Je trouve curieux que cela n'existe toujours pas.
Il y a Arte. Bien sûr. Qui est une expérience heureuse. Qui tient la route.
Et qui participe sans doute au rapprochement franco-allemand.
Il y a Euronews, bien sûr. Qui est la moindre des choses.
Mais qui reste une chaîne d'information continue.
Je pose la question. Comment se fait-il qu'il n'y ait pas une chaîne généraliste européenne ?
Au point où nous en sommes, la question du public ou du privé ne se pose même pas.
Puisqu'il n'y a rien du tout. Et qu'une initiative, d'où qu'elle vienne, serait la bienvenue.
Arte ou Euronews, bien qu'admirables, restent des aventures périphériques.
Et je suis consterné à l'idée que seul le fameux rendez-vous de l'Eurovision,
soit le seul programme capable de rassembler toute l'Europe à un instant donné.
Ce qui fait une nation est aussi ce que des citoyens partagent de culture populaire.
Outre Hugo et Voltaire, les Français avaient Guy Lux et Bonne nuit les petits en commun.
Les chansons de Sheila et de Johnny. Comme un ciment de références fédératrices.
Aujourd'hui encore, même si internet a troublé le jeu et pulvérisé des frontières,
que l'on soit Alsacien ou Breton, que l'on soit Basque ou Picard,
on connaît tous Un gars et une fille, Zemmour et Naulleau, Ardisson et Dechavanne,
et les jeux de Nagui ou de Julien Lepers réunissent des amateurs dans tout le pays.
Ces visages, ces voix, ces personnalités, font partie d'un patrimoine commun.
Claire Chazal. David Pujadas. Michel Drucker. Stéphane Bern. Font partie de nos vies.
J'y pense en traversant la France en train. Depuis mon TGV, j'aperçois des villages.
L'Ardèche. La Bourgogne. Ici aussi, on connaît Jean-Pierre Foucault et Laurent Ruquier.
Dans ces petites préfectures, dans ces petites villes où je n'ai jamais mis les pieds,
il y a des gens qui rentrent le soir chez eux et vont regarder le JT ou Plus belle la vie.
Intéressant, sur ce dernier cas, de voir que le fait d'avoir des personnages plantés à Marseille
n'empêche nullement l'identification et l'attachement des téléspectateurs.
Qu'ils soient en région PACA comme en Poitou-Charentes.
Je m'étais réjoui à l'époque qu'une série télévisée situe enfin son action ailleurs qu'à Paris.
Les rues de San Francisco avec Michael Douglas. Miami Vice. Ou le fameux Dallas...
On voyait bien aux Etats-Unis que peu de séries finalement se tournaient à Washington.
On y voyait surtout New York et Los Angeles. Certes. Ce qui était déjà deux mondes.
Mais Dynasty se déroulait à Denver. Punky Brewster à Chicago. Magnum à Hawaï.
Grey's Anatomy se déroule à Seattle. Medium à Phoenix. Cold Case à Philadelphie.
Et l'on voit combien on peut efficacement fédérer tout un territoire, même gigantesque,
même continental, avec des histoires situées localement, même loin des capitales.
Comme disait l'autre : " si tu veux parler de l'universel, parle de ton village. "
Et je suis ravi que l'initiative, bien que tardive, ait été prise par le service public.
Pour constituer une nation, il faut plus que des valeurs communes.
Il faut aussi des références culturelles. Qu'elles soient gastronomiques ou musicales.
Qu'elles soient littéraires ou audio-visuelles. Quand la langue ne suffit plus non plus.
On voit bien, sur ce point, que l'Europe a ce challenge à relever.
Mais les technologies ne manquent pas, du doublage au sous-titrage,
pour contourner le problème, qui n'a jamais empêché ni Arte ni l'Eurovision.
Et s'arrêter aux barrières des langues serait preuve de la mauvaise volonté la plus crasse.
Elles n'ont semble-t-il gêné personne pour signer des traités et constituer un parlement.
Et si nous regardons en Europe autant de séries américaines, c'est bien que la langue,
définitivement, n'est pas un obstacle à la diffusion de ce qui est une culture populaire.
Nous apprécions Desperate Housewives ou Docteur House même sans comprendre l'anglais.
Quelle autre objection pourrait-on m'opposer à la fondation d'une télévision européenne ?
Celle des fuseaux horaires ? Quand je pourrais vous renvoyer encore aux Etats-Unis ?
Et que, mieux que ça, je pourrais m'accrocher à l'évènement annuel de l'Eurovision,
qui démontre parfaitement qu'il ne s'agit au fond que de volonté politique.
J'ai dû écrire assez souvent, ici, que je rêvais pour notre vieux continent
d'institutions démocratiques, d'un Sénat, et d'un pouvoir exécutif élu au suffrage universel.
Que je n'avais pas peur du mot fédéralisme qui est le plus démocratique qui soit.
Mais, si connaître qui gouverne l'Union me semble être la moindre des choses,
il me paraîtrait normal aussi que l'on connaisse les personnalités qui font l'actualité partout.
C'est déjà un scandale de ne pas savoir qui sont nos Commissaires et nos Députés.
C'est sans doute une honte de ne pas connaître les chefs d'Etat de la Pologne et de Chypre.
Mais je trouve regrettable que, entre Montpellier et Barcelone, les seules références communes
soient Antonio Banderas et Penelope Cruz, qu'entre Européens, nous n'ayons en fin de compte
que des références américaines en partage. Lady Gaga. Coca-cola. Disney et McDonald's.
Connaissons-nous des stars espagnoles du cinéma et de la télévision ?
Connaissons-nous des stars grecques ou hongroises de la chanson ?
Oui. Antonio Banderas et Penelope Cruz parce qu'ils sont passés par Hollywood.
Vous connaissez ma passion pour les Etats-Unis pour ne pas vous étonner si je m'en réjouis.
Vous ne vous étonnerez pas non plus si je m'indigne qu'il n'y ait aucune culture européenne.
Et, d'autant plus à l'heure où internet nous inscrit dans une dimension individuelle et mondiale,
la télévision se révèle être le média nécessaire pour apprendre qui sont nos voisins directs.
On ne se soucie pas des choses que l'on ne connaît pas. C'est mécanique.
Comment réveiller une solidarité sans empathie ? Pourquoi aider ces Grecs, par exemple ?
Que nous ne connaissons pas. Quoi ? Nana Mouskouri ? Nikos Aliagas ? Et ensuite ?...
Je ne m'étendrai pas sur l'école, qui, à mon sens, doit élargir le champ de ses livres d'Histoire.
Quand je trouverais plus intelligent d'inscrire l'Histoire de France dans celle de l'Europe.
Il ne s'agit pas d'explorer l'Histoire de nos voisins au détriment de la nôtre.
Il s'agit d'éclairer la nôtre à la lumière de celles de nos voisins.
Quand les contacts ne se limitaient pas aux expériences traumatisantes des champs de bataille.
Et de prendre conscience, y compris au prisme de nos guerres, de notre communauté de destin.
Si l'école bien sûr, a son rôle à jouer, quand nous devrions en savoir plus sur les monarques,
les princes, les crises et les régimes, ne serait-ce que des pays limitrophes au nôtre,
une télévision européenne serait la bienvenue pour partager de la culture et du divertissement.
Côté sports, les championnats sont à double tranchant, puisqu'ils opposent des équipes,
et donc des pays, exaltant plutôt le chauvinisme pour ne pas dire le nationalisme.
Même si de telles manifestations nous poussent à suivre ensemble un seul et même évènement.
Il faut une chaîne de télévision, avec un traitement de l'actualité, des journaux, bien sûr,
faisant part de décisions politiques prises à Rome ou à Vienne pour nous aider à comprendre,
où nous pourrions nous émouvoir aux faits divers agitant Londres ou Budapest,
mais il faut aussi des jeux et des fictions, tout ce qui fait un programme dit généraliste.
Lorsqu'on pourrait bien sûr programmer des séries anglaises, espagnoles ou allemandes,
comme on le fait déjà sur des chaînes françaises. Mais l'idée est celle de l'horaire partagé.
Du fait qu'à une heure précise, toute l'Europe peut regarder ensemble Derrick ou Un, dos, tres.
Lorsque, idéalement, cette télévision serait l'occasion de produire de nouvelles fictions.
Des œuvres originales et inédites. Que l'Europe entière découvrirait ensemble.
On peut imaginer bien des choses. Variétés. Talk-shows.
Maniant, comme dans tout principe fédéral, le local et l'universel.
Le continental et le régional. Avec des choses typées et folkloriques.
Où nous découvririons les charmes des pays Baltes, de Malte, ou des Balkans.
Et des choses calibrées sur la médiane du dénominateur commun.
Je sais qu'avec le satellite et internet, il est facile de regarder les chaînes britanniques.
On peut regarder aisément des émissions de la télévision belge ou espagnole. En effet.
Mais, avec internet notamment, nous sommes dans des logiques individuelles. Individualistes.
On a la chance de pouvoir regarder exactement ce que l'on veut au moment que l'on veut.
La télévision, au contraire, est donc un des derniers lieux qui impose des rendez-vous.
On peut être informé de tout à l'instant t grâce à son smart phone.
Mais c'est une autre démarche de regarder la messe du 20 heures.
C'est-à-dire, l'information qui est fournie en même temps au plus grand nombre.
Cela ne nous empêche pas d'avoir la liberté de choisir ses informations le reste du temps.
Les sujets comme les médias. Les médias comme les moments. La liberté est totale.
Et c'est le meilleur moyen de développer son libre arbitre, d'échapper à la propagande.
Mais, toujours cette idée fédérale de s'accomplir grâce aux leviers de deux souverainetés,
s'informer par soi-même n'empêche pas de partager ce qui fait l'actualité pour tous.
Même chose pour la culture. Choisir ce qu'on lit, ce qu'on écoute, ce qu'on regarde,
n'a jamais empêché personne de partager une culture de masse pour faire partie du groupe.
On peut bien sûr parler avec certains de Schopenhauer et de Rossini, de Platon, de Mozart,
mais de quoi parler avec d'autres si vous n'avez pas suivi l'actualité récente,
si vous n'avez pas suivi L'amour est dans le pré ou Secret Story ?
Vous ne comprendrez pas la joke qui fait référence à une publicité ou un sketch,
pour vous tenir à côté d'une société qui ne vous force plus - et tant mieux - à rester dans le rang.
Nous avons avec le web la chance de pouvoir nous choisir une culture supplémentaire.
Au-delà de celles diffusées par l'école et la télévision.
Mais cette culture nôtre n'est pas forcément celle que nous partageons avec un territoire.
Nous partagerons une passion avec des internautes de tous les lieux, de tous les pays.
Mais nous partageons encore des territoires géographiques avec des gens.
Des gens avec qui nous vivons. Dans un quartier. Une ville. Un pays. Et sur un continent.
Puisqu'il reste bien des strates entre soi et l'universel.
J'applaudis à Arte et à Euronews. Bien entendu.
Même si ces médias s'adressent à des cibles qui ont la curiosité d'aller voir ailleurs,
et iraient voir ailleurs de toute façon même si ces médias n'existaient pas.
J'attends un média plus accessible au plus grand nombre, d'information et de divertissement,
qui n'exclut pas l'exigence et la qualité, ce qui est déjà la mission de nos services publics.
Plus accessible sur les réseaux, dans les horaires, et dans la variété de ses programmes.
Pour qu'un incident sur un plateau fasse le buzz le lendemain aussi bien à Madrid qu'à Berlin.
Que les aventures de tel héros fassent pleurer autant les ménagères roumaines que danoises.
Et l'on pourrait imaginer des cérémonies de récompenses du cinéma ou de la musique
à échelle européenne, quand tel acteur serait aussi connu à Prague qu'à Lisbonne,
et que tel chanteur serait obligé de sortir de l'Union pour passer des vacances tranquille.
Je m'étonne que l'on puisse encore avoir l'ambition d'une construction européenne
sans une chaîne de télévision pour l'Europe, diffusée sur tout le territoire,
sans cet outil qui reste, même à l'heure de l'hyper-connexion, et sans doute davantage encore,
le plus fédérateur de tous, quand nous avons 27 cultures à concilier sans les fondre.
Pour ne pas les fondre, il n'y a qu'une solution. En créer une 28ème.
Que chacun pourra ajouter à la sienne.
Une culture européenne.
Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan