chorale.
Privé des organes vitaux, de ma peau tirée en lambeaux,
elles me lacèrent comme une bête ou du bétail, dans la lumière.
Où je deviens un pur esprit.
La voix des femmes. La voix des hommes.
Rachmaninov.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Etrange comédie

Publié le

Je marche sur Park Avenue. Il pleut des trombes.
Une pluie tropicale en plein Manhattan.
Un petit blouson dont je remonte le col. De façon bien dérisoire.
Quand un bus lancé au galop soulève des gerbes d'eau pour me les balancer à la gueule.
Je ris. Aux gens qui courent se mettre à l'abri. Au ciel devenu noir. Aux éclairs.
A ces tonnes d'eau déversées sur moi qui lève le visage pour mieux les embrasser.
Au tonnerre répercuté, démultiplié, aux ravins de buildings, qui se renvoient le son
comme une patate chaude, l'orage est démentiel, et je suis comme lui.
Je ris. Je marche sur Park Avenue et je ris. Je réponds au délire par le délire.
Mes vêtements pèsent cent kilos. Ils sont trempés. Mouillés comme si je sortais de l'eau.
Comme si j'avais pris une douche habillé. Et le poids du textile moulant deviendrait érotique.
Le jean. La chemise. Tout me colle à la peau. Il n'en faut pas davantage pour me faire bander.
Le poids des fringues, de l'averse, de la pression atmosphérique, de la chaleur urbaine,
m'empêchent d'avancer à ma cadence quand je dois lutter contre les bourrasques contraires.
Je n'ai pas d'argent pour le taxi. N'ai jamais rien compris au métro.
Et j'ai quarante rues à descendre jusqu'à l'Hotel Seventeen.
Tout Midtown à traverser depuis le Swissotel que j'ai fui comme un voleur.
Le cœur battant la chamade. Effarouché par mon propre désir et mille autres émotions.
Il fallait des éclairs. Il fallait la tempête. Pour être à la hauteur de ce qui se passait.
La tourmente au-dedans comme au-dehors de moi. Les éléments déchaînés. Magnifiques.
Quand je quittais le Drake et un regard terrible que j'allais retrouver le lendemain matin.
J'arrive à Grand Central. La 42ème rue. Le ciel ampute les buildings de leurs flèches.
Décapités par un océan entier de nuages de cendres qui déferle à travers toute l'île.
Ces boursouflures clignotent d'une lumière du jour, en pleine nuit, au stroboscope de la foudre
qui anticipe les déflagrations titanesques qui ébranlent la ville. La fourmilière humaine.
Balayée, impuissante, par l'orage qui a fait boule de neige en parcourant la surface Atlantique.
Il a pris de l'élan, de la force, de l'allure, pour s'abattre sur la côte, se briser sur New York.
Et au cœur du désastre, j'avance comme je peux, sur mes deux jambes frêles,
remontant le courant, l'avenue désertée, comme un illuminé.

J'avais été invité par un ange gardien. A aller voir Nine.
Un verre au Marriott Marquis. Au-dessus de Times Square.
Un autre au bar de l'Hotel Paramount. Avec cette conversation étrange.
J'avais gardé une bague au doigt. Ma dernière histoire d'amour. La première sans doute.
" Oui. Je l'aime encore. " C'est ce que je devais répondre à la question qu'on me posait.

J'ai dit autre chose. Mais on comprit à qui cette bague me reliait toujours.
Antonio Banderas, en personne, évoluait dans la lumière, sexy en diable,
sur le plateau du magnifique O'Neill Theater. A quelques mètres de nous.
Assis au premier rang. Côte à côte. Qui prenions tout de plein fouet.
Je jouais avec ma bague. Me demandais ce que je devais faire. Désorienté.
" Antonio est fantastique, n'est-ce pas ? " Le théâtre se vide. 49ème rue.
" Eh bien... cela nous fait deux Espagnols à Broadway, décidément... "
Je souris distraitement. Quand j'ai envie de faire le con. Ou de faire des conneries.
De sortir. Quand j'ai de bonnes adresses. De rouler des pelles à toute la ville.
Devant le Drake, je me confonds en excuses. Je ne monterai pas boire un verre.
Même si ce fut déjà fait, on ne couche pas avec son ange gardien.
Je décline l'invitation. Je rentre à mon hôtel. Je me dilue dans la ville.
Pour m'y perdre. Y disparaître. Je suis le personnage d'une fiction.
Dans un décor de cinéma. Il n'y a rien de vrai. Tout ça, c'est du cinoche.
On ne m'a pas arraché le cœur. Au bord d'une piscine. Dans le Luberon.
Dans la salle obscure, quelqu'un dit à son voisin que je l'ai bien cherché.
Forcalquier. Le trajet jusqu'à la gare. Le retour en train. La poitrine crevée.
C'était vrai. J'avais déconné grave. Assumant mes désirs comme mes addictions.
Les rencontres d'un soir. Les relations sexuelles. A l'aveugle. Les one-night.
Quand je me retrouvais seul. Et que j'avais besoin de chaleur ou bien de chair humaine.
Le voisin prend mon parti et répond : " Je ne suis pas d'accord, il a été honnête.
Il a été sincère. Il n'a jamais trompé personne. Il n'a jamais caché ses frasques. "
Ce fut bien le problème et ce que j'ai payé.

Je suis arrivé à l'hôtel trempé comme une soupe.
Le veilleur de nuit me regardait goutter sur l'épaisse moquette rouge de l'entrée.
M'adressa un sourire un peu flou, hésitant, comme on en fait aux rescapés d'un naufrage.
Ne sachant pas s'il fallait se réjouir ou me plaindre. Avec une expression d'impuissance.
Cheveux mouillés, je ruisselais, gêné d'inonder son petit hall, quand il aurait fallu tout essorer.

J'ouvrais mes mains, le cou dans les épaules, dans une posture comique,
qui semblait demander ce qu'il fallait faire, avec une gentille grimace de circonstance.
Ses yeux écarquillés et songeurs répondirent sans un mot que ce n'était que de l'eau,
que ses tapis sécheraient, et qu'il valait mieux que je me déshabille dans ma chambre.
J'ai pataugé jusqu'à l'ascenseur. " Si vous avez besoin de quelque chose, quoi que ce soit... "
J'ai remercié le réceptionniste depuis la cabine avant que la porte ne se referme sur moi.
Arrivé dans ma chambre, je vide mes poches. Je me retrouve en caleçon.
Je file à la douche. Comme si je n'avais pas eu ma dose. Besoin d'eau claire.
Jane Birkin. Le concert. Le Drake. Ce regard. Ce désir. Et ma bague au doigt.
L'eau coule sur mes yeux fermés. La pression est faible. Je suis dans les étages.
Mais cette eau me fait du bien. Semble moins polluée que celle de Park Avenue.
Je me sèche les cheveux avec une serviette en éponge. Une autre nouée sur les hanches.
J'allume la télévision en signe de résignation. Je suis fatigué. Il est temps de se détendre.
La fenêtre à guillotine. J'ouvre. J'y fume ma cigarette. Aux sirènes de police.
Au bruit, plus fort que celui des moteurs, que font les pneus des voitures sur l'asphalte mouillé.
Je suis une pute. Un petit allumeur. J'étais allé trop loin. Pouvais faire espérer n'importe quoi.
Voilà. J'aime séduire. Me sentir désiré. Cela me joue des tours. Et me culpabilise.
Le gars se penche sur son voisin à nouveau : " qu'est-ce qu'on en a à foutre, franchement,
des scrupules de ce petit merdeux qui se croit irrésistible ? S'il croit qu'on va le plaindre.
- Eh bien, il a de l'affection et de la tendresse pour son ange gardien qu'il adore, mais...
- La confusion des sentiments, hein ?... Ben voyons... c'est commode.
Et assez insupportable. En plus d'être chiant. "
Demain, je dois prendre mon avion à Kennedy pour rentrer en France. En fin de matinée.
J'ouvre ma besace pour vérifier les horaires sur le billet. Qui est rangé dans mon organiser.
Mon organiser. Qui est rangé dans ma besace. Que j'y avais rangé. Que je n'y trouve plus.
Un regard rapide autour de moi. Je me laisse tomber sur le bord de mon lit.
J'avais oublié mon organiser au Swissotel, au Drake, sur la 56ème.
Et mon billet retour était dedans.

Entre Toulouse et Los Angeles, autant dire qu'il y avait de la distance.
Autant en kilomètres qu'en fuseaux horaires.
Et je n'y pensais plus vraiment lorsque je sortais ivre, rue de la Pomme,
aux petites heures du matin, seul ou accompagné, avec un corps évaporé.
Evaporée aussi la frustration de ne pas être avec la personne que l'on aime.

" Tu me manques. Tu reviens quand ?... " Bon sang. Cela pouvait-il m'écorcher la gueule ?
Je disais simplement. " Oui, je suis sorti. Toute la nuit. Je suis rentré chez moi avant midi. "
Parfois, le scénario était plus difficile à expliquer. Quand j'avais eu un choix préalable à faire.
Fallait-il être honnête ou éviter de faire du mal ? J'avais pris le parti d'être honnête.
" Je me suis réveillé chez quelqu'un. Je ne sais pas qui c'est. Et je n'en ai rien à foutre. "
Je savais que je venais de placer un uppercut qui allait rendre la suite bien dérisoire.
" Je n'en ai rien à foutre parce que c'est toi que j'aime. Je t'aime. Mais tu n'es pas là. "
La violence du coup de poing, bien qu'à distance, empêchait d'entendre ce qui pouvait suivre.
L'aveu de mes sentiments, les plus sincères de la terre, n'avait plus aucune valeur.
On en restait à la première information. Quand la seconde la rendait encore plus cruelle.
La Californie. C'était l'autre bout de la terre. " C'est avec toi que je veux être... "
Quand je n'avais plus les moyens de sauter dans un avion sur un claquement de doigts.
Sans doute. Il y avait du dépit amoureux. De ma part. Je le sais. Dans ma conduite.
Lorsque je vivais mal que le boulot passe avant moi. Lorsqu'il y avait une carrière à défendre.
Et que cette ambition, parfaitement légitime, nous prenait un temps que je trouvais précieux.
Le décalage n'était pas horaire. Quand nous ne vivions pas du tout sur la même planète.
Et je buvais mon ressentiment. M'abaissais à ce qui était un chantage affectif des plus puérils.
" Si tu me laisses une seconde, je m'en irai courir le monde, car tu sais je suis infidèle... "
Véronique Sanson, sors de ce corps. Etre honnête me paraissait être un gage de respect.
Ne pas prendre les gens que l'on aime pour des imbéciles. Dire la vérité. Pour la confiance.
Etre infidèle, peut-être, mais ne pas tromper. Ne pas trahir. Ce qui était plus grave à mes yeux.
" Je n'aime que toi, je t'aime, je t'aime. Et je t'aimerai toute ma vie. "

J'avais le temps. Petit-déjeuner sur le pouce. Mon bagage est prêt.
J'allais passer au Drake pour tenter de récupérer mon billet.
En cas d'échec, j'aurais de la marge pour voir à l'aéroport ce qu'il était possible de faire.
Je ne pouvais pas repousser mon retour. Ne serait-ce que parce que je n'avais plus d'argent.
Il faisait beau. Difficile de croire que la fin du monde avait eu lieu quelques heures plus tôt.

Nous étions loin de l'orage spectaculaire de la nuit passée. Le ciel était parfaitement dégagé.
Mes vêtements étaient secs. Le soleil brillait. Tout était de bon augure.
Check out. Je traverse Manhattan. Direction Central Park. Début du marathon.
Je fais irruption dans le lobby du Swissotel où je me trouvais la veille au soir. Le Drake.
Ce très beau building qui fut détruit depuis. Où j'explique la situation au concierge.
Nous sommes dans les beaux quartiers. Le personnel ne vole rien.
Ou ne fait pas semblant de n'avoir rien trouvé. Tout ce qui est trouvé est gardé.
Je donne un maximum de détails sur mon organiser et ce qu'il contient.
Qu'il n'y ait pas de doutes possibles.
" Je vais voir au coffre. "
J'attends au bar, l'œil sur la montre.
J'essaie de me convaincre que le dénouement sera celui du scénario le plus simple.
Ils ont trouvé mon agenda. Le billet est toujours à l'intérieur. Et je file à Kennedy.
" Mais... qu'est-ce que tu fais là ? Tu as dormi ici ?... "
Je reconnais la voix. Et je tremble sur mes guiboles. Ce n'est pas l'ange gardien.
" Oh... Non. Pas du tout ! " Je ris de l'image échevelée que je vais donner de moi.
" J'ai oublié mon organiser ici, hier soir et... mon billet d'avion est à l'intérieur, et...
- ... tu as ton avion tout à l'heure...
- C'est ça... Le concierge est en train de vérifier s'ils ont trouvé quelque chose.
- S'il ne trouvait rien, ce serait plutôt bien. Tu resterais un peu à New York... "
Le regard est aussi insolent que la veille. Et j'ai du mal à le soutenir.
J'ai pesé mes mots et, droit dans les yeux, j'ai trouvé le moyen de le dire. " J'aurais adoré. "
A suivi une explication vaseuse. Enfin, il fallait que je rentre en France de toute façon.
Tout était confus. Jusque dans mon propos. On s'amuse de mon trouble et cela m'agace.
Non, je n'ai pas passé la nuit ici avec qui vous croyez.
Oui, j'aurais adoré passer quelques jours de plus à New York.
Quand je ne sais plus si je souhaite vraiment que le concierge retrouve mon billet.
D'ailleurs, les dés sont jetés. Il revient avec mon organiser dans les mains.
Et mon retour pour Paris.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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L'été canin

Publié le

Le vent nous a oubliés. Et c'est bien.
C'est une chaleur dense qui nous tient cloués au sol.
Au soleil de juillet au mois d'août qui vient cuire mes épaules.
On hydrate nos vieux. Gare à la canicule. Et l'eau devient précieuse.
Les couleurs insolentes vont trancher sur du bleu. C'est celui de la Grèce.
Du ciel Péloponnèse. Qui écrase ma ville et tous ses citoyens. C'est un été canin.
L'ombre est rare. Il faut la débusquer. Ou ramper jusqu'à elle pour se tenir au frais.
La nuit seule pourra nous délivrer. De l'étau qui nous broie aux mâchoires du molosse.
La nuit seule viendra nous délivrer. De l'été. Ce colosse. Qui nous fera la peau.
Il voudrait nous gnaquer. Pourrait tout dévorer. Ou faire du mal aux gosses.
En l'état, je le hais. Je le crains. Je le brosse. Il faut qu'on le caresse. Je peux le caresser.
Je desserre le poing dans lequel il nous tient. Voilà sa main ouverte.
Où je pose un baiser. Voilà. Tout doux... Pas bouger. Bon chien.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Sainte-Marie

Publié le

Les orages et la mer démontée.
Mon père avait son voilier à bon port.
Puisque l'homme ne se contentait pas de jouer du piano, de peindre ou de fumer la pipe.
Il jouait aux échecs. Ecoutait du jazz. Et aimait les bateaux. Il avait le sien.
Il en a eu plusieurs. Je cherche les noms des deux que j'ai connus.
J'envoie un texto. Il doit être chez lui. Dans sa maison de Rosas. Un 15 août.
" Vous n'allez pas à Toulouse ?...
- Non. Avec la chaleur qu'il fait. Le monde sur les routes. On ne bouge pas."
Nous vivions à Bompas. Et nous avions nos quartiers d'été à Ste-Marie-la-Mer.
La station la plus proche à vol d'oiseau. Un quart d'heure de route ? Vingt minutes ?
Si nous passions les mois de juillet en famille à Barcelone, le mois d'août,
nous restions près de mon père qui travaillait à Perpignan. Mais côté plage.
Il avait dessiné la maison. Comme il avait dessiné la résidence principale.
Agent de l'Etat. L'architecte. Assistant technique. Et marin du long des côtes.
Le papier calque déroulé sur la planche de travail. Les crayons magnifiques.
La lampe de bureau au bras articulé. Les règles à trois côtés. Les gommes.
Au fond, j'imaginais bien qu'il y avait une cohérence à maîtriser aussi bien
les vents et les courants que la résistance des matériaux.
Le magnétisme. La boussole. Le chauffage à air pulsé. L'isolation.
Il s'agit de maîtriser les éléments. Prendre le vent pour faire avancer un bâtiment.
Anticiper le travail du béton aux fortes chaleurs comme aux secousses sismiques.
Chet Baker sur les plans d'une nouvelle maison. Celle de Bompas II.
Une maquette est produite. Le carton ondulé pour faire les grands pans de toitures.
Le polystyrène des murs. Et voici un résultat impressionnant. En trois dimensions.
Les parpaings seront montés au milieu d'un ancien champ d'abricotiers.
Très près de Bompas I. Nous déménagerions à même pas deux cents mètres.
Au milieu des vignes. Derrière chez nous. Dans cet énorme paquebot improbable.
D'une résidence principale à l'autre. Agrandir l'espace vital et la hauteur sous plafond.
L'été, ça restait la rue des Frégates. Qui sentait bon la résine du pin. A Ste-Marie.
La petite maison à deux faces, amarrée non loin du voilier de papa.
Il partait travailler le matin. Accompagné du lever de soleil sur la mer.
Avec maman, nous profitions de la plage. Où il nous rejoignait le soir.
Je pense que ces deux-là avaient tout pour être heureux.

La lumière a changé. La température a baissé. Août.
Où maman devait mettre un gilet. Me couvrir aussi. Quand nous mangions dehors.
Sur la terrasse, côté jardin. L'orage menaçait. Et j'adorais ça. J'adorais ça.
C'était la fête. A Ste-Marie. Le 15 août. Feu d'artifice. Un bal sans doute.
Faute de tonnerre et d'éclairs nous aurions les détonations des bombes dans le ciel.

Et j'adorais ça. Les explosions. Dont le souffle traversait les ventres et les poitrines.
J'attendais ça avec impatience. Il y en avait presque tous les soirs à Castelldefels.
Le lendemain, on trouvait les cadavres des fusées au bout de leurs baguettes dans le jardin.
Mais ce soir, on lancerait autre chose que de petits pétards. Et à coups de mortier s'il vous plaît.
C'était ma revanche sur le feu d'artifice du 14 Juillet que je n'avais jamais vu.
Nous dînions quand la Symphonie du Nouveau Monde se déroulait sur sa bande magnétique.
Mon nouveau coup de cœur. Quatre mouvements qui tournaient en boucle sur le radiocassette.
De l'oignon frais et du persil sur les tomates. Des côtelettes d'agneau. Déjà, ça sentait la braise.
Le ciel clément avait autorisé la grillade. Il autoriserait le lancement du feu d'artifice.
Quand tout pouvait être compromis. Que les bourrasques pouvaient se lever. Tout d'un coup.
Venues de nulle part. Et chasser les touristes de la Place Sourribes. Dispersés.
Annonçant l'imminence d'un orage que j'attendais autant que les délires pyrotechniques.
Je vérifie mon portable. Pas de réponses à mon texto. Comment s'appelait ce bateau ?...
Celui à la coque orange. Qu'il a gardé si longtemps. Sur lequel j'aimais jouer. A quai.
Il y avait des couchettes qui me terrifiaient. Qui me révélèrent une forme de claustrophobie.
Où l'on avait à peine la place de se retourner. Comme dans des cercueils.
Il fallait s'y enfourner comme dans un tube. Au plafond trop près du visage à mon goût.
Nous n'avions jamais dormi sur ce bateau. Nous faisions des sorties de quelques heures.
C'était marrant de voir la plage de loin et les vacanciers petits comme des fourmis.
J'ai retrouvé ça plus tard avec la planche à voile. Le plaisir de prendre de la distance.
Filer vers le large avec l'ivresse de la vitesse et du salut, je vous emmerde tous.
Et puis, au bord de ce large béant, une autre forme de claustrophobie apparaissait.
Il était temps de baisser la voile pour se soustraire à la folie furieuse du vent.
Amorcer son virage pour faire demi-tour. Utiliser la même force pour rentrer.
Revenir vers la côte avec l'ivresse de la vitesse et du salut, finalement, je vous aime tous.
L'Hydra ? C'était le dernier en date. Mais celui avec la coque orange...

Papa avait un talent pour dessiner les escaliers.
Je pense à celui qu'il a conçu pour la maison de ma tante Juliette à Castelginest.
C'était une splendeur qui se lovait dans un hall au mur incurvé assez spectaculaire.
Pour cette maison de la rue des Ecoles, il s'était librement inspiré de la maison de Barcelone.
C'était manifeste au large bow-window. Je n'ai jamais su si c'était à la demande de ma tante.

Ou si c'était une liberté qu'il s'était permise. Papa adorait Castelldefels et sa belle-famille.
Pour en revenir aux escaliers, ceux de la maison de Ste-Marie étaient géniaux.
Ils s'enroulaient autour d'un mur porteur sur les deux étages jusqu'au solarium sur le toit.
Le crépi blanchi à la chaux rappelait une fois encore son goût pour l'Espagne.
Et je sais qu'on pouvait trouver bizarre de trouver à l'intérieur le même crépi qu'en façade.
Impossible ici d'étaler du papier peint. Quand il n'était pas même aplani ou étiré.
Il présentait ses mille cavités et aspérités de meringue sur lesquelles on pouvait se griffer.
Je pense que mes parents s'étaient trouvés d'accord sur le refus catégorique du papier peint.
Nous avons toujours vécu dans des matériaux bruts toujours dépourvus de décos et d'étoffes.
Lorsque nous n'avions pas même la bienséance d'offrir de bons canapés à des invités,
installés autour d'une table basse pour y servir des apéritifs... que nous n'organisions jamais.
J'ai échappé aux papiers peints et aux salons en cuir. Puisque c'était une différence.
Evidemment, Années 80 ou pas, il aurait été étrange - du moins à nos yeux - d'avoir, à la plage,
un intérieur rustique, avec bois sombre façon chêne, en cuisine comme en salle à manger.
J'y pense en souriant lorsque quelque chose vibre sur mon bureau.
Le Hoc bien sûr. C'était le nom du voilier à la coque orange. "Bisous. Bonne nuit. "
Que nous allions voir certains dimanches comme on va voir une grand-mère.
Voir s'il était bien amarré. S'il avait résisté à la tempête de la veille. But d'une promenade.
Je renvoie un sms pour remercier et souhaiter une bonne nuit à mon tour.
A l'homme qui va aller se coucher de l'autre côté des Pyrénées.
Du mien, j'écris à la lumière de la lampe de bureau. Sans Miles Davis à la radio.
Mais dans une même odeur de gomme et d'huile de lin, de tabac et de café.
L'orage n'a pas éclaté. Et, d'où je suis, je n'entendrai pas les déflagrations du 15 août.
Celles du feu qui aura été tiré sur la plage. Mais que j'imagine les yeux fermés.
J'ai dix ans. Maman a descendu un petit gilet à capuche en coton gris.
" Tiens, si tu veux qu'on reste dehors, couvre-toi mon chéri. "
Il y a les chevaux au galop de Dvorak qui parcourent l'Amérique. Les timbales.
La certitude d'avoir devant moi, une vie entière de sensations fortes.
D'aventures bibliques et d'émotions furieuses. Extraordinaires.
Au bouquet final d'une symphonie qui sentait la poudre.
Aux virages de l'été où la mer pouvait enfin se déchaîner.
Quand j'ai le goût du lyrisme, de l'allure, du désordre, et celui du scandale.
Ce penchant pour la force, la violence, les montées en puissance.
La conquête du large et des claustrophobies.
Pour mieux rentrer au port, m'étourdir au silence.
A celui d'une mère et de Ste-Marie.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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