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Frankenstorm

Publié le

A la décharge de G.W. Bush, les Etats du Nord-Est sont plus riches,
et mieux équipés que les Etats du Sud. Je pense à la Louisiane.
Lorsque cette donnée ne peut relativiser la différence philosophique majeure

qui fait véritablement le clivage entre Républicains et Démocrates.
Je l'ai répété ailleurs, nous ne sommes pas ici dans l'affrontement droite/gauche,
mais libéralisme/étatisme ou nationalisme/fédéralisme.
Lorsqu'un autre président républicain que Bush, aurait tout autant tardé
à mettre en mouvement les secours fédéraux, face aux ravages de Katrina à l'époque.
Il s'agissait moins de mépriser la ville noire de New Orleans que de se reposer
constitutionnellement sur les pouvoirs des Etats qui gardent leur part de souveraineté.
Quand il s'agit autant de respect des autonomies locales que d'économies fédérales.
La différence tient aussi au ton et à la posture. Lorsque Bush a sous-estimé l'impact.
Et qu'Obama a bien retenu la leçon en étant le père protecteur dont l'Amérique avait besoin.
Psychologiquement, la présence du grand chef à la barre, et en alerte, change la donne.
Le combat contre les éléments devient celui de la nation entière.
Et même les citoyens de Californie ou du Colorado peuvent se sentir concernés.
La ville de New York, aussi, a un statut particulier dans l'imaginaire américain, comme,

on le voit bien, jusqu'à nos propres médias français, dans l'imaginaire mondial.
Et l'inquiétude, nourrie aussi par les images de films catastrophe de Manhattan détruite,
par des raz de marées, des pluies de météorites ou des attaques terroristes,
est toujours amplifiée par le symbole universel de la métropole soudainement vulnérable.
D'autant qu'on le sait, la réalité a rattrapé la fiction avec les attentats du 11 Septembre.
Dont le traumatisme est aussitôt réactivé, désormais, de façon pavlovienne,
et pas seulement aux Etats-Unis, dès que New York connaît une situation extraordinaire.
Comme symbole de la grosse ville, et donc de la réalisation même de l'humanité,
nous sommes fascinés par l'incarnation de notre puissance soudain réduite en cendres.
Manhattan, malgré les émergences de Shanghai ou de Dubaï, reste la métropole,
dans son aspect urbain et multiculturel, la capitale mondiale et universelle
- où demeure le siège de l'ONU notamment - à la croisée de toutes les civilisations.
Plus qu'une Rome moderne, lorsque New York ne dirige aucun Etat colonial dans le monde,
quoi qu'en disent les tenants de la thèse de l'impérialisme américain qui n'a toujours été
qu'un fantasme, elle est une nouvelle Babylone, la ville condamnée à être détruite.
La cité arrogante où s'exprime le génie humain imbu et ivre de lui-même,
où l'humanité se glorifie elle-même en défiant les dieux avec un certain succès.
Capable de provoquer la colère de ces derniers et un châtiment définitif.
L'orgueil des hommes doit être puni. Et New York est le symbole de notre orgueil.
La ville que des extraterrestres viendront rayer de la carte en premier lieu.
Celle qui sera dévastée par les catastrophes naturelles en réponse à ses méfaits.
C'est dans cet état d'esprit que les kamikazes de 2001 sont venus mettre à bas
les Colonnes d'Hercule de la finance internationale, pour punir des fautes
qui sont pourtant - on l'a vu avec les crises de la fin de la décennie - reparties de plus belle,
à peine le choc épongé par le coeur de ce Grand Satan qu'est toujours l'Amérique.
Avec une part de culpabilité, conscients des dérives du monde que nous avons construit,
avec ses impacts déplorables sur la justice sociale dans le monde ou sur l'environnement,
nous prenons une certaine forme de plaisir un peu pervers à nous voir punis
de nos ambitions délirantes comme de nos inconséquences.
Et le chaos, pour la plupart d'entre nous, serait une fin qui serait aussi juste que méritée.
Lorsque nous avons cette propension, franchement mégalomane, pardon,
à tenir l'être humain comme responsable de tous les problèmes de l'univers connu.
Ainsi, New York incarne cette folie des hommes, aveuglés par leur puissance objective.
Sodome et Gomorrhe réunies sur une même île en tête de proue d'une terre de rebelles,
d'exilés, tous chassés d'un paradis terrestre qu'ils s'évertuent à reconstruire à leur sauce.
La terre de l'insoumission à l'ordre naturel des choses. Du volontarisme échevelé.
A ne pas se résoudre aux ordres établis et aux règles d'une nature qui s'en trouve bousculée.
Et bien des puritains américains, drapés dans leur paradoxe, expient d'une main les fautes
auxquelles ils participent de l'autre, conscients qu'ils prennent part à l'abomination.
C'est cette ambivalence irrationnelle que nous partageons tous peu ou prou.
Et les références bibliques abondent, même dans l'imaginaire des athées ou des cartésiens :
nous devrons tôt ou tard payer notre insolence, comme il est pensé notamment
dans les thèses environnementalistes et écologistes.
Comme nous sommes à la fois fiers de notre évolution et honteux de notre suffisance.
Comme nous sommes à la fois ivres de nos succès et friands d'autoflagellations.
Ainsi, nous attendons chaque fois, avec une étrange gourmandise, la destruction de Babylone.
Quand nous avons tous été exaltés aux images du World Trade Center, avec une certaine fièvre,
un brin malsaine et tordue, dans l'avant-goût délicieux d'apocalypse qu'elles nous livraient.
Cette liesse particulière qui nous anime collectivement dès qu'il s'agit de fin du monde.
Quand il y a, derrière la panique concernant son propre sort, d'un point de vue individualiste,
l'idée presque rassurante que nous faisons partie d'un tout, d'une communauté universelle,
et que cette notion d'humanité, aux risques de sa disparition, se révèle être une réalité.
Nous faisons bien partie d'une communauté humaine.
Et c'est aux catastrophes que cela apparaît.
Il y a donc, derrière les tragédies, une révélation qui relève de la bonne nouvelle.
Nous allons tous mourir, mais nous sommes unis. Et la mort est plus douce.

Ce n'est pas pour rien que nous ne nous intéressons pas vraiment à Dover ou à Baltimore.
Si New York concentre 9 millions d'habitants à elle seule, justifiant un focus attendu,
et légitime, on préfère montrer les images d'Atlantic City, petit Las Vegas atlantique,
Sin City de la Côte Est, ville de loisirs et du divertissement, chantre de notre désinvolture,
ou suivre l'état de centrales nucléaires perçues aussi comme symboles de nos inconséquences,
que relayer des images de Newark ou de Norfolk en Virginie.
On voit bien, aux journalistes postés devant la Statue de la Liberté sur l'Hudson,
qu'il y a une certaine fièvre à attendre le monstrueux raz de marée promis par Le jour d'après,
à espérer à la fois que la chose n'arrive pas et que la chose arrive.
Pour ceux qui vont se jeter à genoux en battant leur poitrine comme la coulpe universelle,
hurler au dérèglement climatique dont nous serions responsables, voyant ici,
une preuve de l'intensification des catastrophes naturelles avec leur "on vous l'avait bien dit !",
je suis au regret de dire que dans l'information relayée selon laquelle, une telle situation
ne s'était pas produite à New York depuis 1960, bien que parfaitement sensationnelle, en effet,
il y a l'aveu que de telles tempêtes se sont déjà produites, de mémoire d'homme de surcroît.
A ceux qui moquaient la mobilisation d'Obama et l'évacuation spectaculaire de centaines
de milliers de personnes en considérant que " les Américains en font toujours trop ",
ou qu'ils exagèrent toujours tout, bien que soulignant peut-être un trait de caractère existant,
on répondra qu'il vaut mieux en faire trop que pas assez quand il s'agit de vies humaines,
que Katrina a donné une leçon aux Etats-Unis, et que le niveau d'alerte a été ici justifié,
lorsqu'on découvre les 4 mètres d'eau qui ont envahi la pointe Sud de Manhattan.
Ce que l'on pouvait craindre est finalement arrivé, et n'est pas arrivé non plus.
Lorsque la couverture médiatique internationale montre combien nous attendons chaque fois,
plus que des inondations, des incendies, des dégâts matériels et de regrettables pertes humaines,
la destruction totale de New York.
Comparativement, alors, bien entendu, la quinzaine de victimes déplorées à cette heure,
et un simple black-out sur la capitale du monde, pourraient paraître un peu décevants.
Et nous faire considérer, vu de loin, qu'une telle mobilisation relevait du "tout ça pour ça".
Et je vois, avec une certaine affection pour mon espèce, dans toutes les réactions,
merveilleusement contradictoires la plupart du temps, à l'endroit des Etats-Unis d'Amérique
et de New York en particulier, toute l'ampleur de deux sentiments aussi forts qu'opposés,
propres à l'humanité : notre narcissisme assumé comme notre détestation de nous-mêmes.
Deux forces contraires qui s'exercent à la fois sur le groupe entier, la communauté humaine,
comme sur chacun de nous, individuellement, dans nos histoires ou nos vies singulières.
Et je trouve toujours touchant de voir à quel point, à la fois,
comme nous nous aimons, et comme nous ne nous aimons pas.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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