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Madeloc

Publié le

" Ainsi donc, la Reine sans-cœur de Madeloc n'était pas si méchante ! "
Cela me paraissait être la moindre des choses, quand personne n'est totalement mauvais,
aussi vrai que personne n'est totalement bon. Il n'y avait au fond que des amours déçues.
Le citronnier était cette porte tambour qui permettait d'aller dans le monde subconscient.
Cette histoire d'envers du décor. De revers de la médaille. La traversée du miroir.
Qui rejaillit souvent par touches à la surface par autant de forages que de passages,
que les rêves permettent, et nous échappent toujours au réveil avec d'étranges sensations.
On ne sait jamais quelle est la part d'imagination pure, et celle des signaux ou avertissements
que nous nous adressons à nous-mêmes, pour appréhender des situations réelles du monde réel.
" Oui, c'est discret, mais j'ai remarqué que les enfants ne passaient jamais de l'autre côté,
qu'aux moments où le baby-sitter finissait par s'assoupir dans le jardin. "
Il y avait là un monde qui était simplement le nôtre mais affreusement déformé.
La moindre créature devenait monstrueuse, en amplifiant à peine les traits et les contours.
Le paysage lui-même est celui, familier, que nous avons toujours connu, mais qui est capable
d'épouvanter dès que des ombres s'y allongent ou qu'il disparaît entièrement aux nuits noires.
Les peurs sont alors libérées, comme des ballons lâchés depuis le fond de l'eau,
viennent frémir à la surface, et les deux mondes cohabitent soudain quand la frontière est mince.
" Je les vois, tous les deux, saisissant ensemble une branche du citronnier, empoignant
ce qui aurait pu aussi bien être la barre d'une porte tournante ou d'un pressoir,
sous la cloche du feuillage protecteur, autour de l'axe du tronc, actionnant un mécanisme..."
Et l'on peut en fermant les yeux, entendre les grincements des rouages, qui accompagnent
le basculement magique d'un monde à l'autre, avec l'ivresse du vertige, aux flocons de lumière,
à la tête qui tourne, au sol qui se dérobe, dans un tourbillon de feuilles et de soleil implacable.
On ne peut traverser vraiment qu'à l'évanouissement.
Ne reprendre ses esprits qu'au royaume fantastique de Madeloc.
Qui offre aussi bien les voluptés de l'épouvante que de l'émerveillement.

 

Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan

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Une chaîne européenne

Publié le

Je trouve curieux que cela n'existe toujours pas.
Il y a Arte. Bien sûr. Qui est une expérience heureuse. Qui tient la route.
Et qui participe sans doute au rapprochement franco-allemand.
Il y a Euronews, bien sûr. Qui est la moindre des choses.
Mais qui reste une chaîne d'information continue.
Je pose la question. Comment se fait-il qu'il n'y ait pas une chaîne généraliste européenne ?
Au point où nous en sommes, la question du public ou du privé ne se pose même pas.
Puisqu'il n'y a rien du tout. Et qu'une initiative, d'où qu'elle vienne, serait la bienvenue.
Arte ou Euronews, bien qu'admirables, restent des aventures périphériques.
Et je suis consterné à l'idée que seul le fameux rendez-vous de l'Eurovision,
soit le seul programme capable de rassembler toute l'Europe à un instant donné.
Ce qui fait une nation est aussi ce que des citoyens partagent de culture populaire.
Outre Hugo et Voltaire, les Français avaient Guy Lux et Bonne nuit les petits en commun.
Les chansons de Sheila et de Johnny. Comme un ciment de références fédératrices.
Aujourd'hui encore, même si internet a troublé le jeu et pulvérisé des frontières,
que l'on soit Alsacien ou Breton, que l'on soit Basque ou Picard,
on connaît tous Un gars et une fille, Zemmour et Naulleau, Ardisson et Dechavanne,
et les jeux de Nagui ou de Julien Lepers réunissent des amateurs dans tout le pays.
Ces visages, ces voix, ces personnalités, font partie d'un patrimoine commun.
Claire Chazal. David Pujadas. Michel Drucker. Stéphane Bern. Font partie de nos vies.
J'y pense en traversant la France en train. Depuis mon TGV, j'aperçois des villages.
L'Ardèche. La Bourgogne. Ici aussi, on connaît Jean-Pierre Foucault et Laurent Ruquier.
Dans ces petites préfectures, dans ces petites villes où je n'ai jamais mis les pieds,
il y a des gens qui rentrent le soir chez eux et vont regarder le JT ou Plus belle la vie.
Intéressant, sur ce dernier cas, de voir que le fait d'avoir des personnages plantés à Marseille
n'empêche nullement l'identification et l'attachement des téléspectateurs.
Qu'ils soient en région PACA comme en Poitou-Charentes.
Je m'étais réjoui à l'époque qu'une série télévisée situe enfin son action ailleurs qu'à Paris.
Les rues de San Francisco avec Michael Douglas. Miami Vice. Ou le fameux Dallas...
On voyait bien aux Etats-Unis que peu de séries finalement se tournaient à Washington.
On y voyait surtout New York et Los Angeles. Certes. Ce qui était déjà deux mondes.
Mais Dynasty se déroulait à Denver. Punky Brewster à Chicago. Magnum à Hawaï.
Grey's Anatomy se déroule à Seattle. Medium à Phoenix. Cold Case à Philadelphie.
Et l'on voit combien on peut efficacement fédérer tout un territoire, même gigantesque,
même continental, avec des histoires situées localement, même loin des capitales.
Comme disait l'autre : " si tu veux parler de l'universel, parle de ton village. "
Et je suis ravi que l'initiative, bien que tardive, ait été prise par le service public.
Pour constituer une nation, il faut plus que des valeurs communes.
Il faut aussi des références culturelles. Qu'elles soient gastronomiques ou musicales.
Qu'elles soient littéraires ou audio-visuelles. Quand la langue ne suffit plus non plus.
On voit bien, sur ce point, que l'Europe a ce challenge à relever.
Mais les technologies ne manquent pas, du doublage au sous-titrage,
pour contourner le problème, qui n'a jamais empêché ni Arte ni l'Eurovision.
Et s'arrêter aux barrières des langues serait preuve de la mauvaise volonté la plus crasse.
Elles n'ont semble-t-il gêné personne pour signer des traités et constituer un parlement.
Et si nous regardons en Europe autant de séries américaines, c'est bien que la langue,
définitivement, n'est pas un obstacle à la diffusion de ce qui est une culture populaire.
Nous apprécions Desperate Housewives ou Docteur House même sans comprendre l'anglais.
Quelle autre objection pourrait-on m'opposer à la fondation d'une télévision européenne ?
Celle des fuseaux horaires ? Quand je pourrais vous renvoyer encore aux Etats-Unis ?
Et que, mieux que ça, je pourrais m'accrocher à l'évènement annuel de l'Eurovision,
qui démontre parfaitement qu'il ne s'agit au fond que de volonté politique.

J'ai dû écrire assez souvent, ici, que je rêvais pour notre vieux continent
d'institutions démocratiques, d'un Sénat, et d'un pouvoir exécutif élu au suffrage universel.
Que je n'avais pas peur du mot fédéralisme qui est le plus démocratique qui soit.
Mais, si connaître qui gouverne l'Union me semble être la moindre des choses,
il me paraîtrait normal aussi que l'on connaisse les personnalités qui font l'actualité partout.

C'est déjà un scandale de ne pas savoir qui sont nos Commissaires et nos Députés.
C'est sans doute une honte de ne pas connaître les chefs d'Etat de la Pologne et de Chypre.
Mais je trouve regrettable que, entre Montpellier et Barcelone, les seules références communes
soient Antonio Banderas et Penelope Cruz, qu'entre Européens, nous n'ayons en fin de compte
que des références américaines en partage. Lady Gaga. Coca-cola. Disney et McDonald's.
Connaissons-nous des stars espagnoles du cinéma et de la télévision ?
Connaissons-nous des stars grecques ou hongroises de la chanson ?
Oui. Antonio Banderas et Penelope Cruz parce qu'ils sont passés par Hollywood.
Vous connaissez ma passion pour les Etats-Unis pour ne pas vous étonner si je m'en réjouis.
Vous ne vous étonnerez pas non plus si je m'indigne qu'il n'y ait aucune culture européenne.
Et, d'autant plus à l'heure où internet nous inscrit dans une dimension individuelle et mondiale,
la télévision se révèle être le média nécessaire pour apprendre qui sont nos voisins directs.
On ne se soucie pas des choses que l'on ne connaît pas. C'est mécanique.
Comment réveiller une solidarité sans empathie ? Pourquoi aider ces Grecs, par exemple ?
Que nous ne connaissons pas. Quoi ? Nana Mouskouri ? Nikos Aliagas ? Et ensuite ?...
Je ne m'étendrai pas sur l'école, qui, à mon sens, doit élargir le champ de ses livres d'Histoire.
Quand je trouverais plus intelligent d'inscrire l'Histoire de France dans celle de l'Europe.
Il ne s'agit pas d'explorer l'Histoire de nos voisins au détriment de la nôtre.
Il s'agit d'éclairer la nôtre à la lumière de celles de nos voisins.
Quand les contacts ne se limitaient pas aux expériences traumatisantes des champs de bataille.
Et de prendre conscience, y compris au prisme de nos guerres, de notre communauté de destin.
Si l'école bien sûr, a son rôle à jouer, quand nous devrions en savoir plus sur les monarques,
les princes, les crises et les régimes, ne serait-ce que des pays limitrophes au nôtre,
une télévision européenne serait la bienvenue pour partager de la culture et du divertissement.
Côté sports, les championnats sont à double tranchant, puisqu'ils opposent des équipes,
et donc des pays, exaltant plutôt le chauvinisme pour ne pas dire le nationalisme.
Même si de telles manifestations nous poussent à suivre ensemble un seul et même évènement.
Il faut une chaîne de télévision, avec un traitement de l'actualité, des journaux, bien sûr,
faisant part de décisions politiques prises à Rome ou à Vienne pour nous aider à comprendre,
où nous pourrions nous émouvoir aux faits divers agitant Londres ou Budapest,
mais il faut aussi des jeux et des fictions, tout ce qui fait un programme dit généraliste.
Lorsqu'on pourrait bien sûr programmer des séries anglaises, espagnoles ou allemandes,
comme on le fait déjà sur des chaînes françaises. Mais l'idée est celle de l'horaire partagé.
Du fait qu'à une heure précise, toute l'Europe peut regarder ensemble Derrick ou Un, dos, tres.
Lorsque, idéalement, cette télévision serait l'occasion de produire de nouvelles fictions.
Des œuvres originales et inédites. Que l'Europe entière découvrirait ensemble.
On peut imaginer bien des choses. Variétés. Talk-shows.
Maniant, comme dans tout principe fédéral, le local et l'universel.
Le continental et le régional. Avec des choses typées et folkloriques.
Où nous découvririons les charmes des pays Baltes, de Malte, ou des Balkans.
Et des choses calibrées sur la médiane du dénominateur commun.

Je sais qu'avec le satellite et internet, il est facile de regarder les chaînes britanniques.
On peut regarder aisément des émissions de la télévision belge ou espagnole. En effet.
Mais, avec internet notamment, nous sommes dans des logiques individuelles. Individualistes.
On a la chance de pouvoir regarder exactement ce que l'on veut au moment que l'on veut.
La télévision, au contraire, est donc un des derniers lieux qui impose des rendez-vous.

On peut être informé de tout à l'instant t grâce à son smart phone.
Mais c'est une autre démarche de regarder la messe du 20 heures.
C'est-à-dire, l'information qui est fournie en même temps au plus grand nombre.
Cela ne nous empêche pas d'avoir la liberté de choisir ses informations le reste du temps.
Les sujets comme les médias. Les médias comme les moments. La liberté est totale.
Et c'est le meilleur moyen de développer son libre arbitre, d'échapper à la propagande.
Mais, toujours cette idée fédérale de s'accomplir grâce aux leviers de deux souverainetés,
s'informer par soi-même n'empêche pas de partager ce qui fait l'actualité pour tous.
Même chose pour la culture. Choisir ce qu'on lit, ce qu'on écoute, ce qu'on regarde,
n'a jamais empêché personne de partager une culture de masse pour faire partie du groupe.
On peut bien sûr parler avec certains de Schopenhauer et de Rossini, de Platon, de Mozart,
mais de quoi parler avec d'autres si vous n'avez pas suivi l'actualité récente,
si vous n'avez pas suivi L'amour est dans le pré ou Secret Story ?
Vous ne comprendrez pas la joke qui fait référence à une publicité ou un sketch,
pour vous tenir à côté d'une société qui ne vous force plus - et tant mieux - à rester dans le rang.
Nous avons avec le web la chance de pouvoir nous choisir une culture supplémentaire.
Au-delà de celles diffusées par l'école et la télévision.
Mais cette culture nôtre n'est pas forcément celle que nous partageons avec un territoire.
Nous partagerons une passion avec des internautes de tous les lieux, de tous les pays.
Mais nous partageons encore des territoires géographiques avec des gens.
Des gens avec qui nous vivons. Dans un quartier. Une ville. Un pays. Et sur un continent.
Puisqu'il reste bien des strates entre soi et l'universel.
J'applaudis à Arte et à Euronews. Bien entendu.
Même si ces médias s'adressent à des cibles qui ont la curiosité d'aller voir ailleurs,
et iraient voir ailleurs de toute façon même si ces médias n'existaient pas.
J'attends un média plus accessible au plus grand nombre, d'information et de divertissement,
qui n'exclut pas l'exigence et la qualité, ce qui est déjà la mission de nos services publics.
Plus accessible sur les réseaux, dans les horaires, et dans la variété de ses programmes.
Pour qu'un incident sur un plateau fasse le buzz le lendemain aussi bien à Madrid qu'à Berlin.
Que les aventures de tel héros fassent pleurer autant les ménagères roumaines que danoises.
Et l'on pourrait imaginer des cérémonies de récompenses du cinéma ou de la musique
à échelle européenne, quand tel acteur serait aussi connu à Prague qu'à Lisbonne,
et que tel chanteur serait obligé de sortir de l'Union pour passer des vacances tranquille.
Je m'étonne que l'on puisse encore avoir l'ambition d'une construction européenne
sans une chaîne de télévision pour l'Europe, diffusée sur tout le territoire,
sans cet outil qui reste, même à l'heure de l'hyper-connexion, et sans doute davantage encore,
le plus fédérateur de tous, quand nous avons 27 cultures à concilier sans les fondre.
Pour ne pas les fondre, il n'y a qu'une solution. En créer une 28ème.
Que chacun pourra ajouter à la sienne.
Une culture européenne.

 

Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan

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Visa dans le viseur

Publié le

Les familles gitanes font tout de même leur promenade rituelle.
Il n'y a pas de raisons. Une ou deux adolescentes trois pas derrière.
Les jeunes mamans avec leurs poussettes et des fleurs dans les chignons.
Fendant une foule différente de celle de l'été.
Les vacanciers du mois d'août ont laissé la place à une autre faune.
Celle du festival de septembre. Visa pour l'image.
Ici, ce ne sont plus les résidents des campings d'Argelès-sur-Mer.
Mais des gens arrivés en avion, puis en taxi depuis l'aéroport.
Avec leurs badges autour du cou. Et d'énormes appareils photo.
On arrive de Paris et on vit à l'hôtel. On parle anglais aux terrasses.
A celle du café de la Poste, je me revois au Lux Bar de la rue Lepic.
Au petit Montmartre. Face à un autre St-Jean. Aux Abbesses.
Au milieu de mes petits loups trentenaires travaillant pour la télévision ou le cinéma.
Evidemment, ça ouvre les poumons. Quand je tends mon visage au soleil qui est revenu.
C'est un forum à ciel ouvert. Sous les platanes. On prend contact. On négocie.
Le portable à l'oreille. Les affaires reprennent. Et cela change la physionomie de ma ville.
Nous sommes loin de la désinvolture familiale habituelle occupée à du lèche-vitrine.
Même si les Gitanes ne changent rien au circuit classique de leurs incursions dans le centre.
Ici, les jeunes femmes n'ont pas pour objectif de se trouver un mari à qui faire des gosses.
Elles ont une carrière et des choses à vendre. Et ce sang neuf vient exciter quelques indigènes.
Dont les yeux s'attardent sur des jupes courtes et des décolletés de type business class.
Moi, je regarde tout le monde. Les femmes et les hommes. Les locaux et les festivaliers.
Comme ces deux petites bonnes sœurs, qui passent, coude à coude, la porte Notre-Dame.
Elles sont grandes comme des filles de dix ans quand elles semblent avoir dix fois leur âge.
Deux vieilles religieuses qui avancent têtes baissées, aux visages de Sœur Emmanuelle,
et contrastent merveilleusement avec les grandes poupées blondes aux longues jambes,
qui parlent affaires en jouant avec leurs cheveux et la bretelle de leurs petits tops vaporeux.
Des hommes seuls ne regardent que ces dernières en sirotant leurs bières aux tables voisines.
Bénissant sans doute Jean-François Leroy d'avoir installé Visa à Perpignan.
Et d'avoir amené dans son sillage cette population qu'on ne voit qu'à Barcelone ou Paris.
Le mélange est parfaitement réussi. Il fait du bien à la ville et à ses habitants. Encore une fois.
Confrontés aux gens de passage qui ne s'y arrêtent jamais. Mais qui ouvrent des fenêtres.
J'ai ouvert les miennes au beau temps qui est rentré chez nous et qui a chassé ma fièvre.
Pour embrasser ce platane que je vais quitter dans un mois.
Comme le vacarme de foules venant faire la queue dans ma rue pour entrer au Campo Santo,
chaque soir, une semaine durant, assister aux projections que le festival y organise.

J'aime la ville pour ça. Pour les gens. Parce que j'aime les gens.
Je me fous pas mal au fond de l'architecture. De la beauté des façades et des monuments.
Bien sûr que j'aime les villes américaines où il n'y a rien à voir. Il y a des gens aussi.
Et ce sont eux qui m'intéressent et me passionnent et me bouleversent.
A Toronto. A Prague. A Mexico ou à Perpignan. Les gens. Voilà. Et leurs histoires.

Et leurs manies. Et leurs espoirs. Leurs rêves et leurs motivations. La chair humaine.
Ils se tiennent coagulés dans l'entonnoir de ma rue en attendant l'ouverture des grilles.
Depuis mon garde-fou, je regarde, sans être vu, ceux qui font salon, bavardent et plaisantent,
tentent d'élargir le cercle, de chercher autour d'eux, ceux qui regardent en l'air, s'échappent,
attendent en restant hermétiques, se hissent au-dessus de la marée, rêvassent en silence,
et je trouve des visages magnifiques, quand certains se ressemblent, qu'ils sont tous différents,
retrouvant les traits d'une jeunesse perdue chez une dame âgée qui sourit à quelqu'un,
imaginant sans peine à quoi ce jeune homme ressemblera quand il sera très vieux,
et ivre du brouhaha amplifié par le canyon aride que fait mon immeuble avec le presbytère,
je couve ce petit monde éphémère de toute la bienveillance dont je suis capable.
Le Campo Santo a vomi cette population un peu avant minuit. Et je retrouve mes pierres.
Je peux descendre de ma branche et rôder dans les rues sans être dérangé.
Quand j'aime aussi ce que laissent les gens derrière eux une fois qu'ils ne sont plus là.
Ce n'est pas ce qui est beau qui est beau. C'est ce que l'on trouve beau qui l'est.
Et mon quartier l'est à mes yeux, croyez-moi. Quand il transpire l'homme depuis le Moyen-Âge.
Que je peux enlacer dans une inspiration des siècles de potences et de noces arrangées.
Des décès. Des naissances. Autant de chrysanthèmes que de fleurs d'oranger.
Une foule compacte. De ceux qui ont été. Et de ceux qui seront. Dans une même nuit.
Quand je suis autre chose que mon ombre. Quand je bats la mesure en battant le pavé.
Je souris au miracle de vous avoir connus. Comme je souris au soleil en terrasse.
Du Florida, place du Capitole. Ou du Beaubourg au Centre Pompidou.
Un homme passe en vélo, et je ris à l'idée qu'il a fallu inventer cet outil étrange,
pour s'économiser la marche sans solliciter d'autres êtres vivants, soulager les ânes et les chevaux,
se déplacer à l'aide de quelques pièces assemblées intelligemment, en faisant moins d'efforts.
Une femme parle dans son téléphone. A quelqu'un d'autre il faut croire. Et j'y réfléchis soudain.
Je regarde cela comme si j'étais un homme de la Renaissance ou du XVIIIème siècle.
Lorsque j'ai grandi dans un monde où le téléphone se trouvait toujours au bout d'un fil.
Je m'en émerveille encore. La télépathie est en marche. A quelques accessoires près.
Et je suis extatique au génie de cette espèce humaine que j'observe affectueusement.

J'aime Perpignan pour ça.
Les Pieds-Noirs et les Arabes. Les Espagnols et les Gitans. Sous le même toit.
Les Juifs et les Musulmans. Les Gavatx et les Catalans. Et maintenant, les Chinois.
Entre Montpellier et Zaragoza. Entre Toulouse et Barcelone. Le carrefour génial.
Où, j'en conviens, personne ne s'arrête. Où l'on ne reste pas.

En terrasse, au soleil, je prends de l'énergie pour reprendre ma route.
Avec de la tendresse pour deux vieilles bonnes sœurs.
Et pour la ville aimable parfaite pour l'amour.
On y exhibe partout ce que l'homme peut faire, de guerres et de massacres,
dans les cloîtres accroché, le temps d'expositions, de photoreportages,
quand le vélo sans doute, ne suffit à lui seul à nous faire avancer.
Que nous sommes consciences. Et juges de nous-mêmes.
Si la roue est utile, d'autres révolutions assurent des progrès.
Et l'on se marie moins désormais par intérêt que par affinité.
Au soleil je suis ivre, mais je ne suis pas mort. Et tout sauf inconscient.
Le monde, je l'adore. Je le prends tel qu'il est.
Quand il y a de la place pour ce rêve que l'on fait de pouvoir le changer.
On sait ce qui est bien. Et ce qui serait mieux. Reste encore à le faire.
Et j'ai cette sérénité d'avoir pour quelques lunes des lunes de chantiers.
C'est une rue Lepic avec son poissonnier qui dévale son long jusqu'à ce Moulin Rouge.
Ou bien ce Castillet, éclatant de chaleur, aux courbes aragonaises qui furent une prison.
Ce qui avait enfermé désormais est capable d'ouvrir quand le fort s'est transformé en porte.
Les remparts sont tombés et le monde se mélange. Il vient prendre le soleil.
Et se montre à lui-même qu'il reste perfectible.

 

Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan

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Full Moon

Publié le

C'est donc un coup à plusieurs bandes.
En pleine nuit, cette lumière, c'est encore celle du soleil.
Sur ton visage. Sur nos mains. Sur nos cheveux. Et sur la mer.
Quand la lune est une courtoisie. Le petit miroir de poche.
Pour faire le jour après minuit.
Le réflecteur de lumière brandi sur un plateau de cinéma.
Pour obtenir cette lueur blanche sur l'arcade sourcilière et le pli de la bouche.
Silence. On tourne. Autour du soleil. Caméra à l'épaule.
Autour de toi, disais-je. De ton sourire radieux.
22. 23. 24. 25... Elles se succèdent dans le ciel. Comme dans la chambre.
Ces lunes pleines comme un œuf. Pour compter chaque grain de sable.
Façonner des vagues et des dunes. De plages qui n'en finissent pas.
Je les jalonne au halo qui éclaire tout de cette lumière anisée de téléphone portable.
Dans les noirceurs pleines de brumes qui viennent pénétrer septembre.
Quand mon cœur en est dépourvu.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Il y a des lettres

Publié le

L'été s'évapore gentiment.
Quand mes pas se prennent déjà dans des tapis de feuilles mortes.
Je m'étonne de n'avoir pas davantage cherché à profiter de la plage. 
Considère que je m'y serais probablement ennuyé, puisque j'avais mieux à faire.
Et que la volupté du bronzage n'est totale qu'au sentiment du travail terminé. Et bien fait.
Le souvenir que j'en garde est celui de l'enfance qui est déjà une autre vie. Un autre monde.
Et c'est un peu comme la fête. Comme la nuit. On peut dire que j'ai eu ma dose.
Que je m'évertue depuis à explorer d'autres plaisirs et d'autres voluptés.
Lorsque j'ai eu à cœur aussi, de laisser quelque chose de nouveau, du moins pour moi,
ici, sur ces pages, à poster un article tous les jours depuis le mois de novembre dernier.
J'en profite d'ailleurs pour vous remercier, vous qui me lisez, de votre curiosité.
Et pour certains d'entre vous, de votre fidélité.
De la fenêtre au lit-bureau, du platane au lit-radeau, sur mon parvis,
j'ai traversé trois saisons avec le bonheur de cette discipline et de ce rendez-vous.
Mais outre la pratique, l'université, si elle veut encore de moi, m'accueillera en son sein,
terminer des choses entamées quinze ans plus tôt, impatient que je suis de retrouver des bancs
où je pourrai explorer de plus près ce que c'est que la langue et la littérature.
Bien sûr, il y a des visées administratives et professionnelles là-dessous.
Mais la motivation est entière quand je suis toujours fasciné par la linguistique.
Impressionné par le système sophistiqué de codes dont nous disposons pour communiquer.
Les lettres. Les syllabes. Les mots. Les phrases. Comme les phonèmes. Signifiants. Signifiés.
Tout ce qui participe à être soi comme à être ensemble. A dire. Comme à se dire.
Se présenter. Se représenter. Etre en relation. Aux autres comme à soi-même.
Lorsque pouvoir s'exprimer est aussi vital pour l'homme que pouvoir manger et dormir.
Plus essentiel au fond, puisqu'il n'y a pas de conscience, à commencer par celle, je le crains,
de sa propre existence, sans la pensée, et qu'il n'y a pas de pensée possible sans la formulation.
Et je suis toujours extatique à cette idée qu'il n'existe que ce que l'on peut dire.
Lorsqu'on peut aussi bien dire des choses qui n'existent pas physiquement.
Aussi bien en élaborant autant de concepts que de théories, qu'en inventant des histoires.
Et je ne bouderai pas mon plaisir à me replonger dans les arcanes de cette magie pure,
qui fait, définitivement, de l'espèce humaine, une espèce à part.

J'y pense sous la longue et haute voûte des platanes du cours Palmarole.
Pour Dieu par exemple. Si le signifié n'existe pas, le signifiant existe.
Le concept est posé. Comme celui du zéro. Celui de l'infini.
Et c'est là que s'impose le pouvoir des mots et de la langue.
Celui de penser et d'imaginer. Celui d'être qui je suis, au milieu d'une ville.

Que je peux nommer et décrire. Rendre réelle à qui j'en parlerai.
Et même si je ne marche pas vraiment sur le cours au moment où je vous écris,
je peux rendre visibles à vos yeux les alignements de platanes robustes,
et le large bassin de la fontaine dont les jets s'amusent à faire des figures géométriques.
Pour préciser la description, je peux parler de la couleur du ciel et du taux d'humidité.
Des odeurs et des sensations. Et vous aurez une idée d'un instant qui n'existe déjà plus.
Que je prends plaisir à fixer quelque part pour qu'il ne disparaisse pas tout à fait.
Je pourrais faire durer l'été. Aller à la plage et y fermer les yeux depuis mon fauteuil.
Quand je sais exactement ce que procurent ensemble le soleil et la mer.
Je peux ramener des morts à la vie. Les faire parler si ça me chante.
Et remonter Park Avenue comme si j'y étais.
Les Lettres Modernes. C'était il y a quinze ans. Et je me dis que j'étais trop jeune.
Quand j'étais occupé à séduire, à sortir, à boire et à avoir des relations sexuelles.
A tricher dès que possible pour obtenir des choses plus facilement ou plus vite.
Ou à ne penser, accessoirement, qu'à ce que le diplôme permettrait pour la suite.
Mais sans véritable intérêt pour le savoir qui était à ma disposition.
Un savoir pour lequel je n'avais pas d'appétit. Quand je n'en avais que pour la fête.
Et je souris à la pluie froide qui me glace jusqu'à la cathédrale,
en pensant que vieillir a du bon.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Un étémne

Publié le

La pluie est tombée. Dans mes fenêtres. Elle est tombée enfin.
Réveillant les odeurs fades de la rentrée sur le goudron et le pavé.
Réveillant le platane et ses bottes de caoutchouc, les essuie-glaces affolés.
La fraîcheur soudaine au ciel assombri. La nuit a plu tout un coton démaquillant.
Il y a septembre aux entournures. Il peut venir. Je suis fin prêt.
L'orage s'est concentré sur le clocher. Paratonnerre. Et je l'accueille les bras ouverts.
C'est une douche. Et ça ruisselle sur mon front, ça dégouline sur mes joues.
Et ça peut pleurer sur ma bouche les regrets d'un été passé,
actes manqués et caravelles qui sont toutes parties sans moi.
Les cheveux mouillés dans les yeux. Tête en arrière. Je mords le ciel.
J'invente une saison nouvelle qui durera toute l'année. Où il fera bon se baigner.
Et je la saigne aux quatre veines, pour me nourrir de ses promesses.
Tous les nuages fondent sur moi. Ils se ruent sur ma poitrine. Et je les bois.
Il faut que tu me fasses confiance. Il faut que tu me prennes la main.
Sur ce sentier, presque marin, qui nous conduit toujours plus loin.
Dont je devine le tracé aux boursouflures de l'automne et aux déluges imprégnés.
C'est tout un plateau qui bascule. Quitte à changer de quarantaine.
C'est pas l'automne, mais un étémne, qui s'aventure entre deux pans.
Je dois manœuvrer à la barre. Virer de bord. Changer de cap. Et m'y tenir.
Je suis riche d'un bon navire, d'un équipage magnifique à la hauteur de la voilure.
Je suis capitaine et vigie. Dans la tempête salutaire. Paré pour le nouveau voyage.
A ma fenêtre, je prends l'eau. Dans la figure. Et plein mon rire. Vertigineux.
La traversée est un empire, qui vaut bien tout l'or des Incas et toutes les splendeurs des Indes.
Je suis à quai, à mon clocher, qui n'est pas en Estrémadure, et je t'attends les bras en croix.
Enfin la pluie pour le désordre, pour balayer les indolences ou quelques langueurs estivales.
Quand il est temps de se lever, de se vêtir, et d'armer le plus beau vaisseau
que l'océan n'ait jamais vu.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Au lit

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Tu es contre moi.
Et je t'enlace comme on enlace un traversin aux nuits trop courtes d'être seul.
Je te serre comme on serre toute une brassée de coussins, comme on étreint un oreiller,
aux caprices du sommeil, aux méandres d'un joli rêve, quand on change de position.
Je te respire. Le nez dans le coton blanc d'une taie. La peau contre le drap.
Je te désire. Mais je t'ai. Dans les fibres où la lessive n'enlève rien à ta présence.
L'assouplissant. Entre mes doigts. Entre mes lèvres. Entre les bras. Où l'on s'étire.
Je me répands. Sur un carré de matelas où je chavire. Où je t'attends.
Je t'y surprends. Devine un œil au creux du coude qui me regarde. Qui me sourit.
Je me retourne. Je fais le tour, sûr de te voir, de te trouver au coin du lit.
Quand tu es là. En noir et blanc. A respirer contre ma bouche. Contre mes cils.
Et nez à nez. J'inspire ton corps en entier que mes mains palpent comme elles peuvent.
Je peux dormir. A mon doudou et aux mobiles de l'enfance. Confiant et en sécurité.
Après le feu, l'amour, et tous les jeux de grands, je lâche prise et me détends.
J'ai tes épaules. J'ai tes chevilles. J'ai tes poignets. Et tous les baisers dans ma barbe.
Mes jambes fouillent le textile, bandant ses muscles au plaisir du chat qui s'éveille.
Qui prend son pied à ne rien faire sinon la grasse matinée.
J'entends le souffle. Ma main à plat monte et descend au gré de ta respiration.
Sur ton ventre, elle est légère. Le mouvement millimétré. Il est infime mais peut bercer.
Quand je t'attire enfin vers moi. Pour nous mélanger les cheveux.
Les membres et les dieux éphémères.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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A quelques centimètres près

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Les jambes portent encore le corps de façon hasardeuse.
Il y a des trous d'air. Dans la tête. Comme si le sol s'ouvrait sous ses pas.
Une démarche proche de celle du gars bourré qui doit se concentrer pour avancer,
aller droit, ne rien laisser paraître, mettre un pied devant l'autre, et tenir l'équilibre.
C'est qu'il lui faut manger. Le ventre vide, la tête vide, laissant la place à deux choses.
La honte. Et la paranoïa. Quand il lui semble que tout le monde sait. Voit. Et juge.
Dix centimes suffiraient à acheter une baguette courte qu'il a repérée à 65 centimes.
Dans une boulangerie du boulevard. Un peu loin d'ici, mais enfin. Accessible à pied.
Il se dit qu'il galèrerait moins en intégrant une bande de punks à chiens ou de mendiants.
Qu'il y aurait une solidarité, un moyen de rendre des services, de filer un coup de main,
et d'être en position d'en demander en retour.
Il doit s'arrêter. Proche de l'évanouissement. S'arrêter quelques secondes.
C'est comme s'il s'était vidé de tout son sang en un claquement de doigts.
Mais il se reprend. Il revient à lui. Appuyé au réverbère auquel il s'est agrippé.
Comment en arrive-t-on là ? Que s'était-il passé au juste ?
Sa bouche est sèche. Comme du carton. La langue collée au palais.
Il a du mal à déglutir. Combien de jours peut-on tenir sans manger ?
Il boit. De l'eau. Il boit de l'eau pour ne pas mourir de soif.
Mais son corps, il le sent, ne peut s'en satisfaire.

Comme il se moque bien des problèmes d'orgueil et de culpabilité.
Besoin de protéines. Il pourrait se prostituer pour une entrecôte.
Mais dans son état. Qui paierait pour avoir une relation avec un tel débris.
Il reprend sa marche, avec des gestes bizarres, comme s'il marchait dans la neige,
comme s'il ne trouvait pas le contact du sol au moment escompté.
Problèmes d'anticipation. De synchronisation. Dont il est parfaitement conscient.
Au coin des yeux, il sent une tension. Vers l'extérieur. Comme si la peau était tirée.

Comme si les paupières avaient fondu le long de ses sourcils.
Sans parler des taches lumineuses qui dansent comme des lucioles. Par moments.
Il marche, obsédé par les dix centimes qui lui manquent. Qu'il n'ose pas demander.
Pourrait-il trouver une pièce par terre ? En découvrir une, oubliée, dans un horodateur ?

Il ne se sent pas d'entrer à La Poste pour vérifier dans les bacs des distributeurs.
Les machines d'affranchissement en libre-service où il achetait ses timbres.
Non. Il trouvera peut-être par terre. Par hasard. Comme ici. Voilà. Ici...
Il a repéré la couleur d'une pièce de monnaie. Il s'est arrêté. Regarde autour de lui.
S'assure qu'on ne l'observe pas. Pense à une chose idiote mais qu'il va faire quand même.

Lâcher son briquet par terre pour justifier de se baisser et de tendre le bras et la main.
Expliquer ce geste de ramasser quelque chose. Il prend le briquet qu'il a laissé tomber.
Et une belle pièce flambant neuve de cinq centimes d'euro.

La faim, à ce stade, c'est comme un coup de genou dans les couilles.
La douleur se fait sentir ailleurs qu'à la zone d'impact, ailleurs qu'à l'endroit concerné.
Il s'étonnait de ne pas avoir mal au ventre, comme il avait habituellement,
lorsqu'il avait sauté un repas ou qu'il avait tardé à s'octroyer une pause déjeuner.
Cet espèce de vide, et ces contractions, avec des sensations de brûlures,

accompagnées de ces bruits que l'on tente de réprimer en cours ou au théâtre.
Le corps avait renoncé à ces signaux qui s'avéraient être ceux de l'impatience
d'un organisme bien nourri, qui sait qu'il sera entendu et soulagé dans la demi-journée.
Il s'en étonnait en effet, il n'avait plus la sensation de faim. Aucune douleur abdominale.
Les signes se multipliaient ailleurs. Des signes de fatigue, d'épuisement, et de désordre.
Problèmes de compréhension. De concentration. La parano. Cela lui rappelait le shit.
Les jambes en coton. Problèmes de mémoire et de langage. La bouche pâteuse.
Ce qu'il fallait de désoeuvrement pour prendre du plaisir à de telles sensations.
Fumer un pétard, entre amis, pour découvrir cet état second, que l'on trouve si drôle,
cette perte de contrôle géniale, qui est celle d'un corps en train de mourir de faim.
Il dut un moment s'arrêter de marcher pour pouvoir réfléchir à une seule chose à la fois.
Faire ce calcul mental qui lui prenait la tête. Il avait 55 centimes. La baguette est à 65.
Il lui en manquait dix. Et en avait trouvé cinq. Il n'avait plus à trouver dix centimes.
Que d'efforts, qui n'avaient peut-être pas duré aussi longtemps qu'il l'imaginait,
pour être au clair sur l'idée qu'il n'avait plus qu'à trouver cinq centimes pour son pain.
Le temps que cela lui avait pris lui parut infini. Quand la faim allonge les secondes.
Qu'elle allonge les minutes. Et les heures. Et les journées entières.
Plus encore que l'ennui. La faim amplifie et déforme tout.
Si seulement il avait pu retrouver son assurance d'autrefois...
Sa démarche naturelle, son sourire franc, son regard et sa voix.
Il aurait pu demander un euro à n'importe qui, on le lui aurait donné sans hésitations.
En confiance. Sans peur d'être agressé ou harcelé. Quand on ne prête qu'aux riches.
Une phrase pour expliquer la situation, ridicule, un brin embarrassé, et le tour était joué.
Une vieille dame à la caisse de la supérette, une jeune femme dans les quartiers chics...
Il aurait eu l'air de demander un service, pour dépanner, plutôt que la charité.
Les regards qui se posaient sur lui, quand le sien était devenu fuyant, ne l'encourageaient pas.
Il rasait les murs et aurait voulu devenir invisible. Quand il ne pouvait se cacher nulle part.

Oui mesdames, c'est un fait. Quand un homme prend un coup violent dans les testicules.
Une chose très à la mode dans les comédies et les films d'action des Années 80.
Où il fallait chaque fois qu'un type se prenne, à un moment ou un autre,
un bon coup de pied dans les "parties", pour faire rire ou pour faire grimacer le public.
L'homme en question n'a pas mal aux testicules. Il a mal à l'aine, au bas-ventre.

Sur le haut des cuisses. Avec des sensations jusque dans les bras. Diffusées partout.
La douleur est répandue ailleurs. Ce qui doit bien trouver une explication. Que je n'ai pas.
Ici, c'est la même affaire. D'autant plus quand le corps se dématérialise un peu.
Qu'il perd la perception du froid, du chaud, de la fatigue. Comme une personne très âgée.
Il comprend tout à coup pourquoi les clochards portent des doudounes même en plein été.
Couverts comme en plein hiver. Lorsque bien des vieux font de même. Ignorant la chaleur.
Il avait pourtant pris le soin de boire. Et de dormir. Lorsque son sommeil devenait profond.
D'abord agréablement. Puis dangereusement profond. Aux portes d'une menace.
Celle de ne pas se réveiller.
Malgré ce sommeil supposé être réparateur, il avait tous les symptômes de la fatigue.
Comme s'il n'avait pas dormi, précisément, depuis plusieurs jours ou plusieurs nuits.
Vertiges. Phosphènes. Il s'arrête brutalement dans sa marche et fait demi-tour.
Disparaît dans la première rue adjacente. Jean-Christophe. Un ancien collègue.
A qui il ne voulait pas parler. A qui il ne pouvait pas parler.
Comment peut-on en arriver là ? Que s'était-il passé au juste ?
" Jean-Christophe, comment vas-tu ? Dis-moi, je suis dans une merde noire, et...
je me disais que tu pourrais peut-être... " Que tu pourrais peut-être quoi ?
Comment demande-t-on de l'aide ? Comment fait-on ? Bonté divine...
Il marcha assez longtemps pour sortir de la ville. Sortir de son étau.
Arriva dans un quartier résidentiel tranquille, où la pression était moindre.
Put même trouver un endroit où s'asseoir. Dans un petit jardin public. Sur un banc.
Une cigarette à peine fumée était à ses pieds. De quoi tirer quelques lattes.
C'était mieux que tous les mégots ramassés jusqu'à présent.
Il prit son briquet et alluma la clope d'un autre.
Que risquait-il à ce stade ? Un herpès ? Au point où il en était...
Ce n'était pas tant le manque du tabac. Ni pour couper la faim qu'il ne ressentait plus.
C'était pour le geste. Un homme fume une cigarette sur un banc. Une normalité.
Un geste socialement reconnu. Auquel il ajouta celui de consulter son téléphone.
Qui n'avait plus de forfait ni de carte SIM depuis longtemps.
Il s'inventa même une identité. Un petit scénario. " J'attends quelqu'un " se disait-il.
Pour les quelques personnes qui passaient par là, il joua son rôle avec sérieux.
On le retrouva sans vie le lendemain matin.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Troisième jour

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Seuls mes yeux peuvent parler.
Mes doigts se taisent.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Deuxième jour

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Deux jours de sevrage et je ne suis pas capable de grand-chose.
Sinon de dormir. Qui est la seule activité pleinement satisfaisante.
Je me rends compte d'abord que j'en avais besoin. Ensuite du bien que cela fait.
Quand les rêves de la nuit dernière étaient d'une grande qualité.
Déjà, des mucus remontent ou descendent d'on ne sait où. Par la bouche et le nez.
Je dois y faire attention, lorsque la moindre toux peut me faire cracher des choses étranges.
Un détail assez embarrassant puisque je ne maîtrise pas vraiment ce qu'il peut advenir.
De toute façon, je m'isole. Je sais que mes nerfs étant à fleur de peau, ça vaut mieux.
Pour tout le monde. Outre l'irritabilité, une patience quasi-nulle, un autre problème s'ajoute.
Celui de la concentration. Qui n'est déjà pas mon point fort en temps normal.
Ici, même l'écriture d'une simple phrase demande un effort. Et celle d'un texte un challenge.
Quand il faut tout à coup accepter de rester assis dans ce fauteuil. Que je ne supporte plus.
Qui m'étouffe. Dans lequel je ne tiens pas en place. Il faut que je me lève boire de l'eau.
Je devrais écrire quelque chose sur Neil Armstrong. Parce que j'ai des choses à en dire.
Sur cette rumeur qui m'agace des images tournées en studio. Propagée par des rabat-joie.
Avec ma dose quotidienne de nicotine, j'aurais probablement ironisé sur cette affaire.
Peut-être même avec un certain talent. Expliquant que l'on peut convenir d'un canular,
lorsque George W Bush a organisé le 11 Septembre, que Ben Laden est toujours vivant,
et qu'il n'y a pas de robots parcourant le sol martien à l'heure qu'il est.
Mais j'en suis incapable. Pour avoir hâte de quitter mon fauteuil. De faire des pompes.
D'aller prendre une nouvelle douche. De marcher dans les rues. Me faire un millième café.
C'est au-dessus de mes forces pour l'instant. Je n'ai pas la patience.
J'aurais pu parler du physique de l'astronaute. Comme j'aurais pu parler d'un autre héros.
L'autre héros américain portant le même patronyme. Parler de Neil comme de Lance.
Qui font l'actualité tous les deux.
Rire avec les antiaméricains de deux légendes bien médiocres,
entre le Armstrong qui n'a jamais foulé le sol lunaire ailleurs que dans un studio de cinéma,
et celui qui a remporté 7 Tours de France mais sous l'effet du dopage. Piteuse Amérique.
Sauf que j'aurais eu la volonté habituelle de chercher les bons mots pour donner mon avis.
Sur l'athlète dont la plus belle performance à mes yeux a été de lutter contre son cancer.
Pour moi qui n'ai jamais suivi un Tour de France, qui ne m'intéresse pas au cyclisme,
évidemment, je n'ai retenu de Lance que ce combat dont je parlais dans le texte précédent,
un combat trop souvent perdu qu'il avait remporté, une victoire bien plus impressionnante,
dont le prix vaut autrement plus que tous les maillots jaunes de la terre.
Et puis, outre le courage de l'homme, j'aurais évoqué l'hypocrisie de notre société.
Celle du divertissement et du spectacle. Quand tous les sports sont concernés.
Ceux que s'arrachent les sponsors comme les chaînes de télévision en particulier.
Je trouve que Laurent Fignon est mort bien jeune.
Et que les affaires de dopage ne peuvent pas, jamais, réduire à néant le mérite des athlètes,
puisque les produits ne sauraient à eux-seuls faire des Jeannie Longo et des Lance Armstrong.
J'ai pris le parti de me faire un nouveau café. Le colombien, délicieux. Un cadeau de Gena.
Pensant en souriant à tout ce à quoi vous échappez en fin de compte.
La lune. Je l'ai photographiée. Puisque je suis condamné à marcher beaucoup.
Beaucoup. Beaucoup plus que d'habitude. Ce qui n'est pas rien. Marcher et respirer.
Et puis prendre des photos. Puisque c'est une nouvelle addiction. Un TOC.
Ou plutôt le retour d'une ancienne manie qui compense le manque comme elle peut.
Oui, Neil Armstrong s'est éteint. Et c'est de lui sans doute que j'aurais parlé aujourd'hui.
Faisant de mon blog une chronique nécrologique.
Lorsque la conquête de la Lune, tout de même... voilà qui relativise tout.
Même le rassemblement de l'UMP à Nice. Même la condamnation de Breivik pour tout dire.
Voilà. La lune. Je la regarde. Et j'oublierais presque que je n'ai pas fumé depuis deux jours.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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