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Tropic Hotel

Publié le

Le jeune homme imbibé d'alcool a traversé le lobby de l'hôtel avec son accompagnatrice.
Ils revenaient d'une virée en ville. Le Delano d'abord et le lounge élégant de ses jardins.
Un club gay en suivant digne du légendaire Palace parisien d'où le gars était rentré bredouille.
Peut-être d'ailleurs ne serait-il pas rentré du tout s'il n'avait voyagé avec cette amie de longue date.
Indéfectible. Qu'il avait tout de même fallu raccompagner à leur chambre sur Collins Avenue.
En traversant le hall, le jeune homme découvre un petit veilleur de nuit qui les accueille gentiment.
Un petit brun probablement latino. Pas forcément cubain. Hispanophone certainement.
Son sourire provoque quelque chose dans le cerveau du teufeur frustré qui tente de rendre la pareille.
Il veut être agréable à son tour, cherche même à être séduisant. Au moins jusqu'à l'ascenseur.
L'amie reconduite en parfait état à destination, prête à se mettre au lit en toute sécurité,
le jeune homme se déshabilla aussi, mais pour enfiler son maillot de bain.
" Qu'est-ce que tu fabriques ? Il est quatre heures du matin !
- Je vais me baigner... "
L'hôtel Tropic sur Collins Avenue avait une piscine.

Et un veilleur de nuit particulièrement charmant.

 

Philippe LATGER / Janvier 2015

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Qui abandonne qui ?

Publié le

A genoux, je le porte. Dans mes bras. Comme une pietà dantesque.
Des algues noires de pétrole pleurent sur son visage, forment une chevelure.
Il est gisant de marbre, allongé à demi. J'ai retenu le torse,
que je tiens contre moi, contre tous, et de toutes mes forces, hurlant à la mort, l'incendie,
je maudis sous la lune le jour de ma naissance. On me l'a pris. Et je rugis.
Je vomis de mon corps en nage ma rage et l'impuissance. Quand je n'ai rien pu faire.
Qu'avions-nous fait de mal ? Pourquoi me l'arracher ? L'extirper à main nue de ma propre poitrine ?
Il pèse sur mes cuisses, s'alourdit doucement, me glisse entre les doigts pour sombrer dans la terre.
C'est la nuit sans l'ivresse. Sans lumière et sans ombres. Sans l'espoir du sommeil.
Sans celui de l'aurore. Sans caresses étranges. Ni en genre, ni en nombre. Sans soleil. Sans noirceur.
Pas même une douleur. Je ne ressens plus rien. Plus de muscles. Plus de chair. Plus de sang. Plus de nerfs.
Il n'y a qu'une énergie. Celle de la révolte. Qui est plus grande que moi. La panique. La colère.
Je presse les épaules, remue ce que je peux, ferme des plaies béantes, j'essaie de ramasser,
j'essaie de retenir, de garder, sauver et contenir, ce qui sort ou s'échappe, ce qui s'enfuit de lui.
Je ne suis plus un homme. Pas même un animal. Je suis un cri d'horreur qui défie l'injustice.
Je reviens dans mon corps. Je frictionne le sien. Je m'agite. Voudrais le réchauffer.
Je cherche autour de moi, un outil ou de l'aide, quelque chose, un moyen d'en finir, d'en sortir,
au milieu de la boue, de la pluie, de l'orage, sous les bombes, je patine, n'y arrive pas,
le traîner à l'abri, le massage cardiaque, quand je cherche mes mains, puis les siennes,
les presser dans les miennes, mais je n'arrive à rien. Je prends son bras. Je perds son pouls.
Le bouche à bouche. La solitude. Je cherche son regard qui ne regarde rien. Je m'en veux. Je lui en veux.
J'en veux au monde entier et à la terre entière. Des coulures de gouache. De cire encore liquide.
J'essaie de maintenir ce qui commence à fondre. D'assouplir des tissus. Retarder la raideur.
Je m'accroche. Le nez sous sa mâchoire quand je ferme les poings aussi fort que mes yeux.
Son poids. La pesanteur. Ou la gravitation. Il glisse sur mes cuisses. S'enfonce ou s'enracine.
Qu'avais-je fait de mal ? Je relève la tête. Son visage dans mes mains. Je ne reconnais rien.
Le regard dans le mien. Mon amour qui se meurt. Et qui se décompose.
Je fulmine et j'explose. Il ne peut pas mourir. Je veux le retenir. Qu'il ne me quitte pas.
Je maudis le soleil. Le bonheur et juillet. Voudrais mourir aussi. N'avoir pas existé.
Ni eu cette insolence d'être venu au monde.

Je dois être quelque part mais ne sais plus mon nom. Ni celui de la ville. Ni celui du pays.
Il n'y a pas de cadavres. Il n'y a pas eu de meurtres. Ni chaos, ni carnage. Je suis juste hébété. Abattu.
Des gens autour de moi semblent vivre leur vie. Ils sont indifférents. Occupés à leurs tâches.

Comme autant de flocons qui s'attachent et qui dansent. Neigent dans mes cheveux.
Pour fondre et disparaître. C'est de l'eau sur mon front. La pluie sur ma fenêtre.
Et je dois me lever, être celui qu'on croit et que l'on imagine.
Répondre à des questions ou faire mon travail. Serrer des mains peut-être.
Commander quelque chose puisqu'il faut déjeuner. Retourner un sourire. Comme si de rien n'était.
Je ne sais d'où me vient la voix que je connais et qui parle à ma place de choses dérisoires.
Je me vois saluer et payer l'addition. Remercier le garçon. Et sortir dans la rue.
Marcher droit devant moi en donnant l'impression que je sais où je vais.
On ne voit rien de grave, il n'y a rien d'effrayant, dans ce corps mutilé qui cache ses blessures.
Quand je saigne à bouillons. Pris dans le barbelé. Celui de l'abandon.
Et à côté de moi, je me vois me mouvoir et faire bonne figure alors que je titube,
et que je me débats, me traîne dans le verre où je me suis brisé.
D'où me vient cette force d'être encore moi-même et de jouer mon rôle ?
L'élégante imposture de paraître vivant. D'assurer l'illusion d'être encore un peu moi...
Celui qu'on reconnaît. Qu'on invite à dîner. Celui qu'on devait voir la semaine prochaine.
Il me faut bien rester un peu fils, un peu frère, camarade et voisin, client et partenaire.
J'ai eu toutes ces vies qui me suivent toujours, me demandent des comptes et souvent trop de temps.
Je suis mort. Epuisé. Laminé. Effondré. Je ne suis plus aimé.

A mon bureau soudain me reviennent des choses.
Le noyer du plateau où j'ai posé mes doigts. Ceux qui savaient t'écrire.

Je sens le bois vernis. La douceur qu'il procure au contact de ma peau.
La tienne. Qui est perdue. Que j'aimais caresser à en mêler la mienne. Qui ne te touche plus.
Le lieu où je me trouve. C'est le lieu où j'étais. A t'attendre et te croire. T'écrire et nous rêver.
Plus beaux que nous étions. Plus heureux et plus vrais...
Quand avais-je lâché prise ?
J'ai besoin d'un repère, de quelque chose de sûr, ou de ma vie d'avant.
La clope que j'allume. Pour me dire à moi-même qu'ici rien n'a changé.
Nous ne sommes pas morts. Nous est ma volonté. Et c'est ce que j'inspire.
Je n'ai pas pris cet appartement pour rien. Je ne suis pas resté à Perpignan pour rien.
Je ne suis pas allé à Roissy pour rien. Je n'ai pas écrit mille textes pour rien.
Je n'ai pas fait confiance pour rien. Je n'ai pas été moi-même pour rien.
Tout a existé. Et j'existe. Et tu existes. Et tu sais que j'existe. Et je t'aime.
Aussi fort que je t'ai haï de m'avoir oublié. Et perdu. Et manqué.
La fumée dans les yeux puisque je fume encore, je fronce les sourcils en écrasant ma clope.
Tu m'as manqué. Dans les deux sens du terme. Je pourrais être le plus malheureux des deux.
Pourquoi m'as-tu abandonné ?...
Je me lève. Je fais trois pas. Vers la fenêtre. La cathédrale. Et son parvis.
Est-ce vraiment la question ?... J'y réfléchis. Et cela vient.
Pourquoi est-ce moi qui abandonne ?...

 

Philippe LATGER / Janvier 2015

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Sylviane se réveille

Publié le

Le sexe ne vaut rien sans imagination.


Philippe LATGER / Janvier 2015

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Où est Charlie ?

Publié le

Et maintenant...
ce n'est pas de l'autre qu'il faut avoir peur,
mais de nous-mêmes.



Philippe LATGER / Janvier 2015

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Qu'on le comprenne

Publié le

L'amour, c'est du spectacle.
C'est encore et toujours une mise en scène de soi.

 

Philippe LATGER / Décembre 2014

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Si c'est un réconfort

Publié le

Malgré la révolte. Malgré la colère.
Rien ne sert de lutter contre le deuil.
Chaque fois qu'il revient, je l'accueille, je l'embrasse. En confiance.

Avec une seule idée ferme en tête, la plus rationnelle de toutes,
qui n'est pas l'espérance mais une vérité universelle :
rien ne se perd, rien ne se crée,
tout se transforme.

 

Philippe LATGER / Novembre 2014

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L'ubiquité possible

Publié le

L'avantage des amoureux n'est-il pas le fait d'être ensemble même quand ils ne le sont pas ?

 

Philippe LATGER / Novembre 2014

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Filson Bags

Publié le

Diablos, oui, je les vois sur Facebook et ils sont magnifiques.
Des articles fabriqués à la main en provenance de Seattle.
Mon train démarre dans l'après-midi et je n'ai toujours pas bouclé ma valise.
Il faut que je remplace mon vieux sac Samsonite qui après des années de bons et loyaux services
ne peut plus assurer mon voyage sur une seule roulette. Quelle heure est-il ?...
Je croise dans la rue le vendeur de la Manufacture, la boutique qui a commandé, justement,
les Filson Bags que j'ai vus sur les réseaux sociaux, mais nous sommes à la pause déjeuner,
pas question de le forcer à rouvrir son magasin, je file aux Galeries Lafayette en catastrophe.
Horaire du TGV : 15h33. J'achète un sandwich au retour. Et je serai dans les temps.
Je plie le linge et le range dans le sac. La trousse de toilette. Les affaires de plage.
Les chargeurs. Mes billets de train. Je ferme l'appartement. Je coupe l'eau. C'est parti.
Je ne peux m'empêcher de penser aux risques de cambriolages à laisser le studio deux semaines.
En même temps, j'ai pris mon ordinateur avec moi. Ce que j'ai de plus précieux en somme.
Puisque j'y ai enregistré tout mon travail. Que pourrait-on me prendre ?...
Mon nouveau bagage glisse à merveille sur le pavé perpignanais, sans un bruit.
Il suit sans la moindre résistance le tempo de ma foulée fébrile. Je serai à l'heure.
Ce soir, je dormirai rue du Trésor, dans le 4e Arrondissement. En plein Marais.
Mais il me faut pour cela traverser le pays.

 

Philippe LATGER / Mai 2014

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Une espèce d'importance

Publié le

Il faut bien commencer par quelque chose.
Le linge. Pour huit jours. Quinze jours. Les machines de linge.
Je descends remplir le tambour. Dans cette cave qui me sert de buanderie.
Comme dans les immeubles et les résidences américaines. Les machines au sous-sol.
J'y trouve d'ailleurs mon sac de voyage dont j'ai usé les roulettes.
Pour le temps d'un week-end, le nécessaire ne pesait pas bien lourd,
et je pouvais porter ce sac sur l'épaule, mais ici, impossible. J'ai passé l'âge.
Une des roulettes est cassée. Et je suis fatigué d'avance du bruit qu'elle fera sur les trottoirs.
Ok. Un sac de voyage à acheter. En attendant, j'ai des choses à peaufiner avant le départ.
Ah, et puis, oui. Aller chez le coiffeur. Je vais tenter ma chance. Nous sommes lundi.
Mon salon est ouvert. Je bascule sur le bac à shampoing et plante mes yeux dans le plafond.
Je n'ose pas compter les années. Depuis combien de temps n'avais-je pris de vraies vacances ?
Depuis combien de temps n'étais-je véritablement parti ?
On me masse le crâne. Avec une application qui fait son effet. J'ai des frissons.
La chair de poule. La shampouineuse me fait du bien. Je ferme les yeux. Je bande.
Sur le sommet de la nuque, autour des oreilles, dix doigts qui cherchent quelque chose,
dans la boule de cristal, quand je sens l'électricité parcourir tout le poil de mes jambes.
Je suis incapable de réfléchir. Jusqu'à ce que l'on rince mes cheveux en guise de conclusion.
Une serviette pour frictionner le tout, ébouriffer ce qu'il faudra couper court. C'est l'été.
Dans mon kimono, j'accepte le café que l'on me propose, au moment de m'installer, enfin,
face à moi-même, que je ne regarde pas dans le miroir, avec la fébrilité des veilles de départ.
La coiffeuse prépare son matériel alors que je reprends mes calculs. Londres, en 2009.
Athènes, Budapest, Prague. En 2008. Mon retour à Perpignan en 2010. Et puis quoi...
Cela pouvait-il faire quatre ans ? La coiffeuse en se plaçant derrière moi, fin prête,
m'autorise à lever les yeux sur moi. Je n'avais pas voyagé depuis mon retour de Paris.
Et à cette idée, je dois me concentrer pour tenter de me reconnaître.

Je suis chez mon père à Rosas et j'ai branché l'appareil numérique à son écran de télévision.
J'ai arrêté de fumer. Et pour me récompenser moi-même, je me suis offert un séjour à New York.
C'était la destination parfaite pour un non-fumeur quand cette ville fait partout la chasse au tabac.
C'était surtout la récompense dont j'avais le plus envie. Retourner sur le lieu de mes crimes.
J'étais descendu au Carter où j'avais mes habitudes. Et j'avais tout de même acheté des clopes.
A Manhattan. J'étais sorti dans l'espace fumeur d'un bar de nuit sur la Huitième Avenue.
Je voyageais seul. Un jeune gars a profité de me demander du feu pour me faire la conversation.
Mignon. Gentil. Manifestement heureux de parler à un Français. Il faisait bon. Il faisait chaud.
Je respirais autant ma nicotine que l'odeur géniale de New York en été. Un mois de juin.
Tout est réuni pour tomber amoureux. Je suis célibataire depuis peu. Je suis libre comme l'air.
Je reviens dans le bar pour commander un autre verre, mais le lieu est trop sage et je renonce.
Au moment de sortir, je croise le regard du jeune homme de la pause cigarette,
et je comprends trop tard que le garçon cherchait à me séduire et m'aurait bien suivi.
J'étais déjà dehors et descendais vers Chelsea où j'étais sûr de trouver ce qu'il me fallait.
Dans le salon ouvert de Rosas, mon père et ma belle-mère sont prêts à regarder les photos.
Je lance le diaporama sans conviction. En fait, je sais que je suis en pleine dépression.
Celle, incontournable, des retours de voyages. Toujours plus violente au retour de New York.
Rester à Paris aurait été atroce. D'autant plus au mois de juillet. J'ai filé sur la côte. Au Sud.
Chez moi. Chercher la mer et mon Espagne. Ma Costa Brava. Ma Catalogne.
L'été à Paris est déprimant. Frustrant. Quand Paris Plage ne remplace rien.

Un vol. Beauvais / Gérone. Paris / Perpignan. Pour aller au plus vite sur la Méditerranée.
Ici encore, je voyage seul. J'arrive chez mon vieux papa. Sa maison sur la baie. Sa piscine.
Le grand jardin où je peux respirer et me foutre en maillot. Où je peux nager et bronzer.
Loin de mon studio de la rue du Square Carpeaux.
Je commente distraitement. Times Square. Bryant Park. La Public Library.
Des photos sur la Huitième Avenue. Je pense soudain au bar et à la pause cigarette.
Et je m'interroge, des jours et des jours plus tard, sur mes raisons de n'avoir rien voulu voir
du numéro de drague que m'avait fait le jeune homme qui aurait pourtant été à mon goût.
Je regarde les photos défiler en me disant qu'il était bien temps de me poser la question.
Et que j'aime décidément toujours autant ces histoires tragiques d'occasions manquées.


La coiffeuse passe le petit miroir derrière ma tête pour que je puisse inspecter la nuque,
ou faire mine de le faire, afin de pouvoir lui dire pour en finir que c'est très bien.
J'achète de la cire. Je paye. Je sors avec dix ans de moins sur la rue de la République.
J'ai mille choses à faire avant de partir. Je n'ai aucune envie de partir.
Mon frère a insisté. Et mon beau-frère aussi. Bien sûr. Il faut que j'aille voir ça de mes yeux.
Tout le monde était allé voir leur maison à La Canée. Il ne manquait plus que moi.
J'étais, depuis Paris, allé les rejoindre à Athènes. Mais je n'avais jamais mis les pieds en Crète.
Ok. Ce fut décidé. Les garçons ont même pris l'initiative de s'occuper des billets d'avion.
Je remonte dans mon appartement et me jette sur mon ordinateur pour vérifier mes messages.
Mon amour... cette fois, je ne pars pas le temps d'un week-end à Paris ou Barcelone.
Je pars pour quinze jours. Pour la première fois depuis que nous nous connaissons.
Je consulte la boîte e.mail de l'association. Tout ce qui concerne le projet MAD.
La promotion de Perpignan à l'international. Rien que ça... De quoi je me mêle ?...
Un Mondial Art Déco comme il existe un Mondial du Vent ou de la bière.
Qu'est-ce que tu ne me fais pas faire... pour me convaincre de rester dans cette ville.
Il y a des moments où je me noie dans mon verre d'eau. Où être seul me fatigue.
Et d'autres où je suis bien content de pouvoir faire les choses à mon rythme,
et exactement comme je les imagine et comme je les veux.
Quelle folie. Partir quinze jours. Quand il y a tant à faire avancer au plus vite.
Quand je n'ai aucune envie de déserter Perpignan. Ni de m'éloigner de toi.
J'ai besoin de toi. Toi qui me regardes comme personne ne m'a jamais regardé.
Toi qui me vois exactement comme je crois être, comme j'aimerais être ou comme je suis.
Toi qui m'as toujours vu dans ma vérité, comme j'ai toujours été,
même dans mon placard sordide de la rue Alfred de Musset.
J'ai besoin que tu m'embrasses et que tu me reconnectes à moi-même.
Quand j'ai besoin aussi de me quitter un peu pour te rejoindre, devenir un peu toi,
sortir de mon corps pour entrer dans tes yeux, dans ta bouche, dans tes bras.

Sans craindre de ne pouvoir revenir en moi. En confiance. A l'abri.


Je passe ma main ouverte derrière la tête, où mes cheveux, passés à la tondeuse,
font ce crin métallique que tu aimes bien, l'effet de la brosse en fils d'acier,
comme autant d'échardes incapables de blesser les coussins de tes paumes et de tes doigts.
J'espère que tu viendras ce soir. J'ai bon espoir. Tu ne peux pas manquer le coche.
Tu sais qu'il faudrait autrement attendre quinze jours. Je veux croire que tu viendras.
Tu sais que je veux te voir. Que je ne veux pas partir sans t'avoir dit au revoir.
Il faut que je fasse le plein de toi. De tes yeux. De ta caresse. De ta peau. De ton corps.
Que je fasse le plein de ta voix. Avant de retenir ma respiration jusqu'à la fin du mois.
Diable. Pourquoi me suis-je laissé entraîner ? Que vais-je faire là-bas où je n'ai rien à faire ?
J'aligne les cintres. Le linge propre. Je compte vendredi, samedi, dimanche, lundi.
Je n'ai pas le temps de faire le petit montage de photos sur la rue du Docteur Rives.
Celui sur l'avenue des Palmiers n'est pas satisfaisant. Pas assez pro. Pas assez propre.
Pas assez glamour. Pas assez sexy. Cette table de montage Movie Maker me rendra dingue.
Un boulot d'amateur. Je vais emmener mon ordinateur et travailler depuis Xania.
J'y ferai des photos. J'y rencontrerai des amis de mon frère et prendrai des contacts.
Sans trop savoir pourquoi je fais tout ça quand Perpignan ne m'a rien demandé.
J'ai le trac. J'ai rendez-vous avec moi-même. Avec ma vie d'avant.
Les taxis. Les couloirs. Les comptoirs et les portes d'embarquement. Roissy.
Ai-je vraiment envie de me replonger dans tout ça ?
Mon café refroidit dans le mug du Late Show de David Letterman.
Comment peux-tu penser que je puisse ne serait-ce que penser à aller voir ailleurs ?...
Je l'ai fait tellement avant de te connaître. Avant de te rencontrer.
J'imagine le carrousel à bagages à l'aéroport d'Héraklion. Et ça me fatigue d'avance.
L'Indonésie. Le Mexique. La Turquie. L'Australie. Le Canada. La Chine. C'est très bien.
Déjà fait. C'est compris. Ici, c'est autre chose. Je vais chez mon frère. Passer du temps avec lui.
Je sors la poubelle. Je croise au retour des amis devant la cathédrale. Je discute avec eux.
Et c'est toi. Qui arrives. Qui traverses le parvis. Dans la nuit. Je prends congé le cœur léger.
Je file à mon immeuble. J'en ouvre la porte et t'attends dans le couloir. Tu m'y rejoins.
Mon amour. Que j'embrasse. Je ne suis qu'un merci. Tout entier. Un merci sans limites.
Que je te dois. Que je te donne. A ma chamade. Ma dévotion. Et ma reconnaissance.
Tu es là et tout devient dérisoire. Secondaire. Je réussirai tout. Tout ira bien. Je peux partir.
Quand tout ce qui m'occupe, me mobilise, m'empêche de dormir, soudain,
n'a plus tant d'importance.

 

Philippe LATGER / Août 2014

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La roche comme l'eau

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Le sable fin. Je marche dans le sable fin.
La chose la plus douce qu'une peau puisse trouver en ce monde.
Y enfoncer un pied après l'autre est d'une volupté absolue.
Ce minéral. Microbilles. C'est une pierre en miettes aussi douce que la plume.
La roche comme l'eau. L'élément. L'enveloppe. Aussi chaude que la chair.
Aussi chaude que l'air. La matière vivante. Et comme autant de gouttes dans l'océan de vagues,
chaque grain autonome participe à l'ensemble d'un immense organisme qui accueille mes pas.
Les dunes se déplacent. Protègent mes talons. Me massent. Me caressent. Et me prennent le pied.
J'y laisse mes empreintes. Je veux m'y engloutir. Fais durer ce plaisir. De marcher dans le sable.
Je reconnais l'odeur. Je connais le parfum. C'est une odeur de fleurs qui me semble impossible.
Le végétal est loin, autour de tamaris qui forment un bosquet tout près de la taverne.
Ses senteurs ne sauraient m'atteindre où je suis, et il me faut admettre que le sable sent bon.
C'est lui qui au soleil dégage ce bouquet, ce mélange subtil d'essences indéfinies.
Je reconnais la fragrance. Qui m'étonnait enfant aux plages de Barcelone.
Quelles fleurs sont capables de pousser dans le sable ? D'où vient cette combinaison ?
Je comprends que la chaleur participe à la préparation. Qu'elle est un ingrédient.
La sciure de rochers répandue et offerte peut alors exhaler cet étrange parfum.
Il est presque fruité. Et devient enivrant au plus profond de mes inspirations.
C'est cette odeur précise du sable de ma plage, celle de mon enfance, et je l'aimais déjà,
quand à Castelldefels, où nous passions l'été, j'adorais la surprendre en marchant vers la mer.
Aussi obsédante que discrète. Je la retrouve ici. A quarante ans passés.
Aussi douce que dans mon souvenir. Aussi douce que la caresse des grains sur ma peau.
Qui cherchent mes chevilles. La poudre ou la farine. Qui raniment mes plantes.
Où j'aime ensevelir toutes mes terminaisons. Les yeux sur l'horizon.
La Méditerranée. Qui m'embrasse comme une mère retrouvant son petit.
Et si je cours vers elle, c'est aussi, soudain, parce que le sable, à mes pieds,

est devenu brûlant.

 

Philippe LATGER / Août 2014

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