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J'avais une vie

Publié le

J'avais une vie, avant la mienne, dont je me souviens cette nuit.
J'avais des amours vénériennes, des flots d'alcool, des flots d'ennuis.
Chemin de croix pour mes apôtres. J'avais la boisson comme amie,
des gueules de bois dans le lit des autres et trop de démons insoumis.
Dans les avions, dans les hôtels, j'ai couru autant que j'ai fui.
Dans bien des boîtes et des bordels, et à Manhattan sous la pluie,
je devais vomir une faute, réduire en cendre mes crédits,
et me détruire la tête haute, expier le mal dans l'incendie.
J'avais une vie, avant la mienne, qui était celle d'un mort-vivant.
J'avais la honte comme une chienne, toujours fidèle, toujours devant,
d'avoir survécu à la mère que le cancer a arrachée
à mon ventre et à mes artères, à mes bras d'enfant écorchés.
J'avais le noir des mauvais rêves, le diable dans l'obscurité,
le désespoir, aucune trêve, à ma solitude infectée.
J'avais la rage de ce gosse qu'il a fallu abandonner,
et le goût du plaisir atroce de ne pouvoir me pardonner.

J'avais la révolte en colère. Et le whisky pour la noyer.
Du sexe à l'aveugle et l'enfer à nourrir et à tutoyer.
J'avais la rage de ce gosse qui a souffert d'avoir aimé
l'amour cloué à coups de crosses, qu'il ne connaîtrait plus jamais.
J'avais une vie, avant la mienne, dont tu es venu me libérer.
D'aussi loin que je me souvienne, j'étais perdu ou égaré.
Impuissant à faire confiance, paranoïaque et dégoûté,
méfiant, je préférais la transe de nuits qui savaient m'envoûter.
J'avais une vie, avant la mienne, avant celle dont je me souviens,
dont les souvenirs me reviennent, qui était si simple, et c'était bien.
Ce terrain béni de l'enfance auquel tu m'as reconnecté.
L'amour d'aimer et l'insouciance qui n'avaient cessé d'exister.
Je m'ouvre au monde et à ta bouche, au bonheur que tu veux donner,
celui d'être deux qui fait mouche, et de pouvoir m'abandonner,
oublier le goût masochiste de me blesser et me punir,
oublier l'orgueil fataliste qui m'interdisait de m'unir.
Je peux déposer mon armure, baisser la garde, le pont-levis,
panser mon cœur et mes blessures quand tu traverses le parvis,
ouvrir mes bras et mes fenêtres, être moi-même, et amoureux,

accepter de pouvoir renaître et de filer des jours heureux.
J'avais une vie, avant la mienne, dont je me souviens cette nuit,

d'orages et de foudres anciennes dont je ne veux plus aujourd'hui.
Ce n'est pas l'amour de ma mère, mais il est plus intéressant.
Stop le Chivas et les chimères. J'embrasse ce que je ressens.
Ce n'est plus l'amour de ma mère, mais il est tout aussi puissant.
La confiance a tout pour me plaire, et l'on ne peut pas s'aimer sans.

 

Philippe LATGER / Mars 2015

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Comme moi qui l'éprouve

Publié le

De mon ancienne vie, je n'ai pas repris le whisky et le sexe à l'aveugle.
De mon ancienne vie, j'ai repris les avions, les hôtels, les taxis.

Pour aller jusqu'en Crète et revoir Miami.
De mon ancienne vie, je n'ai pas repris l'alcoolisme et la fête.
De mon ancienne vie, j'ai repris l'envie de reconstruire, relever des défis,

pour me sentir utile même loin de Paris.
Le goût du danger, il est dans l'entreprise. Il n'est plus dans la fuite.
Et c'est parce que tu es, que je te sais, exister et m'aimer, que je peux avancer.
Je n'ai pas repris les abîmes toxiques, les noirceurs dérisoires que je voulais superbes
pour me donner du grain, quelque chose à écrire, pour être romantique ou au mieux pathétique.
Je ne sais plus me plaire dans le tourment factice de l'auteur désoeuvré qui se souhaitait maudit.
J'ai envie d'être adulte. J'ai envie d'être bien. J'ai envie d'être un homme.
Je peux l'être avec toi. Cesser de geindre et de me détester. De boire et me haïr.
Pour être responsable. Lumineux et solaire. Quand tu es dans ma vie.

De mon ancienne vie j'ai retrouvé des choses qui certes me manquaient.
Mais à chaque virage il y a du tri à faire. Le bon grain de l'ivraie.
Je n'ai pas repris le mépris que j'avais pour l'amour, pour les hommes et le sexe.
Ni ce goût détestable pour l'autodestruction.
J'ai repris l'amour d'être vivant, l'amour de mes semblables, de ce qu'on m'a transmis,
le respect de soi-même, le respect de valeurs, et l'envie de donner, me donner, en confiance.
C'est à toi que j'ai pu m'ouvrir à ce besoin, à ce point, que j'ai pu me livrer et déposer les armes.
C'est à toi que j'ai pu étouffer l'incendie de mes rages, à ce deuil lancinant que je ne savais faire,
à tout ce désespoir, la colère, la révolte d'avoir perdu ma mère, et des gens que j'aimais.
C'est à toi que j'ai mis sous la porte les insultes à la vie que je ne pouvais taire,
à toutes les blessures que je faisais aux autres, aussi vrai qu'à moi-même,
aux tyrannies débiles de l'orgueil mal placé, le besoin d'être aimé et de prouver des choses.
L'instinct de possession. La jalousie puérile. La peur d'être trompé et d'être abandonné.
Fallait-il que je manque de confiance en moi ?...
C'est à toi que j'ai appris à me faire confiance quand j'ai confiance en toi.
Que je sais qui je suis. Que je sais ce que j'aime. Ce que je fais. Ce que je veux.
Pour une fois dans ma vie. Où j'arrive à me plaire.

De mon ancienne vie, je n'ai pas repris la parano ni l'enfer des méfiances absurdes,
le dédain élégant, le cynisme facile de jeunes loups qui se protègent toujours à vouloir toujours mordre.
Je n'ai pas repris la posture du cocaïnomane, du dandy imbécile qui se croit spirituel et drôle,
qui pense dominer, être libre, quand il ne s'aime pas et qu'il souffre en silence à tout ce qu'il faut tordre,
de cous et de barbelés, de phobies et de honte, à avoir tout gâché et se croire puni.
De mon ancienne vie, j'ai retrouvé l'enfance, ou le point de départ.
Le goût de toutes les chances. Le goût de grandir, de vieillir, d'accepter de mourir.
Quand je t'aime pour la vie, toute la vie, que je ne suis plus seul et que je ne crains plus rien.
Pas même que tu boudes, que tu veuilles me quitter, que tu aimes quelqu'un d'autre.
Lorsque je sais le bonheur de t'aimer en toute circonstance, sans attendre quelque chose en retour,
sans te vouloir à moi, ni même te posséder, lorsque je t'aime libre, que j'aime l'être aussi.
Cet amour absolu est un roc prodigieux qui est indestructible. Parce qu'il ne cherche rien.

Qu'il existe par lui-même, à l'instant, tout le temps. Inconditionnellement. Magnifique.
Qu'il n'a rien à prouver. Comme moi qui l'éprouve. Comme toi qui l'aimait.

 

Philippe LATGER / Mars 2015

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L'écharpe dans le col

Publié le

L'écharpe dans le col. Le blouson comme carapace. Je cherche une prise à ton cou.
Je sens la chaleur de ton corps qui s'étend et qui m'embrasse en entier malgré toi.

Une chaleur qui traverse la carapace. Qui donne de la chaleur au tissu de tes vêtements.
Puis au tissu de mes vêtements. Puis à ma propre peau. Je la sens sur mon ventre et sur mes pectoraux.
Tu restes immobile au milieu de la pièce et je t'enlace. Et tu te laisses faire. En silence.
Je me concentre sur l'odeur de tes cheveux. Et cette chaleur qui vient de toi.
Debout. Face à face. L'un contre l'autre. Je me suis frayé un chemin. Je cherche une prise.
Tu refuses de bouger. Pas un geste. Mais tu me laisses venir au creux de toi où je me plais.

Je cherche une prise à ton cou. A tes épaules. Je cherche à te trouver. A te retrouver.
Et tu me laisses chercher. Je suis en peignoir au milieu de la pièce. Débraillé comme au saut du lit.
Je sens une chaleur sur moi qui n'est pas la mienne. Elle a traversé tes vêtements et les miens.
Je la sens sur mon torse, sur mon ventre, sur mon sexe, sur mes cuisses. Elle traverse ma peau.
J'aime cette chaleur. Mon corps la reconnaît. A travers le pull et le blouson que je ne porte pas.
Tu refuses de faire le moindre mouvement. Tu refuses de me faire espérer quoi que ce soit.
Tu refuses le moindre geste tendre. Alors que tu es là. Qu'être arrivé jusqu'à moi en est un.
Tu as tout donné en me donnant le temps de ta présence et je n'aurai pas plus.
J'en profite. Pour m'envelopper de toi. Comme un chat dans les jambes qui cherche la caresse.

Je suis avec toi. Je suis à toi. Je m'y arrête. Je suis l'engin à son chargeur. Les batteries.
Je charge. Ta chaleur. De l'énergie. Je charge tout ce que je peux de toi dans l'embrassade.

C'est doux. C'est chaud. Comme lorsque j'entrais en toi. Au plus profond de toi. Au cœur de nous.
Ici, il y a l'armure. L'écharpe et le blouson. Et même si tu es là tu marques la distance.
La distance, je la tiens. Comme je te tiens dans mes bras. Quand tu ne refermes pas les tiens sur moi.
Tu ne voulais pas même la distance du film d'un préservatif entre ta chair et la mienne,
et voici qu'ici il y a l'écharpe et le pull et le blouson, pour me tenir à l'extérieur de toi,

ou le plus loin possible... contre toi... où ta chaleur arrive à réchauffer mon corps.
Je te regarde et je sais que tu ne me détestes pas. Je veux que tu me pardonnes.
Quand tu ne risques rien. Que je ne te prendrai rien d'autre que le temps de ta présence.

Et la chaleur que j'ai gardée, qui n'est pas la mienne, et me caresse encore après ton départ.
Elle parcourt mon dos, mes bras, l'intérieur de mes cuisses,
les petites bosses de mes abdominaux.
Elle parcourt mes épaules et mes flancs, me masturbe comme personne et me donne du plaisir.
Et parce que tu étais là, je sais qu'un jour viendra où faute d'être aimé, je serai pardonné.

 

Philippe LATGER / Février 2015

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L'amour ou mieux que ça

Publié le

Nous ne nous aimons pas pour l'assistance que nous nous portons au quotidien.
Il n'y a pas la reconnaissance d'avoir fait le lit ou étendu le linge ou descendu la poubelle.
Il n'y a pas la gratitude d'avoir fait les courses ou préparé le repas ou rempli le lave-vaisselle.

Nous ne nous aimons pas pour les services que nous nous rendons au jour le jour.
Quand nous ne sommes pas un couple et que nous ne vivons pas sous le même toit.
Je ne t'aime pas pour ton apport aux frais, aux factures, aux traites ou au loyer.

Je ne t'aime pas pour le train de vie que je n'aurais pas eu seul et que tes revenus rendent possible.
Ni pour la part de tâches que tu accomplis pour le bon fonctionnement du foyer.
Nous ne sommes pas constitués en équipe et nous ne nous devons rien.
Nous ne sommes pas mariés et n'avons pas uni nos capitaux ni nos intérêts.
N'avons pas de comptes communs ni une entreprise. Et sommes indépendants l'un de l'autre.
Nous ne nous aimons pas pour ce que l'autre améliore de notre confort matériel.
Et nous savons que nous ne nous aimons pas pour notre argent.
Que nous ne nous aimons pas pour la sécurité de nos situations ni pour la commodité d'être deux.
Je n'ai pas pour toi la tendresse que l'on a pour celle qui vous remplit le frigo ou lave vos chaussettes.
Je n'ai pas pour toi l'attachement que l'on a pour la mère, puis pour l'épouse, qui s'occupent de tout,
avec la conscience de cette dette énorme qui oblige, aux soins qu'elles nous portent quotidiennement.
Tu n'as pas pour moi cette reconnaissance éternelle que l'on a pour ceux qui vous assistent.
Quand je ne m'occupe pas plus d'aller faire réparer la voiture ni de faire bouillir la marmite.
Que je ne t'aide ni dans les tâches ménagères ni dans ta carrière professionnelle.
Tu ne me dois rien et je ne te dois rien. Quand nous ne sommes pas plus ni père ni mère de l'autre.
Que nous n'avons pas veillé l'autre la nuit quand il était malade.
Que nous n'avons pas logé ni nourri l'autre, ni subvenu à ses besoins, que nous ne l'avons pas élevé.
Je ne suis pas ton père. Je ne suis pas ta mère. Je ne t'ai pas donné la vie.
Et pour t'aimer, je n'ai rien sacrifié de la mienne.
Et pour n'être davantage le fils de l'autre, nous n'avons pas une once d'obligation l'un envers l'autre.
Pas l'ombre d'une dette, quelle qu'elle soit. Et nous sommes libres d'être ensemble ou de ne pas l'être.
Nous ne sommes pas tenus par la filiation, par du temps consacré, ni par les liens du mariage.
Et je n'en parle pas pour dénigrer ces nobles liens que je respecte et que je vénère.
Je n'en parle pas pour comparer et dire que nos liens sont supérieurs aux autres quand ils ne le sont pas.
Je le dis pour expliquer ce que c'est, pour dire que c'est différent, et que les uns n'empêchent pas les autres.
Rien n'est plus cher qu'un enfant. Rien n'est plus cher qu'une mère. Rien n'est plus cher que le temps.
Mais ce sont des amours on le sait qui ont leurs mécanismes de devoirs, de dettes et de culpabilité,

qui existent aussi bien dans les relations amoureuses et même les amitiés.

Je ne suis pas ton père. Je ne suis pas ta mère. Je ne suis pas ton fils.
Je ne suis pas ton époux. Je ne suis pas ton épouse. Je ne suis pas ton conjoint. Et tu ne me dois rien.

Je ne suis pas ton colocataire. Je ne suis pas ton élève. Je ne suis pas ton employé. Et je ne te dois rien.
Tu n'es pas mon père. Tu n'es pas ma mère. Tu n'es pas mon mari ni ma femme.
Tu n'es pas mon partenaire. Tu n'es pas mon propriétaire. Ni bâilleur ni roommate.

Nous ne sommes même pas amis. Et nous n'avons aucun devoir l'un envers l'autre.
Ce qui nous lie est cette liberté totale. Cette entière indépendance.
Nous ne devons absolument rien l'un à l'autre. Pas même du temps.
Lorsque le temps quand nous en avons peu est ce qui coûte le plus cher.
Nous avons besoin toi et moi, chacun de notre côté, de toutes les relations humaines dont je parle.
Nous avons besoin toi et moi de nos parents, de nos amis, comme je comprends le besoin vital
d'avoir des enfants et quelqu'un dans sa vie, au quotidien, de fonder une famille et tenir ses engagements.
Nous avons besoin, chacun de notre côté, de ces réseaux de liens qui font ce que nous sommes.
Mais notre relation à nous se situe ailleurs. Ni au-dessus, ni au-dessous. Simplement ailleurs.
Dans un autre paradigme. Un autre espace spatio-temporel peut-être.
Elle ne nous coûte rien. Pas même du temps. Et c'est pour cela qu'il ne peut y avoir de dettes.
Elle est juste le pouvoir d'être nous-mêmes, sans concessions, sans conditions. Sans sacrifices.
Nous ne sommes ni un couple, ni des amants, ni des sex friends, pas même des amis.
Nous sommes amoureux l'un de l'autre, et de cette relation, particulière, que j'invente avec toi.
Amoureux de cette histoire et de ce lien que nous tissons, avec une exigence commune.
Celle d'en garantir la beauté et la force, la pureté et la longévité, de quelque chose d'un peu dingue.
Le désir partagé de tenir cette relation bien à part, à l'abri des écueils de toute relation humaine.
Qu'elle soit filiale, amoureuse, amicale. Nous en connaissons les travers et les contingences.
Comme nous avons l'honnêteté d'assumer nos faiblesses et nos phobies, nos propres limites aussi.
Nous assumons nos égoïsmes, nos paresses, nos paranoïas, nos mégalomanies, nos caprices,
nos orgueils, nos doutes, nos ambitions délirantes et nos manques de courage.
Nous avons cette force d'anticiper toutes les fatalités face au temps et à l'usure, à l'ennui,
aux variations d'humeur, au mal que l'on se fait toujours tôt ou tard quand on s'aime.
Nous avons cette force et cette volonté, cette détermination, d'embrasser en connaissance de cause
tout ce qu'un choix implique de conséquences, de frustrations, de regrets, d'incompréhension de soi,
puisque nous devançons les revirements, puisque nous acceptons nos paradoxes et nos contradictions,
que nous savons d'avance que nous pouvons changer d'avis, que nous pouvons changer nous-mêmes,
et nos besoins avec nous, et nos envies avec nous, que nous pouvons nous perdre nous-mêmes,

et ne plus reconnaître la personne que nous sommes,
et ne plus comprendre les choix que nous avons faits.


Puisque nous ne partageons que le désir que nous éprouvons l'un pour l'autre,
et ce projet fou d'inventer autre chose d'une relation entre deux êtres humains,
peut-être ne nous aimons-nous pas. Peut-être que ce n'est pas de l'amour. Que c'est autre chose.
Nous ne sommes ni des amoureux, ni même des amis. Quand nous ne partageons rien d'autre que ça.
Ce besoin d'exister l'un pour l'autre. D'être ensemble sans l'être. Pour la vie.
Nous ne partageons rien du quotidien qui puisse alimenter nos conversations amicales au téléphone.
Nous ne partageons rien de nos obligations familiales ou professionnelles qui puisse faire débat.
Nous ne partageons que le fait de nous accompagner à distance, hors du temps, d'être là, d'être deux,
comme on porte nos morts ou notre identité réelle, complète, tout ce qui nous construit.
Quand nous ne pouvons pas avoir de secrets l'un pour l'autre. Que nous ne nous mentons pas.

Qu'il n'y a pas de formes à mettre, de mensonges d'omission, pour servir nos intérêts immédiats.
Que nous pouvons nous permettre d'être lâches, d'être injustes, d'être violents, d'être de mauvaise foi,

d'être égoïstes, quand cela ne compromet rien, que nous ne risquons rien, pas même de nous perdre,
que nos propres caprices ou enfantillages, montrer nos faiblesses ou nos inconséquences,
nous mettre à nu, est possible sans représailles et sans reproches, en toute liberté et en toute confiance.
Nous pouvons ensemble être fragiles et égarés. Nous pouvons douter. Nous pouvons baisser les bras.

Nous pouvons nous permettre d'être fatigués et vulnérables. D'être délirants et mégalomanes.
Nous sommes dans un espace secret où nous pouvons baisser les masques.
Nous défaire de nos corsets, de nos armures, des poids du quotidien, des devoirs et des habitudes.
Nous affranchir de tout ce que nos relations exigent par ailleurs, de temps et de courage, de force,

de contraintes que nous nous imposons nous-mêmes pour être à la hauteur de ce que nous pensons
et croyons devoir faire, pour être un bon fils, un bon père, un bon époux, un bon ami, un bon voisin...
nous affranchir de tout ce que nous nous imposons pour être quelqu'un de bien à nos propres yeux.
Nous sommes de ceux qui mettent un point d'honneur à avoir bonne conscience.

Nous sommes scrupuleux, et tenons à honorer nos engagements, quels qu'ils soient.
Et nous nous respectons pour cela, lorsque nous partageons les mêmes valeurs.
Du fait de nos natures, de nos histoires, de nos éducations, de notre culture,

nous nous imposons seuls à nous-mêmes une foule de choses pour pouvoir nous regarder dans la glace,
pour être des hommes, à la hauteur de ce que nous pensons vouloir ou devoir être pour être satisfaits.
Et l'espace que nous avons créé ensemble est celui où nous pouvons jeter l'éponge et respirer.

Où nous pouvons baisser la garde et nous déconnecter de tout. Libérés de toutes les pressions.
Tu n'as pas à être avec moi comme tu penses devoir l'être avec ton père.
Tu n'as pas à être avec moi comme tu penses devoir l'être avec tes enfants.
Nous n'avons pas à être avec l'autre comme nous pensons devoir l'être avec notre époux, notre épouse,

ni même comme nous pensons devoir l'être avec nos amis.
Puisque si nous ne nous devons rien, il y a encore une chose qui fait la différence.
Nous n'avons rien à nous prouver.


Je n'ai pas peur avec toi de décevoir le père que tu n'es pas.
Je n'ai pas peur avec toi de décevoir le fils que tu n'es pas.
Je n'ai pas peur avec toi de décevoir un ami ou un proche que tu n'es pas non plus.
Je ne te dois pas les enfants que nous n'avons pas faits ensemble.
Je ne te dois pas les promesses que nous ne nous sommes pas faites,
ni les engagements que nous n'avons pas pris devant Dieu à l'église.
Nous sommes libres. Absolument. De toutes les convenances. De toutes les attentes.
Et à l'abri de la jalousie, du besoin de possession. Quand nous sommes l'un à l'autre sans conditions.
Que nous ne nous appartenons pas, et ne raisonnons donc pas en termes de droits ni de devoirs
quand il s'agit de nous, comme on le fait par ailleurs pour son épouse ou ses propres enfants.
Libres de nous aimer sans nous rendre de comptes.
Je t'aime heureux. Heureux ou pas mais libre. Libre de m'aimer ou de ne plus m'aimer.
Je t'aime libre de penser à moi ou de m'oublier. Libre de venir me voir ou de ne plus le faire.
Nous n'avons rien à prouver l'un à l'autre. Nous sommes dans la vie l'un de l'autre. A notre façon.
Quand notre histoire n'est en rien comparable aux autres. Ne ressemble à aucune autre histoire d'amour.
A aucune qu'il m'ait été donné de vivre jusqu'à toi.
Et je sais qu'il n'y en aura jamais plus d'autres de telles. Plus jamais. Puisque c'est la nôtre.

Telle que nous la rêvons. Telle que je continuerai à la rêver sans toi. Aussi pure qu'éternelle.
Plus grande que l'amour et que nos propres vies. Absolue. Et inconditionnelle.

 

Philippe LATGER / Février 2015

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Le ciel, la nuit, le sable, la mer et l'incendie

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Je retrouve le confort de la nuit. Et son intelligence.
La douce chaleur du café qui fume dans sa tasse
et mêle ses volutes à celles de ma cigarette allumée dans le cendrier.
Le ballet envoûtant de méduses devant l'écran de mon ordinateur.
J'aime la brume de ma myopie. Celle du silence. La nuit, mon élément.
Dans lequel je peux plonger comme dans le ventre de ma mère. Le monde sous-marin.
J'y fais des brasses pour descendre à pic vers les noirceurs profondes où la lumière ne parvient plus.
Dans un délire d'écume et de bulles minuscules par millions qui parcourent mon corps
et fuient vers la surface, alors que le son s'évapore de mes oreilles et que je deviens sourd.
La pression me serre le front et tous les os du crâne. Je suis une torpille. Et je deviens liquide.
Aux flocons de lumière dont il reste quelques faisceaux agités et brouillés qui vont se dissiper.
Je fonds sur les abysses. Je fends des masses d'eau. Dans le chant de chorales qui montent de la source.
Où les voix d'hommes et de femmes se marient et s'épousent, font ensemble une seule voix.
Qui viennent des réponses que la Mort peut donner.

Je coule. Je pèse et je m'enfonce. La longueur de cheveux qui imitent les algues.
La crinière de Neptune. Dans un bleu presque blanc. Comme liqueur de cendres.
Et le chœur s'époumone à chanter ses cantiques. Les basses sont tragiques et les aigus stridents.
Le naufrage d'un homme est celui de l'espèce. Ou bien sa condition.
Et je sombre en confiance. Sans chercher à me battre. Me laisse envelopper et rejoindre l'oubli.
L'idée est rassurante. Le milieu confortable. Un délicieux abri où l'on peut disparaître.
Mais dans les profondeurs, il n'y a pas que les ombres. Aux ténèbres s'allument des torches improbables.
L'océan s'ouvre et s'embrase à l'incendie des voix.

Est-ce le feu grégeois ? Ou bien mon cœur en flammes ?
La noirceur s'effiloche, s'étire, se désagrège. Au brasier d'un volcan. Los Angeles de nuit.
Qui crépite sur le sol où j'atteins la surface. Dans les rouleaux de lave je peux gagner la grève.
M'extirper de la mer. Marcher dans le ressac, un tapis de galets, sur le sable mouillé.
Sur une drôle de plage où il fait encore nuit. Où le ciel noir rougeoie du feu de la fournaise.
Le halo fait le jour des fusées éclairantes. Et je vois la silhouette d'une femme qui vient.
Je m'arrête. Intrigué. Je la laisse venir. Elle semble être voûtée, sans doute très âgée.
Et j'essaie sans succès d'entrevoir son visage.
Que je ne peux distinguer aux caprices du vent et de sa chevelure.

Elle semble sous sa cape avoir des difficultés à marcher. Mais elle avance vite.
Et je n'ai pas le temps d'y songer qu'elle se tient devant moi, à un mètre distance,
comme au bout de sa course dont je n'ai rien pu voir, venue à ma rencontre.
Sous un épais et large chignon défait, ses traits sont invisibles, il n'y a que de l'ombre.
Et je n'aime pas deviner son sourire quand je n'en vois ni les dents ni les lèvres.
Je fronce mes sourcils. J'ai beau me concentrer, je ne vois rien de son visage.
Comment puis-je savoir qu'elle m'adresse ce sourire atroce qui me glace le sang ?
Elle tend lentement un bras et une main décharnée. Elle me tend quelque chose.
Comme un cadeau qu'elle est fière de me donner. Je suis incapable de bouger.
Et je tente de retarder l'instant où il me faudra bien regarder ce qu'elle cherche à m'offrir.
Un mauvais pressentiment. Quand tout est menaçant. Le ciel, la nuit, le sable, la mer et l'incendie.
Et la femme sans visage qui me tend quelque chose. Un organe visqueux qui ressemble à un cœur.
Il semble battre encore. Dans la paume de sa main. Et je ne sais que faire de cet horrible don.

Mais comme elle persiste, je baisse mon visage pour inspecter mon corps et palper ma poitrine.
Et découvre dans un hurlement aphone qui n'a pas eu lieu, une blessure béante sur mon torse.
Sous le muscle pectoral gauche, un large trou dans la chair où je pouvais enfoncer le poing et le bras.
La vieille ne venait pas m'arracher le cœur mais le remettre à sa place.
Fallait-il que je remercie celle qui avait déjà disparu ?
Elle que je craignais alors qu'elle venait pour me rendre la vie.

La nuit est tropicale. Et je suis dans la chambre.
Je suis nu dans un lit. J'y suis bien. Mais au souvenir de la femme sur la plage,
une réminiscence, je me redresse violemment pour inspecter mon buste.
Je vérifie et constate. Il n'y a aucune blessure. Pas même une cicatrice.
J'ai mes deux pectoraux. Ma cage thoracique. Toute mon intégrité physique.
Au coup de panique, j'ai pu sentir mon cœur battre, en bonne place, et me laisser aller ensuite.
Dans ce lit d'une blancheur parfaite, où je n'étais pas seul.
Quelque chose dans l'air est heureux et serein. Rassurant. Agréable. Et je suis en confiance.
L'homme nu allongé sur le ventre, près de moi, aurait pu être moi, ou bien moi mais plus jeune.
La tête dans l'oreiller, il m'offre ses épaules, un dos large, musclé, constellé de grains de beauté,
une chute de reins, la légère cambrure, qui tient ses promesses aux fessiers qui remontent sous le drap.
La peau est duveteuse. La courbe voluptueuse. Et ma main s'ouvre pour en parcourir l'indolence.
L'homme ne dormait pas. M'expose de nouveaux grains de beauté que je compte sur sa joue.
Tournant son visage vers moi sur la Place Molière où nous sommes habillés et à bonne distance.
" Je suis à la cabine "... Que je viens de dépasser à l'instant. Amusé, je raccroche, sans m'arrêter.
Je fais simplement dans un même mouvement demi-tour pour revenir sur mes pas.
A la cabine téléphonique qui est derrière moi. Je lève les yeux de mon portable que je ferme.
Sans cesser de marcher. Ma main a dû le ranger à sa place. Dans ma besace. Ou une poche.
En pilote automatique. Quand un chauffard m'avait déjà percuté de plein fouet.
Quand j'avais pris un 33 tonnes dans la gueule. Ou une pluie de météorites.

J'ouvre ma bouche à ses lèvres épaisses qui cherchent mon souffle.
Je reconnais le léger strabisme d'un regard aussi ténébreux que lumineux sur la photo de classe.
La folie ou la maturité du regard d'un enfant qui n'est pas de son âge. Un sourire incertain.
Je dévore la bouche qui me dévore. Et le café fumant. Au noyer du bureau. Et sa lumière orange.
La nuit est la caresse de mon ombre sur le mur. Qui écrit quelques lignes pour chercher à comprendre.
La violence dont je suis capable. Le mal que je me fais. Et tout ce que j'éprouve.
La chorale se tait. Le silence se fait. Et je suis ébloui par l'intensité d'être.
Ce n'est ni une chance. Ni une perdition. C'est mon ombre qui écrit. C'est mon café qui fume.
La femme qui vient me rendre ce que je m'étais arraché moi-même. Pour me punir de quoi ?...
D'avoir été heureux ? D'avoir cru pouvoir l'être ? Ou bien pour soulager l'homme qui ne l'était plus ?
Je ferme les yeux. Il me regarde. Je le sens. Aussi vrai que le sang dans mes veines.
La pulsation cardiaque. Je me fous d'être heureux. Je veux seulement être.
Et je suis avec lui.
L'amour m'avait manqué. Et la mort me réveille.
Je suis le ciel, la nuit, le sable, la mer et l'incendie.
Le mal que je craignais ne voulait pas ma perte mais me sauver la vie.
Je l'embrasse aujourd'hui et je vois son visage. Le sourire était bon, ému et bienveillant.
Celui de la justice. Qui peut briller dans l'ombre. Et juger à ma place.
Que je ne méritais pas le mal que je me suis fait.
Je ne suis pas coupable de n'être plus aimé.
Et ne le suis pas plus d'aimer aimer encore.

 

Philippe LATGER / Février 2015

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Retour à l'envoyeur

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Le poil dru et luisant est foisonnant. Il dégage de fortes senteurs qui me sont familières.
Son abondance est celle d'un état naturel qui n'a pas connu le sabot des tondeuses.
La toison est dense, épaisse, soyeuse. J'y plonge mon visage au rythme d'un méthodique va-et-vient.
Je m'y arrête. Respire ses effluves. Alors qu'un long mélange compact de chair et d'éponge,
cherche mes amygdales, lisse le voile du palais, trouve sa place au-delà de l'arc palato-pharyngien,
au plus loin, où il se cale parfaitement comme si la niche souple et humide était faite pour cela.
Je reste un moment sans bouger, le temps d'apprécier à la fois la longueur de l'appareil que je gobe,
et le parfum viril d'une parcelle humaine délicieusement odoriférante.
Je sens sous mes mains qui se promènent plus haut des réactions épidermiques qui m'encouragent.
Une cuisse poilue me frotte la joue, ébouriffe ma barbe, alors qu'un genou semble vouloir s'élever,
dans le mouvement lent et lascif d'un corps entier qui se tortille, cherchant à dégager les zones sensibles.
Mon visage s'éloigne et mes lèvres parcourent la surface entière de l'une d'elles de la base à son extrémité.
Je ressens du plaisir à ce que je fais. Au plaisir que je sens. Venir du fond du ventre. D'au-delà du bassin.
Ma salive monte à flots lubrifier ce que je malaxe avec ma bouche, ce que je titille avec ma langue,
essayant de multiples combinaisons, alternant des gestes prévisibles avec d'autres qui ne le sont pas.
Attentif à ce que tout cela procure à un autre homme que moi.

Je ne donne pas l'impression d'aimer ce que je fais. J'aime faire ce que je fais.
Et c'est la plus-value flatteuse qui transcende la technique, quand elle fait qu'on l'oublie.
Ce sont des cercles vertueux. Exponentiels. Je prends du plaisir au plaisir que je donne.
Et l'on prend du plaisir au plaisir que je prends au plaisir que je donne.
Un spasme qui semble douloureux annonce le vertige et l'éruption solaire.
Un jet puissant, par à-coups, tapisse l'intérieur de ma bouche avant de l'inonder.
Je sens ma langue baigner dans une lampée généreuse de substance crémeuse que je n'avale pas.
Je me redresse entre les cuisses écartées d'un corps haletant qui semble chercher son souffle.
Un corps superbe, qui tarde à sortir d'une crise d'épilepsie qui pourrait être inquiétante.
Il se débat encore contre quelque chose qui hésite à refluer tout à fait. Et j'observe. Fasciné.
La tête rejetée vers l'arrière. Je ne vois qu'une pomme d'Adam qui s'agite aux déglutitions répétées.
Au sommet d'un pantin qui cherche une prise autour de lui. Avant de retrouver sa respiration.
J'avance à quatre pattes comme un fauve prudent au-dessus de ce corps écumant. La bouche pleine.
Il semble être réinvesti, peu à peu, par son propriétaire. Le grand amour de ma vie. Ténébreux et sexy
.
Et je profite de sa confusion pour lui donner cet étrange baiser. Lui donner la becquée.
Déversant doucement dans sa bouche ce que j'avais gardé de sa propre semence.
Sans protester, à l'abandon, il accepte sans broncher la liqueur ajoutée aux ébats de nos langues.
Elles s'enroulent voluptueusement l'une autour de l'autre dans ce sirop épais extirpé de lui-même.
Qui se mêle aux salives. Qui bave sur nos lèvres. Se répand dans nos barbes.
Dans le circuit fermé d'une célébration des amours narcissiques. Retour à l'envoyeur.
Une quête de sens. Et la fusion des âmes aux yeux qui se retrouvent, nez à nez, tout sourire.
Car s'il y a bien deux hommes, les deux sont amoureux.

 

Philippe LATGER / Février 2015

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Louis Habert de Montmort

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Le marbre poli de quatre lions. Aux crinières bouclées. Gueules ouvertes. Les yeux au ciel.
Le vernis minéral appelle le toucher. La nef sans piliers de St-Jean. Où je guide un dragon.
C'est le lieu où je vis. Le parvis. Le galet et la brique. Le platane. Perpignan.
Où le soleil revient entre mille flocons dans une boule à neige.


 

Philippe LATGER / Février 2015

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La date choisie

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J'avais choisi la date symbolique de la mort de ma mère.
Je savais que cette fondation n'était pas comme une autre.

Déposer des statuts à la Préfecture. Enregistrer une association au Journal Officiel.
C'était la première pierre d'un édifice ambitieux dont je savais l'ampleur et les promesses.
Je sentais en moi la fièvre du pionnier ou l'ivresse de l'explorateur qui découvre l'Amérique.

Du pétrole. Qui ne demandait qu'à être exploité. Et je tremblais un peu pour en être conscient.
J'avais enfin trouvé ce qui serait à la fois fantastique pour moi et pour ma communauté.
Ce qui serait fantastique pour l'intérêt général et mon intérêt propre. Une œuvre politique.
J'embrassais ce qui n'est pas le destin mais l'acceptation d'une mission plus grande que moi.
Pionnier. A l'avant-garde. M'emparant de quelque chose qui n'intéressait personne.
Sachant pourtant combien le secteur est porteur et combien il peut l'être à l'international.
C'était d'autant plus énorme pour moi qui n'avais jamais rien entrepris de ma vie.
Le 4 février. Oui. C'était la bonne date. Lorsque l'idée s'alluma comme une ampoule pendant les Fêtes.
J'avais enfin lu le livre de Marie-Pierre, à Rosas, pendant les célébrations de Noël en famille.
J'ai refermé le livre avec une sensation inédite, une impression physique que je n'avais jamais ressentie.
Une espèce de certitude qui ne venait pas de moi. Ou pas seulement. A la fois intérieure et extérieure.
C'était troublant. Un peu vertigineux. J'avais trouvé, mon amour. Nous y étions. J'avais trouvé.
Ce que je cherchais avec un collectif pour le territoire. Ce que je cherchais pour mon propre parcours.
Cette chose à faire ici. Pour rester ici. Près de toi. Cette chose à faire pour moi et la collectivité.
Je cherchais cela depuis quelques années déjà. Avec détermination et constance.
Depuis ce jour où tu m'as expliqué clairement que tu ne pouvais pas me suivre à New York.
Je venais de quitter Paris. J'étais rentré ruiné au printemps 2010. Je ne pensais pas revenir à Perpignan.
Je pensais y rebondir. Comme je l'avais fait déjà au retour de Bordeaux. Au retour du Québec.
Je pensais m'y refaire une santé avant de repartir. Jusqu'à ce que je te rencontre. En juillet.
Rencontre qui fut le cataclysme qui allait tout chambarder. Une révolution.
Qui allait bouleverser mes projets. Coup de foudre. J'étais fou amoureux. Et mieux que ça.
Je trouvais avec toi l'équation parfaite pour être à la fois amoureux et heureux.
Je propose l'idée de l'Amérique, et tu réponds honnêtement que tu ne peux pas suivre.
J'en prends acte et commence à réfléchir, donc, à ce que je peux faire.
Pour rester l'auteur que je crois être depuis toujours, pour garder une vie à la hauteur de mes désirs,
de mes ambitions, de ma philosophie et de mes exigences, et pour te garder toi.
L'idée vient, éclatante, pendant les Fêtes, après une maturation plus ou moins consciente.
Parce que je t'aime, que j'accepte d'embrasser ma propre vie, Perpignan et mon histoire d'amour,

fort de nous deux, je fonde l'association, comme première pierre de l'entreprise. A la date choisie.

 

Philippe LATGER / Février 2015

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Au changement de vie

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Moi qui n'avais du temps autrefois que pour le temps d'écrire et te l'écrire.
Je dois arracher du temps au temps aujourd'hui. Pour te dire que je t'aime et que je pense à toi.

Elle est loin il me semble, cette époque magique où je n'étais qu'à nous. Nuit et jour.
Ecrivant tous ces textes au milieu des ténèbres et leur lumière orange qui veillait sur ma chambre.
Des textes à publier, que Gena corrigeait, à ces heures du matin où je pouvais dormir.

Toi qui m'inspirais tant, je n'avais de mots que pour toi, et j'étais prolifique.
C'était plus beau qu'en vrai, et c'est ma vérité qui était magnifique.
Gena ne m'aide plus, quand il y avait un défi amusant à tenir la cadence.
Publier chaque jour, pour dire la même chose, ce encore et toujours,
je t'aime, je t'aime, je t'aime... comme personne ne t'aimera jamais.
Tu avais ce témoin, quotidien, des missives du web, du courrier de la veille.
La preuve, day by day, que j'étais à nous-même, heureux et amoureux, toujours mobilisé.
L'ordinaire fut grandiose. A la mesure inouïe d'un amour délirant... qui ne s'est pas éteint.
Le blog était actif. Et s'il attirait des badauds et des rangs de fidèles, tu savais qu'il était avant tout
le lien que je tissais et faisait boule de neige, entre deux corps séparés qui devaient patienter.
C'était du grain à moudre. A se mettre sous la dent. Pour tenir la distance. Et nous la tenions bien.
J'étais heureux d'être avec toi, toujours, même aux longues absences, que je peuplais de mots.
Qui n'étaient jamais assez grands ni assez beaux pour décrire l'intensité de ce que je vivais.
Il fallait cependant que je puisse trouver des moyens de rester dans ma vie de province.
Perpignan offrait peu d'avenir pour un auteur déchu, même amoureux, insolent, désinvolte,
indifférent à tout ce qui n'était pas nous. Et je cherchais sans doute ce dont j'avais besoin :
concilier le meilleur de ma vie d'avant toi avec le meilleur de notre vie d'après.
Il me fallait trouver quelque chose à créer sur mes terres natales difficiles à quitter.
L'activité qui n'était pas t'aimer, qui n'était pas t'écrire, et allait justifier le refus de partir.
Ce qui allait m'interdire de reprendre le vent pour aller à New York, revenir à Paris,
retourner aux chimères d'une vie à courir après d'éphémères succès ou bien la réussite.
Je savais que cette quête du bonheur serait vaine et perdue en m'éloignant de toi quand je l'avais déjà.
C'était à Perpignan qu'il fallait que j'existe, que je fasse, que j'invente, que je creuse mon sillon.
Et j'ai enfin trouvé l'idée que je traquais, l'astuce fantastique, le gisement de pétrole,
qui allait me conduire en Grèce, en Amérique, me ramener aux micros et aux aéroports,
à tout ce que j'aimais d'hôtels et de taxis, de voyages, de rencontres, sans avoir à partir.
Mais le temps s'est réduit ou bien accéléré. Quand j'en manque soudain au changement de vie.
Et pourtant je le prends pour écrire à nouveau, avec la même fougue, et cette foi intacte.

Je t'aime, je t'aime, je t'aime... comme personne ne t'aimera jamais.

 

Philippe LATGER / Février 2015

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Dans l'Etat de Floride

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Nous sortons Cédric et moi sur un trottoir assez large après les portes automatiques.
Nous sommes au beau milieu d'un après-midi chaud et ensoleillé digne des plus beaux étés.

Derrière moi, au bout de mon bras, il y a un bagage imposant qui glisse en silence sur ses roulettes.
Je ne sais pas très bien où je suis et ne m'en inquiète pas. Je sais à peu près ce qu'il faut faire.
Il s'agit d'abord de trouver un taxi. Et avant cela, pour être méthodique, de trouver une station de taxis.

Je ne connaissais pas cet aéroport. C'était la première fois de ma vie que je me trouvais ici.
Lorsque j'étais venu dans la région quatorze ans plus tôt, j'avais atterri à Fort Lauderdale.
Je sais que notre hôtel n'est pas loin. Je me souviens très bien de la configuration générale.
Nous sommes dehors, et, Cédric le sait et prend patience, j'ai besoin de fumer une cigarette.
Je ne l'ai pas volée. Je ne sais même plus où et quand j'ai fumé la dernière.
Nous ne sommes pas pressés. Nous sommes dans la place. Arrivés à destination.
Quelques heures plus tôt, pouvions-nous être encore au-dessus de l'Atlantique ?
Le plateau repas. L'overdose de films dans les oreilles à suivre de très loin à moitié endormi.
Je me rends compte qu'aucun d'entre eux n'a véritablement retenu mon attention.
Incapable de dire quels en étaient les titres, les acteurs, et ce qu'il s'y passait.
A quoi ressemblaient les hôtesses ?...  Je n'en ai pas la moindre idée. Y étais-je vraiment ?
Il y avait dû y avoir le manège traditionnel de l'accueil des passagers, du rangement des bagages à main,
des incompréhensions et négociations plus ou moins amicales sur le numéro d'un siège déjà occupé,
des rites individuels qui différencient toujours les habitués de ceux qui sont bruyants et agités,
quand certains sont tout de suite déchaussés et absorbés dans leurs lectures à la lumière de la veilleuse.
Il y avait dû y avoir en suivant la séquence du rappel en vidéo des consignes de sécurité,
cette musique anarchique et métallique des boucles de ceintures, couverte par la démonstration
dans les haut-parleurs toujours grésillants, en plusieurs langues, qui explique invariablement
comment appliquer le masque à oxygène et comment gonfler son gilet de sauvetage,
qui annonce toujours l'imminence du décollage alors que l'appareil roule déjà sur les pistes.
Avais-je pu embarquer dans cet avion à Barcelone ? En pleine nuit ? Cela était-il sérieux ?...
En tirant sur ma cigarette, en plein été, quelque part en Floride, je n'en étais pas convaincu.
D'ailleurs, outre la chaleur sur ma peau, une odeur particulière peut-être, dans l'air, la lumière,
certaines physionomies, quelques uniformes, les indices étaient encore rares ou timides.
La Floride ?... Pour l'instant, nous étions au milieu du bitume et du béton d'un terminal d'aéroport.
Des véhicules défilaient devant nous, et des taxis jaunes nous permirent de situer la station voisine.
J'écrasais ma cigarette et nous n'eurent pas besoin d'en parler pour partir dans la même direction.
Je n'étais pas encore certain du bien-fondé de ma présence ici,

lorsque le " ici " était une notion floue, théorique, à laquelle j'étais incapable de réfléchir.

Cédric et moi prenons possession de notre petit espace vital en classe économique.
Je suis saisi comme chaque fois par la puanteur de plastique et de détergent propre aux cabines.
La moquette rase sent mauvais. Comme dans tous les avions. Et l'on s'en accommode toujours.
Il y eut le manège traditionnel de l'accueil des passagers, du rangement des bagages à main,
des incompréhensions et négociations plus ou moins amicales sur le numéro d'un siège déjà occupé.
Nous n'avions pas grand chose à faire, mais nous étions déjà dans une sorte de pic d'activité.
C'est ce qu'il nous semblait à tous après avoir attendu toujours trop longtemps de pouvoir embarquer.
Avions-nous pu vraiment passer tout ce temps dans les fauteuils métalliques de l'aéroport de Barcelone ?
Je n'étais pas certain que nous ayons pu vraiment passer la moitié de la nuit à rester éveillés là,
dans cet immense hall aussi grand et aussi vide qu'une cathédrale, à sonder le silence sans dormir.
C'était peut-être dans une autre vie. Je ne suis sûr de rien. Je suis simplement à mon siège.
Je ne sais pas d'où nous venons et où nous allons. Je suis avec Cédric dans un Boeing à l'arrêt.
Je me laisse faire. Des hôtesses que je ne regarde pas arpentent les allées pour porter assistance.
J'attends. Comme si l'attente en salle d'embarquement n'avait finalement jamais existée.
Je ne suis ni heureux ni malheureux. Ou bien les deux à la fois.
Je reviens aux Etats-Unis. Vers mon Amérique chérie. Vers une vie d'avant.
Je suis encore à Barcelone. Les vacances d'été. Mon enfance en juillets. Le rire de ma mère.
Cédric à mes côtés. L'ami fidèle avec qui j'allais à l'école à Bompas, au collège à Perpignan.
L'avion bouge et l'aube est encore loin. Devant chaque passager, un écran lumineux.
Commence la séquence du rappel en vidéo des consignes de sécurité,
la musique anarchique et métallique des boucles de ceinture, couverte par la démonstration
dans les haut-parleurs grésillants, en plusieurs langues, qui explique à qui veut l'entendre
comment appliquer le masque à oxygène et comment gonfler le gilet de sauvetage.
Je n'ai jamais sorti mon bagage de la navette du parking devant la porte tournante du terminal,
en pleine nuit, quelque part entre Barcelone et Castelldefels.
Nous allons décoller et traverser l'Atlantique.

Quelque part entre Castelldefels et Barcelone, en pleine nuit,
j'ai sorti mon bagage de la navette du parking devant la porte tournante du terminal.
Le sac est énorme. Je ne me souviens pas l'avoir préparé moi-même.
Avais-je eu le temps de plier les tee-shirts et les chemises pour les y installer précautionneusement ?
Il faut croire que oui. Je vis seul. Et je dois me faire confiance. J'avais bien dû trouver le temps.
Les machines de linge. L'étendoir. Compter les jours et les sous-vêtements. Imprimer les billets.
La trousse de toilette. La réservation de l'hôtel. Les affaires de plage. Le passeport.
Le véhicule s'en va et nous laisse, Cédric et moi, sur un trottoir désert de l'aéroport.
Nous avions laissé son automobile sur un parking surveillé de l'autre côté de l'autopista.
Avec la sensation d'avoir progressé ou réglé un problème. Nous étions près du but.
Derrière moi, au bout de mon bras, il y a ce bagage imposant qui glisse en silence sur ses roulettes.
Nous cherchons sous une énorme voûte de béton des tableaux lumineux qui affichent des horaires.
Il est deux ou trois heures du matin. Nous trouvons le logo de la compagnie et la destination.
Notre vol est annoncé. Nous sommes au bon endroit. Nous sommes dans les temps.
Avons même une paire d'heures à attendre au milieu de nulle part, dans ce no man's land,
d'où je ne perçois même pas le souffle magique et enivrant de ce gros monstre de Barcelone.
Je sais qu'il crépite tout près de toute sa fureur, mais suis incapable d'en partager la fièvre.
Avions-nous réellement pris la route à minuit en pleine tempête ?
Avions-nous vraiment ralenti au péage pour prendre un ticket et l'autoroute ?
Avions-nous roulé dans la nuit dans le Col du Perthus, à fendre les Albères, pour passer en Espagne ?
Dépassé les villes de La Jonquère, Figueres, puis Gérone ? Où la pluie avait fini par cesser ?...
Je n'ai aucune idée de ce qu'il s'est passé. Je suis présentement à la recherche d'un fauteuil.

Cédric semble aussi absent que moi. Entre deux mondes. Nous installons notre bivouac. Et voilà.
Nous passons côte à côte la moitié de la nuit à rester éveillés là,
dans cet immense hall aussi grand et aussi vide qu'une cathédrale, à sonder le silence sans dormir.

J'ai sorti un guide que j'avais conservé de mon voyage en Floride de l'an 2000. Quatorze ans plus tard.
Il faut que je sorte fumer tant qu'il est encore temps. Je laisse Cédric à notre campement.
Je franchis sans bagage la porte tournante. Suis seul sur le trottoir. Regarde à droite.
Où se trouve quelque part la ville de Barcelone. Toute la Catalogne.

Gérone. Figueres. La Jonquère. Le Col du Perthus. Ma ville de Perpignan.
Et le grand amour de ma vie.


Cédric m'avait appelé comme prévu. Depuis Bompas.
J'étais fin prêt, dans mon studio de Perpignan, à l'attendre. Comme prévu.
J'avais fait tourner mes machines de linge. Plié les tee-shirts et les chemises.
J'avais trouvé le temps d'imprimer les billets. De ranger la réservation de l'hôtel et le passeport.
Cédric partait en voiture pour venir me chercher. Comme prévu. C'était l'heure du départ.
Dans mes fenêtres, l'apocalypse. Une pluie diluvienne. Spectaculaire. Effrayante. Alerte orange.
Mon bagage est bouclé. Ma gorge est serrée. Je ne sais pas ce qu'il est en train de se passer.
Je n'ai aucune appréhension. Je me moque du voyage. Des procédures. De l'immigration américaine.
N'ai même pas l'angoisse de l'annulation du vol. Alerte orange. Pas même l'appréhension du risque.
Ma rue est un torrent. Le ciel a craqué. Eviscéré. Il m'est tombé sur la tête. Je suis sonné.

Sous la pluie. Tropicale. En novembre. Où je ne sais plus où j'habite.
Au téléphone, certes, nous avons évoqué la météo. Les médias avaient conseillé de rester chez soi.
D'éviter autant que possible les déplacements. Nous avions convenu de tenter notre chance.
Prendre la route, de nuit, comme prévu, pour aller chercher notre avion à Barcelone.
Nous ne pouvions pas renoncer au voyage. Nous avions booké les vols, l'hôtel et mes rendez-vous.
Je suis entre deux mondes. Ne suis ni heureux, ni malheureux. Ou les deux à la fois.
Je n'ai pas reçu le signal téléphonique du double appel. Je ne t'ai pas parlé au téléphone.
" J'apprécie, mais ne prends pas de risques inconsidérés... " Attention à l'état des routes.
Il pleut des cordes sur Perpignan. C'est d'une violence ubuesque. Je suis cette violence.
Eviscéré. Ecartelé entre le désespoir et l'espoir. Entre la détermination et le renoncement.
Je ne t'ai pas ouvert ma porte. Je n'ai pas pleuré. Je n'ai pas serré ton corps dans mes bras.
Tu ne m'as pas rendu la clé de mon immeuble. Je n'ai pas accepté que tu me la rendes.
Je ne l'ai pas jetée violemment dans le tiroir de la table de chevet. Je ne suis plus rien.
Mon bagage était bouclé. Sur le départ. J'étais fin prêt. Prêt à affronter la tempête.

Cédric me rappelle. Il est garé au bout de la rue. Je dois lâcher mon oreiller. Trouver du courage.
Nous partons passer une dizaine de jours à Miami. Ce devrait être une fête. Et ce n'est rien.
J'ai débranché tout le matériel électronique. J'ai coupé l'eau. J'ai fermé les volets et l'appartement.
J'ai descendu mon énorme bagage dans l'escalier. La pluie fait un vacarme impressionnant.
Qui couvre même le bruit de la minuterie. Tu ne m'as pas rendu la clé de l'immeuble.
Tu n'as pas fait le trajet jusqu'à Perpignan pour me dire que c'était fini. Je pars à Miami.


Je suis assis. Trempé jusqu'aux os. J'ai claqué la portière. Les essuie-glaces.
Mes cheveux mouillés. Le visage mouillé. Je me tourne vers Cédric et me force à sourire.
C'est une fête. Nous allons ensemble aux Etats-Unis. Comme à la belle époque.
Le bagage est dans le coffre. Nous sommes à l'heure. Tout se passe comme prévu.
Oui. La nuit va être longue. Je ne suis ni malheureux, ni heureux. Je suis toujours amoureux.
La pluie peut tomber. Le vol peut être annulé. Les routes peuvent être fermées. Quelle importance ?...
Je suis assis dans la voiture de Cédric. J'essaie de comprendre ce qui m'arrive. Et ce que je ressens.
Je ne me suis même pas rendu compte que nous avions pris le boulevard, que nous avions roulé,
que nous avions traversé et quitté la ville, déserte, dans la tempête, pour arriver au péage.
J'écoutais Cédric me confier le blues qu'il éprouvait à s'éloigner si longtemps de sa fille.

Sa peur de quelque chose qui lui paraissait d'avance inévitable. Que sa fille lui manque.
Je me souviens être monté dans la voiture, avoir tourné la tête vers lui et m'être forcé à sourire.
Je me souviens avoir compris aussitôt en le voyant que Cédric s'était forcé lui aussi.
La petite a quatre ans et demi. C'était la première fois qu'il partait si longtemps de la maison.
La première fois qu'il passerait tant de temps sans la voir. Et il était proche de l'état de panique.
Je comprends mon ami. Je n'ai pas d'enfants mais je comprends ce qu'il éprouve.
Je suis à Limoges, dans un appartement, et je suis témoin de la panique d'un père séparé de ses enfants.
Je suis là. Partage cette expérience étrange. Le premier week-end entier passé sans ses propres enfants.
J'assiste à cela impuissant. Impuissant. Je suis impuissant à consoler un ami comme à garder un amour.
Je ne suis plus aimé. Mon amour ne m'aime plus. Et j'écoute Cédric me parler de sa fille.
Tu ne m'as pas rendu la clé de mon immeuble. Tu n'as pas fait le trajet à Perpignan pour cela.
Je n'ai pas ouvert l'œil, en pleine nuit, pour découvrir ton sourire au milieu des oreillers.

Je n'ai pas dormi avec toi. Je n'ai pas fait la route avec toi. Nous ne nous connaissons pas.
Je ne sais pas qui tu es. Tu ne sais pas qui je suis. Je ne suis personne. Je ne suis plus rien.
Je ne suis pas allé à Limoges. Je ne suis pas allé à Roissy. Je vais à Barcelone.

Des phares éclairent quelques mètres de route qui vomissent toute la flotte qu'une pluie peut pleuvoir.
Je me sens bizarre. Je me sens ailleurs. Je m'accroche à ce que me dit Cédric de son mal-être.

Je voudrais juste dormir. J'ai besoin de dormir. N'ai plus de forces pour rien.
Je ne trouve pas de mots pour réconforter mon ami d'enfance. Nous allons en Floride.


La confiance. Que je tenais pour supérieure à l'amour lui-même.
Quand elle est plus précieuse que lui. Parce qu'elle est bien plus rare.
Je voulais croire de toute mon âme que nous pouvions réussir cela ensemble.
Pensais que c'est à cela que tu voulais croire aussi, lorsque tu as pensé de moi " c'est lui ".
A l'instant même où je me suis retourné Place Molière et que nos regards se sont croisés.
" C'est lui "... peut-être pas celui que tu aimerais, mais celui en qui tu pourrais faire confiance.
J'ai donné toute mes forces à ce projet délirant. Celui de pouvoir nous abandonner l'un à l'autre.
Que nous puissions le faire en toute sécurité et toute discrétion. Epargner notre parano.
Nous mettre le plus possible à l'abri des doutes, de nous-mêmes, et de notre imagination.

Cette relation singulière, unique, extraordinaire, supérieure à l'amour, supérieure à l'amitié,
pour être le savant mélange des deux, l'addition de leurs seuls avantages,
le cocktail nécessaire qui nous garantissaient de pouvoir être à la fois libres et ensemble.
De nous lier l'un à l'autre sans nous attacher. De nous attacher l'un à l'autre sans nous étouffer.
La passion amoureuse sans ses travers. Qui avait la maturité et la folie de respecter nos égoïsmes.
Il s'agissait d'être ensemble libres d'être nous-mêmes. De nous autoriser à n'être que nous-mêmes.
De nous dire les choses quand je ne te les écrivais pas. La vérité. Nos vérités. Même changeantes.
Je n'ai pas cassé le contrat. J'y réfléchis en jouant avec ma bague. Je l'ai respecté jusqu'au bout.
Quand précisément, ce qui s'était passé te prouvait plus que jamais que je restais fidèle au contrat.
J'ai dit la vérité. Je ne t'ai rien caché. Ni de mes démons, ni de mes névroses, ni de mes faiblesses.
Ni de mes paniques. Ni de mes doutes. Ni de mes actes.
Alors, oui. Je suis peut-être chiant. Mais... aurait-il fallu que je me taise pour ne pas l'être ?...
Bien sûr. Je me serais tu, je n'aurais rien dit, fait comme si de rien n'était, et je n'aurais pas été chiant.
Je me serais contenté de te tromper. Et je suis déstabilisé de comprendre que tu aurais préféré cela.
Je comprends que nous ne situons pas la trahison au même endroit.
Et suis triste au constat que nous nous sentons trahis tous les deux.
Je dois gérer un sentiment d'injustice insupportable qui flirte avec la colère.
Ma franchise et ma sincérité étaient mes meilleurs gages d'amour. Elles ont causé ma perte.
Et je vomis tout ce que je suis à cette idée atroce que tu m'aimerais encore si je t'avais menti.
Ce que je n'ai pas fait.


Je regarde par la vitre. La pluie s'est arrêtée. Quelque part après la frontière.
Je n'ai pas la moindre idée de l'endroit où nous sommes. Si nous avons passé Figueres. Et Gérone.
Il y a ce lieu étrange. Le parking surveillé où nous avons laissé la voiture de Cédric.
La navette. Le bagage. Le hall. L'embarquement. Les films à la con dont je ne me souviens plus.
Nous sommes en novembre. La cathédrale est détruite par les pluies diluviennes et notre amour n'est plus.
J'aimerais ne plus être amoureux de toi. Juste pour que les choses soient équitables.
Il n'y a rien de plus injuste qu'une personne qui aime toujours quelqu'un qui ne l'aime plus.
Et rien ne me met plus en colère que l'injustice. Ce n'est pas pour moi. C'est pour la justice.
Et je vois par la vitre de la portière qu'il fait beau en novembre, qu'il fait beau en Floride.

Avais-je vraiment été dans la voiture de Cédric dans la nuit quelque part au milieu de la pluie ?
T'avais-je vu pleurer ? T'avais-je serré dans mes bras ? Avais-je respiré ta peau une dernière fois ?
Cette peau pour laquelle je me damnerais encore. Pour laquelle je serais prêt à me trahir moi-même.
Aurais-tu pu vraiment préférer que je sois malhonnête avec toi ? Comment était-ce possible ?

Tu es témoin que si je pouvais être infidèle je ne voulais pas te tromper. Et que je ne l'ai pas fait.
Parce qu'il y avait un contrat entre nous. Et que je ne m'étais pas épargné pour le respecter jusqu'au bout.
Ce n'est pas l'aéroport de Barcelone la nuit. C'est l'aéroport de Miami. Je suis dans un taxi.
Nous roulons vers South Beach où j'ai réservé un hôtel. Sur Collins Avenue. Dans l'Art Deco District.
Je suis fou amoureux de toi. Et c'est bien ce qui rend cette situation injuste.
L'Amérique est invisible. Je ne me rends pas compte. De ce que je suis en train de vivre.
Je ne suis que les baisers que nous avons échangés. Que les regards que nous nous sommes donnés.
Je ne suis que le " toute la vie " que tu m'avais susurré quand tu m'aimais encore.
Sur un trottoir de Floride, à quelques mètres du Tropic Hotel où j'étais descendu quatorze ans plus tôt,
j'avance avec l'ami Cédric qui m'escorte depuis l'enfance. Le taxi nous a déposé à l'Island House.
Derrière moi, au bout de mon bras, il y a un bagage imposant qui glisse en silence sur ses roulettes.
Je suis de retour aux Etats-Unis. Et je prends la mesure de ce qui arrive avec cette certitude.
Nous nous aimons toujours et surmonterons cette épreuve. Nous dépasserons nos incompréhensions.
Finirons par comprendre l'un et l'autre qu'il n'y a pas eu de trahisons, ni de l'un, ni de l'autre,
que les déceptions qui nous déchirent n'ont pas lieu d'être éprouvées puisque nous nous aimons,
que nous avons besoin l'un de l'autre, que nous voulons continuer à y croire.
Quand il n'y a pas plus bel amour au monde que celui que nous rêvons.
Et que nous sommes toujours irrépressiblement attirés l'un par l'autre.
J'entre dans l'hôtel, épuisé, mais conquérant. Je sais qui je suis. Qui tu es. Que je t'aime.
Et que le bonheur se décide. Je l'embrasse avec toi. Et c'est à cet instant que je reviens à moi.
A South Beach, Miami, dans l'Etat de Floride.

 

 

Philippe LATGER / Janvier 2015

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