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L'Occident à la dérive

Publié le

La culture du tout automobile et de la grande distribution ne fait pas une civilisation
quand elle est à ce point décérébrante, aliénante, toxique, malhonnête,
qu'elle nourrit autant l'ignorance que l'isolement,
encourage autant la bêtise que la frustration,
en réduisant la liberté individuelle au seul individualisme.
Elle est l'ennemi mortel du libre arbitre et de l'ambition individuelle et collective du bonheur.

 

Philippe LATGER / Août 2014

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Que la pluie est tombée

Publié le

Le temps est incertain.
Mais nous sommes en ce mois où la pluie ne saurait être un drame.
Si elle n'est pas de saison, si elle désole et agace les touristes venus chercher le soleil,
et avec eux les hôteliers et restaurateurs qui prétendaient leur offrir autre chose,
la pluie en juillet n'enlève rien à mon besoin de sortir profiter d'une soirée estivale dans ma ville.
Elle peut tomber si elle veut, quand elle a ses raisons de le faire,
sans que cela n'atteigne mon moral ni ma détermination.
Je marche dans les rues vides de Perpignan, incroyablement vides, jusqu'aux abords du Castillet
où s'installe le sentiment qu'il s'y passe quelque chose. Des conversations. Des rires.
Des tintements de couverts. Et même de la musique. Qui font ensemble un fond de brouhaha.
Qui se précise et grossit à mesure que j'approche, dont j'augmente le volume
à la seule force de mon pas, attiré comme un aimant par l'activité humaine.
Au milieu du désert, je trouvai enfin une oasis. Ce lieu où subsistait un monde.
Au bout d'une rue, je peux découvrir au virage qu'elle opère à 90 degrés,
des terrasses bondées où il fait visiblement bon vivre, dont celle du Café de la Poste,
récemment rénové, qui partage avec moi la volonté d'ignorer l'orage qui menace,
à l'abri des trois puissants platanes sobrement alignés qui défieront avec nous le ciel et ses caprices.
Si la ville est vide, si ses habitants l'ont fuie, ont rejoint massivement les touristes sur la côte
comme chaque été, il reste avec moi une poignée de braves, de serveurs affairés, de clients,
de locaux désoeuvrés et visiteurs errants, pour la sauver de l'électrocardiogramme plat.
Ils étaient donc tous là. Groupés sous les trois arbres de la Poste, autour d'un Banyuls blanc,
d'une bière fraîche ou d'un soda, se serrant les coudes au pied de la porte Notre-Dame,
où je découvre avec plaisir une estrade chargée de musiciens. Bien sûr. Nous sommes lundi.
Le jour où l'on a décidé de rétablir les Sardanes à Perpignan.
Une dizaine d'hommes. Jeunes et beaux pour la plupart. Dans leurs tee-shirts roses.
Un orchestre d'ici, que je connais, installé sur deux rangs comme pour une photo de classe.

Avec leurs instruments. Une coble. Qui s'agite sans jouer sur la scène entre deux airs,
le temps que les danseurs puissent rejoindre famille et amis,
finir leur verre et reprendre leur souffle en terrasse.
Je m'installe à une table libre, dos à la baie vitrée de la véranda du café.
Pour voir. Entendre. Ecouter. La cobla Mil.Lenària au pied du Castillet.


Le flabiol a gazouillé son introduction. J'ai reconu un ami, sur la brèche, prêt à en découdre.
Sa ferveur m'impressionne. L'identité catalane. La danse extraordinaire qui n'est pas du folklore.
On me sert un verre. Que je bois à ta santé. Mon amour. Qui m'accompagne partout.
Qui est présent partout où je suis bien. Partout où je suis mal. Partout où j'existe.
J'aurais aimé que tu voies ça avec moi. Que tu partages mon émotion.
La construction d'une communauté. Cette ronde. Puis cette autre. Qui grandissent.
Des anneaux olympiques. Sautillants. Les bras tendus comme autant de voûtes gothiques.
Ces cuivres puissants qui déchirent la nuit. Ou ce nuage chargé plein de mon coup de foudre.
Pour toi qui n'es pas cette ville mais qui l'es devenue. Qui justifies ma présence en ce lieu.
Qui expliques ma passion pour ce territoire dont je ne m'étais jamais vraiment soucié.
Il y a des basses qui virevoltent dans ma poitrine. Qui ricochent dans ce qu'il reste de moi.
Des gens du Pays Basque. A la table voisine. Je réponds à leurs questions. A leur curiosité.
M'étonne qu'ils ne connaissent pas la Sardane. Qu'ils ne la découvrent qu'ici et aujourd'hui.
Je me surprends à éprouver une fierté qui n'est pas usurpée. Je suis Catalan. En effet.
Aussi vrai que je suis Castillan. Que je suis Toulousain. Ou Méditerranéen.
Je suis Catalan et je vibre avec tout le parvis sous les pas des danseurs sous l'orage latent.
J'aime cette musique. Ses sons si singuliers. Stridents parfois à la limite du supportable.
Mais les harmonies sont belles. Partitions bien écrites. Des mélodies superbes.
Mes yeux s'embuent un peu. Et je sais que ce qui me prend n'est pas de la tristesse.
C'est l'émerveillement. D'être là où je suis. D'être bien. A ma place. Là où je devais être.

Avec les gens que j'aime. Et l'amour de ma vie.


Il y a ce gosse frêle que je repère au milieu des badauds.
Les femmes sont plus loin, stationnant autour de leurs poussettes.
Perpignan, la nuit, n'est jamais véritablement déserte.
Les familles de Gitans l'investissent au crépuscule, sortent du quartier St-Jacques,
les femmes et les enfants, pour des promenades, " à la fraîche ", dans les rues commerçantes
aux rideaux tous baissés, errent dans les rues abandonnées pour leur chemin de ronde.
Ici, filles, mères et grands-mères se sont étonnées comme moi de ce remue-ménage,
de cette animation inattendue et de l'attroupement. Mais ce gosse, je le vois.
Avec des cuisses aussi maigres que ses mollets, à la peau sombre et aux cheveux hindous.
Il s'est éloigné des femmes et des poussettes. S'est frayé un chemin jusqu'à la scène.
Méfiant. Ou avec le sentiment de transgresser l'interdit. Il hésite, se retourne, repart vers sa mère.
Et revient finalement vers l'estrade. Au plus près des musiciens qui le fascinent. Et je souris.
Il piaffe. N'ose pas s'enthousiasmer. Son corps résiste au besoin de danser quelque chose.
Cette musique qui n'est pas gitane. Ce rythme entêtant qui s'empare de lui et qu'il tient à distance.
Il est ébloui. Par les lumières. Les costumes. La charge héroïque des cuivres qui barrissent.
Je lui souhaite de pouvoir monter un jour sur une scène, quand il était évident qu'il était envieux.
Que ce gosse voulait être avec ces musiciens. Faire de la musique. Faire danser les gens.
Ce n'est pas du Flamenco. Certes. Mais le gosse s'en fout. C'est aussi sa culture.
Il vit à Perpignan. Où deux communautés ont vécu côte à côte sans s'être mélangées.
Je vois ce garçon de dix ans qui aurait pu être moi. Comme lui j'étais très attiré par le spectacle.
Et j'ai gardé cette candeur et cette admiration pour les gens qui font du bien aux autres.
La musique. Le théâtre. La danse. Tout ce qui fait rêver. Transcende le quotidien.
Je bois à la santé de ce petit Gitan. A la santé de Perpignan. Et à l'humanité.


Mon amour, tu m'embrasses. Moi qui aime t'aimer.
Je suis assis à l'abri du platane aussi puissant que toi. J'aime tout de ma ville.
Je n'attendais que ça. Etre heureux où je suis. Et pouvoir respirer. Présent à ma présence.
Fort de tous les absents. La Sardane me dévore autant qu'elle me délivre. Doux-amer.
Les gens du Pays Basque vont rentrer à l'hôtel. On range les instruments à onze heures du soir.
Je peux rentrer chez moi quand je suis amoureux. Je n'ai rien à chercher quand j'ai su te trouver.
J'ai pu humer le ciel. Le galet de rivière. La tomate et l'anchois. Le marbre et les olives.
Boire ce Banyuls blanc. Envisager la suite.
Je me lève et m'en vais. Et c'est à cet instant. A la fin du concert.
A la seconde près. Que la pluie est tombée.

 

Philippe LATGER / Août 2014

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Right Now

Publié le

Dans le bus qui traverse la ville, je me laisse prendre par l'instant.
C'est bizarre, l'instant, quand on s'y arrête. C'est indéfini. Et l'on comprend des choses.
Des lois mathématiques qui régissent ce monde. Le temps et la vitesse. Le zéro et l'infini.
Le véhicule roule sur une route, et tout peut être sans doute expliqué scientifiquement,
la matière qui constitue le bus, l'attraction terrestre qui nous tient au sol,
les forces, le mouvement, jusqu'aux réflexes du chauffeur au volant.
Les yeux perdus dans les façades et les feuillages d'une avenue, je ne regarde rien de particulier.
Je me laisse porter. Et je sens dans ma chair qu'il n'y a pas de frontière entre l'instant et l'éternité.
Il suffit de s'y arrêter. Et l'infiniment grand se confond avec l'infiniment petit.
Comme une seule et même chose.
Et voilà ce qu'il se passe. Mon pouce fait rouler doucement ma bague à mon index.
Sans y penser. Une association d'idées. Je pense à toi. Sans y penser.
En fait, non. Je ne pense pas à toi. Penser est une action consciente.
Ici, c'est autre chose. Je suis plein de toi. Ce serait plus exact.
A ce moment perdu entre l'instant et l'éternité. Entre le maintenant et le toujours.
Je me laisse porter dans un autobus, qui va d'un endroit à un autre, et je suis plein de toi.
Ailleurs. Dans une dimension où rien n'est périssable. Une réalité parallèle ou supérieure.
Où aller d'un endroit à un autre n'a plus aucun sens. Où le temps n'a plus de prises.
Un lieu où je ne peux plus craindre quoi que ce soit. De quoi pourrais-je avoir peur ?
Puisqu'il n'y a plus de temps, plus de vieillissement, plus de mort. Plus de séparations.
Je suis plein de toi. Comme je suis plein de ma mère. De tous les gens qui m'ont fait.
Les morts et le vivants. Ceux que j'ai connus. Ceux que je ne connaîtrai jamais.
Dans cet hyper-instant, où il n'y a plus d'avant et d'après, ou alors où les deux se confondent,
je suis au cœur des mystères de l'univers, et au plus près des réponses ou du dessein de Dieu.
Je suis au-delà du vivant ou de ma propre vie. Puisque hors du temps. L'espace d'un instant.
Dont le vide est plein de ce que tu représentes pour moi. Maintenant, donc toujours.

Je réinvestis mes yeux. Capables de reconnaître le Canigou allongé dans le lit de la Têt.
Tout se reconnecte. Perpignan. Roussillon. France. La route pour Bompas. François Hollande.
Israël. Palestine. Charlemagne. Le moteur à explosion. Mon enfance. Le piano. Gibraltar.
Toutes ces choses qui existent. Qui ont existé. Ma mère. Ces cheveux. Ce sourire.
Le temps. L'Histoire. Les générations. Après générations. De naissances et de morts.
L'intuition que l'entrée et la sortie sont une même chose. Je regarde le ciel.
Cette fiction de la planète terre et de son atmosphère. Le système solaire.
Le bus tourne autour du soleil. Un dernier rond-point. Direction l'arrivée.
Et voici mes hauts cyprès inégaux rangés serrés pour contrer la tramontane.
Bompas est au bout de la route. Hannibal et ses éléphants. Le mariage de ma sœur.
Un homme joue de la truelle, un genou à terre, pour fermer le caveau de ma mère.
Un autre a hurlé sans que je me rappelle du son précis que le hurlement a produit.
Il me semble que c'était moi. Le cercueil enfourné dans sa loge. La plaque de marbre.
Le petit-déjeuner et le pain grillé sous la pergola de la terrasse en plein soleil.
Le timbre de sa voix grave. Son rire qui riait toujours en s'excusant de le faire.
Ma mère. Qui n'était pas belle. Qui était plus que ça. Que j'ai dû inventer.
L'odeur de ses cheveux. Que je dois pouvoir retrouver en me concentrant un peu.
Que vient faire Dieu dans cette histoire ? Quel est le rapport ? Si nous sommes Lui tous ensemble ?
Mourir ne peut rien. Ou aussi peu que vivre. L'instant. L'éternité. Tout se vaut en ce monde.
Israël. Palestine. Le mal et la bonté. Tout ne fait qu'un. Et rien ne disparaît.

Tu vois, c'est ça. Cette intuition. Celle de t'avoir toujours connu et de pouvoir t'aimer toujours.
Une semaine. Un mois. Quatre ans. A l'instant où j'en parle, tout peut bien se valoir.
Ce n'est vu que d'ici, de l'instant où nous sommes. Le temps, c'est ce que nous en faisons.
J'étais au pied du Castillet. Je suis au coin du Mas Pams. Il s'est passé quelque chose.
Le temps d'aller de l'un à l'autre sans doute. Mais je suis déjà sur le pont.
Et je pourrais douter que le Mas Pams de Bompas ait seulement existé.

Quand tu liras " je suis déjà sur le pont ", cela fera longtemps déjà que je n'y serai plus.
Et c'est une forme de mensonge que d'écrire que je suis sur le pont lorsque je n'y suis pas.
Je suis dans mon lit. Avec l'ordinateur. Et j'ai tapé sur les touches de plastique du clavier,
ce qu'il faut de lettres pour écrire " Mais je suis déjà sur le pont " il y a quelques instants.
Je suis dans mon studio. Dans mon appartement. Il fait nuit. La ville dort encore.
Et même tout à l'heure, lorsque je dormirai, et même dans dix ans, lorsque je serai mort,
je serai bel et bien déjà sur le pont au moment précis où quelqu'un le lira.
Personne ne va mourir. Il faut pour cela commencer par être vivant.
Sommes-nous sûrs de l'être ?
Je veux que tu m'embrasses, et tu m'embrasses. Il me suffit de l'écrire.
Tu m'ôtes l'ordinateur des mains. Tu t'allonges sur moi dans l'obscurité.
Je vois tes yeux briller et sourire dans les miens. Tu colles ta bouche sur la mienne.
Je reconnais la chair de tes lèvres. Pressée contre la chair de mes lèvres.
Des lèvres qui en s'ouvrant ne sont plus des lèvres mais des langues qui se trouvent.
Et tu m'embrasses. Tu m'embrasses. Il n'y a plus de langues mais deux hommes qui s'aiment.
Furieusement. Désespérément. Absolument. Et si je veux que tu m'aimes j'écrirai que tu m'aimes.
Que tu es bouleversé. Bouleversé d'être là. D'être heureux. D'être bien. D'être tout.
A ne plus savoir ce qui est vrai ou non, si tu es vivant ou pas, s'il existe quelque chose.
Tu deviens ma bouche, et mes mains sur ton cul, et mon sexe qui bande aussi dur que le tien.
Mais je peux aussi bien écrire que tu prends une douche avant de t'en aller.
Que tu fumes sur mon lit. Que tu attends des réponses. " Ne me mens pas. "
Mais je préfère écrire que tu me regardes dans les yeux et me dis : " je te crois ".
Tu approches ton visage du mien. Tu n'as pas besoin de me le dire. Tu m'aimes.
Quelque chose de grave et sérieux dans l'expression veut m'en convaincre de toutes tes forces.
Et mon sourire te dis que j'ai compris et reçu le message, que je suis fou de bonheur,
que je veux vieillir avec toi et que tu sois heureux comme il ne fut jamais possible de l'être.
Nous sommes à Perpignan, Paris ou Barcelone. Ou nous ne sommes pas.

Je dîne avec toi en terrasse du Figuier. Je bois un verre avec toi dans la salle du Cosy.
Je colle mon avant-bras au tien sur l'accoudoir d'une salle de cinéma.
Tu poses ta main sur mon genou sous la table d'un restaurant.
Tu poses ta main sur ma cuisse pendant que tu conduis.
Tu poses ta tête sur mon épaule pendant que je cherche quelque chose sur l'ordi.
Tu me retiens dans tes bras en haut des escaliers quand je m'effondre.
Tu me regardes te parler au téléphone torse-nu depuis mon platane dans la rue.
Tu me regardes te sourire entre les oreillers et entre deux sommeils ravi de me trouver.
Tu me regardes m'éloigner sur le tapis roulant interminable d'un terminal de Roissy.
Je te vois pleurer en bas de l'escalier, figé dans le couloir juste devant la porte.
Tu es sur moi, je suis en toi, tu te penches sur moi et tu me dis " toute la vie ".
Je t'écris. Je t'écris. Tu me dis " tu fais partie de ma vie ", " ne fais pas de conneries ".
Je te rejoins sur un banc de Canet derrière le manège. Le Mont des Oliviers.
Je te mange le sperme. Je te mange la bouche. Je te mange des yeux.
Ta voix au téléphone. La lune dans le ciel. Un selfie quelque part quand je dîne à Collioure.
Une marche nocturne sur les Allées Maillol. La rupture. L'obsession. La détermination.
Tu viens avec une bougie. Une crème au chocolat. Un kleenex sous ma porte et son petit smiley.
" Tu me plais ". Tu me lis. Je t'allonge sur mon lit. Et je n'ai pas rêvé.
Je serai déjà mort depuis longtemps que je continuerai à t'embrasser aussi longtemps
qu'on lira dans ce texte je t'embrasse, je t'embrasse, je te roule des pelles.
Nous ne serons plus de ce monde que nous nous aimerons encore.
Je n'arrive pas à Bompas. Je rentre de Canet. " Regarde-moi dans les yeux. "
Maintenant et toujours. Je te serre dans mes bras. Le zéro. L'infini.
Où même l'impossible est déjà arrivé.

 

Philippe LATGER / Juillet 2014

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Demander le prénom

Publié le

Le Splash est devenu une sorte de bac à légumes dans un réfrigérateur.
Le chaud et le froid. Une chambre froide. Aux éclairages cliniques de l'aseptisation.
On ne fume plus depuis longtemps dans les clubs de Manhattan.
La clientèle est essentiellement hispanique. C'est une consolation. Le froid et le chaud.
Portoricains, Mexicains, Chiliens, Salvadoriens. Les Américains que je préfère. Personnellement.
Sexuellement. A Montréal aussi, les Québécois que je préférais étaient originaires du Sud.
D'Amérique latine. Ce délicieux mélange d'Indios et d'Espingouins. Le succès du métissage.
Je kiffe les Afro-Américains, comme les WASP, les Arabes, les Hindous, les Asiats et les roux.
J'aime tout ce qui a une queue, des yeux et un sourire. Quelle que soit la couleur de la peau.
Mais avec mes Sud-Américains, il y avait une attirance évidente, aussi chimique que culturelle.
Qui était d'ailleurs réciproque. Je me réveillais toujours à New York dans les barrios latinos.
A Manhattan comme dans le Queens. Où la salsa était particulièrement érotique et juteuse.
J'avais compris au Mexique que l'homosexualité était plus facile à vivre au grand jour,
même de nuit, de l'autre côté de la frontière. Et plus particulièrement dans les Etats libéraux.
Côte Est. Côte Ouest. La Floride pour les Cubains. New York pour le monde entier.
C'est fou le nombre d'hommes qui aiment les hommes, dans tous les pays, dans toutes les villes,
dans toutes les cultures et toutes les civilisations, dans toutes les classes sociales,
dans toutes les communautés religieuses, dans toutes les catégories que l'on pourrait choisir.
Je ne vivrai pas assez longtemps pour les aimer tous et leur vider les couilles.
Mais je peux commencer par une bonne moitié de la clientèle de cette boîte de nuit.
Il y a de la grosse polla demi-molle, bien épaisse, qui ne demande qu'à être sucée.
Dans ces frocs moulants aux matières étranges qui ne sont pas très sexy.
Enlevez-moi ça. Arrêtez de vous raser la chatte et de vous tatouer le cul, bande de fiottes.
Je veux du poil pubien à foison et voir vos corps tels qu'ils sont. Le tatouage est une pollution.
Il gagne du terrain. Mes partenaires même nus ne sont jamais tout nus. Ma frustration.
Cette épidémie est le seul reproche que j'ai pour la pornographie.

Carlos ? Tiens donc. Faut-il que vous vous appeliez tous Carlos ?
Comme mon plan cul régulier parisien qui vient de Colombie.
Comme ce prostitué mexicain que je n'avais pas laissé s'occuper de moi à Montréal.
Comme le décorateur folle furieuse de Paris et le one night stand ramassé à Barcelone.
Comme le yuppie chilien avec qui j'ai baisé la nuit dernière dans son lit à baldaquin.
Tu ne veux pas que je t'appelle Diego ou Enrique, ou quelque chose d'autre ?...
Donne-moi ton nom de famille, et ta bouche. Pour me faire taire.
L'appartement de monsieur est trop loin. Et on ne baise pas ici dans les chiottes.
Carlos me prend mon whisky des mains pour le poser sur le bar, me prend par le bras,
me traîne dans la rue, de façon brusque et virile, comme pour me sortir ou me casser la gueule.
Une voiture sur le trottoir en face, au coin du bloc, à quelques dizaines de mètres du club.
La sienne. " Où est-ce qu'on va ? Carlos VI ? ou VII... Où est-ce que tu m'emmènes ?.. "
Il est au volant, a verrouillé les portières, me regarde dans les yeux. Le regard noir. Si noir.
Je suis captivé. Fasciné par ses yeux au point que je ne réagis pas à son " Nulle part... "
Je n'ai pas le temps de penser qu'après tout, je ne connais pas ce type, que je suis seul, ici,
à New York, et dans toute l'Amérique du Nord où je pourrais aussi bien disparaître,
que ce garçon pourrait être un dingue, avoir une arme, et de mauvaises intentions,
qu'il a déjà sorti ma bite de mon caleçon pour me la sucer avec autant de talent que d'appétit.
Assis côté passager, je reste stoïque, dans cette voiture dont les vitres ne sont pas encore embuées,
à sourire poliment aux jeunes tapettes qui passent en couples ou en groupes sur le trottoir,

une main sur la tête de Carlos qui salive comme il faut et où il faut avec de drôles de bruits,
en m'inquiétant tout de même du whisky à peine entamé que j'ai laissé sur le bar.
J'hésite à lui demander si je peux fumer. Il ne m'en laissera pas le temps.


De retour dans le bac à légumes, à peine débraillé et décoiffé, je retrouve mon verre à sa place.
Et je me dis que, décidément, ces Américains sont formidables. Je le vide d'un trait. J'avais soif.
Carlos a déjà disparu. Je jette un regard circulaire pour voir si je ne le vois pas quelque part.
Paradoxale cette ville. On baise dans la voiture sur la voie publique plutôt que dans les chiottes.
En même temps, c'était sans doute plus hygiénique et plus confortable. Bien qu'aussi peu légal.
Et pendant que je cherche à capter le regard du barman pour lui commander un verre,
que quelqu'un collé dans mon dos me tripote les tétons et caresse mes abdos sous ma chemise,
je me dis que l'avantage des chiottes est qu'on peut être rejoint par des amateurs de passage.
Faute de backrooms. D'ailleurs. Au fait. Il n'y pas de backrooms dans ce bac à légumes ?...
Le barman m'a calculé. A compris ce que je voulais. Je fouille mes poches. J'ai envie de fumer.
Voir ce qu'il me restait de monnaie. Préparer mes billets. Pendant qu'une main me masturbe.
Au bout d'un moment, finalement, je prévois de me retourner pour voir à qui j'ai affaire,
si je dois m'excuser gentiment ou si je dois demander le prénom.
Le temps d'empoigner mon nouveau whisky et je découvre un merveilleux sourire.
Silence. " Ne me dis pas que tu t'appelles Carlos... S'il te plaît. "

 

Philippe LATGER / Juillet 2014

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Sweet Home

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Je ne me réveille pas chez moi. Mais dans les combles de cette maison de village.
Sous les deux pentes de toit assez hautes de cet espace vaste où le jour est entré.
J'avais laissé les volets et la fenêtre ouverte. Et je comprends que je suis chez ma sœur.
Le nez dans l'oreiller, j'ai reconnu le son de sa voix et l'odeur de l'assouplissant dans les draps.
J'ai répondu que je descendais pour signifier que j'étais réveillé. Et, oui, j'allais descendre.
Je suis sur le matelas deux places que font les deux battants ouverts d'un canapé-lit.
Que je connais très bien. Aussi bien que cette immense pièce qui me sert de chambre.
C'est ici que je dormais chaque fois que je venais à Perpignan, à cette époque lointaine
où je m'étais installé au Québec. Sans visa de résident permanent, et dans l'attente de l'obtenir,
je devais faire le tour du poteau, l'aller-retour Montréal-Paris, tous les deux ou trois mois,
à l'expiration du visa touristique, ce que j'ai fait durant mes deux ans et demi d'exil américain.
A être en France, je ne pouvais pas ne pas faire l'aller-retour Paris-Perpignan,
quand j'avais dans le Sud des amis et de la famille à embrasser.
C'est chez Geneviève, systématiquement, à St-Estève, que j'étais alors hébergé.
Je n'ai jamais pris l'avion aussi souvent qu'à cette période. Assez délirante quand j'y pense.
Il y a ces mêmes dalles de terre cuite, ces deux armoires de famille toujours stockées ici,
le petit secrétaire, des objets ayant appartenu à nos grands-parents, des piles de disques,
de 33 et 45 tours, dont ceux que j'avais achetés moi-même adolescent avant l'arrivée du laser,
la bibliothèque pleine à craquer, dans ce grenier où je me sentais bien, notamment parce que,
outre les vestiges de notre enfance à Bompas ou Toulouse, il y avait des traces de notre mère,
même discrètes, des livres, des photos, des bibelots, des bijoux, des lettres, du linge de maison,
dont personne n'avait envie de se débarrasser, pas même ma sœur qui en était la conservatrice.
Des couches de souvenirs se superposaient là, à mon réveil. Plusieurs âges. Plusieurs époques.
La mémoire de la petite enfance. D'une mère disparue. Celle de ma séquence canadienne.
Et je m'étirais en me retournant sur le dos sans être incommodé par cet enchevêtrement.
Ni triste. Ni nostalgique. Seulement bien. Pour plusieurs raisons.

Comme annoncé, je suis descendu. A la cuisine. Pour le petit-déjeuner.
Mon frère était là. Notre frère. Arrivé la veille de Paris. Pour ce week-end important.
J'avais peu dormi. Comme j'en ai finalement pris l'habitude.
Mais la perspective de faire la route pour Barcelone avec ma sœur et mon frère avait suffi
à me tirer du lit sans faire de manières, avec un enthousiasme aussi martial que rafraîchissant,
qui n'existe qu'à ces aubes de départs en vacances et de réjouissances assurées. Barcelone.
Déjà. La ville du monde où je me suis toujours le mieux porté. En toute circonstance.
Qui est plus moi que moi-même. Qui est plus chez moi que Perpignan, Toulouse ou Paris.
Cette ville où j'ai toujours été heureux. A dix ans. A vingt ans. A trente ans. A quarante.
Y aller avec mes autres moi-mêmes était d'autant plus excitant. Emouvant pour tout dire.
La fratrie au complet s'est réparti les places dans la voiture selon un protocole tacite.
Ma sœur, l'aînée, a pris le volant. Mon frère s'est installé à côté d'elle.
Et moi, en bon petit dernier, me suis accaparé la banquette arrière, naturellement.
Il n'y eut pas à en discuter. Chacun avait trouvé sa place spontanément. L'ordre des choses.
Nous avions perdu tous les trois notre mère dix-sept ans plus tôt, morte d'un cancer généralisé.
Je n'avais pas fêté mes 24 ans. Une douleur devenue manque. Un manque toujours présent.
Un manque que seul l'amour de ma vie a finalement su rendre supportable.
Cet homme. Puisque c'est un homme. Que j'ai rencontré il y a quatre ans.
Que je remercie d'être entré dans ma vie pour cela. Il a refermé la plaie ouverte 17 ans plus tôt.

Et il aura pour cela ma reconnaissance éternelle. Je suis toujours orphelin. Je ne suis plus seul.
Mais ici, c'est une sœur de ma mère qui s'est éteinte à son tour. En février dernier.
Un évènement qui a changé la donne dans l'indivision de la maison de famille en Espagne.
Nous étions mobilisés pour cette raison. La maison de Castelldefels où nous étions attendus.
Où nous allions rejoindre la famille De la Hoz. Rendez-vous chez le notaire.

Notre tante n'avait pas d'enfants, et nous comptions parmi ses héritiers.
La voiture est partie dans la lumière du petit matin chercher l'autoroute au sud de Perpignan.

Le toboggan sur l'Espagne est une première victoire. Le col du Perthus.
Le vestige d'une frontière balayée par Schengen. L'Europe. Notre défi du XXIe siècle.
J'embrasse le fort de Bellegarde et les chênes-lièges qui couvrent l'agonie des Pyrénées.
Nous dépassons La Jonquère et bientôt, nous devinerons à l'horizon les immeubles de Rosas.
Un point de repère, au loin, sur la côte, pour situer le lieu de résidence de notre père.
Nous nous y arrêterons au retour. Pour l'instant, il nous faut être à 10 heures à Castelldefels.
Et nous nous éloignons de Figueres en devisant sur l'avenir politique de la Catalogne.
Le sang et or de notre drapeau, celui de la Croix occitane des Comtes de Toulouse.
Je retrouve dans mes origines familiales la cohérence historique de toute une région.
La reconquête et le peuplement de la Péninsule Ibérique. Je suis bien sûr chez moi.
Qu'est-ce que c'est que l'Espagne ? Au-delà de la seule Catalogne. C'est ma mère.
Et je forme des vœux pour que Barcelone gagne son indépendance sans guerre contre Madrid,
lorsque l'Union Européenne devrait précisément pouvoir permettre cela.
Je suis aussi Castillan que Catalan, et vivrais mal les conflits qui relèveraient d'autre chose
que des rapports de force politiques habituels, ou de la simple compétition économique.
Gérone dresse ses deux clochers grisâtres au flanc de la colline qui baigne dans l'Onyar.
Et mon cœur s'emballe alors, impatient, euphorique. Je veux la purée de pois de ma ville.
Ce smog au pied du Tibidabo, qui n'est pas celui de Los Angeles ou Mexico.
Mais qui annonce la concentration humaine de ma Babylone, mon petit New York à moi.
Aussi attirant que répugnant. Mon petit monstre adoré. Si délicieusement irrespirable.
De chaleur et d'hydrocarbures. Mon métabolisme. Mon port industrieux. Industriel. Pestilentiel.
Et je reconnais avec émotion tous les repères qui balisaient la route de mes vacances.
La silhouette sinistre des Quatre Camins, les boules blanches de stockage de gaz
de Montornès del Vallès, le circuit automobile... à mesure que nous avançons,
je sens que je me transforme, sur le merveilleux viaduc franchissant le Congost,
dont on sent chaque joint sous les pneus comme sur ces échangeurs américains,
et sitôt franchie la côte, le voici mon smog, déjà visible, dès le matin, et je sens d'ici
toute l'énergie de cette masse qui grouille et respire, cette tension qui me gagne,
que je connais par cœur.


Nous avions le choix entre passer devant ou derrière le Tibidabo.
Nous avons choisi la Ronda del Dalt. Où les ralentissements étaient prévisibles.
La succession de palmiers et de tunnels juqu'à Pedralbes. Côté ville. Et je regarde l'heure.
Nous pourrions être en retard. Mais nous sommes à Barcelone. Et je m'en fous un peu.
C'est l'effet de ce lieu sur moi. Rien n'est un problème. Je suis juste bien où je suis.
Sur la banquette arrière de la voiture de ma sœur. Comme je l'étais dans la DS de papa.
Quand nous remontions l'interminable Carrer d'Aragó, et que je guettais en piaffant
la grande roue du parc d'attractions de Montjuïc dans la perspective des rues perpendiculaires.
Il me semblait entendre la sirène des manèges. J'avais le goût des churros et du Cacaolat.
La consolation de sortir de la ville tenait à la seule idée de retrouver notre pinède sur la plage.
Vingt ans après, et même trente, j'ai ce même plaisir à me séparer de Barcelone
quand je reconnais les campings sur l'autopista de Castelldefels, après l'aéroport.
L'enseigne de la Ballena Alegre est toujours debout. Un flot de larmes me monte à la gorge.
Me fait piquer le nez et embrume mes yeux. Ce n'est pas de la tristesse ni du chagrin.
Plutôt quelque chose de l'ordre de la reconnaissance. Pour tout ce bonheur. Incroyable.
Qui me revient en pleine tronche. Mais je suis un homme et dois gérer mes émotions.
Je reste digne, les yeux perdus dans les forêts de pins, bien que contraint à renifler un peu.
Nous dépassons la station service de la Pava, son restaurant et sa rôtisserie,
où nous venions invariablement chercher notre poulet du dimanche.
Nous irons déjeuner à la maison plus tard, après nos démarches administratives.
Il est pratiquement dix heures et il s'agit d'aller au centre-ville et trouver à nous garer,
dans ce que nous appelions " le village " et qui était pourtant déjà très urbain.
Je reconnais la voie ferrée et la gare, en remontant l'avenue de la Constitution.
Nous trouvons aussitôt le cabinet du notaire et une place de stationnement libre.
Miracle. La fratrie Latger de Perpignan est pile à l'heure au rendez-vous.

 

Philippe LATGER / Juillet 2014

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Tout est calme

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Etre amoureux, ce n'est pas seulement aimer la personne que l'on aime,
c'est tout aimer de sa propre vie. Et j'aime tout de la mienne.
C'est se sentir vivant. Dans l'instant. A sa place.
Je suis à mon bureau. Cette table en noyer que j'adore. Que je tiens de mes parents.
Qui fut une table de salle à manger dans la maison où j'ai grandi il y a déjà longtemps.
Maison à Bompas où j'ai passé l'après-midi, puisqu'une amie d'enfance nous l'a achetée.
Amie que je fréquente encore, avec qui j'ai passé quelques heures au soleil autour de la piscine.
C'était bien. Mon corps sur le transat. Suant à grosses gouttes. La brûlure du plaisir.
Celui d'être aux seuls éléments. La chaleur sur ma peau. Et l'eau pour s'hydrater.
Et l'eau pour se baigner. Pour rendre la canicule supportable. Et l'été voluptueux.
Je m'étonne de pouvoir profiter du moment sans scrupules ni sentiment de panique.
Et je m'en rends compte ce soir, dans mon studio, à mon bureau, quelques heures plus tard.
La ville après la fournaise du jour. Au crépuscule. C'est magnifique. Je suis heureux.
Tout est ouvert. Mes deux portes-fenêtres sur la rue. La fenêtre de la salle de bains à l'arrière.
Il y a juste ce courant d'air timide, à peine perceptible, pour soulager ma carcasse.
Torse-nu à mon ordinateur, il vient me caresser. Soulager mes épaules cuites et mon désir pour toi.
La violence de juillet relâche sa morsure. Même si je suis plein de l'intensité de sa lumière.
Encore aveuglé par le soleil comme je le suis par notre rencontre quatre ans après.
Tout est calme. Je suis seul dans l'immeuble. Et ce n'est pas une source d'angoisse.

Tout est calme et tranquille. Même moi.
J'aime tout de ma vie. Ma ville. Mes amis. Mon boulot. Ma famille. Mon passé. Mon avenir.
Et toi. Toi. Toi qui m'as rendu la vie. Justement. Et me la rends meilleure. Plus belle que jamais.
J'aime ma quarantaine. Mon corps à la quarantaine. J'aime mes rides et mes cheveux blancs.
Ce visage qui est le mien. Avec ce mélange de ce que je reconnais et de ce que je découvre.
J'aime ce que j'ai été. Ce que je suis devenu. J'aime ce que je suis. Ce que je fais.
J'aime les gens que je rencontre. J'aime les gens qui m'entourent. J'aime les gens.
Et Perpignan, si douce à vivre et à aimer. Où il faut se donner du mal pour être malheureux.
Mon studio traversant. Je suis à mon bureau. L'air circule à pas de loup sur ma peau
.
Un frisson me parcourt puisque je pense à toi.

 

Philippe LATGER / Juillet 2014

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Me faire aimer ce monde

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Le désir ne pouvait pas s'éteindre puisque nous ne vivions pas ensemble.
Puisqu'il n'y avait pas le quotidien pour venir pourrir le fruit.
Quatre ans plus tard, je suis le premier troublé. Rien ne s'est abîmé.
La situation peut-être aurait pu me lasser. Mais je t'aime toi. Tellement.
Que ce qu'il faut subir ne pèse pas grand-chose. Ce n'est pas notre histoire que j'aime.
C'est bien de toi que je suis amoureux.
Dis-moi. Je me demande. As-tu déjà regardé quelqu'un d'autre comme tu me regardes ?
De mon côté, j'y ai réfléchi. Personne ne m'a jamais regardé comme tu me regardes.
Jamais je n'ai regardé un regard dans le mien d'une telle intensité.
Le désir. Bien sûr. La situation a ce pouvoir de l'entretenir en nous maintenant séparés.
Le manque. Ce manque qui promet toujours des retrouvailles volcaniques.
Et je vois dans tes yeux fiévreux qu'il n'y a pas que de la contemplation béate.
Je sais que tu cherches à savoir. Que tu cherches à savoir si je ne te mens pas.
Que tu cherches à savoir si je ne t'ai pas trompé. Si je n'ai pas fait de conneries.
Et comme je tiens ton regard sans baisser les yeux ni les détourner,
comme mes pupilles dilatées ravies d'être dans les tiennes t'affirment ma bonne foi,
tu conviens que ce doit être ça, que ce doit être vrai, que je ne t'ai pas menti,
et je sais que tes regards, alors, cherchent à comprendre comment une telle chose est possible.
Tes yeux fouillent les miens en cherchant une explication. Est-ce que je suis fou ?
Faut-il que je sois un grand malade pour tenir la distance ? Pour être loyal et fidèle ?
Tu cherches la faille. La pièce du puzzle manquante. C'est trop beau pour être vrai.
Et je partage ton sentiment. Au moment où je regarde tes yeux. C'est trop beau pour être vrai.
Et pourtant, quatre ans plus tard, nous nous regardons toujours avec la même fascination.
C'est précisément pour cela mon amour que je ne vais pas voir ailleurs.
Pour ne pas à avoir à baisser les yeux ou détourner le regard à ta prochaine visite.
Je ne veux rien qui puisse m'empêcher de te regarder me regarder comme tu me regardes.

Je suis fatigué par la vulgarité de ce monde. Par l'indigence de notre société.
Fatigué par cet Occident qui a fini par confondre libertés individuelles avec individualisme.
Fatigué par les images, les informations, les messages, les sollicitations, les promotions,
les compétitions, la publicité, la consommation, la surenchère, les vanités... cela m'épuise.
Premier degré. Deux dimensions. Et je ne bouderai pas mon plaisir aux prochaines vacances.
J'irai mon amour au cœur de la Méditerranée. J'irai au centre de tout. Mon tout. Mon être.
A la source d'une civilisation. Pour n'être plus rien que ce que je suis vraiment.
Sans avoir à me noyer ni mettre fin à mes jours. Même si c'est un même geste.
C'est une fuite. Sans doute. Mais de celles qui permettent de tenir la distance.
Quand la fuite est aussi un chemin qu'on embrasse et des rencontres à faire.
Puisque ce que l'on fuit n'est pas plus important que ce vers quoi l'on s'engage.
C'est une fuite pour ce qu'on laisse, mais c'est aussi le courage d'aller vers d'autres choses,
et pour ce que l'on va trouver ce n'est plus une fuite mais un rendez-vous possible.
Il n'y a pas de lâcheté à choisir l'inconnu. Même si c'est motivé par un épuisement.
Je suis à bout de forces. La société des hommes me sort par les yeux. Je la vomis.
Mais j'aime bien trop la vie et les gens pour raccrocher les gants ou pour jeter l'éponge.
Je pars avec l'idée de revenir. Je pars avec l'idée de préparer mon retour.
Charger les batteries. Au soleil. A la mer. A l'été. A l'Histoire. Et revenir en force.
Car je sais, même à plat, puisant dans mes réserves, que j'ai toujours la foi.
En moi. En l'Homme. Et c'est mon propre espoir que je veux ménager.

Cette espèce de folie que je ne veux pas perdre. Je veux aimer le monde.
Et je ne m'aime pas quand je ne l'aime plus.


Je peux partir tranquille, puisque je sais que tu sais que je ne te quitte pas.
Partir devient alors être ailleurs, t'aimer ailleurs, ou d'ailleurs, sans n'être vraiment parti.
Tu seras avec moi. Au cœur de la Méditerranée. Quand tu es au cœur de tout.
Je serai avec toi chaque fois que tu penseras à moi. Je serai là pour toi.
Dans ces moments où tu baisses la tête, où tu fermes les yeux, ces moments sombres,
angoissés, tourmentés, où tu te tamponnes le haut du nez avec ton poing.
Je serai là pour te prendre le poignet, écarter ce poing de ton visage, te redresser la tête.
Je serai là pour te prendre dans mes bras, te caresser les cheveux, t'embrasser sur la bouche.
Je serai là pour t'envelopper, te protéger, te donner un sens, trois dimensions, plusieurs degrés,
jusqu'à ce que tu acceptes d'ouvrir les yeux à nouveau, l'esprit apaisé d'être enfin en confiance,
dans les bras et le cœur d'une personne au moins qui croit toujours en toi. Et t'aime plus que tout.
Je ne suis pas l'ami envahissant, ni la mère intrusive, ni l'épouse entre les mêmes murs.
Je suis un recours possible. Que tu peux oublier lorsque tu te sens bien.
Et que tu peux avoir même s'il est invisible quand tu en as besoin.
Celui qui est fiable et qui ne coûte rien. La force que l'on invoque quand on se sent exsangue.
Je sais que je peux partir sans que tu te sentes abandonné. Puisque je ne t'abandonne pas.
J'ai ta bague à mon doigt et nous sommes reliés. Et je suis engagé pour des lunes et des lunes.
Tu peux me regarder dans les yeux, chercher le vice ou le défaut jusqu'à la fin des mondes,
je suis sûr pour nous deux, et je t'explique ici ce que je cherche à dire quand j'écris et te dis
que tu es l'homme de ma vie. Quand ces mots ont un sens. Celui que je leur donne.
L'homme de ma vie n'est pas celui avec qui je vis mais celui que j'aimerai toute ma vie.
Tu sais que je ne suis pas homme à vivre avec qui que ce soit. J'ai tenté l'expérience.
Et je suis autonome. Et il y a plusieurs façons de vivre avec quelqu'un.
J'aime ma liberté. Aussi vrai que j'aime la tienne. Et c'est le seul amour.
Peu importe après ça si l'on partage ou non de l'espace et du temps,
puisque nous sommes ensemble, d'une façon unique, bien à nous, qui fait jurisprudence.
Je refuse tout le mal que je pourrais te faire, tout le mal dont tu n'as pas envie.
Je suis là pour t'aimer. Et pour ton bon plaisir. Te donner de l'espoir lorsque le tien t'échappe.
Et autant de confiance. En toi. En ton travail. En ton avenir. Puisque je crois en toi
et que je crois en moi, avant de croire en nous.


J'ai hâte de monter dans ce putain d'avion pour le retour aux sources.
Cette épave de Crète que je ne connais pas au milieu de la mer qui est toute la matière.
J'irai avec mon frère. Et c'est ici aussi un retour à la base et aux fondamentaux.
Je t'aurai avec moi sur le quai de la gare, dans le train pour Paris et dans la capitale,
comme je t'ai ici, y compris en silence dans ces longues séquences où je ne t'écris pas.
Puisque je pense à toi, même entre deux messages ou deux publications,
puisque je ne suis vraiment moi qu'avec ma bague au doigt et ma moitié manquante.
Puisque je ne mens pas. Que je ne suis pas fou. Ou seulement de toi.
Et que je peux mourir depuis que je te sais, depuis que je t'ai vu, et n'avoir rien à craindre.
Tu es tout ce que j'aime de ce monde. Et je ne m'aime pas quand je ne l'aime plus.
T'aimer est ce moyen de m'aimer un peu mieux. Et mon bonheur tient à cette seule idée
de te rendre la pareille, te permettre de t'aimer même aux moments perdus où tu n'y arrives plus,
ou te rendre plus fort pour être utile aux autres.
Je t'aurai avec moi dans les aéroports. Et jusque sur les plages.
Où en fermant les yeux, étalé au soleil, je pourrai voir les tiens.
Nous tiendrons la distance. La distance dans l'espace comme celle du temps.
Parce que nous nous aimons. Parce que nous sommes ensemble. De la meilleure façon.
Dis-moi. Je me demande. As-tu déjà regardé quelqu'un comme tu me regardes ?
Jamais je n'ai été aussi vivant et présent dans le regard d'un homme.
Embrasse-moi. Les yeux ouverts. Dévore-moi avant que je ne te mange en entier.
Tu es la perfection que je garderai parfaite. Tous les moyens sont bons.
Pour ne rien regretter de ma vie en ce monde qui ne le sera jamais. Autrement qu'avec toi.
Quoi que tu fasses. Où que tu sois. J'ai trouvé cet autre que moi auquel je ne croyais plus.
Cet autre qui n'est pas de mon sang et qui a ce pouvoir de me faire tout aimer de ce que je vis.
Me faire aimer ma vie. Me faire aimer ce monde. Quand tu en fais partie.
Qu'il me faut comme toi vérifier quelquefois dans nos yeux ébahis, que tout est bien réel,
que je n'ai pas rêvé, que je ne suis pas fou et n'ai rien inventé, au refuge olympien
de notre intimité et du repos viril possible entre deux hommes. Avant de repartir.
Chacun sur notre route. Avec notre assurance comme avec nos réponses.
Nous cherchions l'un et l'autre l'absolu et des choses éternelles. Nous nous sommes trouvés.
Pour travailler ensemble à nous les garantir, en toute circonstance.
Et nous travaillons bien. A abolir le temps ou nous en affranchir.
Avec cette confiance que je n'ai même pas en Dieu, que je ne peux pas regarder dans les yeux
comme je te regarde, et je peux jouir de tout, en toute liberté et le sourire aux lèvres.
Quand t'aimer comme je t'aime revient à aimer tout.
De ce qui est vraiment et ce qui pourrait être.

 

Philippe LATGER / Juillet 2014

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Le pouvoir des pinèdes

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La grille de métal et sa peinture verte, au milieu d'un longue clôture bâtie, rectiligne,
doublée d'une haie, et longeant sagement le Paseo Tramuntana de Castelldefels.
La DS s'est immobilisée. Mon père laisse tourner le moteur. C'est moi qui descends.
Ma mère avait pris les clés dans la boîte à gants et c'est à moi que revient cet honneur.
L'odeur entêtante de la pinède, décuplée par la chaleur, me saute à la gorge.
Je suis ivre de bonheur. La maison nous avait attendus. Et nous lui sommes fidèles.
La clé. Une grande clé ancienne dont la tige est longue, et dont le métal est noirci,
ce qui lui donne une allure médiévale, celle d'une clé de coffre ou de cachot.
Je sais où je dois exercer des pressions pour aider la serrure, le fais sans y penser.
Le portail est déformé, a subi l'hiver, le froid, la pluie peut-être, durant tout l'hiver
quand nous étions absents, doit s'adapter depuis aux jours de canicule,
le mécanisme doit être rouillé, et je sais d'avance qu'il me faudra forcer un peu.
Les longues et larges lames plates, verticales, métalliques, sont assez souples.
J'accompagne le mouvement dans un grincement que je connais par cœur
.
J'ai ouvert un battant, et sur le ciment teinté de rose de l'allée, je reconnais aussi
en ouvrant le second, le raclement de la barre du verrou de sol que je n'enfonce pas.
Je me tiens de côté, droit comme un soldat, pour signifier que la manœuvre est terminée,
la mission accomplie, et mon père peut faire entrer la DS dans le parc de notre résidence.
Elle passe sous mon nez pour s'engager entre les deux haies de fusain qui s'enfuient droit,
tout droit jusqu'au garage, à l'opposé de la parcelle, et s'arrêtera avant, au niveau de la demeure,
sur cet espace couvert par un pin parasol qui marque l'entrée de la cuisine,
par laquelle nous ne manquerons pas de monter nos bagages.
Avec l'application d'un employé de maison, je referme le portail après le passage de la voiture,
fou de joie en reconnaissant le bruit particulier que font les roues sur la chape de ciment rose,
je donne un tour de clé, le cœur battant, et je cours à tout berzingue rejoindre mes parents.
Je suis dans ma pinède. Au paradis.

Dans le petit parc de l'hôtel Host & Vinum de Canet, ma poitrine respire la résine.
Je reconnais des gens qui sont mes amis. Des gens rencontrés depuis mon retour.
Des gens que j'ai rencontrés depuis que je suis descendu de mon platane de la cathédrale.
Une femme politique. Une éditrice. Deux comédiens. Une figure de la vie culturelle locale,
pour laquelle nous sommes tous réunis, qui me présente à la propriétaire des lieux.
Je suis dans mon élément. Végétal. Minéral. Aérien. Comme un poisson dans l'eau.
Et la pinède est si familière que je peux être familier avec les huiles que je fréquente.
L'environnement et mes souvenirs d'enfance l'emportent sur les relations publiques.
Je ne suis pas aux jeux de la représentation. Je suis l'écorce et les aiguilles de pin.
Je suis les agaves. Les acanthes. Les coques de l'eucalyptus qui jonchent le sol.
J'aperçois la piscine au fond du terrain et mon bonheur est complet.
Il y a un bout de Castelldefels à Canet en Roussillon. Et mon corps réagit.
J'ai dix ans et j'ai hâte d'aller au parc d'attractions de Montjuic.
J'ai dix-sept ans et j'ai hâte que la nuit tombe pour aller au Nick Havanna.
Nous sommes réunis pour une lecture. D'un livre qui fut un détonateur pour moi.
Tout le travail que je fais depuis avec conviction en est l'onde de choc.
Miami. Shanghai. Une vague de forte pression qui me propulse aussi loin qu'espéré.
N'avais-je pas envisagé un temps les Affaires Etrangères ?... Me voici satisfait.
Je serai un ambassadeur de ma ville. A ma façon. Avec mon style. Et mon amour pour elle.
Je m'installe avec d'autres pour écouter la lecture d'extraits d'un récit que je connais déjà.

Assis exactement entre mon passé et mon avenir. Aussi généreux et brillants l'un que l'autre.

La peinture verte de la porte est la même que celle du portail.
La même que celle des stores de bois qui ferment toutes les fenêtres.
Trois marches de grès rose, sous le pin parasol, conduisent à cette cuisine
dont j'aime et reconnais l'odeur aussitôt.
Nous ne sommes en quarante ans, jamais entrés dans cette maison par son vestibule.
Un portillon, une allée, un perron. Tout existe pour un protocole dont nous étions exemptés.
Nous ne recevions jamais. N'étions jamais qu'en famille. Nous en tenions au pratique.
L'entrée de façade, officielle, était figée dans une partie du parc qui avait des allures de jungle.
Un coin de la maison où nous ne vivions pas. Où je ne m'aventurais que dans mes jeux.
Des jeux d'exploration à distance des adultes aux heures chaudes de la sieste.
Où il était bon d'être seul, et d'être téméraire, quand la villa avait sous cet angle
des airs de temple abandonné comme de maison hantée.
C'est côté piscine, au dos de la bâtisse qui nous cachait de la rue, que nous étions à l'aise.
Mes parents et moi arrivions en éclaireurs, venant de Perpignan, quand le reste de la famille,
de Toulouse, ne nous rejoindrait qu'un peu plus tard. C'était à nous d'ouvrir la maison.
Et j'aimais ne l'avoir que pour nous, comme au calme d'avant la tempête.
Nous pouvions décharger la voiture et prendre possession de nos chambres. A l'étage.
Nous allions investir celles côté piscine, précisément. Les deux séparées par un petit couloir.
La rose pour mes parents, puisque c'était une chambre matrimoniale. La bleue pour moi.
Je retrouvais avec bonheur les poignées en cuivre à l'américaine, que l'on fermait à clé sans clés,
que l'on verrouillait et déverrouillait à l'aide d'un bouton poussoir. Deux lits simples.
Une chambre d'enfants. Ou d'ados. De garçons. Parfaitement monacale et estivale à la fois.
Je prenais par habitude le lit contre le mur. Laisserait l'autre à mon cousin Frank.
Les deux étaient séparés d'une petite table de chevet qui avait bien sûr sa lampe.
C'était le seul mobilier. Quand une penderie bâtie, qui allait du sol au plafond,
assez grande pour que l'on y entre en entier, enfant comme jeune homme,
assurait le rangement nécessaire.

 

Philippe LATGER / Juillet 2014

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Amanecer

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Sa main est une tête de fil barbelé. Le petit doigt levé, l'index pointé,
sa main à elle-seule est une tête de taureau, un modèle réduit pour des ombres chinoises,
un taureau qui baisse ses cornes à mesure que le marionnettiste lève son coude.
La bête vient de recevoir l'estocade, elle fait tourner ses cornes en rond et cherche à respirer,
agitant sa tête autour de son cou qui l'étrangle, l'enroulant autour du poignet qui s'échappe,
haut, au bout du bras qui se déplie, pour envoyer le taureau à l'agonie au-dessus de sa tête.
Le ventre plat. Les épaules en arrière. Cambré. La main efface le taureau en un mouvement.
Sec. Le réduit à néant dans ce poing qui s'est refermé comme un piège.
Les ongles ne sont pas écrasés à l'intérieur, contre la chair de la paume à la base du pouce,
mais alignés à l'extérieur, comme si la mouche prisonnière en-dedans était toujours vivante,
et le marionnettiste est prestidigitateur, lorsque ses doigts serrés se déplient l'un après l'autre,
s'ouvrent comme la roue d'un paon, révélant au public stupéfait que la pièce a disparu.
La cabine de douche fait pleuvoir sa lumière dans un faisceau étroit où il peut se mouvoir.
Un cercle sur le sol est son seul territoire. Les arcades sourcilières, les pommettes saillantes,
les ailes de son nez, sont autant de reliefs qui allongent des ombres pour manger son visage.
C'est un Francis Bacon aux figures qui fondent ou l'image d'un monstre qui demeure attirant.
Les poings fermés sur les abdominaux, plantés au sommet de ses os iliaques, il fait face,
avant de déployer ses ailes comme immense voilure et embrasser la salle envoûtée et captive.
La tension. Electrique. Et son bras de fer contre la volupté. La souplesse. L'indolence.
La langueur amoureuse aussitôt rabrouée par l'orgueil.
Le menton jeté par-dessus son épaule comme refusant l'offrande révèle son profil incliné.
Un non à contre-cœur. Et toujours la grimace des combats intérieurs dont on sait la violence.
Le poing brandi à l'opposé, contre sa poitrine, à l'équerre du bras devenu bouclier.
Et ce corps qui se ferme peut desserrer l'étau sans qu'il ne s'ouvre tout à fait.
Toujours dans la prudence. Jusqu'à pouvoir en confiance lever la tête vers le ciel.
Pas à pas. Etape par étape. Pour enfin savourer un moment de répit.

C'est une construction. Quelque chose qui se gagne.
Saisir cet instant si furtif où le sourire peut devenir solaire.

Avec dans les yeux la lumière insolente de ceux qui aiment leur liberté.

 

Philippe LATGER / Juillet 2014

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A moi. Ici.

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J'ai hurlé ma peine dans le four de mes nuits, à forger mes chaînes et à tuer l'ennui,
à noyer mon âme dans l'alcool et le bruit, à me descendre en flammes et préférer la pluie,

j'ai traîné mon corps aux bonheurs qui s'enfuient, j'ai appelé la mort, oublié qui je suis,
jusqu'à ce que je revienne, jusqu'à ce que je revienne. A moi. Ici.
J'ai aimé des hommes qui n'avaient rien compris, et croqué dans la pomme, et le poison aussi,
à chercher l'aurore dans de vils incendies, les passions carnivores et les faux paradis,
j'ai traîné mon cœur aux plaisirs interdits, étouffé ma rancœur dans les fonds de whisky,
jusqu'à ce que je revienne, jusqu'à ce que je revienne. A moi. Ici.

 

Philippe LATGER / Juillet 2014

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