Je ne me réveille pas chez moi. Mais dans les combles de cette maison de village.
Sous les deux pentes de toit assez hautes de cet espace vaste où le jour est entré.
J'avais laissé les volets et la fenêtre ouverte. Et je comprends que je suis chez ma sœur.
Le nez dans l'oreiller, j'ai reconnu le son de sa voix et l'odeur de l'assouplissant dans les draps.
J'ai répondu que je descendais pour signifier que j'étais réveillé. Et, oui, j'allais descendre.
Je suis sur le matelas deux places que font les deux battants ouverts d'un canapé-lit.
Que je connais très bien. Aussi bien que cette immense pièce qui me sert de chambre.
C'est ici que je dormais chaque fois que je venais à Perpignan, à cette époque lointaine
où je m'étais installé au Québec. Sans visa de résident permanent, et dans l'attente de l'obtenir,
je devais faire le tour du poteau, l'aller-retour Montréal-Paris, tous les deux ou trois mois,
à l'expiration du visa touristique, ce que j'ai fait durant mes deux ans et demi d'exil américain.
A être en France, je ne pouvais pas ne pas faire l'aller-retour Paris-Perpignan,
quand j'avais dans le Sud des amis et de la famille à embrasser.
C'est chez Geneviève, systématiquement, à St-Estève, que j'étais alors hébergé.
Je n'ai jamais pris l'avion aussi souvent qu'à cette période. Assez délirante quand j'y pense.
Il y a ces mêmes dalles de terre cuite, ces deux armoires de famille toujours stockées ici,
le petit secrétaire, des objets ayant appartenu à nos grands-parents, des piles de disques,
de 33 et 45 tours, dont ceux que j'avais achetés moi-même adolescent avant l'arrivée du laser,
la bibliothèque pleine à craquer, dans ce grenier où je me sentais bien, notamment parce que,
outre les vestiges de notre enfance à Bompas ou Toulouse, il y avait des traces de notre mère,
même discrètes, des livres, des photos, des bibelots, des bijoux, des lettres, du linge de maison,
dont personne n'avait envie de se débarrasser, pas même ma sœur qui en était la conservatrice.
Des couches de souvenirs se superposaient là, à mon réveil. Plusieurs âges. Plusieurs époques.
La mémoire de la petite enfance. D'une mère disparue. Celle de ma séquence canadienne.
Et je m'étirais en me retournant sur le dos sans être incommodé par cet enchevêtrement.
Ni triste. Ni nostalgique. Seulement bien. Pour plusieurs raisons.
Comme annoncé, je suis descendu. A la cuisine. Pour le petit-déjeuner.
Mon frère était là. Notre frère. Arrivé la veille de Paris. Pour ce week-end important.
J'avais peu dormi. Comme j'en ai finalement pris l'habitude.
Mais la perspective de faire la route pour Barcelone avec ma sœur et mon frère avait suffi
à me tirer du lit sans faire de manières, avec un enthousiasme aussi martial que rafraîchissant,
qui n'existe qu'à ces aubes de départs en vacances et de réjouissances assurées. Barcelone.
Déjà. La ville du monde où je me suis toujours le mieux porté. En toute circonstance.
Qui est plus moi que moi-même. Qui est plus chez moi que Perpignan, Toulouse ou Paris.
Cette ville où j'ai toujours été heureux. A dix ans. A vingt ans. A trente ans. A quarante.
Y aller avec mes autres moi-mêmes était d'autant plus excitant. Emouvant pour tout dire.
La fratrie au complet s'est réparti les places dans la voiture selon un protocole tacite.
Ma sœur, l'aînée, a pris le volant. Mon frère s'est installé à côté d'elle.
Et moi, en bon petit dernier, me suis accaparé la banquette arrière, naturellement.
Il n'y eut pas à en discuter. Chacun avait trouvé sa place spontanément. L'ordre des choses.
Nous avions perdu tous les trois notre mère dix-sept ans plus tôt, morte d'un cancer généralisé.
Je n'avais pas fêté mes 24 ans. Une douleur devenue manque. Un manque toujours présent.
Un manque que seul l'amour de ma vie a finalement su rendre supportable.
Cet homme. Puisque c'est un homme. Que j'ai rencontré il y a quatre ans.
Que je remercie d'être entré dans ma vie pour cela. Il a refermé la plaie ouverte 17 ans plus tôt.
Et il aura pour cela ma reconnaissance éternelle. Je suis toujours orphelin. Je ne suis plus seul.
Mais ici, c'est une sœur de ma mère qui s'est éteinte à son tour. En février dernier.
Un évènement qui a changé la donne dans l'indivision de la maison de famille en Espagne.
Nous étions mobilisés pour cette raison. La maison de Castelldefels où nous étions attendus.
Où nous allions rejoindre la famille De la Hoz. Rendez-vous chez le notaire.
Notre tante n'avait pas d'enfants, et nous comptions parmi ses héritiers.
La voiture est partie dans la lumière du petit matin chercher l'autoroute au sud de Perpignan.
Le toboggan sur l'Espagne est une première victoire. Le col du Perthus.
Le vestige d'une frontière balayée par Schengen. L'Europe. Notre défi du XXIe siècle.
J'embrasse le fort de Bellegarde et les chênes-lièges qui couvrent l'agonie des Pyrénées.
Nous dépassons La Jonquère et bientôt, nous devinerons à l'horizon les immeubles de Rosas.
Un point de repère, au loin, sur la côte, pour situer le lieu de résidence de notre père.
Nous nous y arrêterons au retour. Pour l'instant, il nous faut être à 10 heures à Castelldefels.
Et nous nous éloignons de Figueres en devisant sur l'avenir politique de la Catalogne.
Le sang et or de notre drapeau, celui de la Croix occitane des Comtes de Toulouse.
Je retrouve dans mes origines familiales la cohérence historique de toute une région.
La reconquête et le peuplement de la Péninsule Ibérique. Je suis bien sûr chez moi.
Qu'est-ce que c'est que l'Espagne ? Au-delà de la seule Catalogne. C'est ma mère.
Et je forme des vœux pour que Barcelone gagne son indépendance sans guerre contre Madrid,
lorsque l'Union Européenne devrait précisément pouvoir permettre cela.
Je suis aussi Castillan que Catalan, et vivrais mal les conflits qui relèveraient d'autre chose
que des rapports de force politiques habituels, ou de la simple compétition économique.
Gérone dresse ses deux clochers grisâtres au flanc de la colline qui baigne dans l'Onyar.
Et mon cœur s'emballe alors, impatient, euphorique. Je veux la purée de pois de ma ville.
Ce smog au pied du Tibidabo, qui n'est pas celui de Los Angeles ou Mexico.
Mais qui annonce la concentration humaine de ma Babylone, mon petit New York à moi.
Aussi attirant que répugnant. Mon petit monstre adoré. Si délicieusement irrespirable.
De chaleur et d'hydrocarbures. Mon métabolisme. Mon port industrieux. Industriel. Pestilentiel.
Et je reconnais avec émotion tous les repères qui balisaient la route de mes vacances.
La silhouette sinistre des Quatre Camins, les boules blanches de stockage de gaz
de Montornès del Vallès, le circuit automobile... à mesure que nous avançons,
je sens que je me transforme, sur le merveilleux viaduc franchissant le Congost,
dont on sent chaque joint sous les pneus comme sur ces échangeurs américains,
et sitôt franchie la côte, le voici mon smog, déjà visible, dès le matin, et je sens d'ici
toute l'énergie de cette masse qui grouille et respire, cette tension qui me gagne,
que je connais par cœur.
Nous avions le choix entre passer devant ou derrière le Tibidabo.
Nous avons choisi la Ronda del Dalt. Où les ralentissements étaient prévisibles.
La succession de palmiers et de tunnels juqu'à Pedralbes. Côté ville. Et je regarde l'heure.
Nous pourrions être en retard. Mais nous sommes à Barcelone. Et je m'en fous un peu.
C'est l'effet de ce lieu sur moi. Rien n'est un problème. Je suis juste bien où je suis.
Sur la banquette arrière de la voiture de ma sœur. Comme je l'étais dans la DS de papa.
Quand nous remontions l'interminable Carrer d'Aragó, et que je guettais en piaffant
la grande roue du parc d'attractions de Montjuïc dans la perspective des rues perpendiculaires.
Il me semblait entendre la sirène des manèges. J'avais le goût des churros et du Cacaolat.
La consolation de sortir de la ville tenait à la seule idée de retrouver notre pinède sur la plage.
Vingt ans après, et même trente, j'ai ce même plaisir à me séparer de Barcelone
quand je reconnais les campings sur l'autopista de Castelldefels, après l'aéroport.
L'enseigne de la Ballena Alegre est toujours debout. Un flot de larmes me monte à la gorge.
Me fait piquer le nez et embrume mes yeux. Ce n'est pas de la tristesse ni du chagrin.
Plutôt quelque chose de l'ordre de la reconnaissance. Pour tout ce bonheur. Incroyable.
Qui me revient en pleine tronche. Mais je suis un homme et dois gérer mes émotions.
Je reste digne, les yeux perdus dans les forêts de pins, bien que contraint à renifler un peu.
Nous dépassons la station service de la Pava, son restaurant et sa rôtisserie,
où nous venions invariablement chercher notre poulet du dimanche.
Nous irons déjeuner à la maison plus tard, après nos démarches administratives.
Il est pratiquement dix heures et il s'agit d'aller au centre-ville et trouver à nous garer,
dans ce que nous appelions " le village " et qui était pourtant déjà très urbain.
Je reconnais la voie ferrée et la gare, en remontant l'avenue de la Constitution.
Nous trouvons aussitôt le cabinet du notaire et une place de stationnement libre.
Miracle. La fratrie Latger de Perpignan est pile à l'heure au rendez-vous.
Philippe LATGER / Juillet 2014