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Condoléances

Publié le

Un fourgon sur le parvis.
Je fraternise avec les tailleurs de pierre. Au pied du campanile.
Soudain, un christ, éblouissant de tout son or, brandi au bout de sa pique,
passe le portail de la cathédrale, suivi de religieux les mains jointes.

Et des hommes en suivant, portent ensemble un bien triste bagage.
Le coffre, je le sais, est supposé contenir un cadavre.
Celui d'une personne qui avait encore, quelques jours plus tôt, je présume,
des choses à dire, à faire, ou ne serait-ce qu'à espérer.
A quelques mètres de nous, l'ambiance est extraordinairement différente.
Il y a là, au moins, deux mondes qui cohabitent, sur la même esplanade.
Quand mes ouvriers continuent à jouer du burin avec application,
et de tous leurs outils, presque joyeusement, sur le marbre bleu de Baixas.
Nous sommes à l'ombre de mon platane qui délimite l'atelier en plein air,
où, en bon chat toujours attiré par les activités artistiques et cérébrales,
je suis venu ronronner, ravi d'être au coeur de cette confrérie à l'oeuvre.
Je retiens mon doigt sur l'appareil photo, saisi par le contraste.
La famille, endeuillée, forme un cortège venu affronter un soleil éclatant.
Dans son tunnel de chagrin et d'incompréhension, de vertige et de doutes,
d'où, le monde extérieur, toujours indifférent, devient une provocation constante,
elle sort de la nef de la cathédrale pour suivre ce qu'il reste d'un proche.
Un des artisans, aussitôt le cercueil aperçu, s'interrompt et informe ses compagnons,
d'un seul mot, à peine articulé, d'une voix si basse que je m'étonne qu'il ait pu
être entendu de l'équipe au milieu du cliquetis général qui martelait des rythmes,
et soudain, à ce signal discret, c'est le silence qui s'impose pour marquer son respect.
L'arrêt du travail fait son effet sur moi. Le vacarme métallique stoppé net.
Laissant tomber une chape de compassion et de recueillement sur toute la place.
Une façon de faire un signe de croix, de se découvrir, ou de s'incliner.
Une façon impressionnante d'exprimer de l'estime ou de l'humanité.
Sans mines obséquieuses, ni manifestations excessives, on respectait l'affliction.
On s'était contenté de suspendre le travail de peur qu'il ne devienne blessant.
La considération des ouvriers à l'égard de la douleur d'inconnus me bouleverse.
Les costumes noirs se sont massés devant le fourgon, alors que la cathédrale
vomissait de longs mètres de bouquets, de couronnes, entre autres compositions florales.
On devine que les lunettes de soleil ne servent pas ici à se protéger de lui.
Lorsque, contrairement aux tailleurs de pierre, il ne relâche pas la pression de sa tâche.
Il brûle dans le ciel et vient faire peser davantage le silence qui s'est fait ici-bas.
Dans leur colère, leur désespoir, leur abattement, leur désarroi, leur apathie, leur absence,
les âmes frappées par le deuil semblent ne pas avoir remarqué le geste des artisans.
Les proches de l'être manquant, en pilote automatique, demeurent concentrés sur autre chose,
sur ce qu'ils doivent faire, sur ce qui leur échappe, se soutiennent et nous tournent le dos,
sans que nous en prenions ombrage, jusqu'à ce que le cercueil disparaisse sous les fleurs.
On a fermé le fourgon pour l'emporter ailleurs.
Et le travail put reprendre.

 

Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan

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