Alep. Benghazi... L'ingérence en question.
Le fédéralisme européen m'est toujours apparu comme l'unique solution.
A l'échelle du continent, pour harmoniser nos politiques, aussi bien fiscales que sociales.
Mais je vois bien qu'une gouvernance mondiale manque tout aussi cruellement.
Lorsqu'il ne serait plus question d'ingérence dans un monde organisé démocratiquement.
Si l'ONU, ou autre chose - qu'il resterait à inventer - devenait le cadre d'un gouvernement,
permettait à tous les pays du monde de coordonner leurs politiques,
pour faire face aux problèmes globalisés de la démographie, de l'environnement,
s'accorder sur la conquête spatiale entre autres grands enjeux de l'humanité,
l'idée d'ingérence ne ferait plus question ni débat.
Nous n'aurions plus à attendre de l'Amérique qu'elle règle les conflits.
Nous n'aurions plus à attendre des initiatives de telles ou telles puissances.
Nous pourrions décider démocratiquement, lorsque l'ONU telle qu'elle est,
est tout sauf démocratique, des actions à mener pour éviter les massacres.
Peut-être sommes-nous arrivés à ce moment où nous pourrions convenir
que les Etats-Unis ne peuvent pas seuls être les gendarmes du monde.
Lorsque, contrairement à ce qu'on se plaît à penser, ils n'en ont pas toujours
ni le goût, ni l'envie, quand ils n'en ont pas toujours la vocation ou n'en ont plus les moyens.
La réalité démographique de ce pays unique, explique son implication partout.
Lorsque ses communautés vietnamiennes, irakiennes, mexicaines, chinoises ou iraniennes,
font pression sur Washington pour agir, renverser des régimes ou exiger des réformes.
Les Etats-Unis sont concernés mécaniquement par tout ce qui se passe dans le monde,
parce qu'il n'est pas un pays dont ils ne détiennent une fraction de population exilée.
C'est cet aspect démographique qui a toujours expliqué la politique étrangère américaine.
Au-delà de ses valeurs universelles, de son culte de la liberté et de la démocratie,
l'Amérique ne peut pas être indifférente à ce qui se passe à Cuba, en Grèce ou en Ukraine,
lorsque, outre les alliances gouvernementales, elle a pour citoyens des ressortissants
de tous ces pays, comme autant de forces vives de leur propre société.
On oublie trop souvent que les Etats-Unis ne sont plus simplement peuplés d'Anglais,
ou même d'Ecossais, d'Irlandais, d'Allemands, de Suédois, de Danois et de Néerlandais.
Qu'il y a, après les Italiens, les Polonais, entre autres populations européennes,
arrivées au même moment que les Chinois venus travailler, construire des voies ferrées,
et peupler les Chinatowns de San Francisco ou de Manhattan, des immigrations asiatiques,
quand Los Angeles est encore la deuxième ville coréenne après Seoul dans le monde,
mais aussi sud-américaines, africaines, arabes ou indiennes, qui sont venues au fil du temps
bâtir ce pays conceptualisé à juste titre par Hubert Védrine comme "pays-monde".
En effet, il suffit de voir à New York qu'elle est l'origine des derniers arrivants,
pour savoir où les libertés individuelles sont bafouées, où la guerre fait rage dans le monde.
Si cet incroyable melting-pot explique en partie la politique étrangère de Washington,
il montre aussi qu'il tient socialement autour d'institutions aussi souples que solides.
Rassemblé non pas autour d'un Dieu ou d'un Etat-nation, mais autour d'un seul texte,
la Constitution de 1787, sur laquelle jurent fidélité autant les citoyens que les présidents.
Ce qui tient cette population ensemble, quand ses composantes sont aussi bien
d'origines colombiennes que pakistanaises, d'origines hongroises qu'haïtiennes,
ce sont quelques principes, jetés sur un bout de papier à la fin du XVIIIème siècle.
Des principes aussi humanistes qu'universalistes. De tolérance et de responsabilité.
Même la langue n'est qu'un ciment factuel qui a pris au gré des caprices de l'Histoire,
lorsque l'espagnol est devenu une langue administrative au même titre que l'anglais,
et que ce pays n'a toujours pas, institutionnellement, de langue officielle.
Le système, bien qu'imparfait, on le sait, bien que paradoxal sous nombre de ses aspects,
a l'avantage de nous montrer une façon de gérer des sociétés internationales,
aussi multiculturelles que multiconfessionnelles, lorsque la cohésion sociale existe,
malgré la méfiance et les incompréhensions, comme autant d'expressions du racisme,
lorsque des citoyens aussi différents les uns des autres parviennent à servir un même pays.
Voilà un pays sans nom, où la nationalité tient moins au sol ou au sang qu'aux valeurs.
On devient Américain lorsqu'on adhère aux principes de la Constitution.
Et donc, à des principes philosophiques.
Un laboratoire pour la gouvernance du monde.
Que l'on adule les Etats-Unis ou qu'on les vomisse,
il est intéressant de noter le succès de ce qui est devenu la première puissance mondiale.
Son hégémonie a pu être menacée par l'Union Soviétique ou le Japon par le passé,
comme elle est menacée aujourd'hui par la Chine sans doute, mais il serait malhonnête
de contester la suprématie financière, économique, politique, militaire et culturelle
de cet Etat monstrueux, malgré les crises et les soubresauts de l'Histoire.
A mes yeux, le succès de ce pays encore neuf tient précisément à la nature de sa démographie.
Si ce pays est en position de dominer, ce qu'il se refuse parfois à faire selon les périodes,
c'est parce qu'il est constitué de tous les talents comme de toutes les tares universelles.
L'Amérique est cette expérience inédite de faire société de tout ce que l'humanité propose.
Et qui rêve d'une organisation politique mondiale serait bien inspiré de l'étudier de près.
Elle est la preuve que cette utopie n'en est pas une. Que quelque chose est possible.
Quand, contrairement au modèle français - d'assimilation, pour faire simple -
les citoyens n'ont pas à renoncer aux spécificités culturelles de leurs origines.
Leurs cultes, leurs habitudes alimentaires ou vestimentaires, leur langue, tout est respecté,
et visible dans l'espace public, sans que le contrat social ne s'en trouve fragilisé.
Pourquoi n'arriverait-on pas à organiser une fédération politique mondiale,
quand au seul équilibre d'institutions bien pensées, l'Amérique a réussi à fédérer
le Nord et le Sud, les autochtones et les immigrants, en deux mots, tout et son contraire ?
A la mauvaise foi qui consisterait à énumérer toutes les dérives et violences dont ce pays,
certes, est capable, des fusillades aux actes racistes, des fondamentalismes à la pauvreté,
quand ce pays est à la fois le royaume du puritanisme comme de la pornographie,
je pourrais avec la même mauvaise fois énumérer toutes les violences, y compris racistes,
que l'on peut regretter dans nos démocraties européennes, y compris en France,
pour démontrer, dans ce cas précis, que l'intégration par assimilation a ses propres limites.
Et que la matière humaine ne supporte pas de sociétés idéales ou parfaites.
La France a son passé et sa conception des choses, qui l'honorent souvent,
et c'est précisément parce que la France n'a pas à importer un système qui n'est pas le sien,
que le fédéralisme, tant au niveau européen que mondial, est l'unique architecture possible.
Au-delà de mon pays, que j'aime de toutes mes forces, il y a bien des nations sur cette terre,
et autant de visions du monde, de l'Etat, de la justice et de la liberté.
Il ne s'agit pas de faire de la planète des Etats-Unis d'Amérique généralisés.
Bien que le cours de l'Histoire tend à montrer que le monde progresse dans ce sens.
On voit bien, ne serait-ce qu'à la physionomie-même des villes des pays dits émergeants,
dans les Emirats comme en Chine, que la cité, dans son urbanisme comme dans l'esthétique,
s'organise comme une ville américaine, ce qui en dit long sur l'efficacité du modèle.
Outre l'anecdote des malls commerciaux et des gratte-ciel, le modus vivendi recherché,
la plupart du temps avec un pragmatisme qui ne laisse aucune place à l'idéologie,
est celui du citoyen américain, dans les moyens dont il dispose pour prétendre au bonheur.
Car, s'il y a des dérives consuméristes ou religieuses, il y a encore ces principes partagés
de liberté d'expression, de la presse, de culte, d'entreprise, de conscience,
qui défendent toutes les subdivisions de l'Etat face à son pouvoir centralisé et écrasant
- celui de la majorité - et donc les droits et libertés des minorités comme des individus.
Il n'y a pas de fédéralisme s'il n'y a pas d'Etats fédérés puissants.
Ce qui veut dire que l'équilibre n'existe plus si le pouvoir central capte tous les moyens.
On voit bien que l'exécutif américain doit composer avec 50 Etats qui ont leur mot à dire,
quand chacun a ses propres institutions, son propre congrès et ses propres prérogatives.
Washington doit tenir compte des spécificités du Texas ou de la Californie.
Et ne peut pas faire d'ingérence dans ces Etats parce qu'ils sont souverains,
et que le fédéralisme est, jusqu'à preuve du contraire, l'expression-même de la démocratie.
C'est d'ailleurs ce qui est à l'origine de la Révolution Américaine, et donc,
de la naissance des Etats-Unis. On ne collecte pas d'impôts de façon unilatérale.
L'impôt ne peut être levé sans consultation démocratique.
De la même façon, l'usage de la recette, doit être décidé par les contribuables.
Que l'on réfléchisse à cela ne serait-ce qu'à l'échelle de l'Europe.
Lorsque le pouvoir européen, à ce jour, est un machin kafkaïen que personne ne comprend.
Quand on ne connaît aucun dirigeant pour la bonne et simple raison qu'aucun n'est élu.
Le subterfuge de la confédération et le parlement tel qu'il fonctionne,
laissent les manettes à des groupes qui n'ont aucun compte à rendre à la population.
Et je trouve honteux que seul le Front National s'en émeuve.
On pourra toujours me présenter comme un pro-américain idolâtre,
pour mettre en doute mon indépendance et décrédibiliser mes arguments.
Quand, encore une fois, importer la société américaine en France ou en Europe,
comme la généraliser à toute la planète, n'est l'ambition, ni le désir, ni le projet de personne,
et quand, de surcroît, il s'agit d'une opération physiquement et concrètement impossible.
Je veux dire que ce n'est pas souhaitable. Et que ce n'est pas réalisable de toute façon.
Oublions donc un instant les complots judéo-maçonniques ou néoconservateurs.
Cela permettra sans doute de regarder objectivement ce qui fonctionne.
Pour en revenir à nos cas de conscience vis à vis de l'ingérence dans le monde,
il est aisé de conclure que l'ONU telle qu'elle est ne résout que peu de choses,
ou, du moins, qu'elle est incapable d'empêcher les guerres civiles et les massacres.
Elle n'en a pas juridiquement les moyens. Et la solution est laissée aux Etats.
Qui - comment le leur reprocher - agissent en fonction de leurs seuls intérêts.
Puisque nous avons pu conceptualiser, à la sortie de la Deuxième Guerre Mondiale,
traumatisés collectivement par la Shoah, l'idée de Crimes contre l'Humanité,
cela veut bien dire que nous sommes mûrs intellectuellement et politiquement
pour penser ensemble un intérêt supérieur à celui des nations et des Etats.
Ainsi, nous avons déjà intégré l'idée d'une souveraineté supplémentaire,
au-delà des frontières, qui est celle de l'espèce humaine.
Qu'attendons-nous donc pour lui donner les moyens de s'exercer ?
Benghazi n'était pas l'affaire des Libyens. Alep n'est pas celle de la Syrie.
Comme la condition des Palestiniens, comme des Birmans ou des Coréens du Nord,
nous concerne tous, ne serait-ce que parce que nous nous sentons responsables.
La diffusion de l'information, la globalisation des consciences due aux technologies,
ont remis en question des habitudes séculaires qui paraissent soudain insupportables.
Ainsi, que ce soit vis à vis des populations comme de l'environnement,
l'hyper-connexion et l'instantanéité créent ensemble une communauté de destin.
Tous concernés par le 11 Septembre. Le tsunami de 2004 ou Fukushima.
Ainsi, des pratiques industrielles ou militaires deviennent suspectes ou condamnables.
Désormais, on demande des explications, on doit justifier la pollution ou la torture.
Et ce qui fut la norme, qui a pu proliférer sans être inquiété grâce au morcellement,
à l'ignorance comme à l'égoïsme, doit évoluer en fonction d'une opinion consciente.
Chaque problème doit être traité à l'échelle du territoire sur lequel il se pose.
On ne contiendra pas les conséquences du changement climatique à l'échelle nationale.
On ne contiendra pas les déséquilibres démographiques et économiques mondiaux,
ni à l'échelle de l'Europe, ni même à celle des Etats-Unis.
Et si des génocides sont organisés ici ou là dans le monde,
la communauté internationale doit se donner les moyens d'intervenir,
sans être embarrassée par les procès d'intention ou les culpabilités historiques.
Si la France a eu un rôle douteux dans l'Histoire de la Tunisie ou de la Libye,
ce n'est pas le problème d'une gouvernance mondiale à laquelle elle doit participer.
Les réseaux de corruption particuliers trouveront un niveau de résolution politique,
où la décision commune - démocratique - l'emportera sur des intérêts économiques.
Comment œuvrer contre une finance mondialisée si la réponse ne l'est pas aussi ?
Comment contraindre les groupes industriels ou bancaires internationaux
si les initiatives ne sont pas coordonnées et harmonisées pour ce faire ?
Il n'y aura de justice fiscale nulle part dans le monde, ni en France, ni en Belgique,
ni en Chine, ni en Amérique, nulle part ici-bas, tant qu'il existera des paradis fiscaux.
Quelle organisation mondiale peut aujourd'hui prétendre y mettre fin ?
L'ONU ? Le FMI ?... Quelle est leur légitimité démocratique ?
Qui décide de quoi ? Pour les intérêts de qui ?
L'information, comme partout et toujours, est l'arme la plus redoutable
contre les dictatures, quelles que soient leur nature et leur envergure.
La soif de justice est toujours plus forte et farouche que le besoin de paix.
L'information, c'est la connaissance. Et c'est elle qui renverse les tyrans.
Bien que manipulée, elle est capable de soulever des foules et des montagnes.
Certes, les insurgés de Syrie sont mieux suivis que les combattants du Mali.
On ne se révolte jamais contre ce que l'on ne sait pas.
Mais, lorsqu'on sait ce qui se passe, l'impuissance collective alimente l'indignation.
En nous donnant la mesure de nos inconséquences ou d'une passivité,
ressentie comme coupable, à tort ou à raison.
Les Touaregs comme les rebelles Syriens sont des êtres humains.
Font partie de la communauté humaine qui a pris corps en trois siècles.
Le monde est village qui ne sera pas plus difficile à gouverner que la France.
La démocratie est possible en Amérique, comme elle peut l'être en Europe.
Quand cette dernière fut déchirée par des millénaires de guerres et de conflits.
Le progrès existe, pour qui veut bien le voir, et ne s'évalue pas aux seules technologies.
Nous sommes citoyens du monde, en effet, mais n'avons pas l'Etat.
Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan