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La nuit trompe l'ennui

Publié le

Pourquoi vouloir être ailleurs qu'à l'endroit où l'on est ?
Pourquoi vouloir être avec quelqu'un d'autre que la personne avec qui l'on est ?

L'ennui ? C'est ça ? Comme s'il ne pouvait pas vous suivre partout où vous iriez ?
Impensable. Je passe trois jours à Manhattan. Tout seul. Et l'inéluctable se produit.
Je m'ennuie à New York. Dernier séjour en 2007. Le choc que c'est pour moi.
Je suis retourné sur les lieux que j'aime. Suis allé voir des choses que je ne connaissais pas.
Je retourne à mon hôtel. Apprécie la chaleur urbaine et le vrombissement continue de la ville.
Retrouve toutes les sensations de la Babylone américaine que j'aime tant.
Je sors dans un bar sur la 8th Avenue, discute et flirte un peu avec les indigènes.
Et la veille du départ, déjà, il me semble qu'il me tarde le lendemain pour rentrer.
Ce n'était pas la première fois que j'allais tout seul à New York et que je n'avais rien à y faire.
Mais ce fut la dernière. A quarante ans, ce n'est plus une ville où je peux faire du tourisme.
Partir pour partir ne sert à rien. Une chose que j'ai pu vérifier.
Le désoeuvrement. Même entouré. Même occupé. Comme c'est étrange.
Je ferme les yeux. Le casque sur les oreilles.
Manuel de Falla. Et l'ennui est un sport qui devient agréable.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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Les taies

Publié le

Le drap housse est blanc. Le drap est blanc. La couette est blanche.
Les taies d'oreiller sont blanches. Et mon lit défait est une montagne de sucre glace.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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Adultaurine

Publié le

C'est un cheval de pure race. Espagnole. Musculeux.
La robe noire est brillante. Le ballet hippique. Etalon lipizzan. L'art équestre.
Le pur-sang. Espagnol ou arabe. Andalou. La bête fauve. Superbement dressée.
Il tend la patte et le sabot. S'immobilise. S'avance. Avec prudence. Bandé comme un arc.
Les coudes contre les côtes, les bras pliés comme des équerres, les mains ouvertes vers le ciel,
comme portant un plateau imaginaire, le serviteur cambré glisse ses pieds sur le parquet.
Les coudes se détachent du tronc, s'élèvent au-dessus des épaules en faisant pivoter les mains,
de façon symétrique, et bientôt le serviteur devient le torero brandissant ses banderilles.
Les deux arcs que font ses bras au-dessus de sa tête semblent vouloir imiter les cornes du taureau.
Le torero lui-même, répond à son rival écumant en lui opposant la même symétrie menaçante.
Ici l'arène est ce cercle de lumière au centre de la scène où taureau et torero sont un seul être,
qui va de l'un à l'autre, qui est l'un et l'autre, puisqu'il se bat contre lui-même.
Les yeux noirs. Sous le poil noir de sourcils noirs. Sous les cheveux noirs.
Le regard diabolique. La braise qui promet l'incendie sous une pluie de sueur.
Le poing en l'air, ses doigts commencent à émietter quelque chose d'invisible.
Ils se déplient comme un éventail et se referment sur des manches insaisissables.
Les sabots choquent le bois du parquet. A pas lents et réguliers. Sonnent le tempo.
Et s'en affranchissent soudain dans une trépidation nerveuse qui s'interrompt sur mesure.
L'animal semble retenir son souffle. Comme s'il risquait sa vie. Son buste se vrille.
Et c'est une passe tauromachique dans la ouate du tai-chi-chuan.
Le Flamenco. Cet art martial. Contrôle et surpassement. L'état de grâce. L'état second.
Il est beau comme le diable. Comme le désir et le danger. Il se consume de l'intérieur.
Et ses yeux noirs, au-dessus d'une barbe naissante qui étale sa suie sur des joues creuses,
se plissent comme pour disparaître sous des rangs de cils noirs mais continuer à voir
tout ce que le monde inflige à un seul homme comme à l'humanité entière.
Le gitan magnifique. Le pur-sang espagnol. L'Inde à portée de main. La Méditerranée.

Une guitare hésite à s'imposer. La tension est palpable. Les veines comme des cordes.
Gonflées au cou du taureau. Luisant. Noir comme le charbon. Beau comme un Hindou.
Andalou. Ou antique. Le minotaure dans son labyrinthe comme lion en cage.
Où rôde la folie. Masculin. Féminin. Lourd et léger. Il est tout ce que la vie propose.
La violence et la paix. Le calme et la tempête. Enfermé en lui-même il cherche à s'en sortir.
A devenir autre chose. Et je suis ce qu'il aimerait être. Ce double qui n'est pas lui.
Il me regarde avec ce désir narcissique qui ne désire que lui-même en désirant mon corps.
Le diable n'est pas lui. Quand il se prend au piège de l'image que je lui tends.
Sa parade nuptiale crépite sur le bois aux tacones enfiévrés comme rafales de munitions.
Tout le public criblé de balles à la mitrailleuse pour ne garder que les deux frères.
Face à face. Yeux noirs contre yeux noirs. Sourcils noirs contre sourcils noirs.
Barbes noires. Cheveux noirs. Des cils comme des peignes. Et cet air de défi.
Dominant. Dominé. La lune et le soleil. C'est l'ombre et la lumière.
Seul le diable peut savoir qui est le reflet de qui.
Une voix gitane hurle la fin du monde. Et la messe païenne invoque la Sainte Vierge.
L'Espagne catholique. Processions et reliques. Je ne suis pas danseur quand je suis le flambeau.
Quand je suis la musique. Le diable ne se désire pas. Il désire les hommes.
Et il sait qui des deux est le plus narcissique.
L'homme croit se voir dans le miroir parfait où il vient à se plaire.
Je le tends volontiers quand cet homme me plaît et qu'il me plaît qu'il se plaise.

Je souffle dans ses poumons. Je souffle sur ses braises. J'exige l'incendie.
Une jambe est tendue et pointée vers l'arrière, la seconde est fléchie, et le bassin se baisse.
Le pied laissé derrière trace un arc et marque un territoire où sera célébré la noce adultaurine.
Le diable ne bronche pas. Il savoure l'instant de ces préliminaires.
L'homme a brandi ses cornes puis croise ses bras devant son visage comme pour se protéger.
La guitare s'enflamme. Les talons piétinent le sol où ils laissent leurs forces
se répandre jusqu'au sang comme une traînée de poudre.


Ce n'est pas une pomme mais une figue juteuse. A pleine bouche.
Le danseur pose ses deux poings serrées l'un sur l'autre, les bras tendus loin devant lui,
et soudain, les précipite sur son ventre, faisant mine d'y enfoncer une épée en guise de katana.
Le diable sourit à cette mise en scène. Sait bien que le fauve n'a pas l'intention de mourir.
D'ailleurs il s'est redressé aussitôt pour faire claquer ses mains sur sa poitrine et ses cuisses.
La mort viendra bien assez tôt. Il s'agit d'abord de vivre et de ne pas se tromper.
Il tend ses mains à gauche, puis à droite, enroule ses avant-bras comme s'il voulait en découdre.
Il cherche à me séduire. Mais il sait bien que le tentateur n'est pas celui qui danse.
Le diable n'est pas celui qui succombe à la tentation mais celui qui l'inspire.
Je regarde, amusé, attendri, l'homme se débattre dans ses contradictions.
Planta tacon. Planta tacon. Il déchaîne son énergie sur place, pratique son exorcisme.
Mais mes yeux noirs sont toujours le miroir de ses yeux noirs. Sous nos cils abanicos.
Il ne peut écarter le plaisir de son sexe. L'idée d'abandonner ses armes à sa nature.
La figue que je lui tends. Quand il pourrait jurer que c'est lui qui me la donne.
A qui sont les dents blanches qui mordent sous mes lèvres. Sous ma barbe et mon nez droit.
Le diable ne demande rien et ne vole aucune âme. On vient toujours à lui.
Figuier de barbarie. L'Espagne et le Maghreb. La chaleur qui dégorge de tout ce qui est en vie.
Le prince qui fait claquer ses sabots semble arracher de lui des centaines de lanières.
Des ceintures et des chaînes, et des liens qui l'entravent, tout ce qui le contraint ou l'étrangle.
Et sans dire un mot ni le quitter des yeux je ne peux qu'encourager cet étrange strip-tease.
Beau comme un dieu. Assez pour plaire au diable. Qui n'est pas le désir mais l'émancipation.
L'homme joue avec les pans de sa veste. Fait gicler la sueur de ses longs cheveux noirs.
Asperseur de semence. Il attend l'estocade. Faena de muleta. Quand il faut en finir.
Je suis un sang-mêlé étranger à sa danse. L'hidalgo de Grenade use ses dernières cartouches.
Et c'est lui qu'il embrasse en dévorant ma bouche.

Heureux d'être perdu. Et de s'être trouvé.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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En une solution

Publié le

La poésie, je ne sais pas ce que c'est.
D'ailleurs, ce mot ne me plaît pas. Ne serait-ce que phonétiquement.
Il est aussi moche que bisou qui n'est supportable que dans nos régressions ostentatoires.
Gouzi-gouzi. Bisou-bisou. La poésie. Voilà. Merci bien. J'ai débandé il y a longtemps.
Il y a ce zeu désagréable, celui de niaiserie, qui me révulse et me démoralise.
Diabétiques s'abstenir. Je n'ai de respect que pour des maîtres qui ont écrit.
Des connus. Peu connus. Inconnus. Des livres. Des rencontres.
Comme pour ceux qui n'ont pas écrit mais ont transformé tout autant la réalité.
La petite fille à qui je demande combien de temps à dormi la Belle aux Bois Dormants,
puisqu'elle était occupée à me raconter cette histoire, me répond : " trente minutes. "
C'est ça. Le temps d'une bonne sieste. Et je n'ai pas besoin de poètes pour délirer.
Les ténèbres fécondes et les insomnies au zénith des douleurs assassines me font chier.
Certes, je m'y adonne parfois. Je m'y essaye. Je tourne autour. Mais ça m'emmerde.
Et si certains me font l'honneur ou l'amitié de me considérer poète, je bande à part. Ole.
Place St-Sulpice. Il y a du monde qui aime les mots. Mais je me dis que la poésie est ailleurs.
Si elle existe. C'est comme Dieu. Un truc tout de même particulièrement subjectif.
J'ai aimé Baudelaire à l'âge où on peut l'aimer. J'ai aimé Boris Vian et Prévert et Cocteau.
J'ai aimé la couple sulfureux Rimbaud / Verlaine, peut-être plus pour le couple People
que pour leurs œuvres que je ne connaissais qu'à peu près.
Oui. J'ai aimé gamin, ce fut une formation, un apprentissage, des voyages fondateurs,
les poèmes de Max Jacob, Soupault, Apollinaire et quelques autres en temps voulu.
Très bien. Je n'ai jamais lu Blaise Cendrars. Il me semble que je l'aime sans savoir pourquoi.
Et je m'en fous. Il ne s'agit même pas de chercher à entrer dans un cercle dont je ne suis pas digne.
Quand je n'ai pas une tête à entrer dans un autre cercle que celui d'une bouche ou d'un trou du cul.
Pardon pour la provoc à deux balles. Mais la poésie n'est pas une ambition ni un plan de carrière.
C'est cette simple aptitude à faire ressentir. Ou à évoquer précisément des choses confuses.

C'est en cela que la musique lui y est supérieure. J'ai dû tenter de l'expliquer déjà.
La musique est bien plus exacte que les mots. Plus directe. Et plus juste. 
Ce pourquoi, avec les mots, quelques auteurs tentent de créer une musique,
avec les rythmes et les sons, puisque la musique demeure l'expression la plus avancée,
ce moyen d'approcher au plus près de la vérité. Ou de ce que nous imaginons d'elle.
Oui. Pardon. Ce n'est pas de la fausse modestie ou des minauderies de ma part. Je bande à part.
Je respecte mon panthéon peuplé de René Char et d'Antonin Artaud, je m'incline et je passe.
Ce que je fais d'ailleurs. Place St-Sulpice. Je ne m'arrête pas. Je préfère marcher.
Incapable de dire si j'aime cet endroit. La fontaine. L'église. Je n'ai jamais su.
Ah si. Voilà. Deux voyages sont prévus. Je découvre la Maison de la Chine.
Pékin pour l'agrément. Shanghai pour le travail. Les affaires reprennent.
Je ne reste pas longtemps. Je n'ai qu'une envie, traverser la Seine. Débarrasser le plancher.
Par la rue Bonaparte. Jusqu'au quai Malaquais. L'allitération est offerte. La poésie du Pont des Arts.
Ok. Toi qui sais qui tu es, toi qui me lis peut-être... je ne t'aurai donc rien fait découvrir de tout cela.
Sans chercher une vocation vaniteuse de transmettre et d'initier, de faire le savant et l'intéressant,
cela aurait eu de la gueule sans doute que nous puissions partager des moments pareils.
Nous aurons marché chacun de notre côté. N'aurons pas trouvé l'opportunité de nous rejoindre.
La cour du Louvre. La Cour Carrée. Au crépuscule. Ce sera sans toi. Ce n'est pas grave.
Je suis bien placé pour savoir, et pour les trains, et pour les intermittents du spectacle.
Et au bord du ravin, la rue de Rivoli, il me semble que j'aurais pu être tenté, cruellement,
d'espérer quelque chose
.

Une échappée que je fais donc sans toi.
Quand il me paraît évident qu'elle aurait été cent fois plus merveilleuse en ta seule compagnie.
Je vais épargner à d'autres lecteurs cette idée que c'était avec toi malgré tout, blablabla,
puisque c'est à toi que je pensais, et tout ce barda de palabres et de contorsions pathétiques.
Oui. C'était un peu comme profiter de Paris avec toi. Mais un peu est très loin de beaucoup.
Et j'enrage de ce qui reste dans mes fibres comme la sale impression d'une occasion manquée.
Tu t'en sors bien. Je me force à sourire. J'aurais été assommant. Insupportable. Surexcité.
A vouloir tout te montrer. Les sentiers battus et les autres. Le Paris de tout le monde et le mien.
Avec cette candeur débile à essayer d'en inventer un autre qui aurait été le nôtre.
La rime interne, c'est cadeau. Nous faire des souvenirs communs. Mais à quoi bon ?...
J'aborde ce putain de Palais Royal de merde avec la certitude que ça ne t'intéresse pas.
A vrai dire, je ne sais même pas, aux changements de programme, si tu es encore dans la place.
Et je cherche des signes dans le ciel, dans l'alignement des façades, puis des arbres,
qui auraient l'obligeance de m'indiquer si tu es dans un rayon de dix kilomètres ou ailleurs.
Je dévisage les gens. Lève un sourcil sur une silhouette qui aurait pu être la tienne. Ridicule.
Ce n'est pas de la poésie. C'est de la démence. Je vérifie mon téléphone portable. Yes. I did it.
Les derniers appels. Et ton nom n'apparaît nulle part. J'en suis à la fois triste et soulagé.
Soulagé car il aurait été pire que je rate une opportunité de te parler sans parler de te voir.
Je suis dingue. Et je vois bien que les gens que je croise sont au courant ou s'en rendent compte.
Certains hommes me toisent comme comprenant à quel point je suis chaud bouillant.
Certains d'entre eux me font furtivement comprendre qu'ils seraient disposés à s'y brûler.

Mais semblent se détourner dans la seconde quand quelque chose de mon corps ou de mon allure
hurle malgré moi que ce n'est pas pour eux que je me consume.
Mais pour ce seul amour qui se refuse à moi.


Oui. Parfaitement. J'ai acheté un chapeau. Et des fringues. Et des shoes.
Je me lâche. Et je le dis sur un air de triomphe à une amie de longue date.
" Je suis de retour ! Je suis de retour ! "
La plaisanterie la fait rire de bon coeur, mais elle et moi savons que sous la plaisanterie,
il y a quelque chose d'important qui s'opère et qui nous bouleverse l'un et l'autre.
Le bermuda. Les baskets. Les paquets. Les marques. Sinon rien. J'ai défoncé la carte de crédit.
Et la Pretty Woman barbue de la Chaussée d'Antin se laisse tomber sur une chaise de brasserie.
L'Opéra est à sa place. Rien n'a bougé en quatre ans. Et je kiffe ces saletés de chaussures.
Je peux être et faire sans compter. Comme avant. Et c'est comme se remettre à boire.
Je suis de retour. J'aperçois mon reflet dans une vitre et suis saisi de pouvoir me reconnaître.
C'est furieusement violent. Je l'aimais bien cet homme. Mais toi... Je me pose la question.
Aurais-tu aimé cet homme si tu l'avais connu ?...
La chaleur participe à ce mélange de bien-être et d'ivresse.
Réalisant que c'est celui que j'avais éprouvé en retrouvant le Roussillon quatre ans plus tôt.
La sensation d'être arrivé. Malgré une écharde sensible pour la pointe de blues qui m'est chère.
A Perpignan, seuls les amis d'enfance, de lycée ou de fac, puisque j'en ai gardé quelques uns,
sont témoins de ce dont je suis capable, savent qui je suis, connaissent l'homme d'avant.
Les personnes que j'y ai rencontrées ensuite, et dont tu fais partie, ne m'ont connu que pauvre,
discret, austère et mal accoutré. J'avais peut-être le charme de l'humilité et de la profondeur.
Et si j'ai été flamboyant cela n'aura été qu'en lumières monacales.
J'ai toujours aimé les fringues. Et consommer. Inviter du monde. Faire la fête.
Les hôtels. Les restos. Les taxis. Les voyages. Et même le superflu.
Des gens me regardent qui ne m'auraient même pas vu encore le mois dernier.


Je range mes acquisitions, aligne les chemises sur leurs cintres,
en me disant que je suis bien avancé.
A quoi bon pouvoir plaire si je ne te plais plus ?
Je peux être redevenu jeune et beau, cela me fait une belle jambe.
Si tu n'es pas là pour le voir. Quand je n'ai jamais été autant l'un et l'autre que dans tes yeux.
Sans New Balance et Ralph Lauren. Sans artifices. Tel que j'étais. A poil et amoureux.
Déjà, faute de te plaire, je me plais à nouveau quand il faut bien plaire à quelqu'un.
Si tu n'es plus là pour me donner une essence, il faut que je m'occupe de ça à ta place.
L'estime de soi, c'est très fragile. Même pour moi. Et je n'ai pas envie de sombrer.
D'autant que si tu n'aimerais pas l'homme que j'ai été avant de te rencontrer,
tu n'aimerais pas davantage une épave. Il faut que j'avance.
Tu le fais bien, toi. Avec tes objectifs propres. Tu y arrives parfaitement sans moi.
Quand il semble au contraire qu'il y avait une façon de se libérer d'un poids inutile
qui pouvait te freiner, t'embarrasser, et que tu peux désormais aller plus loin sans lui.
Je regarde le poids dans ma glace et fais la moue. Des objectifs propres...
Association. Entreprise. La Floride et la Chine. Voyez-vous ça. Easy.
Encore ce zeu de bisou et poésie qui m'horripile.
Dans l'immédiat, il faut écrire. Je le ferai dans le train. Si j'en ai un.
Etre beau sans toi me paraît aussi absurde qu'être brillant et successful tout seul.
Je vérifie mon téléphone. D'ailleurs, je ne vérifie rien. L'heure ou la date peut-être.
La bouteille à la mer sur les réseaux sociaux n'a pas dû atteindre son objectif.
Tant mieux. Ce n'était pas une bonne idée. Un coup de mou. Une faiblesse.
Facebook. La lune. Tout est en panne. J'imagine qu'il faut être fort et ne pas replonger.
D'autant plus si c'est pour replonger tout seul.


Perpignan en bout de ligne. Et la fin d'un cauchemar.
Puisqu'il y a quelque chose de l'ordre d'un retour à la normale.
Qui n'est pas génial mais qui n'est pas le chaos.
L'équilibre à mes clopes et mes mots. Je n'écris pas de la poésie. I know.
Je purge dans mon coin ce qu'il faut pour ne pas devenir complètement fou.
Les ténèbres fécondes. Très bien. Quand la nuit tombera, nous y repenserons.
Le silence et le noir. Seul avec soi-même. Dans le platane catalan que je n'ai pas condamné.
Les projets, aussi riches et ambitieux soient-ils, ne font jamais un but.
On sait tous la dépression du temps où l'on a fini quelque chose.
Le but est au-delà du projet. Au-delà de sa propre vie terrestre.
C'est l'idéal dont on sait consciemment qu'il ne sera jamais atteint.
Mais c'est cette direction vers laquelle nous voulons tendre, de toutes nos forces.
Pour soi et pour les autres. Individuellement. Collectivement. Un sens à nos vies.
Et le sens ne dit pas qu'il est destination. Il est sens. Et j'ai perdu le mien.
D'ailleurs, j'observe l'éparpillement. Au milieu des paquets et d'un pays usé.

Gare de Lyon. C'est la France et ses grèves. Je n'ai pas l'énergie ni le goût de les détester.
Je suis indifférent. Aux deux colères. Ou bien j'ai de l'empathie pour les deux camps.
Je m'installe. Quelque chose me dit que je ne suis pas mécontent. Le Roussillon. Ok.
Tout va bien. Je reviens quand je veux. J'ai cette liberté.
Et puis c'est fantastique. Les portes de l'été. Puisque tout est possible.
La poésie c'est ça. C'est l'ordre du désordre. L'issue inattendue et l'émancipation.
C'est l'effet de surprise qu'on se fait à soi-même, en changeant des problèmes
en une solution.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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Heureux et sans regrets

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Déjà à dix ans, j'aurais pu dire : j'ai eu une vie extraordinaire.
A vingt ans, j'aurais pu dire : j'ai eu une vie extraordinaire.
A trente ans, j'aurais pu dire : j'ai eu une vie extraordinaire.
A quarante, je le dis : j'ai eu une vie extraordinaire.
Et je ferai ce qu'il faut pour pouvoir le dire à cinquante ans.
Pas seulement parce que la vie est extraordinaire. Mais parce que je serai prêt,
comme à chaque décade, à la quitter heureux, heureux et sans regrets.

Le soleil se lève encore et c'est une nouvelle chance.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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Un peu tard pour écrire autre chose

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Les trains peuvent ne pas rouler. Je marche.
Ni métro. Ni bus. Ni taxi. Ni vélo. La pente jusqu'aux Halles. Je marche.
Des Abbesses à St-Paul. De Pigalle à Concorde.
Et retrouve les habitudes de mes vingt ans dans le Marais.
Rue de Turenne. Rue Charlot. Je marche. Jusqu'à mes Francs Bourgeois.
L'appartement de Karin Waehner dans cet immeuble dont je reconnais la porte.
Où j'ai séjourné. Appris à vivre dans cette ville. A y faire la fête et à flinguer mon avenir.
L'instant. Seulement. Au diable la carrière. C'était d'abord le Queen. Et les sensations fortes.
Deux adresses à mon nom allaient suivre plus tard. Grâce à l'amour d'un homme.
Et à la confiance de quelques autres qui me feront venir pour y travailler.
Quitter Barcelone où je venais de m'installer. Même pas un an, et voici qu'on déménage encore.
Direction Montmartre. Mon village dans la ville. Pas celui de la butte. Celui de la vraie vie.
Mes escaliers vertigineux derrière la FEMIS. Rue Cyrano de Bergerac.
Nicole Croisille relève le signe qu'est forcément cette adresse en la notant au téléphone.
Le chef-d'œuvre de Rostand avait bouleversé un gosse que j'ai bien connu.
Le deux pièces. Traversant. Parquet. Semi-meublé. Et quelqu'un dans ma vie.
L'installation fut heureuse. Passionnante. Excitante. Bien que parfaitement sécurisée.
Nous travaillons tous les deux. Nous nous aimons. Vivons sous le même toit.
Lambert Wilson à l'hôtel Costes. Véronique Sanson à l'Olympia. Dans la même soirée.
Je n'ai rien écrit de plus que ces deux titres pour Art Mengo. Tout est à faire. Devant.
J'ai des contacts. Des amis. Des interlocuteurs. Une équipe. Et du pain sur la planche.
Je n'ai plus vingt ans. Je ne vais pas à Paris pour faire la fête depuis Montréal ou Perpignan.
J'ai trente-deux ans. Je m'y installe pour y vivre et travailler. Parce qu'on m'y a invité.
Mon éditeur. A l'Olympia, précisément, en coulisses. Après-spectacle. Conseil d'ami.
Barcelone, ce doit être très bien, mais le taf est ici. Ok. J'ai compris.
Il fallait tout de même que j'en parle à quelqu'un. Dont j'étais amoureux.

Et qui l'était aussi. Il faut croire. Adieu la Rambla de Catalunya. Notre paradis en ville.
Notre terrasse fantastique sur Barcelone. Notre vue sur le port et le Tibidabo.
La métropole catalane n'était plus seulement le lieu du bonheur de l'enfance.
Il était devenu aussi le lieu possible du bonheur de l'adulte.
Et Paris m'arrachait cette piste hasardeuse sur une Méditerranée où finir mon parcours.
Il était trop tôt, en effet, pour venir m'échouer sur la case départ, revenir à la source.
Paris. Avenue de Wagram. Les bureaux de la compagnie. Un contrat d'exclusivité.
Une respectabilité. Un statut. Des choses auxquelles je ne réfléchissais pas vraiment.
Ecrire des chansons n'avait jamais été mon ambition. Pas depuis mes vingt ans il me semble.
C'était un truc qui m'occupait quand j'étais tout jeune homme. Entre quinze et vingt ans.
Je trouvais aussi logique qu'étrange d'avoir à le faire tout à coup de façon professionnelle.
C'était naturel. Bien sûr. J'avais écrit paroles et musique de centaines de titres sur mon piano.
Des choses ridicules que je ne reconnais pas. Des choses intéressantes qui m'impressionnent.
Mais c'était dans une autre vie. Me retrouver dans les pattes de Gluzman ou Manoukian.
C'était une imposture. Mais on me félicitait partout et l'on m'encourageait. J'ai suivi.
Je fais ce qu'on me demande. On déjeune au Fumoir, à la Coupole ou au Lutetia.
Ce n'est pas désagréable. On m'invite aux premières au Châtelet et aux Bouffes du Nord.
A tous les spectacles. Concerts. Théâtre. Et je m'y retrouve chaque fois en très bonne compagnie.
La trentaine s'annonce exaltante. Je rentrais de New York quand l'album d'Art Mengo est sorti.
La clé de la fortune. Et la rencontre d'un être qui allait m'accompagner dans cette révolution.

Ok. Quittons Barcelone puisqu'il le faut. Allons vivre ensemble à Paris. Ainsi soit-il.

Combien de soirées au Théâtre des Champs Elysées et au Zénith ?
Combien de concerts à la Cigale et au Casino de Paris ?
Toutes ces salles de spectacle. De Bercy au Sentier des Halles.
Sortir n'était plus un divertissement mais faisait partie du travail.
J'avais mon bureau côté rue qui était une impasse. La fenêtre donnait sur l'escalier.
Des gosses de la FEMIS y tournaient des séquences en alternance avec des productions.
Et sur le palier planté d'un réverbère, un clochard avait installé son domicile fixe.
J'avais fait suivre des objets de famille qui m'avaient suivi au Québec et à Barcelone.
Je m'en entourais encore quand je leur donnais une sorte de pouvoir ésotérique.
Au milieu de la pièce, le bloc de travail était le bureau et le piano collés dos à dos,
comme un bloc central de cuisine autour duquel je pouvais circuler, passer de l'un à l'autre,
avec un ordinateur de chaque côté, à une époque où j'avais encore un véritable home studio.
J'avais même acheté un excellent micro pour assurer moi-même pré-maquettes et mises à plat.
Je recevais les MP3 de compositeurs par e.mail, via ma directrice artistique chez Sony.
J'écrivais beaucoup. Et pouvais en même temps vivre une histoire d'amour. La vie à deux.
Tempétueuse. Passionnée. Electrique. J'ai aimé cette époque. Spectaculaire. A mon goût.
Les orages et les éclaircies étaient tout le bois dont j'avais besoin pour le travail.
Mon top model ukrainien. A la fois petite frappe et aristocrate. Comment l'oublier ?...
La seule personne avec qui j'ai tenté l'aventure de la vie commune. Un même appartement.
Pour partager le meilleur et le pire du quotidien. Volcanique. Barcelonais et parisien.


Le Marly pouvait-il m'avoir manqué ? Le Beaubourg et le Rostand ? Le Luxembourg...
Le Théâtre de l'Atelier. L'Alhambra. Le Palace. Le Canal St-Martin.
Combien de kilomètres de taxi dans la nuit, ivre-mort sur la banquette arrière ?
La rupture. Seul rue Cyrano de Bergerac. Véronique Sanson rue du Faubourg St-Honoré.
Une amitié commune qui entre dans ma vie. Veut m'aider. Café Chic. Triel-sur-Seine.
Déménagement catastrophe. Rue du Square Carpeaux. Mon 18e arrondissement.
Les séances de travail avec Nicole et Pierre. Joinville-le-Pont. Les clubs de jazz.
Et la nuit. Encore et toujours. Le whisky. Au Cud et au Mathis. Chez Maxim's.
Les Marronniers. Les Bains. L'Elysée-Montmartre. Le Dépôt. L'ivresse du célibat.
Oui. Souad Massi veut travailler avec moi. Azur et Asmar. Mauvaise foi.
Biyouna chante ma chanson au Divan du Monde. Le public me destine ses youyous.
Et ça décolle. J'ai une vie de rêve. Noirceurs incluses. Noirceurs comprises. Que j'ai aimées.
L'amour qui m'avait planté revient. Celui que j'avais foutu à la porte. Et ça repart.
Dans cette deuxième adresse où j'ai tant produit et tant aimé produire.
Tout cela est si loin. Même la rupture définitive après cette dernière séquence heureuse.
Les errances amoureuses et sexuelles qui suivirent, où quelques belle rencontres furent permises.
Et puis la dépression. Le dernier été. Le malaise vagal. La sonnette d'alarme.
Cette période terrible qui allait conditionner mon retour en province.
Je regarde tout cela avec un mélange d'amusement et d'épouvante. De l'émotion.
Je retrouve le café Etienne Marcel à sa place. La rue du Louvre. Et Montorgueil.
Je revois des visages. De gens dont je ne connais même pas les prénoms.
Des appartements dans lesquels je me suis réveillé. Des hôtels. Des partouses.
Quelle drôle de vie... Drôle parce que c'est la mienne et celle de quelqu'un d'autre.
Je devrais dormir. Rue du Trésor. Mais je me pose des questions.
Etais-je rentré à Perpignan ? Ou dois-je encore le faire ?
Celui que je serai demain décidera pour moi.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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Sans réciproque

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Elle rayonne au-dessus de la mer comme sur le parc Monceau.
Elle fut associée à d'autres que toi avant toi. Mais ça, c'était avant.
Sur le Mont des Oliviers. Sur la ville de Perpignan. J'ai ai compté quelques unes.
Le voilà l'astre des ténèbres. Qui revient dans le couloir étroit de la rue de l'Horloge.
Qui apparaît dans la grande vitre noire d'un train de nuit pour Paris.
Qui brille sur les toitures du château du Petit Bois au fin fond de l'Auvergne.
Elle semble énorme au bout de la route qui me conduit à un spectacle de Flamenco,
alors qu'il fait encore jour dans le pare-brise qui ne me protège de rien.
Près de l'horizon. L'atmosphère la déforme. La voici monstrueuse. Apocalyptique.
Et je n'avais pas peur de la fin du monde quand tu m'aimais encore.
Je l'ai vue à Collioure. Je l'ai vue en Bretagne et dans le Limousin.
Plus belle que jamais. Plus belle depuis que je te connais.
Sur le lit de la Têt en allant à Bompas. Sur la Seine où je cherchais le Sud.
Comme un loup affamé, j'errais sur un terrain qui n'était pas le mien.
J'aimais un amour impossible qui n'était pas pour moi.
Perpignan est si loin du lieu où je me trouve. Mais la lune m'a suivi.
D'ailleurs, à Perpignan, tu n'y es pas non plus. Et c'est étrange d'être encore si proches.
Même si j'ai l'habitude d'être près de toi même quand je ne suis pas avec toi.
Comme j'ai l'habitude d'être avec toi même quand je ne suis pas près de toi.
Une nouvelle lune. Où qu'elle soit. Se lève toujours sur nous. Puisque ce nous existe.
Tu peux ne plus y croire. La lune reflète une lumière qui n'est pas la sienne.
Et n'en est pas moins éblouissante.
Ce que je ressens ne vient pas de toi. Mais de moi qui n'aime que l'absolu.
Le zéro. L'infini. Voilà ce que je cherche. Ce que j'avais trouvé.
Paris est une ville déserte où dorment deux êtres humains.
L'un des deux pense à l'autre. L'inverse n'est plus vrai.

" On dirait qu'il n'y a plus que nous deux... "
La lune ne me répond pas. Sait-elle au moins que nous étions trois.
La lune, toi et moi. Il semble que tu ne lui manques pas comme tu me manques.
En fait, elle s'en fout. Et je commence à comprendre qu'elle ne brillait pas pour nous.
Mais voilà. Dans les arbres des Allées Maillol de Perpignan comme sur les toits de Paris,
partout où je la trouve, chaque fois que je la débusque, c'est à toi qu'elle me connecte.
Je suis incapable de penser à quelque chose d'autre. Et encore moins à quelqu'un d'autre.
Je la vois et je sens cette même douleur magnifique. Celle de ne pas être avec toi.
Ce qui est une façon de l'être quand même. Et cette réaction demeure automatique.
Je la vois et je ne te vois pas forcément. Mais il y a ce manque de toi qui m'envahit soudain.
Je suis plein de ce manque qui me remplit. Je suis plein en creux. D'un vide qui m'accompagne.
Les Marronniers sont bien tristes, même quand ils font la fête et que la vie est douce.
Je ne suis pas malheureux, crois même être heureux d'être là où je suis,
mais il a suffi que je la vois, cette garce, pour que mon désir de l'impossible se ranime.
Comme lorsque je rêvais à l'amour dans le jardin de Bompas, adolescent ou jeune homme,
comme lorsque je rêvais à la fête que je ne faisais pas encore dans les jardins de Barcelone.
Je suis heureux de pouvoir encore rêver au bonheur. Et de la frustration que c'est.
Cette frustration dont je me suis accommodé. A laquelle j'ai même trouvé du plaisir.
Que tu ne m'aimes plus n'est pas une blessure d'orgueil lorsque je m'aime encore.
Mais c'est une blessure que tu me laisses seul aux délires que nous avions en commun.
Tu as choisi de redevenir adulte et tu as abandonné le gosse que je tiens à rester
.

Je ne suis pas fou. Je sais bien que la lune n'est pas une personne.
Pas plus que Perpignan ou Paris. Mais m'adresser à elle n'est pas seulement une figure de style.
Je trouve en elle et en d'autres choses des objets sublimes qui attestent du miracle d'être en vie.
Tu en fais toujours partie. Comme ce que tu m'inspires encore. Tu es même l'essence du miracle.
L'émotion qui vaut la peine de vivre. Qu'elle fasse du bien. Qu'elle fasse du mal.
Quand elle me fait les deux. En même temps. Même rue Vieille du Temple.
C'est toujours incroyable. Toujours hallucinant. A plus de quarante ans, le délire est intact.
Je ne me lasse pas de regarder la lune et d'être subjugué. Je ne me lasse pas de t'attendre.
Ni de croire que tu es le grand amour d'une vie. La mienne.
Tu n'es ni quelqu'un d'important, encore moins quelqu'un qui compte.
Aucun intérêt. Pas assez grand. Pas assez fort. Pas assez dingue. Pas assez bouleversant.
Tu es bien plus que ça, ou bien tu n'es plus rien. L'infini et le zéro. L'absolu sinon rien.
Que je sois de l'eau tiède pour toi, finalement, c'est ton problème. Si c'en est un.
Pour moi, tu restes le chaud et le froid. Tu restes la violence de l'amour amoureux.
Je suis trop jeune encore pour me contenter de routines et d'un confort quelconque.
De mon côté, je ne t'avais pas donné un simple strapontin dans ce qui me sert de vie.
Je suis entier. Dans le plein comme dans le vide. Incapable d'aimer plusieurs personnes à la fois.
Aimer d'amour. Je veux dire. Quand j'aime ma famille. Que j'aime mes amis. Mon travail.
Et des milliards d'autres choses. Mais je ne peux être amoureux que d'une seule personne.
On me tourne autour. On me sourit. Mais amoureux, je le suis toujours. Et je ne réponds pas.
Je retourne des sourires aussi polis que confus, quand personne ne m'intéresse vraiment.
Je séduis d'autant plus que je ne cherche pas à séduire. Embarrassé dans bien des situations.
Laissez-moi seul. Avec mon rêve. La pleine lune dans les yeux. Je suis à quelqu'un d'autre.

Je suis à mon amour. Que je ressens. Même sans réciproque.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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Quelque part en juillet

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Les fenêtres sont ouvertes et il n'y a pas d'air.
Torse-nu, la peau essaie d'éclore pour chercher une once d'hydratation.
Je ne saurais m'en plaindre puisque je suis dans mon élément.

Ce putain d'été qui tardait à venir, malgré Cannes et Roland Garros.
Cette fois, ça y est. Sur le court central, le soleil règne en maître.
Rafael Nadal ajuste systématiquement son slip avant chaque service.
Au cœur d'une marée humaine qui arbore tout ce qui existe de chapeaux.
J'ai trouvé l'ombre dans un appartement où je peux embrasser la moiteur.
Indifférent au tennis que je ne regarde plus depuis que je ne joue plus moi-même.
Je suis la surface tranquille d'une piscine aveuglante sous un ciel devenu perfection.
Je suis l'ombre légère des aiguilles de pins. L'odeur de la résine. L'écume du plongeon.
La margelle brûlante sur laquelle l'eau s'évapore aussitôt après chaque empreinte de pas.
Le coton déjà rêche des serviettes de bain. Pleines de sable et de sel. Le désir réincarné.
La douche méritée où les muscles respirent. La chambre où j'aurais pu t'aimer.
Ce vin frais qui fait transpirer le verre au contraste. Buée. Condensation.
Le glaçon scintillant qu'on ajoute. Le ventilateur paresseux. La vigne de la pergola.
La clameur des cigales. Les nageurs rassasiés. Les amoureux repus. Le repos de la sieste.
Je suis cette maison à Key West ou Xania, Cadaqués ou Canet, où le soir est tranquille.
La lune sera pleine sur la baie d'Argelès, pour que je pense à toi avec mélancolie.
La mer devient cette huile qui ose des couleurs violacées et turquoises au coucher du soleil.
Du bleu proche de la cendre, du rouge qui hésite du parme au lie de vin, dans sa forme d'agonie.
Quand des étoiles franches apparaissent déjà pour dire que la nuit veut son heure et son dû.
Je suis ce moment qui viendra où je pourrai te dire ce que tu es pour moi.
Ce moment qui sera plus fort encore qu'une première rencontre. Et plus miraculeux.
Je suis ces retrouvailles rendues inespérées. Et l'amour qui triomphe.
Quelque part en juillet.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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Fort Saint-Elme

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C'est un boulon et son écrou, au sommet d'un pli de montagne.
Une sœur de la tour de Madeloc, de la tour de la Massane, mais fortifiée.
On a déplié les cartons d'enfants en étoile pour faire comme s'il y avait des murailles.
Et il y en a. De ce schiste sombre que l'on goûte dans le vin et qui saigne Collioure.
Les cultures en terrasses dans les ravins de Banyuls, pour surplomber des criques insolentes.
Les Pyrénées au bord du gouffre. Qui rentrent le ventre à l'écume fraîche de la Méditerranée.
Dominique me fait face sur un quai de Port-Vendres. Et nous parlons des hommes.
Nous nous régalons d'anchois à l'ombre d'un feuillage tendre. Nous déjeunons ensemble.
En tête-à-tête. Pour récapituler nos erreurs et nos espoirs, nos leçons et nos projets.
Ce que la vie nous a appris. A force de déceptions et d'outrages. Et nous encourager.
Il y a du rouge dans nos verres. Que nous levons pour les faire tinter l'un contre l'autre.
Au ciel du Roussillon qui nous dévore. A l'optimisme dont nous sommes capables.
Elle et moi avons ce point commun. Nous voulons être heureux.
L'été est tombé sur nos épaules sans prévenir. Accablant. Enivrant.
Nous aimons la violence de cette saison vorace. Parce que nous lui ressemblons.
Nous avons au mieux quarante ans pour bouffer ce que la vie propose.
L'appétit est là. Et le bonheur aussi.
J'ai remis la bague à l'index de ma main gauche. Le métal argent de l'anneau me rassure.
L'amour de ma vie. Congédié. Ne me lâche pas d'une semelle. Me blesse et me protège.
Je fais rouler le bijou sous mon pouce. Un tic entre deux cigarettes. Je m'y accroche.
Quand la beauté de la côte au soleil, la chaleur érotique, sont atroces à mon corps mutilé.
J'ai dans mes doigts une peau moite que je préfère aux autres pour la coller à la mienne.
Dans mes lèvres une bouche charnue qui est la seule que je désire encore.
Dans mes narines l'odeur de ses cheveux où j'aimais respirer le caprice d'être bien.
Et sa voix dans l'oreille. " Je suis content de t'entendre... " Mon amour.
Je crève d'être heureux sans toi.

La petite route se tortille en épingles pour se hisser jusqu'au fort St-Elme.
Au sommet du piton sur la mer qui sépare Collioure de Port-Vendres.
Les deux ports à nos pieds, nous découvrons toute la plaine où nous avons vieilli.
Une longue côte de sable est tracée droite à la règle jusqu'à la falaise de Leucate.
Nous la regardons, émus, dans son crachin de vagues et de brumes de chaleur,
contrer le bleu profond sillonné de voiliers au large de cette terre où il m'avait fallu naître.
Ce paradis possible où nous nous sommes trouvés. Je sais que tu existes.
Et la bague sous mon pouce est là pour me dire que je ne l'ai pas rêvé.
Il y avait bien eu coup de foudre. Quelque part au milieu de ce paysage sublime.
Dans cette ville de Perpignan que je déteste tant de me rendre incapable de la quitter vraiment.
A l'avant-poste des Albères, ou sur ma tour de guet, c'est l'avenir que je cherche.
Tu es sans doute quelque part dans le smog de la plaine. Pense à moi. Pense à moi.
Une terrasse étonnante s'enroule autour de la tour, flanquée d'un belvédère.
La structure militaire offre un salon confortable où nous nous installons.
Une banquette et deux fauteuils à la barbe de Charles Quint.
Au-dessus du monde, la situation privilégiée, d'où dominer nos propres catastrophes.
Comment peux-tu vivre sans moi ? Comment fais-tu ? Comment peux-tu ne pas m'aimer ?
Moi qui suis si certain de ce qui est arrivé. Qui ai su tout de suite ce qui allait se produire.
Est-il possible que je ne te manque pas ? Que tu n'attendes plus rien de nous ?
Cette idée de nous deux est-elle si impuissante à te promettre le bonheur absolu

qu'elle m'avait procuré depuis notre rencontre.

Je suis né pour t'aimer et tu ne me le permets pas.
Que ferai-je de tout l'amour que je ne peux plus donner à d'autres ?
A qui donner mes forces si tu n'en as pas besoin ? Si elles ne suffisent pas ?
Tu as d'autres moteurs plus puissants, je le sais, qui te font avancer.
Contre lesquels je ne pouvais pas lutter. Et j'accepte que tu me les préfères.
Ma contribution était bien volatile. Dérisoire. Agréable peut-être. Mais en rien essentielle.
Puisses-tu au moins me considérer comme un bel accident de parcours si tout est terminé.
La vitre baissée, mon bras joue avec l'air au-dessus de la vigne sur la route du retour.
Nous allons nous baigner dans l'anse de Paulilles.
Où je venais souvent avant de te connaître. J'y réfléchis allongé au soleil.
J'ai aimé avant toi. Ai été amoureux. Que s'était-il passé ?...
Je retrouve la terrasse du Sole Mio au bord de l'eau. A qui rêvais-je à l'époque ?
Qui pouvait bien triturer mes hormones, éveiller mon désir et me pétrir le cœur ?
Qui brûlais-je de rejoindre, d'embrasser et d'aimer ? Qui me torturait le ventre ?...
Je me redresse sur mes coudes pour toiser le décor. La mer est magnifique.
J'ai aimé avant toi en effet. Mais tu es toujours la violence de l'intensité présente.
Et dans mon aveuglement, je sais que tu as l'avantage d'être une douleur actuelle.
Celle qui me broie à l'instant où je pense. Ecrasant tout ce qui a pu précéder.
L'intuition du premier regard, fulgurante, avait pris de l'ampleur à l'épreuve des années.
Trois ans qui ont fait de cette intuition une certitude que ça ne pouvait être que toi.
Trois ans qui confirmaient, semaine après semaine, que tu étais le Big One.
Quand j'étais le premier surpris que le temps renforce ce qu'il a coutume d'amoindrir.
Il n'affaiblissait rien. Quand la spirale était contraire. Et c'était merveilleux.
J'étais plus amoureux. Chaque jour davantage. C'était de mon côté.
Et c'est un nouveau sommet que de pouvoir enfin te rendre à ta famille.
Te libérer de moi qui devenais toxique. Pour te laisser tranquille. A ta vie.
Ce qui compte vraiment. Ce dont tu as besoin. Ce dont tu as envie.


Je boutonne ma chemise sur la plage. Dominique doit partir et rentrer à Toulouse.
Je n'aurais pas dû remettre cette bague. Je la remettrai dans son coffret tout à l'heure.
C'est toi. Elle vient de toi. Et c'est à toi de me dire si nous sommes encore liés.
Je ne me sens pas le droit de la porter à ton insue. Sans qu'elle veuille dire quelque chose.
Je n'ai pas le droit s'il n'y a plus d'alliance. Puisqu'il faut pour cela deux personnes engagées.
Il faut que tu t'engages. Il faut que tu m'y engages. Ce choix ne peut pas être que le mien.
Je regrette ma faiblesse. Celle du gars qui fume en cachette quand il est censé avoir arrêté.
Si c'est un deuil à faire, c'est le plus difficile. Mais je dois être fort et te foutre la paix.
Je pourris mes chaussures de ville dans le chemin de terre jusqu'au stationnement.
Avec la douce morsure du soleil sur ma peau, et puis celle du sel, et celle du désir.
La chemise est devenue rêche à mes épaules cuites. J'en aime le frottement.
Il rappelle à mes sens des sensations d'enfance, des sensations d'adulte.
Et bien des voluptés qui me ramènent à toi. A celles dont je suis privé.
L'intimité heureuse. La chaleur du secret et l'absolue confiance.
Cette exclusivité. Qui ne me coûtait rien. L'évidence parfaite. La raison de mon corps.
Confondue avec celle de l'âme. Du cœur et du cerveau. Tout était aligné.
Tout avançait ensemble dans la même direction. Enfin l'unicité.
Aucune tentation. Aucune diversion. Aucune hésitation. Aucune concurrence.
La joie d'être tout entier à une seule cause. La plus belle de toutes. La plus pure.
Quand tu es cette partie de moi qui m'a toujours manqué.
La Côte Vermeille s'enfuit dans le rétroviseur à mon retour sur terre.
Je supplie qu'on n'allume pas la clim. Je préfère la chaleur étouffante et les fenêtres ouvertes.
Je veux les éléments tels qu'ils sont pour les vivre. La canicule. La vitesse. La lumière.
Cet air chaud qui circule sur ma peau. Qui rend supportable l'étuve de l'habitacle.
L'été à bras-le-corps aux rangées de platanes. Perpignan devant moi et ce qu'il faut te dire.
Je t'aime comme un fou. Fort et désespéré. Je t'aimerai toujours

ou n'aimerai plus jamais.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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Du rêve au réveil

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Se réveiller. Chaque matin. Est une naissance.
Extirpés de la nuit aux forceps pour venir au monde.
Changer de réalité. Ou d'élément. Revenir à soi. Dans une vie qu'on avait oubliée.
Que nous pouvons préférer aux cauchemars que nous étions en train de faire.
Quand nous pouvons aussi bien préférer les rêves dans lesquels nous n'étions pas si mal.
C'était le cas après le décès de ma mère. Je préférais dormir que me réveiller.
Dans mes rêves, elle n'était pas morte. Chaque fois que j'ouvrais les yeux, le même supplice.
Le temps de reconnaître le lieu. La chambre. D'évaluer l'époque. Et j'en crevais à nouveau.
Je me réveillais dans une vie où ma mère n'existait plus. Dans un monde sans elle.
Depuis peu, c'est un peu le même calvaire. Puisque j'ai un autre deuil à faire.
Chaque matin, les images du monde que je souhaite ou désire, ce qui me préoccupe,
tout ce que mon seul cerveau maîtrise disparaît pour céder la place au principe de réalité.
Je reconnais la chambre. L'appartement. La rue. La ville. Me rappelle de la période de l'année.
Et où j'en suis. Et je me retourne face contre le matelas. Le nez dans les oreillers. Contrarié.
Je refuse de me lever dans ce monde sans toi
.

Je n'ai pas d'enfants pour me tirer du lit. Pas d'épouse pour me rappeler mes devoirs.
Je suis ce grand gamin désespéré qui a perdu le goût de vivre. Et veut se perdre sous la couette.
Dont les motivations, désormais, sont bien dérisoires, comparées à celle que tu étais.
Mais ce matin, je bondis de mon lit avec une patate phénoménale. Solaire. Extraordinaire.
Se réveiller avec toi. Mon amour. Quelle belle façon de naître.
Le timbre est le même. Dans mon oreille. Tout près. Je le retrouve. Identique.
Je suis bouleversé. Même si je parviens à tenir la conversation. A poser des questions.
A écouter les réponses. Je suis dans un état second. A plusieurs endroits à la fois.
Eprouvant des sentiments contraires, mais tous intenses. Extrêmes. Entiers.
Je suis heureux. De t'entendre. Et amoureux. Je m'en souviens. La chambre. La rue. L'époque.
Tu me réveilles. Et c'est la plus jolie chose que tu pouvais faire. Mon amour. Me réveiller.
La journée serait bonne. Il ne se serait rien passé d'autre qu'elle l'aurait déjà été.
Merveilleusement vivante. Remplie. Inespérée.
Je m'éveille avec toi et ne veux plus dormir.

 

Philippe LATGER / Juin 2014 à Perpignan

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