Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Coming out

Publié le

Je n'écris plus de chansons. Je prends des photos.
Je saisis Perpignan jusqu'aux moindres détails.
Et les amis, de Paris, de Marseille, qui sont tous de passage.
Phénomène vacances. C'est le grand défilé. Des retours au bercail.
J'ai deux adaptations qui m'attendent sur le bureau. Il y a à faire.
Mais l'état de l'industrie est tel... Difficile d'être motivé.
Même par de beaux projets. De belles voix. Des talents évidents.
Jeunes ou confirmés. Quand je me demande où ils trouvent encore la foi.
Le blog ne me nourrit pas non plus. Mais il est une hygiène de vie.
Ce n'est pas un journal. Ce n'est pas un carnet, un cahier, un album, un grimoire.
Ou bien juste une ardoise pour faire mes exercices et mes étirements.
Ce n'est qu'un rendez-vous. Un lieu où je me trouve.
Et prolonge ce métier d'écrire tous les jours.
Je ne sais plus écrire des articles de presse ni des chansons d'amour.
Quand la matière est là. Que le diable s'habille et peut rentrer chez lui.
L'été est cet endroit parfait pour la paresse.
Mais je garde à l'esprit le fait que je progresse
vers d'autres façons d'exister et de vivre ma vie.
Il faudra déménager bientôt, encore, puisque c'est un biorythme,
promouvoir un livre qui n'est pas le mien, même si ce sont mes textes,
pour lequel je ne touche pas un centime quand j'ai cédé mes droits
pour qu'il puisse se faire, et préparer surtout la deuxième partie.

Aux images de Mars comme à celles d'Alep, je me dis qu'écrire n'est pas grand-chose.
Je veux dire que ça compte quand il s'agit d'action, qu'il y a des conséquences.
Ecrire des chansons. Qu'est-ce que cela peut faire ?
Au mieux, accompagner des âmes esseulées dans leur chagrin d'amour.
Ou encore faire danser les gens lorsqu'ils sont réunis pour faire la fête.
Je ne sous-estime pas leur pouvoir sur les gens et leur vie quotidienne.
Lorsqu'elles participent au bonheur, à la joie, comme elles peuvent soulager.
Dire aux cœurs malheureux qu'ils ne sont pas vraiment seuls.

Ce qui me bouleverse vraiment, ce sont plutôt les hymnes.
Pas les hymnes nationaux qui me glacent tous le sang.
Mais ces chansons que l'on connaît tous et qui peuvent rassembler.
Le chant des partisans. Par exemple. Qui s'amplifie dans ma poitrine.
Des vieilles chansons de bateliers américains. Shenandoah.
Comme j'ai été terrassé, dans ce restaurant d'Istanbul, par la salle entière,
reprenant en chœur une chanson qui ne semblait pas être gaie.
Les pseudo-tubes que l'on essaie encore de vendre me rendent malade.
Tout autant que les comédies musicales qui se succèdent au Palais des Congrès.
Et cette ambiance de bars à karaoké, où des fidèles se prennent très au sérieux.
Lorsqu'ailleurs, spontanément, une foule reprend Amazing Grace dès les premières mesures.
Ou L'Estaca de Lluis Llach, comme un seul homme. Qui m'arrache des larmes.

C'est encore ce désir d'être utile.
Ce besoin de participer à quelque chose de plus grand que moi.
Faire partie d'un projet, bien sûr, me permettait de servir un interprète.
Et je suis fier, non pas de mes textes enregistrés, dont aucun ne me plaît,
mais d'avoir pu satisfaire une équipe à un moment donné.
J'ai servi mon éditeur, des maisons de disques, et d'excellents chanteurs.
Mais j'aimerais élargir le champ et trouver le moyen d'être dévoué aux grands nombres.
Non pas pour être adulé d'une foule et reconnu dans la rue, mais pour participer à la société.

Pour servir des idées et défendre des valeurs. Faire avancer les choses. Et moi avec.
Je me fous des rivalités économiques et géopolitiques entre Pékin et Washington.
Je me fous des jeux souterrains entre Iran et Russie, des manœuvres de l'ONU.
Il y a des gosses qui se battent à Alep pour leur liberté. Et mon sang bout pour eux.
En Palestine, en Birmanie, en Afghanistan, en Colombie, en Chine, au Mali...
Il y aurait bien des images à produire, balayées partout par les Jeux Olympiques.
Je ne veux pas gâcher la fête d'une manifestation aux aspirations universalistes,
que je partage et qui m'enthousiasment toujours quand elles ne me bouleversent pas,
mais regrette que l'on en fasse des jeux du cirque pour occidentaux désoeuvrés.
Quand le sport, aussi noble soit-il, n'a rien à faire dans l'éditorial des journaux télévisés.
Qu'il doit avoir ses propres journaux et ses propres émissions.
Mais ne peut trouver sa place dans l'actualité, comme la culture, que dans les magazines.
Qu'il n'est pas possible d'en parler, "sans transition", comme il est dit pour s'excuser,
à la suite des images de guerres, de conflits et de plans sociaux dramatiques.
On en parlera bien assez pour les scandales liés au dopage ou aux financements.
Mais les résultats sportifs, même olympiques, peuvent être relayés ailleurs.
Et je ne comprends pas que l'on ouvre le journal avec une médaille d'or
plutôt qu'avec ce qui se passe dans l'Azawad, en Syrie, ou au gouvernement.
Ou que l'on ne s'en indigne pas.

Je n'écris plus de chansons. Je n'écoute plus la télévision.
Même pas pour regarder les cuisses et le cul des athlètes.
Quand je n'ai aucune émotion à l'obtention de l'or ou de l'argent par mon pays.
Ce qui me touche est l'esprit olympique dans son aspect international et pacifique.
La trêve des confiseurs, comme elle avait été pensée, précisément, dans l'Antiquité.
On arrête de se battre. On dépose les armes. Et l'on va se confronter ailleurs un instant.
Le rabat-joie que je suis sait qu'il trouvera ce qui l'intéresse sur internet.
Déplorant seulement que l'on finisse d'endormir une population
déjà engourdie par les vacances et la chaleur de l'été.
Patience. A la rentrée, nous pourrons remettre les pendules à l'heure.
Et regarder de plus près, peut-être, tout ce qui s'est passé depuis dans notre dos.
Je n'ai pas envie d'écrire Danser la vie pour distraire des foules.
De participer à l'anesthésie générale des consciences.
En maillon d'une chaîne cynique dont les objectifs sont assumés.
Comme participant à l'exploitation des masses quand je suis moi-même exploité.
Je prends des photos. De murs et de fontaines. De petites sculptures oubliées.
Pour rendre hommage aux artisans et artistes qui se sont donné cette peine.
Il y a un détail dans une frise que personne ne voit. Je la découvre et la montre.
Il y a ce visage sur le heurtoir devant lequel tout le monde passe sans y faire attention.
Je m'y arrête. Et je pense à la personne qui l'a conçu et réalisé. Photo.
Bien sûr. Je ne suis pas reporter de guerre. Et ne le serai jamais.
Je ne suis pas à Kaboul et ne participerai pas à Visa pour l'image cette année.
Mais j'aime regarder là où personne ne regarde.
Regarder à l'opposé de la direction indiquée par le doigt des médias.
Quand je ne tire aucun plaisir particulier à ne pas faire comme les autres.

Inutile de vous demander pour qui je me prends.
Puisque vous serez mieux placés que moi pour en juger sans doute.
Lorsque je sais que je ne suis pas seul à prendre des portes en photo.
Ni à regretter la couverture outrancière des Jeux, fussent-ils olympiques.
D'autres seront plus sévères encore, sur l'inaction de l'ONU en Syrie.
Ou sur l'absence de droits de suite sur les affaires Tunisiennes et Libyennes.
Je m'interroge sur la façon d'optimiser le temps qu'il me reste à vivre.
Comme vous le faites probablement aussi, régulièrement, de votre côté.
Je vais faire les adaptations que l'on m'a commandées.
Puisque j'ai besoin d'une crédibilité, comme tout le monde, dans mon activité.
Et d'honorer mes engagements. Pour l'image que je me fais de moi-même.
Quand je tends à reconquérir les terrains que j'ai abandonnés ces dix dernières années.
Le piano attendra. J'ai déjà repris l'objectif. Celui de l'appareil photo.
Et c'est une respiration heureuse pour mon métabolisme.
Quand j'ai déjà échangé ma dépendance à l'alcool contre celle à l'écriture.
Que je veux continuer dans cette logique. Lâcher les armes pour prendre les outils.
Abandonner ce qui me détruit pour me saisir de ce qui construit.
Quand mes mains sont plus utiles à créer qu'à remplir des verres de whisky.
Encore encombrées de cigarettes dont je n'arrive pas à me défaire.
Je n'écris plus de chansons, à vrai dire, depuis l'âge de vingt ans.
Je n'ai ensuite, bien plus tard, jamais fait que satisfaire des commandes.
Quand cela, ironie de l'histoire, n'a même plus eu l'avantage de pouvoir me faire vivre.
Je prends des photos. Et je viens vous l'écrire. Je n'aime pas les chansons.
J'ai toujours écouté du jazz et de la musique classique.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

Commenter cet article