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Rendez-vous à la rentrée

Publié le

Je ris aux journalistes qui crient victoire parce que nous ne sommes pas en récession.
Contrairement aux prévisions de la Banque de France, l'économie française a résisté.
Rendez-vous compte. La croissance de la France est nulle. Et c'est une bonne nouvelle.
Puisque ce sont les termes exacts du commentaire diffusé sur BFMTV.
Nous n'allons tout de même pas gâcher vos vacances avec ça.
L'art de la relativité. Ou du message qui sent la directive à plein nez.
Bonne nouvelle. La croissance est nulle. Et je crois rêver.
D'autant que nous avons évité de rejoindre le fond de la classe, avec l'Espagne et l'Italie.
La bonne nouvelle tient aussi au fait que nous ne sommes pas aussi mauvais que nos voisins.
Et je grimace à la méthode. Profitez braves gens. Il y a pire que nous. On a sauvé les meubles.
Nous ne sommes pas en fin de classement. De quoi pavoiser en effet.
Profitez des vacances braves gens. Si vous en avez.
Et rendez-vous à la rentrée.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Parmi d'autres

Publié le

J'aimais la porte qui se découpait dans le battant plus grand du porche de l'immeuble.
Le sol de marbre gris d'où fusaient des colonnes. Ce hall Art-Nouveau moderniste catalan.
Avec ses dragons en appliques, qui brandissaient des globes aux lumières anisées.
Il y avait une odeur de détergent. Qui me suivait jusque dans l'ascenseur.
Jusqu'aux derniers étages où se trouvaient nos quartiers. Et notre terrasse.
Le Barcelone de l'enfance s'était dilué dans une histoire d'amour.
J'étais loin des mois de juillet en famille dans la pinède de Castelldefels.
Où je pouvais rêver, les dernières années, de séduire la ville entière et de broyer des corps.
Quand le mien était furieux aux désirs de mon âge. Si proche de la nuit. Sulfureuse.
Que j'eus tout le loisir d'inspecter dans ses moindres parcelles. Les étés qui ont suivi.
Cinq ans. Dix ans. Quinze ans. La ville m'a vu grandir. Et devenir un homme.
C'est ce dernier qui habite sur la Rambla de Catalunya. Au coeur de la cité.
Au coin de la Place de Catalogne qui est son Châtelet-Les Halles.
J'ouvre la baie vitrée. La voilà. Ma terrasse de terre cuite. Entre le port et le Tibidabo.
Entre l'enfance et un présent fiévreux, avec tous ses symptômes syphilitiques.
Je ne sais pas encore que je suis malade. Ou croyais simplement l'être de toi.
Quand je ne me trompais pas vraiment. La syphilis est une maladie d'amour.
Et la température de mon corps reste en-dessus de la moyenne.
Cela influe je suppose sur ma perception des choses. Quand tout fut théâtral.
Les retrouvailles. Les étreintes. Les scènes. Les crises de jalousie.
Barcelone. Cocaïnée à mort. L'alcoolique notoire. La reine de la nuit.
Dont je repoussais les avances pour me tenir à une seule histoire.
Une des rares qui aient compté. Et comptera toujours.

J'ai la sensation de la toile du canapé. Du carrelage sous mes pieds.
De cette chaleur de fournaise. Constante. Qui ne lâchait prise qu'après le crépuscule.
Le soir. La délivrance. Où l'air devenait doux. Chargé des odeurs de la ville qui montaient.
Avec l'électricité de la fête qui crépitait jusqu'à nous. Imperturbables. Sur nos hauteurs.
Les lumières de la rue renvoyaient l'ascenseur au soleil qui pouvait s'éclipser jusqu'à l'aube.

Où nous ne dormirions pas. Pour la voir éclore dans le ciel. Voir la mer changer de couleur.
Du sable plein les yeux après une nuit blanche. Délicieusement épuisés.
Je découvrais, incrédule, combien le plaisir pouvait s'amplifier à la fidélité.
Au temps que l'on se donne pour le chercher, en confiance, et le prendre à pleine bouche.
L'exclusivité n'était pas une contrainte. Ni un but. Mais un moyen d'être libre.
Je l'ai été de pouvoir m'explorer moi-même. Repousser des limites. Et me sentir vivant.
Comme je le suis toujours. Des années plus tard. A d'autres garde-fous.
Le Talgo est entré en gare. Après le très très long détour par Paris que l'on sait.
Et je me paie le luxe d'être toujours heureux. Aux chaleurs estivales. Aux parfums de la nuit.
Le soleil hystérique bouffe tout des couleurs et des ombres, des nuances et des bruits.
Il faut qu'il se couche. Enfin. Pour retrouver les sens. Les sensations subtiles.
Qui fourmillent sous ma peau qui est en manque de la tienne.
J'ouvre grand les fenêtres. Ce n'est plus Barcelone. Et j'ai des cheveux blancs.
Le visage, le prénom. L'addiction est une autre. C'est une autre personne.
C'est une autre silhouette qui viendra me rejoindre. Que je vais embrasser.
Quand je n'oublie aucune de celles qui sont passées. Tout le monde est à bord.
Quelque part dans le derme. Quelque part dans mes doigts. Dans les mots qu'ils écrivent.
Je les respire encore au calme du parvis avec une émotion tranquille. Quand tout est pacifié.
Aimer est si facile. Plus simple qu'être aimé. Quand on a fait la paix.

Aux photos que je prends, je cherche la Floride comme l'Eixample moderniste.
Quand à Barcelone, je cherchais à surprendre Paris ou Manhattan.
Je photographie toujours autre chose que ce que je vois. Une autre ville. Une autre époque.
C'est l'ailleurs que je traque à Perpignan. Les lieux où j'ai aimé. Les lieux où j'aimerai.
Quand je suis à l'endroit où mon cœur bat son plein.

Je trouve de Miami dans ma ville de province. Je trouve des morceaux d'Amérique.
Et des pans entiers de la Rambla de Catalunya. Avec son fer forgé et ses vitraux gothiques.
Je retrouve des matériaux d'expos universelles. Et des dragons ailés aux gloires industrielles.
Le moment est un choix. On peut en faire le tri. L'espace est toujours un autre parti pris.
Je suis fait de l'enfance, je suis fait de la nuit, de Paris, de New York, de ce que j'ai appris.
Et à cette addition je ne veux me soustraire. Nous sommes tous des sommes.
D'amours. Qui s'amoncellent. Nous nous prenons tels quels. Rendant grâce aux passés.
Qui ne sont que les chemins qui ont permis la rencontre. Mon amour.
Rien de ce que j'ai vécu ne peut te menacer. Quand tu es à ta place. Celle que j'ai gagnée.
Dans les bras que je referme sur toi pour te faire pénétrer. T'imprimer dans mes fibres.
Et j'embrasse avec toi les gens que tu as aimés. Ceux que tu aimes encore.
Que je remercie d'avoir fait de toi la personne que tu es. Que je devais attendre.
La nuit est immobile. Le temps est suspendu. Le feuillage est figé. Orange à mes fenêtres.
Il y a de Barcelone dans le marbre éclairé et quelques odeurs fades dans le creux de la nuit,
qui revient m'enivrer, sans aucune nostalgie, quand je suis réceptif aux moindres variations,
et aux moindres caresses que la saison délivre. Je prends la ville en pleine gueule.
Je l'ai pour moi. Qui veille. Pour goûter aux contrastes d'une étuve à distance.
Il ferait presque frais. Et ma peau réagit. Et ma peau me démange.
Je suis sur la terrasse et j'observe la baie. Ou dans le Lauragais à mater les étoiles.
Je suis dans la pinède et je rêve d'aimer. Dans ce lieu où j'écris que je rêve de toi.
Un rêve qui prend corps pour composer le mien. Le faire respirer. Et vieillir à merveille.
Nous sommes Barcelone. Et la nuit nous envie.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Fumeur

Publié le

L'éclairage public s'est allumé à 20h30.
Une erreur de programmation ?
La pente est douce. La nuit s'allonge.
L'été bascule. Et moi avec.
Entre tes cuisses où ma bouche s'affaire.
Calliope est en vacances.
Mais j'écrirai quand même.
Tous les rêves inspirés au filtre de ma clope.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Les angles morts

Publié le

C'est chez moi.
Je sais exactement comment l'appartement est agencé.
La disposition du bureau. Du fauteuil. Des étagères.
Ce sont mes meubles. C'est moi qui les ai répartis dans chaque pièce.
Tous les jours, je me suis levé du lit pour ouvrir les fenêtres. Sans y penser.
Ai traversé ma chambre pour gagner la salle de bains. Accéder à la douche.
Ouvert le placard pour prendre le café. Le sucre. Côté cuisine. Des gestes répétés.
Je ne sais pas combien de pas je fais habituellement pour aller à la porte d'entrée.
Je ne les ai jamais comptés. Mais, les bras tendus devant moi, autour de moi,
je sais que j'avance dans la bonne direction.
Il faut que je sorte. Pour descendre. Dans la cage d'escalier de l'immeuble.
Où se trouvent les compteurs électriques des tous les appartements.
Je sens le sol sous mes pas. Ne rencontre aucun obstacle. Je trouve la porte.
La poignée. Le verrou. J'ouvre. Les yeux écarquillés dans le noir. Comme un aveugle.
Je fais un pas sur le palier. Plongé dans l'obscurité lui aussi. Je reconnais l'odeur.
L'odeur du couloir. De l'immeuble. Une odeur qu'il n'y a pas chez moi.
Ma main fouille. Côté gauche. Contre le mur. A la recherche de l'interrupteur.
" Philippe ?... Qu'est-ce qui se passe ? Où es-tu ?... "
J'évalue de mémoire la bonne hauteur. Où mes doigts, en effet, rencontrent quelque chose.
Le petit boîtier en plastique. Je déclenche la minuterie. Sûr de mon coup.
J'ai allumé cette lumière des centaines de fois. Peut-être des milliers.
J'ai fait ce geste, automatique, chaque fois que je suis sorti de chez moi.
Bien que handicapé, dans le noir, j'essaie de retrouver la mémoire des habitudes.
" Philippe ?... C'est une blague ?... "
J'ai reconnu l'espèce d'écho léger que fait l'interrupteur qui s'ouvre à tous les étages,
en même temps, ce déclenchement dont je perçois l'infime décalage d'un palier à l'autre,
avant de céder la place à cet affreux grésillement électrique qui durera quelques minutes.
" Merde !... ça a sauté ici aussi ? dis-je pour répondre. Je descends aux compteurs !
- Quoi ? Qu'est-ce qui a sauté ?... "
J'avance dans le couloir. Je sais que l'escalier est au bout. A droite. Je vois dans ma tête.
Je vois parfaitement le plan de l'immeuble. Celui du hall. L'emplacement du local.
Celui des boîtes aux lettres. Je vais me débrouiller comme un chef. De mémoire.
J'avance à pas mesurés. La main gauche tendue pour suivre le mur. Du bout des doigts.
Je suis con. J'aurais dû prendre le portable. Je me serais éclairé à sa lumière.
Je n'ai même pas de briquet ou d'allumettes sur moi. Je viens d'arrêter de fumer.
Je n'ai fait que quatre ou cinq pas en direction de l'escalier. Avec prudence.
Je sens la présence humaine, le parfum ou le souffle, de Caroline, derrière moi.
Je l'imagine, sans avoir à me retourner, dans l'encadrement de la porte de l'appart.
Je sais que c'est elle. Et je ne suis pas surpris de l'entendre quand elle ouvre la bouche.
Je n'ai pas sursauté. Je m'attendais à ce qu'elle parle. Et à entendre sa voix de plus près.
" Philippe, bon sang... Qu'est-ce que tu fabriques au juste ? "
Je pense d'abord lui répondre que j'essaie de ne pas me foutre en l'air dans les escaliers.
Concentré, je continue d'avancer. " Tu vois bien... " Je souris à ce bon mot involontaire.
" Non, je ne vois pas, non. " Elle ne semble pas d'humeur. Pas prête à rire de la situation.
" Où est-ce que tu vas ? " reprit-elle sur un ton presque autoritaire.
J'étais parti pour plaisanter, mais, à la glace de sa voix, c'est moi qui perds patience.
" Eh bien, à ton avis... tu vois bien que tout a disjoncté dans l'immeuble.
Je descends. C'est l'affaire de cinq minutes. Je m'en occupe. "
Je trouve le mur, devant moi, qui m'indique que je suis parvenu au niveau de l'escalier.
Le silence de Caroline m'inquiète. Il devient pesant. Parce que long. Beaucoup trop long.
Il n'y avait que ce putain de grésillement. Je ne discernais même plus son souffle.
Je tourne la tête dans la direction où elle est supposée être. Vers la porte.
Elle doit être encore ouverte. Je ne l'ai pas entendue se refermer.
Avant de poser le premier pas dans l'escalier, je dois tout de même m'en assurer :
" Caroline ? Tu es là ?... Tout va bien ? "

J'aurais préféré le ton excédé de son agacement à celui qu'elle a pris.
Sans la voir, j'avais parfaitement pu imaginer l'expression de son visage qui me dégoûtait.
Bien sûr, un détail aurait dû me mettre la puce à l'oreille.
" Mais, Philippe... rien n'a disjoncté. Il y a de la lumière partout. "
Le grésillement électrique de la minuterie. Son déclenchement. Il y avait bien du jus.
Ce ton condescendant. Aussi effrayé qu'incrédule. Prêt à sombrer dans l'apitoiement.
Je ne la voyais pas, mais aurais pu décrire la grimace qu'elle a faite en me disant ces mots.
Celle que l'on fait quand on s'inquiète sérieusement pour la santé mentale de ceux qu'on aime.

Non, je ne suis pas fou. Inutile de me regarder de cette manière. C'est bon.
J'ai entendu ses pas s'approcher de moi. Avec un tempo qui excluait le noir complet.
Il n'y avait pas une once de l'hésitation que l'on a quand on doit s'adapter à l'obscurité soudaine.
J'ai senti son parfum. Sa respiration. Qui ont anticipé le contact de ses mains et de ses bras.
" Tu te sens bien ?... " Elle m'enveloppait. Comme une mère qui veut protéger son enfant.
Elle me détournait de l'escalier avant de me dire. " Il y a de la lumière Philippe...
Sur le palier. Comme partout dans l'appartement... Tu ne la vois pas ?... "
A la gravité de sa voix, posée pour tenir à distance une panique déjà perceptible,
mes jambes ne me portaient plus, et je me suis mis à transpirer beaucoup.
J'essayais, comme elle, d'aligner les mots qu'il convenait, dans le bon ordre,
en essayant de garder le contrôle à la fois sur ma pensée comme sur mon expression.
La noirceur que j'avais commencé à domestiquer comme par jeu devint une menace.
Un étau. Qui se refermait sur moi. J'avais froid. Dans les bras. Dans le dos.
" Je... Je n'y vois rien Caroline. Je n'y vois rien du tout. "
Mes efforts sont concentrés sur un amour propre étrange qui m'interdit de hurler.
Elle m'invite à la suivre. Elle m'accompagne. Et je sens que nous revenons sur nos pas.
Je grelotte. Je transpire. Je pleure sans m'en rendre compte. Je sens des larmes couler.
Les mains de Caroline sont nerveuses. Je sens qu'elle est bouleversée.
" Je vais appeler... un médecin. Je vais appeler un médecin tout de suite. Le SAMU... "
Bien sûr, le noir complet aurait dû m'affoler plus tôt.
Quand l'appartement, aux volets ouverts, aurait été éclairé par les lumières de la rue.
Bien que. Les pannes de secteur, cela peut arriver. Dans des quartiers entiers.
J'étais dans le fauteuil dont je reconnaissais le cuir des accoudoirs sous les doigts.
La position assise. Près du sol. Le club. A côté de la bibliothèque. Bien sûr.
J'étais posé là lorsque Caroline essayait de garder son calme au téléphone.
" Merci. Faites vite. " Elle a raccroché avant de pianoter rageusement.
Collée à internet. Sur l'ordinateur. En répétant. " On ne peut pas perdre la vue comme ça...
Il y a forcément une explication. On va trouver. On ne perd pas la vue comme ça. "


L'idée d'être en observation m'a fait sourire.
Je n'avais plus de migraines. Mais on ne savait toujours pas ce qui s'était passé.
J'avais passé un long moment à délirer jusqu'à ce qu'on me colle un truc qui m'a assommé.
On m'a transporté ici. Je n'ai pas dormi chez moi. Où je n'allais pas retourner de sitôt.
Faute de lumières du jour ou artificielles pour me donner une idée de l'heure,
c'est aux génériques des émissions de télévision que je savais où nous en étions.
La musique du JT de 20Heures de TF1. Quand il était insupportable d'entendre les actualités.
D'être encore relié au monde. Qui, dans son chaos, ses catastrophes, était encore normal.
Intolérable que la voix de Claire Chazal n'ait pas changé. Qu'elle puisse être comme avant.
Et balancer toutes les horreurs qui se sont produites dans la journée comme d'habitude.
Quand rien ne pouvait être plus horrible que de ne plus pouvoir les voir de mes yeux.
Le monde avait basculé. Et semblait ne pas s'en être rendu compte.
Il y avait Corinne et Stéphane qui s'occupaient bien de moi. Essayaient de plaisanter.
Un soir, ou assez tard dans la nuit quand on n'entendait plus grand-chose alentour,
une bouche s'est occupée de mon sexe qui ne tarda pas à se raidir aussitôt.
Ce n'était pas Caroline. Qui n'avait pas tant d'imagination.
Ce n'était pas Corinne non plus quand j'ai bien senti le frottement d'une barbe naissante.
Je ne saurai jamais à quoi ressemble Stéphane, mais j'ai appris à reconnaître son parfum.
Il était entré sans faire de bruit. N'a pas parlé. Je n'ai pas parlé non plus.
Une ronde de nuit parmi d'autres. Tout s'est passé en silence. C'était étrange mais agréable.
Et je décidai de le laisser faire. D'aller jusqu'au bout. D'une chose qu'il faisait à merveille.
J'ai apprécié qu'il ne me demande rien en retour. Il n'a pas prononcé une seule parole.
J'ai compris à certains sons et mouvements qu'il s'était masturbé pendant la besogne.
Il a effacé les traces du délit. A commencer par celles que j'avais sur moi.
Consciencieusement. Avec des gestes précis et délicats qui prolongeaient le plaisir.
Et j'ai senti, dans le silence épais, une tension. Son souffle au-dessus de mon visage.
Je savais qu'il me regardait fixement. Qu'il ne s'apprêtait pas à m'étrangler pour autant.
Quelque chose m'indiquait, dans sa respiration, qu'il n'avait pas de mauvaises intentions,
que son regard soutenu était à la fois attendri et inquiet. Reconnaissant mais interrogateur.
C'était un silence qui appelait une réponse. Une question que je pouvais comprendre.
Mon malheur m'avait appris l'humour noir et l'autodérision. Comme l'ouverture d'esprit.
" Filez... ai-je murmuré. Soyez tranquille. Je ne vous ai pas vu. "

Dix pas. C'est la distance entre le fauteuil et la porte d'entrée.
J'y vais régulièrement pour répondre à l'interphone quand Caroline est absente.
Elle l'est de plus en plus. Jusqu'au jour où elle me quitte et rentre chez ses parents.
En larmes. C'est trop dur. Elle ne peut plus. Elle n'en peut plus. C'est trop difficile.
Dans le fauteuil, j'écoute la radio. De la musique et les informations.
Stéphane s'est installé chez moi. Il me fait à manger. Et des pipes extraordinaires.
Je découvre une nouvelle sexualité. Mon propre corps que je croyais connaître.
Et des sensations inédites. J'ai l'impression d'avoir 15 ans.

Je suis lucide. Je sais le rôle que je joue auprès de ce jeune homme. Infirmier à plein temps.
Il est mon chien d'aveugle. Et le traite souvent comme tel. Quand je suis excédé.
Quand je le suis tout le temps. Furieux. En colère. En guerre contre le monde entier.
C'est lui qui prend. Dans la violence des coups de reins. Dans la violence des mots.
Je ne brise plus rien accidentellement. Je saisis des objets pour les casser.
Une chose m'apaise. J'apprends le braille. Une jeune femme. D'une association.
Que Stéphane déteste. D'autant plus qu'elle doit manifestement être ravissante.
La mauvaise foi ulcérée de mon compagnon à son sujet en dit long.
Et c'est précisément le fait qu'il se sente menacé qui aiguise ma curiosité pour elle.
Elle vient tous les jours et j'aime sa présence. Son odeur. Le son de sa voix.
Stéphane est parti en claquant la porte. M'a surpris palpant la poitrine de Solange.
Je ne l'ai jamais revu. Si je puis dire. Et Solange a pris sa place aussitôt.
Sept pas. C'est la distance entre le lit et la douche. Que nous prenons ensemble.
Elle n'a pas les talents de Stéphane pour la fellation, mais en a bien assez,
sexuellement aussi, pour me donner l'impression de voir un début de lumière.
Je m'endors avec elle dans une clarté orange. M'éveille à ses côtés avec du parme.
Des couleurs qui me reviennent et me bouleversent. Lorsque je me les rappelle toutes.
Grâce à elle, j'ai pu lire. Quand je n'avais jamais lu de toute ma vie de voyant.
Il m'a fallu devenir aveugle pour trouver goût à la lecture. Allez comprendre.
J'ai découvert la littérature. Et ses infinités de mondes. Proust. Maupassant. Flaubert.
Et puis Giono. Le hussard sur le toit. Son ambiance de canicule et de choléra.
Lorsque je renonçais à déchiffrer de mes propres doigts, Solange m'en faisait la lecture.
Caroline a tenté de revenir. Elle est repartie aussitôt. Le coeur brisé.
Elle avait accepté mon histoire avec Stéphane. Ne pouvait accepter celle avec Solange.
En larmes. Elle a parlé de trahison quand personne ne lui avait rien demandé.
Et d'une histoire d'avortement que je n'ai pas relevée.
Mais qui a eu des conséquences désastreuses sur ma nouvelle relation.
Solange a parlé de l'idée d'avoir des enfants. Les assiettes ont volé dans l'appartement.
" Tu es aveugle. Tu n'es pas stérile. Tu n'es pas castré. Tu es aveugle ! " criait-elle.
" Ce pourquoi je ne verrai pas mes enfants grandir ! "

Solange était partie depuis bien des années. Je vivais seul.
Quatre pas. La distance du canapé à la fenêtre. Pour respirer les arbres du boulevard.
Quelqu'un est venu me rendre visite. Et je savais que ce n'était pas un admirateur.
Il est resté vague sur son identité. Assez pour que je comprenne qui il était.
Je n'ai pas même eu recours au calcul des années. Solange était partie enceinte.
Je l'avais toujours su. Alexandre se prêta au jeu de l'imposition des mains.
Il comprit à son tour, à l'application que je mettais à la découverte de son visage,
que je savais qui il était, et nous pûmes nous épargner bien des explications.

" Tu ressembles à ta mère... "
Il me regarda tout étonné.
" Tu as son nez. La forme de ses yeux... "
Il s'est levé, ne tenant plus en place, incapable d'articuler un mot.
J'ai pensé que j'aurais dû m'abstenir. Que j'aurais mieux fait de me taire.
Il s'éloigna dans la pièce, agité, quand quelque chose semblait prêt à exploser.
Je me suis redressé sur le bord de mon club et décidai de lui donner du temps.
" Qu'est-ce que je fais ? "
Son ton était celui d'un ordre.
" Je te demande pardon ?...
- Là, tout de suite... Qu'est-ce que je fais ? "
Alexandre agitait sa main droite en l'air comme s'il s'était brûlé les doigts.
Puis il en brandit deux en V de victoire qu'il s'enfonça aussitôt dans le nez.
Puis il sortit sa langue pour la faire frétiller entre eux dans une grimace obscène.
" Eh bien... je ne sais pas trop... je dirais que tu fais n'importe quoi... "
Comme dans ces jeux de société où il faut deviner ce que l'autre s'efforce de mimer,
il se mit dans une position de crapaud, accroupi, tira encore la langue, et se ravisa
en se rendant compte du ridicule de la situation, complètement désorienté.
Essaya d'autres choses à la suite, avec aussi peu de conviction.
" Qu'est-ce qui te prend ? Qu'est-ce tu essaies de faire ? "
Il réfléchissait. Fébrile. Regardait autour de lui dans la pièce.
J'ai senti dans un silence particulièrement violent qu'il avait trouvé ce qu'il cherchait.
Il saisit un objet sur la table basse qu'il projeta de toutes ses forces en visant mon visage.
Que j'eus le réflexe de protéger d'un mouvement brusque.
" Tu vois ! hurla-t-il. Tu vois !... "
Je voyais bien qu'il affichait l'expression furieuse du triomphe en face de moi,
mais étais bien embarrassé lorsque je devais expliquer que ce n'était pas avec mes yeux.
" Ce n'est pas parce que je suis aveugle que je ne vois rien... " osai-je.
Il tomba à genoux dans la pièce. Découragé.
Je me suis levé et approché de lui. Me suis agenouillé à mon tour.
Je l'ai pris dans mes bras pour qu'il puisse y éclater en sanglots.

Je vois le feuillage des arbres bouger au bruit qu'ils font en frémissant.
Je vois Solange s'approcher de moi aux senteurs de sa peau qui arrivent comme une vague.
Les images sont précises. Et souvent moins trompeuses aux sens que l'on aiguise.
Je ne compte plus les pas. Lorsqu'un rapport au temps me donne des consignes.
L'espace qu'il faut pour aller à tel endroit ou à tel autre. En pilote automatique.
Je ne compte plus les marches de l'escalier. Mon corps sait qu'il est arrivé.
J'ai ce souvenir fugace d'avoir conduit ma voiture souvent sans y réfléchir.
A l'époque où j'étais voyant. Je roulais sans regarder la route. Je roulais.

Les gestes se sont synchronisés. J'anticipe les choses sans y penser.
Quand je me sers un verre d'eau ou une tasse de café.
Comme lorsque je voyais, il suffit que je pense à ce que je fais pour perdre mes moyens.
Et en foutre partout. Alors que mes mains font très bien leur job sans avoir à les surveiller.
J'ai appris à localiser le son, à évaluer les distances, à décrypter les moindres signaux.
Alexandre, en s'installant à la maison, a pu s'en rendre compte. Au quotidien.
Je n'avais pas recouvré la vue. J'avais recouvré tous mes autres sens jusqu'alors endormis.
Ce qui me donnait à ses yeux de super pouvoirs.
Il m'en aurait trouvé d'autres quand un père doit toujours passer pour un héros.
Même absent. Même invisible. Et c'est lui désormais qui était capable de me voir.
Solange habitait avec nous. Il fallut pour cela que je la soulage de sa culpabilité.
Elle m'a demandé pardon mille fois et ai dû la faire taire en occupant sa bouche.
" On ne fait pas un enfant dans le dos à un aveugle... " avais-je plaisanté.
J'ai convenu que je l'avais laissée partir. Que j'avais eu ma part de responsabilité.
" Tu savais que j'étais enceinte ?... "
- Et tu savais que je le savais. "
Si vous pouviez voir ce que je vois quand je suis amoureux.
C'est une géante gazeuse plus belle encore que Jupiter avec toutes ses lunes.
Des étoiles qui naissent au milieu de l'espace et des torrents de lucioles incandescentes.
Le rouge évoque comme pour vous, autant la passion que la chaleur ou le danger.
Quand je sais ce que c'est que la mer et les couleurs qu'elle prend aux heures du crépuscule.
Quand je sais ce qu'est l'aube dans un coin de fenêtre ou de lit qui s'échappe d'un rêve.
On apprend à vivre sans le bras qu'on a perdu dans un accident du travail.
On apprend à vivre sans la mère qu'une maladie longue et terrible vous a arrachée.
On perd toujours quelque chose. Et l'on apprend à vivre avec ce qui nous reste.
Lorsque moins il nous reste de choses et plus nous sommes en mesure de vivre.

Solange, je le sais, apprécie ma façon de lui faire l'amour.
C'est drôle, cette réputation qu'ont les aveugles. D'être de bons coups.
De savoir donner du plaisir. D'être des dieux du sexe ou de la sensualité.
A vrai dire, concernant la qualité de mes caresses ou de mes cunnilingus,
je pense que Solange doit plus à l'enseignement de Stéphane qu'à celui de ma cécité.
Il fut un guide dans bien des domaines. Et je lui dois beaucoup.
Comme je dois beaucoup à Solange, grâce à qui je me suis trouvé la vocation d'écrire.
Lorsque Flaubert et Giono m'ont aussi bouleversé et révolutionné que l'homosexualité.
Puisque, de la même façon, il s'agissait de repousser les limites de soi. Explorer.
Gagner de nouveaux territoires où devenir quelqu'un. Ou devenir un homme.
Elargir l'horizon ou le champ pour y faire rentrer Jupiter et tous les systèmes solaires.
Quand le possible est devenu infini aux ténèbres que j'ai apprivoisées.
Que j'ai trouvé des trésors en fouillant les abysses et tous les angles morts.
Et qu'en perdant la vue, j'ai perdu le bandeau que j'avais sur les yeux.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Le monde, ce pays

Publié le

Alep. Benghazi... L'ingérence en question.
Le fédéralisme européen m'est toujours apparu comme l'unique solution.
A l'échelle du continent, pour harmoniser nos politiques, aussi bien fiscales que sociales.
Mais je vois bien qu'une gouvernance mondiale manque tout aussi cruellement.
Lorsqu'il ne serait plus question d'ingérence dans un monde organisé démocratiquement.
Si l'ONU, ou autre chose - qu'il resterait à inventer - devenait le cadre d'un gouvernement,
permettait à tous les pays du monde de coordonner leurs politiques,
pour faire face aux problèmes globalisés de la démographie, de l'environnement,
s'accorder sur la conquête spatiale entre autres grands enjeux de l'humanité,
l'idée d'ingérence ne ferait plus question ni débat.
Nous n'aurions plus à attendre de l'Amérique qu'elle règle les conflits.
Nous n'aurions plus à attendre des initiatives de telles ou telles puissances.
Nous pourrions décider démocratiquement, lorsque l'ONU telle qu'elle est,
est tout sauf démocratique, des actions à mener pour éviter les massacres.
Peut-être sommes-nous arrivés à ce moment où nous pourrions convenir
que les Etats-Unis ne peuvent pas seuls être les gendarmes du monde.
Lorsque, contrairement à ce qu'on se plaît à penser, ils n'en ont pas toujours
ni le goût, ni l'envie, quand ils n'en ont pas toujours la vocation ou n'en ont plus les moyens.
La réalité démographique de ce pays unique, explique son implication partout.
Lorsque ses communautés vietnamiennes, irakiennes, mexicaines, chinoises ou iraniennes,
font pression sur Washington pour agir, renverser des régimes ou exiger des réformes.
Les Etats-Unis sont concernés mécaniquement par tout ce qui se passe dans le monde,
parce qu'il n'est pas un pays dont ils ne détiennent une fraction de population exilée.
C'est cet aspect démographique qui a toujours expliqué la politique étrangère américaine.
Au-delà de ses valeurs universelles, de son culte de la liberté et de la démocratie,
l'Amérique ne peut pas être indifférente à ce qui se passe à Cuba, en Grèce ou en Ukraine,
lorsque, outre les alliances gouvernementales, elle a pour citoyens des ressortissants
de tous ces pays, comme autant de forces vives de leur propre société.
On oublie trop souvent que les Etats-Unis ne sont plus simplement peuplés d'Anglais,
ou même d'Ecossais, d'Irlandais, d'Allemands, de Suédois, de Danois et de Néerlandais.
Qu'il y a, après les Italiens, les Polonais, entre autres populations européennes,
arrivées au même moment que les Chinois venus travailler, construire des voies ferrées,
et peupler les Chinatowns de San Francisco ou de Manhattan, des immigrations asiatiques,
quand Los Angeles est encore la deuxième ville coréenne après Seoul dans le monde,
mais aussi sud-américaines, africaines, arabes ou indiennes, qui sont venues au fil du temps
bâtir ce pays conceptualisé à juste titre par Hubert Védrine comme "pays-monde".
En effet, il suffit de voir à New York qu'elle est l'origine des derniers arrivants,
pour savoir où les libertés individuelles sont bafouées, où la guerre fait rage dans le monde.
Si cet incroyable melting-pot explique en partie la politique étrangère de Washington,
il montre aussi qu'il tient socialement autour d'institutions aussi souples que solides.
Rassemblé non pas autour d'un Dieu ou d'un Etat-nation, mais autour d'un seul texte,
la Constitution de 1787, sur laquelle jurent fidélité autant les citoyens que les présidents.
Ce qui tient cette population ensemble, quand ses composantes sont aussi bien
d'origines colombiennes que pakistanaises, d'origines hongroises qu'haïtiennes,
ce sont quelques principes, jetés sur un bout de papier à la fin du XVIIIème siècle.
Des principes aussi humanistes qu'universalistes. De tolérance et de responsabilité.
Même la langue n'est qu'un ciment factuel qui a pris au gré des caprices de l'Histoire,
lorsque l'espagnol est devenu une langue administrative au même titre que l'anglais,
et que ce pays n'a toujours pas, institutionnellement, de langue officielle.
Le système, bien qu'imparfait, on le sait, bien que paradoxal sous nombre de ses aspects,
a l'avantage de nous montrer une façon de gérer des sociétés internationales,
aussi multiculturelles que multiconfessionnelles, lorsque la cohésion sociale existe,
malgré la méfiance et les incompréhensions, comme autant d'expressions du racisme,
lorsque des citoyens aussi différents les uns des autres parviennent à servir un même pays.
Voilà un pays sans nom, où la nationalité tient moins au sol ou au sang qu'aux valeurs.
On devient Américain lorsqu'on adhère aux principes de la Constitution.
Et donc, à des principes philosophiques.
Un laboratoire pour la gouvernance du monde.

Que l'on adule les Etats-Unis ou qu'on les vomisse,
il est intéressant de noter le succès de ce qui est devenu la première puissance mondiale.
Son hégémonie a pu être menacée par l'Union Soviétique ou le Japon par le passé,
comme elle est menacée aujourd'hui par la Chine sans doute, mais il serait malhonnête
de contester la suprématie financière, économique, politique, militaire et culturelle
de cet Etat monstrueux, malgré les crises et les soubresauts de l'Histoire.
A mes yeux, le succès de ce pays encore neuf tient précisément à la nature de sa démographie.
Si ce pays est en position de dominer, ce qu'il se refuse parfois à faire selon les périodes,

c'est parce qu'il est constitué de tous les talents comme de toutes les tares universelles.
L'Amérique est cette expérience inédite de faire société de tout ce que l'humanité propose.
Et qui rêve d'une organisation politique mondiale serait bien inspiré de l'étudier de près.
Elle est la preuve que cette utopie n'en est pas une. Que quelque chose est possible.
Quand, contrairement au modèle français - d'assimilation, pour faire simple -
les citoyens n'ont pas à renoncer aux spécificités culturelles de leurs origines.
Leurs cultes, leurs habitudes alimentaires ou vestimentaires, leur langue, tout est respecté,
et visible dans l'espace public, sans que le contrat social ne s'en trouve fragilisé.
Pourquoi n'arriverait-on pas à organiser une fédération politique mondiale,
quand au seul équilibre d'institutions bien pensées, l'Amérique a réussi à fédérer
le Nord et le Sud, les autochtones et les immigrants, en deux mots, tout et son contraire ?
A la mauvaise foi qui consisterait à énumérer toutes les dérives et violences dont ce pays,
certes, est capable, des fusillades aux actes racistes, des fondamentalismes à la pauvreté,
quand ce pays est à la fois le royaume du puritanisme comme de la pornographie,
je pourrais avec la même mauvaise fois énumérer toutes les violences, y compris racistes,
que l'on peut regretter dans nos démocraties européennes, y compris en France,
pour démontrer, dans ce cas précis, que l'intégration par assimilation a ses propres limites.
Et que la matière humaine ne supporte pas de sociétés idéales ou parfaites.
La France a son passé et sa conception des choses, qui l'honorent souvent,
et c'est précisément parce que la France n'a pas à importer un système qui n'est pas le sien,
que le fédéralisme, tant au niveau européen que mondial, est l'unique architecture possible.
Au-delà de mon pays, que j'aime de toutes mes forces, il y a bien des nations sur cette terre,
et autant de visions du monde, de l'Etat, de la justice et de la liberté.
Il ne s'agit pas de faire de la planète des Etats-Unis d'Amérique généralisés.
Bien que le cours de l'Histoire tend à montrer que le monde progresse dans ce sens.
On voit bien, ne serait-ce qu'à la physionomie-même des villes des pays dits émergeants,
dans les Emirats comme en Chine, que la cité, dans son urbanisme comme dans l'esthétique,
s'organise comme une ville américaine, ce qui en dit long sur l'efficacité du modèle.
Outre l'anecdote des malls commerciaux et des gratte-ciel, le modus vivendi recherché,
la plupart du temps avec un pragmatisme qui ne laisse aucune place à l'idéologie,
est celui du citoyen américain, dans les moyens dont il dispose pour prétendre au bonheur.
Car, s'il y a des dérives consuméristes ou religieuses, il y a encore ces principes partagés
de liberté d'expression, de la presse, de culte, d'entreprise, de conscience,
qui défendent toutes les subdivisions de l'Etat face à son pouvoir centralisé et écrasant
- celui de la majorité - et donc les droits et libertés des minorités comme des individus.
Il n'y a pas de fédéralisme s'il n'y a pas d'Etats fédérés puissants.
Ce qui veut dire que l'équilibre n'existe plus si le pouvoir central capte tous les moyens.
On voit bien que l'exécutif américain doit composer avec 50 Etats qui ont leur mot à dire,
quand chacun a ses propres institutions, son propre congrès et ses propres prérogatives.
Washington doit tenir compte des spécificités du Texas ou de la Californie.
Et ne peut pas faire d'ingérence dans ces Etats parce qu'ils sont souverains,
et que le fédéralisme est, jusqu'à preuve du contraire, l'expression-même de la démocratie.
C'est d'ailleurs ce qui est à l'origine de la Révolution Américaine, et donc,
de la naissance des Etats-Unis. On ne collecte pas d'impôts de façon unilatérale.
L'impôt ne peut être levé sans consultation démocratique.
De la même façon, l'usage de la recette, doit être décidé par les contribuables.
Que l'on réfléchisse à cela ne serait-ce qu'à l'échelle de l'Europe.
Lorsque le pouvoir européen, à ce jour, est un machin kafkaïen que personne ne comprend.
Quand on ne connaît aucun dirigeant pour la bonne et simple raison qu'aucun n'est élu.
Le subterfuge de la confédération et le parlement tel qu'il fonctionne,
laissent les manettes à des groupes qui n'ont aucun compte à rendre à la population.
Et je trouve honteux que seul le Front National s'en émeuve.

On pourra toujours me présenter comme un pro-américain idolâtre,
pour mettre en doute mon indépendance et décrédibiliser mes arguments.
Quand, encore une fois, importer la société américaine en France ou en Europe,
comme la généraliser à toute la planète, n'est l'ambition, ni le désir, ni le projet de personne,
et quand, de surcroît, il s'agit d'une opération physiquement et concrètement impossible.
Je veux dire que ce n'est pas souhaitable. Et que ce n'est pas réalisable de toute façon.
Oublions donc un instant les complots judéo-maçonniques ou néoconservateurs.
Cela permettra sans doute de regarder objectivement ce qui fonctionne.

Pour en revenir à nos cas de conscience vis à vis de l'ingérence dans le monde,
il est aisé de conclure que l'ONU telle qu'elle est ne résout que peu de choses,
ou, du moins, qu'elle est incapable d'empêcher les guerres civiles et les massacres.
Elle n'en a pas juridiquement les moyens. Et la solution est laissée aux Etats.
Qui - comment le leur reprocher - agissent en fonction de leurs seuls intérêts.
Puisque nous avons pu conceptualiser, à la sortie de la Deuxième Guerre Mondiale,
traumatisés collectivement par la Shoah, l'idée de Crimes contre l'Humanité,
cela veut bien dire que nous sommes mûrs intellectuellement et politiquement
pour penser ensemble un intérêt supérieur à celui des nations et des Etats.
Ainsi, nous avons déjà intégré l'idée d'une souveraineté supplémentaire,
au-delà des frontières, qui est celle de l'espèce humaine.
Qu'attendons-nous donc pour lui donner les moyens de s'exercer ?
Benghazi n'était pas l'affaire des Libyens. Alep n'est pas celle de la Syrie.
Comme la condition des Palestiniens, comme des Birmans ou des Coréens du Nord,
nous concerne tous, ne serait-ce que parce que nous nous sentons responsables.
La diffusion de l'information, la globalisation des consciences due aux technologies,
ont remis en question des habitudes séculaires qui paraissent soudain insupportables.
Ainsi, que ce soit vis à vis des populations comme de l'environnement,
l'hyper-connexion et l'instantanéité créent ensemble une communauté de destin.
Tous concernés par le 11 Septembre. Le tsunami de 2004 ou Fukushima.
Ainsi, des pratiques industrielles ou militaires deviennent suspectes ou condamnables.
Désormais, on demande des explications, on doit justifier la pollution ou la torture.
Et ce qui fut la norme, qui a pu proliférer sans être inquiété grâce au morcellement,
à l'ignorance comme à l'égoïsme, doit évoluer en fonction d'une opinion consciente.
Chaque problème doit être traité à l'échelle du territoire sur lequel il se pose.
On ne contiendra pas les conséquences du changement climatique à l'échelle nationale.
On ne contiendra pas les déséquilibres démographiques et économiques mondiaux,
ni à l'échelle de l'Europe, ni même à celle des Etats-Unis.
Et si des génocides sont organisés ici ou là dans le monde,
la communauté internationale doit se donner les moyens d'intervenir,
sans être embarrassée par les procès d'intention ou les culpabilités historiques.
Si la France a eu un rôle douteux dans l'Histoire de la Tunisie ou de la Libye,
ce n'est pas le problème d'une gouvernance mondiale à laquelle elle doit participer.
Les réseaux de corruption particuliers trouveront un niveau de résolution politique,
où la décision commune - démocratique - l'emportera sur des intérêts économiques.
Comment œuvrer contre une finance mondialisée si la réponse ne l'est pas aussi ?
Comment contraindre les groupes industriels ou bancaires internationaux
si les initiatives ne sont pas coordonnées et harmonisées pour ce faire ?
Il n'y aura de justice fiscale nulle part dans le monde, ni en France, ni en Belgique,
ni en Chine, ni en Amérique, nulle part ici-bas, tant qu'il existera des paradis fiscaux.
Quelle organisation mondiale peut aujourd'hui prétendre y mettre fin ?
L'ONU ? Le FMI ?... Quelle est leur légitimité démocratique ?
Qui décide de quoi ? Pour les intérêts de qui ?
L'information, comme partout et toujours, est l'arme la plus redoutable
contre les dictatures, quelles que soient leur nature et leur envergure.
La soif de justice est toujours plus forte et farouche que le besoin de paix.
L'information, c'est la connaissance. Et c'est elle qui renverse les tyrans.
Bien que manipulée, elle est capable de soulever des foules et des montagnes.
Certes, les insurgés de Syrie sont mieux suivis que les combattants du Mali.
On ne se révolte jamais contre ce que l'on ne sait pas.
Mais, lorsqu'on sait ce qui se passe, l'impuissance collective alimente l'indignation.
En nous donnant la mesure de nos inconséquences ou d'une passivité,
ressentie comme coupable, à tort ou à raison.
Les Touaregs comme les rebelles Syriens sont des êtres humains.
Font partie de la communauté humaine qui a pris corps en trois siècles.
Le monde est village qui ne sera pas plus difficile à gouverner que la France.
La démocratie est possible en Amérique, comme elle peut l'être en Europe.
Quand cette dernière fut déchirée par des millénaires de guerres et de conflits.
Le progrès existe, pour qui veut bien le voir, et ne s'évalue pas aux seules technologies.
Nous sommes citoyens du monde, en effet, mais n'avons pas l'Etat.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Première visite

Publié le

L'escalier est superbe. S'enroule en suivant les murs en rectangle.
Contre la cour intérieure transformée en immense puits de lumière.
Le restaurant a investi le rez-de-chaussée.
Pour répondre à la rouille des façades, la moutarde de l'intérieur.
Quand l'appartement refait à neuf offre des murs droits, d'un gris très tenté par le bleu.
Le parquet flottant chêne blanchi. Les deux portes-fenêtres aux dimensions XVIIIème.
Une bonne hauteur sous plafond. Une cheminée décorative. C'est un très beau produit.
Je félicite le propriétaire pour son goût et son savoir-faire.
Je te l'écris en suivant. C'est beau mais sans charme particulier. Et sans dégagements.
Bien conscient que j'aurai du mal à retrouver le décor hallucinant qui s'illumine chaque soir
dans mes fenêtres actuelles. Ce mélange de marbre, de brique et de végétation.
Lorsque je suis à mi-hauteur, entre l'activité du parvis et le ciel en personne.
Mais je suis confiant. Je saurai trouver une nouvelle bonbonnière.
La garçonnière atypique. Assez étrange pour m'y sentir bien et stimuler mon imagination.
Mais pas trop, pour ne pas me distraire de la discipline à laquelle je devrai me tenir.
Comme tu le vois, je ne suis pas tombé amoureux.
Quand j'ai deux mois devant moi.

   

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Coming out

Publié le

Je n'écris plus de chansons. Je prends des photos.
Je saisis Perpignan jusqu'aux moindres détails.
Et les amis, de Paris, de Marseille, qui sont tous de passage.
Phénomène vacances. C'est le grand défilé. Des retours au bercail.
J'ai deux adaptations qui m'attendent sur le bureau. Il y a à faire.
Mais l'état de l'industrie est tel... Difficile d'être motivé.
Même par de beaux projets. De belles voix. Des talents évidents.
Jeunes ou confirmés. Quand je me demande où ils trouvent encore la foi.
Le blog ne me nourrit pas non plus. Mais il est une hygiène de vie.
Ce n'est pas un journal. Ce n'est pas un carnet, un cahier, un album, un grimoire.
Ou bien juste une ardoise pour faire mes exercices et mes étirements.
Ce n'est qu'un rendez-vous. Un lieu où je me trouve.
Et prolonge ce métier d'écrire tous les jours.
Je ne sais plus écrire des articles de presse ni des chansons d'amour.
Quand la matière est là. Que le diable s'habille et peut rentrer chez lui.
L'été est cet endroit parfait pour la paresse.
Mais je garde à l'esprit le fait que je progresse
vers d'autres façons d'exister et de vivre ma vie.
Il faudra déménager bientôt, encore, puisque c'est un biorythme,
promouvoir un livre qui n'est pas le mien, même si ce sont mes textes,
pour lequel je ne touche pas un centime quand j'ai cédé mes droits
pour qu'il puisse se faire, et préparer surtout la deuxième partie.

Aux images de Mars comme à celles d'Alep, je me dis qu'écrire n'est pas grand-chose.
Je veux dire que ça compte quand il s'agit d'action, qu'il y a des conséquences.
Ecrire des chansons. Qu'est-ce que cela peut faire ?
Au mieux, accompagner des âmes esseulées dans leur chagrin d'amour.
Ou encore faire danser les gens lorsqu'ils sont réunis pour faire la fête.
Je ne sous-estime pas leur pouvoir sur les gens et leur vie quotidienne.
Lorsqu'elles participent au bonheur, à la joie, comme elles peuvent soulager.
Dire aux cœurs malheureux qu'ils ne sont pas vraiment seuls.

Ce qui me bouleverse vraiment, ce sont plutôt les hymnes.
Pas les hymnes nationaux qui me glacent tous le sang.
Mais ces chansons que l'on connaît tous et qui peuvent rassembler.
Le chant des partisans. Par exemple. Qui s'amplifie dans ma poitrine.
Des vieilles chansons de bateliers américains. Shenandoah.
Comme j'ai été terrassé, dans ce restaurant d'Istanbul, par la salle entière,
reprenant en chœur une chanson qui ne semblait pas être gaie.
Les pseudo-tubes que l'on essaie encore de vendre me rendent malade.
Tout autant que les comédies musicales qui se succèdent au Palais des Congrès.
Et cette ambiance de bars à karaoké, où des fidèles se prennent très au sérieux.
Lorsqu'ailleurs, spontanément, une foule reprend Amazing Grace dès les premières mesures.
Ou L'Estaca de Lluis Llach, comme un seul homme. Qui m'arrache des larmes.

C'est encore ce désir d'être utile.
Ce besoin de participer à quelque chose de plus grand que moi.
Faire partie d'un projet, bien sûr, me permettait de servir un interprète.
Et je suis fier, non pas de mes textes enregistrés, dont aucun ne me plaît,
mais d'avoir pu satisfaire une équipe à un moment donné.
J'ai servi mon éditeur, des maisons de disques, et d'excellents chanteurs.
Mais j'aimerais élargir le champ et trouver le moyen d'être dévoué aux grands nombres.
Non pas pour être adulé d'une foule et reconnu dans la rue, mais pour participer à la société.

Pour servir des idées et défendre des valeurs. Faire avancer les choses. Et moi avec.
Je me fous des rivalités économiques et géopolitiques entre Pékin et Washington.
Je me fous des jeux souterrains entre Iran et Russie, des manœuvres de l'ONU.
Il y a des gosses qui se battent à Alep pour leur liberté. Et mon sang bout pour eux.
En Palestine, en Birmanie, en Afghanistan, en Colombie, en Chine, au Mali...
Il y aurait bien des images à produire, balayées partout par les Jeux Olympiques.
Je ne veux pas gâcher la fête d'une manifestation aux aspirations universalistes,
que je partage et qui m'enthousiasment toujours quand elles ne me bouleversent pas,
mais regrette que l'on en fasse des jeux du cirque pour occidentaux désoeuvrés.
Quand le sport, aussi noble soit-il, n'a rien à faire dans l'éditorial des journaux télévisés.
Qu'il doit avoir ses propres journaux et ses propres émissions.
Mais ne peut trouver sa place dans l'actualité, comme la culture, que dans les magazines.
Qu'il n'est pas possible d'en parler, "sans transition", comme il est dit pour s'excuser,
à la suite des images de guerres, de conflits et de plans sociaux dramatiques.
On en parlera bien assez pour les scandales liés au dopage ou aux financements.
Mais les résultats sportifs, même olympiques, peuvent être relayés ailleurs.
Et je ne comprends pas que l'on ouvre le journal avec une médaille d'or
plutôt qu'avec ce qui se passe dans l'Azawad, en Syrie, ou au gouvernement.
Ou que l'on ne s'en indigne pas.

Je n'écris plus de chansons. Je n'écoute plus la télévision.
Même pas pour regarder les cuisses et le cul des athlètes.
Quand je n'ai aucune émotion à l'obtention de l'or ou de l'argent par mon pays.
Ce qui me touche est l'esprit olympique dans son aspect international et pacifique.
La trêve des confiseurs, comme elle avait été pensée, précisément, dans l'Antiquité.
On arrête de se battre. On dépose les armes. Et l'on va se confronter ailleurs un instant.
Le rabat-joie que je suis sait qu'il trouvera ce qui l'intéresse sur internet.
Déplorant seulement que l'on finisse d'endormir une population
déjà engourdie par les vacances et la chaleur de l'été.
Patience. A la rentrée, nous pourrons remettre les pendules à l'heure.
Et regarder de plus près, peut-être, tout ce qui s'est passé depuis dans notre dos.
Je n'ai pas envie d'écrire Danser la vie pour distraire des foules.
De participer à l'anesthésie générale des consciences.
En maillon d'une chaîne cynique dont les objectifs sont assumés.
Comme participant à l'exploitation des masses quand je suis moi-même exploité.
Je prends des photos. De murs et de fontaines. De petites sculptures oubliées.
Pour rendre hommage aux artisans et artistes qui se sont donné cette peine.
Il y a un détail dans une frise que personne ne voit. Je la découvre et la montre.
Il y a ce visage sur le heurtoir devant lequel tout le monde passe sans y faire attention.
Je m'y arrête. Et je pense à la personne qui l'a conçu et réalisé. Photo.
Bien sûr. Je ne suis pas reporter de guerre. Et ne le serai jamais.
Je ne suis pas à Kaboul et ne participerai pas à Visa pour l'image cette année.
Mais j'aime regarder là où personne ne regarde.
Regarder à l'opposé de la direction indiquée par le doigt des médias.
Quand je ne tire aucun plaisir particulier à ne pas faire comme les autres.

Inutile de vous demander pour qui je me prends.
Puisque vous serez mieux placés que moi pour en juger sans doute.
Lorsque je sais que je ne suis pas seul à prendre des portes en photo.
Ni à regretter la couverture outrancière des Jeux, fussent-ils olympiques.
D'autres seront plus sévères encore, sur l'inaction de l'ONU en Syrie.
Ou sur l'absence de droits de suite sur les affaires Tunisiennes et Libyennes.
Je m'interroge sur la façon d'optimiser le temps qu'il me reste à vivre.
Comme vous le faites probablement aussi, régulièrement, de votre côté.
Je vais faire les adaptations que l'on m'a commandées.
Puisque j'ai besoin d'une crédibilité, comme tout le monde, dans mon activité.
Et d'honorer mes engagements. Pour l'image que je me fais de moi-même.
Quand je tends à reconquérir les terrains que j'ai abandonnés ces dix dernières années.
Le piano attendra. J'ai déjà repris l'objectif. Celui de l'appareil photo.
Et c'est une respiration heureuse pour mon métabolisme.
Quand j'ai déjà échangé ma dépendance à l'alcool contre celle à l'écriture.
Que je veux continuer dans cette logique. Lâcher les armes pour prendre les outils.
Abandonner ce qui me détruit pour me saisir de ce qui construit.
Quand mes mains sont plus utiles à créer qu'à remplir des verres de whisky.
Encore encombrées de cigarettes dont je n'arrive pas à me défaire.
Je n'écris plus de chansons, à vrai dire, depuis l'âge de vingt ans.
Je n'ai ensuite, bien plus tard, jamais fait que satisfaire des commandes.
Quand cela, ironie de l'histoire, n'a même plus eu l'avantage de pouvoir me faire vivre.
Je prends des photos. Et je viens vous l'écrire. Je n'aime pas les chansons.
J'ai toujours écouté du jazz et de la musique classique.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Morningside

Publié le

Une fraîcheur de septembre et de rentrée scolaire.
Le ciel est limpide. La lumière est belle.
Au soleil qui se lève, il est tôt le matin, et je tombe du lit.
Il y a une humidité de pierre lavée, de pavés rincés et d'arbres détrempés.
Qui ne me déplaît pas. Lorsque la chaleur ne tardera pas à plomber la ville.
Comme au mois d'août parisien, ma rue est magnifiquement déserte.
Seul un gars nettoie les vitrines, assez loin après le parvis.
Casquette vissée sur la tête. Il n'y a que son âme qui vive.
Le mendiant de la porte de la cathédrale n'a pas encore pris place.
Un jeune homme, écouteurs aux oreilles, fait irruption, fait son jogging.
Passe sous mes fenêtres. Il s'éloigne déjà. Je regarde ses mollets.
Trop tôt pour les voisins qui sortiront leurs chiens. Pour ceux qui sont toujours là.
Trop tôt pour ceux qui iront bosser. Pour ceux qui bossent encore.
Le café est excellent. Et j'ai la chair de poule. En caleçon. A ma fenêtre.
Quand l'air vient me mordre les tétons et me pique les épaules.
On a lavé le parvis à grande eau. La chaleur de la nuit s'est dissipée.
Et je suis projeté aux matins de Bompas où j'ai un bus à prendre.
L'estomac noué, incapable d'avaler un petit-déjeuner.
Quand je dois retourner au lycée où je n'ai rien à faire.
Les matins de septembre que j'ai tant détestés, dont j'ai la nostalgie.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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D'être soi

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Si tu ne me reconnais pas... Qui saura dire que je suis moi ?
Les empreintes digitales ? Mon ADN ?...
Je n'ai plus qu'un passeport que je pourrais perdre.
Qu'on pourrait me voler...
Qu'est-ce qui pourrait prouver que je suis Philippe Latger ?
Le témoignage de ceux que je connais ?
Mon père peut me reconnaître. Ma famille. Mes amis.
Lorsque personne ne me définirait de la même façon.
Mais, du moins, sur mon apparence physique, oui. "C'est bien lui ! "
Pour ceux qui ont eu le temps de me voir vieillir et changer de visage.
Puisqu'il y a bien des gens que j'ai connus, enfant, que je peux croiser,
posant les yeux sur moi, distraitement, et ne me reconnaissent pas.
Ils hésitent peut-être parce que j'insiste, qu'ils voient que je cherche,
mais rien ne ralentit leur marche, rien n'illumine leur regard. Ils passent. 
Qui serais-je si mes amis et mes proches ne me reconnaissaient plus ?
Les collègues. Les voisins. Pour attester de mon existence...

Hollywood raffole de ce genre de scénarios.
Un gars a une vie normale, rangée. Un job. Une famille. Et tout bascule.
Coup monté ? Troubles psychiatriques ? Personne ne semble se rappeler de lui.
Ce que cela raconte sur l'identité est passionnant.
Nous confirme que nous ne sommes pas un numéro de sécurité sociale.
Mais bien la somme des perceptions de l'environnement direct.
Celle de nos parents. De nos conjoints. De nos enfants. De nos clients.
" Oui, il m'a vendu une voiture. " " Oui, sa fille est dans la classe de mon fils. "

" Je le croise tous les jours dans l'escalier de l'immeuble. "
Il y a des gens qui font partie du décor. Quotidien. Dont on ne connaît pas le nom.
Qui font partie des meubles. Du quartier. A qui l'on n'a jamais dit bonjour.
Des présences discrètes. Inscrites dans notre biosphère.
Qui pourraient disparaître. Sans que l'on ne s'en aperçoive.
" Vous avez déjà vu cet homme ?...
- Attendez... oui, bien sûr. Il buvait son café tous les matins à cette terrasse. "

L'empreinte dentaire. Pour définir l'identité d'un cadavre.
Des éléments biologiques qui font la singularité d'un individu.
Sur des milliers d'années, des milliards d'êtres humains, votre corps est unique.
Le dessin sous vos doigts n'existe qu'en un seul exemplaire. Le vôtre.
Et l'on titube un peu au nombre des combinaisons possibles sur des générations.
Des siècles d'évolution. Sur ce que la génétique peut produire d'équations.
" Pardon... je vous ai pris pour quelqu'un d'autre. "
Il y a des sosies. Des jumeaux. Des êtres qui se ressemblent.

Mais seul le clone peut proposer une copie parfaite.
Cependant, à cette époque où nous pouvons fabriquer un double génétique,
nous voyons mieux que jamais que l'identité ne se résume pas à un brin d'ADN.
Et nous sommes soulagés de penser qu'il faut plus pour être ce que nous sommes.
Il faut notre histoire. Notre vécu. Nos rencontres. Nos expériences. Nos souvenirs.
" Petit, tu montais sur la table et faisais le spectacle pour faire marrer tout le monde ! "
Qui s'en rappellera quand cette dame du bistrot d'à côté sera morte ?

Aussi vrai que nous sommes des êtres biologiques, nous sommes des êtres culturels.
Difficile de savoir ce qui influe sur nos choix. Des deux patrimoines, lequel l'a emporté ?
Ai-je fait cela parce que c'est ma nature ou mon éducation ?
Qu'est-ce qui a décidé de ma carrière professionnelle, de mon orientation sexuelle,
de ma vie amoureuse, de mes goûts culinaires ou de mes aversions ?
Qu'est-ce qui relève de l'inné ? Qu'est-ce qui relève de l'expérience ?
Lorsque les deux sources d'influences s'emmêlent dans une corde aussi souple qu'épaisse.
Et qu'il n'y a de réels intérêts à en trouver la piste que dans la psychanalyse.

Et qu'il est moralement insupportable d'imaginer un gène du tueur ou de l'homosexuel.
Lorsqu'on devine les plans atroces que certaines sociétés seraient tentées d'imaginer.
Avec ces idées absurdes de délinquance zéro, d'hyper-sécurité, qui se déroulent aisément
derrière le principe de précaution, entre autres tentatives d'anticipation.
L'individu est tellement unique, tellement complexe, qu'il est précisément imprévisible.
Dans la mesure où son patrimoine génétique répond en permanence aux sollicitations,
aux influences incontrôlables de l'extérieur, dans des réactions en chaîne, aléatoires,
dont les conséquences échappent toujours autant aux statistiques qu'aux prévisions.
Le phénomène du groupe, de la société, étant là justement pour canaliser les pulsions.
L'individu s'autorégule pour pouvoir garder une place dont il a besoin pour exister.
Vouloir le calibrer d'avance est une abomination.
En plus d'être une démarche contre-productive en réveillant l'instinct de survie,
de son intégrité, aux colères irrépressibles de rebellions ou de révoltes.

" Qui êtes-vous ? Vous avez des papiers ?... "
Voyons... Oui. J'ai une adresse postale. Un état civil. Un livret de famille.
Je dois pouvoir me procurer un acte de naissance à la mairie. Attendez...
Philippe Latger. Né le 19 avril 1973. A Perpignan. C'est bien ça ?
" Est-ce que vous pouvez le prouver ? "
La première réaction est d'éclater de rire. Mais la terre s'ouvre sous mes pieds.
Ma mère est morte et ne pourra pas témoigner de son accouchement.
J'ai perdu le contact avec les gens du village et mes institutrices.
" J'ai deux autres prénoms. Cherchez mieux. Christophe et Félix.
- J'ai un Philippe Latger à Béziers. Un autre à Toulon... Perpignan ?... "
J'ai été scolarisé au collège Marcel Pagnol. Au lycée Clos Banet.
Il doit bien y avoir une trace de mon passage. Y compris à l'université.
Un prénom. Un nom de famille. Un numéro de sécu. Un numéro de passeport.
Mon casier judiciaire est vierge. Pour peu qu'il soit encore le mien.
J'ai des contacts dans mon téléphone portable. Des gens qui me connaissent.
Qui vous diront qui je suis. Qui vous diront que je suis moi.
Ma nièce répondra spontanément : " Oui, c'est mon tonton ! "
La fille du deuxième étage : " Oui, c'est mon voisin du premier. "
Et je compte sur elles pour ne pas me lâcher et raconter d'histoires.

Ce que c'est d'être soi...
C'est une nébuleuse.
Aux milliards de données qui précisent le profil,
qui peaufinent le portrait, s'approchant peu à peu d'une certaine idée,
quand le tout reste vague, et mobile, et changeant, réactif, et en ébullition.
" Je... je vous demande pardon, mais... je ne sais pas qui vous êtes... "
Le fait est que moi non plus.
" Alors ?... Qu'est-ce qu'on fait ? "
Ne vous inquiétez pas pour ça.
Tout le monde a vécu sans avoir la réponse.
Vous êtes celui ou celle qui me lisez à l'instant où vous le faites.
Je suis celui qui vous l'écrit. C'est déjà quelque chose.
La somme d'interactions. Voilà ce que nous sommes.
Vous participez à mon identité lorsque je vous écris.
Je participe à la vôtre lorsque vous me suivez.
Et nous sommes quittes. Pour être dépendants.
" Qui êtes-vous ? "... La question difficile.
Quand je suis aussi, malgré moi,
un peu vous qui la posez, un peu d'un autre,
celui que vous croyez.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Perpignan, Floride

Publié le

Comme à South Beach. Les hublots et les bastingages.
Les bow-windows. Le bleu layette. Le vert anis. Le rose saumon.
Oui. Il y a à Perpignan un patrimoine dormant.
Lorsque ma ville se découvre à peine des trésors médiévaux et gothiques.
Que l'Armée peu à peu restitue au public. Des places fortes désenclavées.
Alors qu'au-delà des remparts, voilà que l'Art Nouveau explose sur les boulevards.
Mais le patrimoine qui me touche est celui plus récent de l'entre-deux-guerres.
Miami, c'est d'accord, a son Art Deco District.
Et je veux montrer à mes frères catalans le capital qui est le leur.
Elle est touchante ma ville, qui n'a pas conscience de sa beauté,
qui semble ignorer ses atouts, ses attraits, lorsque c'est ce qui fait son charme.
Voilà cette fille splendide, ou ce garçon manqué, aux façons maladroites,
qui est aussi emportée dans l'expression de l'orgueil le plus farouche,
que dans son penchant à se dévaloriser, se dénigrer, et s'étonne de pouvoir plaire.
Pas facile à cerner. Elle peut paraître entière lorsqu'elle est bien complexe.
Sous des abords grossiers, montre autant de finesses que de subtilités,
à qui prendra le temps de vouloir la connaître.
J'ai le temps de m'y perdre. Celui de m'y trouver.
Quand sa pudeur étrange finit par la tromper.
Tu n'es pas, ma chérie, celle que tu crois être.

Autour du Palais des Rois de Majorque.
Derrière le Palais des Congrès. Comme au-delà de la place Cassanyes.
Personne n'aurait-il jusqu'ici fait l'inventaire des immeubles, des maisons, des rues,
qui affichent l'air de rien un style Art Déco pur jus, assumé, dans ses quartiers tranquilles ?
L'hôtel Mondial, le Tivoli, comme réponses au Delano, au Colony,
quand une Streamline a franchi l'Atlantique et que Perpignan évoque Miami.
Tropical Roussillon. Vous pouvez bien sourire.
Les lignes sont parfaites. Le parc vertigineux.
Dans la rue du Stadium. Celle du Docteur Rives. J'écarquille mes yeux.
Aux villas jumelées. A ces maisons siamoises. Aux angles arrondis. A quelques pergolas.
J'avais le souvenir de cette architecture, si longtemps méprisée, que j'étais si heureux
de pouvoir retrouver, si loin, en Amérique, où elle est adulée, si bien mise en valeur,

mais j'avoue volontiers ne m'être pas douté à quel point elle régnait, ici, à Perpignan,
à longueurs de faubourgs et de lotissements.
Barcelone, moderniste, n'a pas l'équivalent.
Il y a la Maison Rouge, comme encouragement. On commence à bouger.
A secouer un peu la Belle aux bois dormants. Quand c'est une première pierre.
Qu'il y a un territoire prêt à être exploré ou juste reconquis.
La maison de Bausil, perchée sur le rempart, peut donner le signal.
Il y a là du pétrole. Plus que du potentiel. On est dans l'opulence.
Je dérive sur mes jambes sur un Ocean Drive sans Cubains et sans gays,
sans surfeurs, sans rollers, mais avec ses palmiers.
Le mien peut se passer de gars bodybuildés.
Et longer dans les terres la Méditerranée.

J'ai trouvé au retour une fille décidée.
J'étais parti un temps. Elle a dû me manquer.
Elle avait profité de ce temps où, cinq ans, j'avais le dos tourné,
pour commencer sans moi à lâcher ses cheveux et se remaquiller.
J'avoue. Le centre-ville. Etait méconnaissable.
Les couleurs des enduits, curcuma ou safran, révélaient des façades.
Gérone, tiens-toi bien. Ta voisine s'éveille. Son cœur s'est apprêté.
Je rentre de Paris. Je suis émerveillé. Ravi et fou de joie.
Perrault comme Nouvel venus la relooker.
Je vois bien que la dame est sûre de son effet.
Et je suis extatique à la rampe qui monte de St-Jean à St-Jacques,
du passage qui s'ouvre entre St-Dominique et la Révolution.

On me rendait enfin la Chapelle du Tiers-Ordre.
Perpignan est ma mère. Et je découvre ici qu'elle est aussi une femme.
Que sous ses airs austères - d'autres diront vulgaires - il y a de jolis traits,
qu'elle peut être attirante, et même vouloir séduire.
Et le fils l'applaudit. Quand le fils est fier d'elle. L'invite à continuer.
Il y a l'Américaine, sous le ciel de Floride, qui drague le monde entier.
Mais je dis à ma ville qu'aux jeux géométriques elle peut rivaliser.
Les galons. Les chevrons. Les droites parallèles. Les eyebrows aux fenêtres
Ces lignes d'auvents bâtis. Comme pare-soleils. Qui forment autant d'arêtes.
Au règne du béton. Et des couleurs vert menthe comme rose poudré.
Ne te laisse pas faire. Maman. Tu as des atouts cachés.

Au crépuscule, la rue des Archers me fait basculer outre-Atlantique.
J'ai l'amour en ombrages qui revient sur la peau sans aucune nostalgie.
Quand je porte avec moi les passions évanouies que j'ai connues jeune homme.
Je suis vivant. Ici. Heureux et amoureux. Ne crains pas Miami.
Qui m'avait subjugué. Drogué. Ensorcelé. Au sfumato du scotch.
Au brouillard du whisky.
South Beach ou Perpignan, les lignes sont les mêmes.
L'élégance est un style, un mouvement dans l'air de ne pas y toucher.
Aux abords déglingués, il y a la discipline et la rigueur du trait.
Ma ville de désordres aux personnalités multiples et tranchées,
offre un visage d'elle qu'il me plaît d'adorer.
De St-Assiscle à la Lunette. De l'Art Déco s'est propagé.
Je le photographie quand je veux le fixer. Parmi d'autres hommages.
Et j'entends vous le dire. Aux maires de ma mère.
Un patrimoine dormant est fait
pour être réveillé.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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