La poésie, je ne sais pas ce que c'est.
D'ailleurs, ce mot ne me plaît pas. Ne serait-ce que phonétiquement.
Il est aussi moche que bisou qui n'est supportable que dans nos régressions ostentatoires.
Gouzi-gouzi. Bisou-bisou. La poésie. Voilà. Merci bien. J'ai débandé il y a longtemps.
Il y a ce zeu désagréable, celui de niaiserie, qui me révulse et me démoralise.
Diabétiques s'abstenir. Je n'ai de respect que pour des maîtres qui ont écrit.
Des connus. Peu connus. Inconnus. Des livres. Des rencontres.
Comme pour ceux qui n'ont pas écrit mais ont transformé tout autant la réalité.
La petite fille à qui je demande combien de temps à dormi la Belle aux Bois Dormants,
puisqu'elle était occupée à me raconter cette histoire, me répond : " trente minutes. "
C'est ça. Le temps d'une bonne sieste. Et je n'ai pas besoin de poètes pour délirer.
Les ténèbres fécondes et les insomnies au zénith des douleurs assassines me font chier.
Certes, je m'y adonne parfois. Je m'y essaye. Je tourne autour. Mais ça m'emmerde.
Et si certains me font l'honneur ou l'amitié de me considérer poète, je bande à part. Ole.
Place St-Sulpice. Il y a du monde qui aime les mots. Mais je me dis que la poésie est ailleurs.
Si elle existe. C'est comme Dieu. Un truc tout de même particulièrement subjectif.
J'ai aimé Baudelaire à l'âge où on peut l'aimer. J'ai aimé Boris Vian et Prévert et Cocteau.
J'ai aimé la couple sulfureux Rimbaud / Verlaine, peut-être plus pour le couple People
que pour leurs œuvres que je ne connaissais qu'à peu près.
Oui. J'ai aimé gamin, ce fut une formation, un apprentissage, des voyages fondateurs,
les poèmes de Max Jacob, Soupault, Apollinaire et quelques autres en temps voulu.
Très bien. Je n'ai jamais lu Blaise Cendrars. Il me semble que je l'aime sans savoir pourquoi.
Et je m'en fous. Il ne s'agit même pas de chercher à entrer dans un cercle dont je ne suis pas digne.
Quand je n'ai pas une tête à entrer dans un autre cercle que celui d'une bouche ou d'un trou du cul.
Pardon pour la provoc à deux balles. Mais la poésie n'est pas une ambition ni un plan de carrière.
C'est cette simple aptitude à faire ressentir. Ou à évoquer précisément des choses confuses.
C'est en cela que la musique lui y est supérieure. J'ai dû tenter de l'expliquer déjà.
La musique est bien plus exacte que les mots. Plus directe. Et plus juste.
Ce pourquoi, avec les mots, quelques auteurs tentent de créer une musique,
avec les rythmes et les sons, puisque la musique demeure l'expression la plus avancée,
ce moyen d'approcher au plus près de la vérité. Ou de ce que nous imaginons d'elle.
Oui. Pardon. Ce n'est pas de la fausse modestie ou des minauderies de ma part. Je bande à part.
Je respecte mon panthéon peuplé de René Char et d'Antonin Artaud, je m'incline et je passe.
Ce que je fais d'ailleurs. Place St-Sulpice. Je ne m'arrête pas. Je préfère marcher.
Incapable de dire si j'aime cet endroit. La fontaine. L'église. Je n'ai jamais su.
Ah si. Voilà. Deux voyages sont prévus. Je découvre la Maison de la Chine.
Pékin pour l'agrément. Shanghai pour le travail. Les affaires reprennent.
Je ne reste pas longtemps. Je n'ai qu'une envie, traverser la Seine. Débarrasser le plancher.
Par la rue Bonaparte. Jusqu'au quai Malaquais. L'allitération est offerte. La poésie du Pont des Arts.
Ok. Toi qui sais qui tu es, toi qui me lis peut-être... je ne t'aurai donc rien fait découvrir de tout cela.
Sans chercher une vocation vaniteuse de transmettre et d'initier, de faire le savant et l'intéressant,
cela aurait eu de la gueule sans doute que nous puissions partager des moments pareils.
Nous aurons marché chacun de notre côté. N'aurons pas trouvé l'opportunité de nous rejoindre.
La cour du Louvre. La Cour Carrée. Au crépuscule. Ce sera sans toi. Ce n'est pas grave.
Je suis bien placé pour savoir, et pour les trains, et pour les intermittents du spectacle.
Et au bord du ravin, la rue de Rivoli, il me semble que j'aurais pu être tenté, cruellement,
d'espérer quelque chose.
Une échappée que je fais donc sans toi.
Quand il me paraît évident qu'elle aurait été cent fois plus merveilleuse en ta seule compagnie.
Je vais épargner à d'autres lecteurs cette idée que c'était avec toi malgré tout, blablabla,
puisque c'est à toi que je pensais, et tout ce barda de palabres et de contorsions pathétiques.
Oui. C'était un peu comme profiter de Paris avec toi. Mais un peu est très loin de beaucoup.
Et j'enrage de ce qui reste dans mes fibres comme la sale impression d'une occasion manquée.
Tu t'en sors bien. Je me force à sourire. J'aurais été assommant. Insupportable. Surexcité.
A vouloir tout te montrer. Les sentiers battus et les autres. Le Paris de tout le monde et le mien.
Avec cette candeur débile à essayer d'en inventer un autre qui aurait été le nôtre.
La rime interne, c'est cadeau. Nous faire des souvenirs communs. Mais à quoi bon ?...
J'aborde ce putain de Palais Royal de merde avec la certitude que ça ne t'intéresse pas.
A vrai dire, je ne sais même pas, aux changements de programme, si tu es encore dans la place.
Et je cherche des signes dans le ciel, dans l'alignement des façades, puis des arbres,
qui auraient l'obligeance de m'indiquer si tu es dans un rayon de dix kilomètres ou ailleurs.
Je dévisage les gens. Lève un sourcil sur une silhouette qui aurait pu être la tienne. Ridicule.
Ce n'est pas de la poésie. C'est de la démence. Je vérifie mon téléphone portable. Yes. I did it.
Les derniers appels. Et ton nom n'apparaît nulle part. J'en suis à la fois triste et soulagé.
Soulagé car il aurait été pire que je rate une opportunité de te parler sans parler de te voir.
Je suis dingue. Et je vois bien que les gens que je croise sont au courant ou s'en rendent compte.
Certains hommes me toisent comme comprenant à quel point je suis chaud bouillant.
Certains d'entre eux me font furtivement comprendre qu'ils seraient disposés à s'y brûler.
Mais semblent se détourner dans la seconde quand quelque chose de mon corps ou de mon allure
hurle malgré moi que ce n'est pas pour eux que je me consume.
Mais pour ce seul amour qui se refuse à moi.
Oui. Parfaitement. J'ai acheté un chapeau. Et des fringues. Et des shoes.
Je me lâche. Et je le dis sur un air de triomphe à une amie de longue date.
" Je suis de retour ! Je suis de retour ! "
La plaisanterie la fait rire de bon coeur, mais elle et moi savons que sous la plaisanterie,
il y a quelque chose d'important qui s'opère et qui nous bouleverse l'un et l'autre.
Le bermuda. Les baskets. Les paquets. Les marques. Sinon rien. J'ai défoncé la carte de crédit.
Et la Pretty Woman barbue de la Chaussée d'Antin se laisse tomber sur une chaise de brasserie.
L'Opéra est à sa place. Rien n'a bougé en quatre ans. Et je kiffe ces saletés de chaussures.
Je peux être et faire sans compter. Comme avant. Et c'est comme se remettre à boire.
Je suis de retour. J'aperçois mon reflet dans une vitre et suis saisi de pouvoir me reconnaître.
C'est furieusement violent. Je l'aimais bien cet homme. Mais toi... Je me pose la question.
Aurais-tu aimé cet homme si tu l'avais connu ?...
La chaleur participe à ce mélange de bien-être et d'ivresse.
Réalisant que c'est celui que j'avais éprouvé en retrouvant le Roussillon quatre ans plus tôt.
La sensation d'être arrivé. Malgré une écharde sensible pour la pointe de blues qui m'est chère.
A Perpignan, seuls les amis d'enfance, de lycée ou de fac, puisque j'en ai gardé quelques uns,
sont témoins de ce dont je suis capable, savent qui je suis, connaissent l'homme d'avant.
Les personnes que j'y ai rencontrées ensuite, et dont tu fais partie, ne m'ont connu que pauvre,
discret, austère et mal accoutré. J'avais peut-être le charme de l'humilité et de la profondeur.
Et si j'ai été flamboyant cela n'aura été qu'en lumières monacales.
J'ai toujours aimé les fringues. Et consommer. Inviter du monde. Faire la fête.
Les hôtels. Les restos. Les taxis. Les voyages. Et même le superflu.
Des gens me regardent qui ne m'auraient même pas vu encore le mois dernier.
Je range mes acquisitions, aligne les chemises sur leurs cintres,
en me disant que je suis bien avancé.
A quoi bon pouvoir plaire si je ne te plais plus ?
Je peux être redevenu jeune et beau, cela me fait une belle jambe.
Si tu n'es pas là pour le voir. Quand je n'ai jamais été autant l'un et l'autre que dans tes yeux.
Sans New Balance et Ralph Lauren. Sans artifices. Tel que j'étais. A poil et amoureux.
Déjà, faute de te plaire, je me plais à nouveau quand il faut bien plaire à quelqu'un.
Si tu n'es plus là pour me donner une essence, il faut que je m'occupe de ça à ta place.
L'estime de soi, c'est très fragile. Même pour moi. Et je n'ai pas envie de sombrer.
D'autant que si tu n'aimerais pas l'homme que j'ai été avant de te rencontrer,
tu n'aimerais pas davantage une épave. Il faut que j'avance.
Tu le fais bien, toi. Avec tes objectifs propres. Tu y arrives parfaitement sans moi.
Quand il semble au contraire qu'il y avait une façon de se libérer d'un poids inutile
qui pouvait te freiner, t'embarrasser, et que tu peux désormais aller plus loin sans lui.
Je regarde le poids dans ma glace et fais la moue. Des objectifs propres...
Association. Entreprise. La Floride et la Chine. Voyez-vous ça. Easy.
Encore ce zeu de bisou et poésie qui m'horripile.
Dans l'immédiat, il faut écrire. Je le ferai dans le train. Si j'en ai un.
Etre beau sans toi me paraît aussi absurde qu'être brillant et successful tout seul.
Je vérifie mon téléphone. D'ailleurs, je ne vérifie rien. L'heure ou la date peut-être.
La bouteille à la mer sur les réseaux sociaux n'a pas dû atteindre son objectif.
Tant mieux. Ce n'était pas une bonne idée. Un coup de mou. Une faiblesse.
Facebook. La lune. Tout est en panne. J'imagine qu'il faut être fort et ne pas replonger.
D'autant plus si c'est pour replonger tout seul.
Perpignan en bout de ligne. Et la fin d'un cauchemar.
Puisqu'il y a quelque chose de l'ordre d'un retour à la normale.
Qui n'est pas génial mais qui n'est pas le chaos.
L'équilibre à mes clopes et mes mots. Je n'écris pas de la poésie. I know.
Je purge dans mon coin ce qu'il faut pour ne pas devenir complètement fou.
Les ténèbres fécondes. Très bien. Quand la nuit tombera, nous y repenserons.
Le silence et le noir. Seul avec soi-même. Dans le platane catalan que je n'ai pas condamné.
Les projets, aussi riches et ambitieux soient-ils, ne font jamais un but.
On sait tous la dépression du temps où l'on a fini quelque chose.
Le but est au-delà du projet. Au-delà de sa propre vie terrestre.
C'est l'idéal dont on sait consciemment qu'il ne sera jamais atteint.
Mais c'est cette direction vers laquelle nous voulons tendre, de toutes nos forces.
Pour soi et pour les autres. Individuellement. Collectivement. Un sens à nos vies.
Et le sens ne dit pas qu'il est destination. Il est sens. Et j'ai perdu le mien.
D'ailleurs, j'observe l'éparpillement. Au milieu des paquets et d'un pays usé.
Gare de Lyon. C'est la France et ses grèves. Je n'ai pas l'énergie ni le goût de les détester.
Je suis indifférent. Aux deux colères. Ou bien j'ai de l'empathie pour les deux camps.
Je m'installe. Quelque chose me dit que je ne suis pas mécontent. Le Roussillon. Ok.
Tout va bien. Je reviens quand je veux. J'ai cette liberté.
Et puis c'est fantastique. Les portes de l'été. Puisque tout est possible.
La poésie c'est ça. C'est l'ordre du désordre. L'issue inattendue et l'émancipation.
C'est l'effet de surprise qu'on se fait à soi-même, en changeant des problèmes
en une solution.
Philippe LATGER / Juin 2014