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Vérone

Publié le

Ce n'était pas une bouteille à la mer.
Je cherchais à comprendre qui faisait quoi dans ce pays. Le mien.
J'avais repris des contacts. Redécouvrais ma ville.
Etourdi par bien des changements qui me ravissaient.
Et j'essayais de voir avec qui j'allais bien pouvoir travailler.
Ce n'était plus Paris. Ce qui présentait autant d'avantages que d'inconvénients.
Ma peau avait changé de couleur et je pouvais voir les étoiles dans le ciel.
L'air, l'eau et la nourriture... tout semblait meilleur.
Même depuis mon cabanon humide et humiliant.
Sans parler des amis, de la famille, que j'avais si longtemps abandonnés,
tous ceux restés ici, que je retrouvais, et me donnaient soudain une vie sociale
bien plus intense et soutenue qu'à Montmartre où je m'étais desséché.
Je venais à peine de m'extirper d'une catastrophe industrielle.
Avais survécu au naufrage et nagé jusqu'aux plages de l'enfance.
Indifférent à l'actualité sportive, je n'ai pas pu faire comme si l'Espagne n'avait pas gagné.
Tant Perpignan frémissait de cette victoire et la fièvre était perceptible depuis chez moi.
Cette fierté d'avoir du sang espagnol ainsi excitée, même à distance,
avait sans doute dû m'orienter dans les recherches que je faisais sur internet.
Après tout, le Roussillon est la première marche de la Péninsule Ibérique.
Et sur Facebook aussi, je passais en revue les contacts dont je ne connaissais que le tiers.
Je ne dis pas que je n'ai pas été sensible à l'image. Mais je ne m'imaginais rien.
Comment ne pas être sensible au regard qui faisait fondre l'écran de l'ordinateur ?
Toujours est-il que voilà. Il y a deux ans. Exactement deux ans.
J'ai envoyé un message pour me présenter.

La photo, je l'ai dans la tête. Elle est gravée.
Et j'ai retrouvé la posture comme la densité bien des fois ensuite.
Sur un coin d'oreiller. Cela me saisissait. Me broyait le cœur en me procurant du plaisir.
Comme si le regard sur internet qui m'avait fusillé me regardait déjà sans le savoir.
C'est moi qu'il regardait en effet, dans l'obscurité de mon premier étage.
Cette douce tempête m'était destinée. Et je pouvais en avoir eu l'intuition.
Merci mon Dieu. Pour le départ de Paris. Pour la victoire de l'Espagne.
Alors que la fameuse Dance of the Knights de Prokofiev
fait vibrer mes vitres depuis le Campo Santo voisin, impériale, impérieuse,
avec son effet de marche de géant, à grands coups de cordes, de cors et de trombones,
je me retrouve au pied de mon campanile, fenêtres ouvertes, à remercier le Ciel.
Il fallait que j'envoie ce message et je l'ai envoyé.
Il fallait que tu y répondes et tu y as répondu.
Et à cette soirée d'été, où Roméo et Juliette sont à mon balcon, tous les deux,
dans un tourbillon de geysers et de roulements de timbales, volcaniques,
j'envoie un baiser à St-Jean et ses constellations divines.
Le bonheur qui est le mien n'est jamais retombé en deux ans.
Malgré les doutes, les questions, les coups de panique,
jamais le diable ne m'a repris pour me ramener au fond de l'eau.
Aux amours impossibles, Prokofiev a offert sa plus belle partition,
et je pense aux amants empêchés, déchirés, qui n'ont pas eu notre chance.

Le temps est une curiosité. Que sont deux ans ?
Au moment présent, ils sont les cuivres étincelants d'un ballet que je ne vois pas.
Le mois de juillet qui rapporte ses bienfaits aux corps assoiffés de caresses.
Je n'ai pas bougé. Au centre d'un mobile cosmique. Où tout tourne autour de moi.
C'était hier. C'était il y a dix minutes. C'était il y a deux mois.
Je rédige un e.mail. Face à cette fenêtre que j'ai habitée près du parc.
Je retrouve les sensations du carrelage et des murs, des tissus et des cartons.
Facebook est une bénédiction.
Voilà bien un réseau toujours prêt pour la révolution.
La mienne, on la connaît. Autour d'un soleil qui est toujours brûlant.
Ce n'était pas une bouteille à la mer.
C'était la réunification.
C'était des retrouvailles.
Montaigu. Capulet.
Et mon cœur est complet.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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