Il faut bien commencer par quelque chose.
Le linge. Pour huit jours. Quinze jours. Les machines de linge.
Je descends remplir le tambour. Dans cette cave qui me sert de buanderie.
Comme dans les immeubles et les résidences américaines. Les machines au sous-sol.
J'y trouve d'ailleurs mon sac de voyage dont j'ai usé les roulettes.
Pour le temps d'un week-end, le nécessaire ne pesait pas bien lourd,
et je pouvais porter ce sac sur l'épaule, mais ici, impossible. J'ai passé l'âge.
Une des roulettes est cassée. Et je suis fatigué d'avance du bruit qu'elle fera sur les trottoirs.
Ok. Un sac de voyage à acheter. En attendant, j'ai des choses à peaufiner avant le départ.
Ah, et puis, oui. Aller chez le coiffeur. Je vais tenter ma chance. Nous sommes lundi.
Mon salon est ouvert. Je bascule sur le bac à shampoing et plante mes yeux dans le plafond.
Je n'ose pas compter les années. Depuis combien de temps n'avais-je pris de vraies vacances ?
Depuis combien de temps n'étais-je véritablement parti ?
On me masse le crâne. Avec une application qui fait son effet. J'ai des frissons.
La chair de poule. La shampouineuse me fait du bien. Je ferme les yeux. Je bande.
Sur le sommet de la nuque, autour des oreilles, dix doigts qui cherchent quelque chose,
dans la boule de cristal, quand je sens l'électricité parcourir tout le poil de mes jambes.
Je suis incapable de réfléchir. Jusqu'à ce que l'on rince mes cheveux en guise de conclusion.
Une serviette pour frictionner le tout, ébouriffer ce qu'il faudra couper court. C'est l'été.
Dans mon kimono, j'accepte le café que l'on me propose, au moment de m'installer, enfin,
face à moi-même, que je ne regarde pas dans le miroir, avec la fébrilité des veilles de départ.
La coiffeuse prépare son matériel alors que je reprends mes calculs. Londres, en 2009.
Athènes, Budapest, Prague. En 2008. Mon retour à Perpignan en 2010. Et puis quoi...
Cela pouvait-il faire quatre ans ? La coiffeuse en se plaçant derrière moi, fin prête,
m'autorise à lever les yeux sur moi. Je n'avais pas voyagé depuis mon retour de Paris.
Et à cette idée, je dois me concentrer pour tenter de me reconnaître.
Je suis chez mon père à Rosas et j'ai branché l'appareil numérique à son écran de télévision.
J'ai arrêté de fumer. Et pour me récompenser moi-même, je me suis offert un séjour à New York.
C'était la destination parfaite pour un non-fumeur quand cette ville fait partout la chasse au tabac.
C'était surtout la récompense dont j'avais le plus envie. Retourner sur le lieu de mes crimes.
J'étais descendu au Carter où j'avais mes habitudes. Et j'avais tout de même acheté des clopes.
A Manhattan. J'étais sorti dans l'espace fumeur d'un bar de nuit sur la Huitième Avenue.
Je voyageais seul. Un jeune gars a profité de me demander du feu pour me faire la conversation.
Mignon. Gentil. Manifestement heureux de parler à un Français. Il faisait bon. Il faisait chaud.
Je respirais autant ma nicotine que l'odeur géniale de New York en été. Un mois de juin.
Tout est réuni pour tomber amoureux. Je suis célibataire depuis peu. Je suis libre comme l'air.
Je reviens dans le bar pour commander un autre verre, mais le lieu est trop sage et je renonce.
Au moment de sortir, je croise le regard du jeune homme de la pause cigarette,
et je comprends trop tard que le garçon cherchait à me séduire et m'aurait bien suivi.
J'étais déjà dehors et descendais vers Chelsea où j'étais sûr de trouver ce qu'il me fallait.
Dans le salon ouvert de Rosas, mon père et ma belle-mère sont prêts à regarder les photos.
Je lance le diaporama sans conviction. En fait, je sais que je suis en pleine dépression.
Celle, incontournable, des retours de voyages. Toujours plus violente au retour de New York.
Rester à Paris aurait été atroce. D'autant plus au mois de juillet. J'ai filé sur la côte. Au Sud.
Chez moi. Chercher la mer et mon Espagne. Ma Costa Brava. Ma Catalogne.
L'été à Paris est déprimant. Frustrant. Quand Paris Plage ne remplace rien.
Un vol. Beauvais / Gérone. Paris / Perpignan. Pour aller au plus vite sur la Méditerranée.
Ici encore, je voyage seul. J'arrive chez mon vieux papa. Sa maison sur la baie. Sa piscine.
Le grand jardin où je peux respirer et me foutre en maillot. Où je peux nager et bronzer.
Loin de mon studio de la rue du Square Carpeaux.
Je commente distraitement. Times Square. Bryant Park. La Public Library.
Des photos sur la Huitième Avenue. Je pense soudain au bar et à la pause cigarette.
Et je m'interroge, des jours et des jours plus tard, sur mes raisons de n'avoir rien voulu voir
du numéro de drague que m'avait fait le jeune homme qui aurait pourtant été à mon goût.
Je regarde les photos défiler en me disant qu'il était bien temps de me poser la question.
Et que j'aime décidément toujours autant ces histoires tragiques d'occasions manquées.
La coiffeuse passe le petit miroir derrière ma tête pour que je puisse inspecter la nuque,
ou faire mine de le faire, afin de pouvoir lui dire pour en finir que c'est très bien.
J'achète de la cire. Je paye. Je sors avec dix ans de moins sur la rue de la République.
J'ai mille choses à faire avant de partir. Je n'ai aucune envie de partir.
Mon frère a insisté. Et mon beau-frère aussi. Bien sûr. Il faut que j'aille voir ça de mes yeux.
Tout le monde était allé voir leur maison à La Canée. Il ne manquait plus que moi.
J'étais, depuis Paris, allé les rejoindre à Athènes. Mais je n'avais jamais mis les pieds en Crète.
Ok. Ce fut décidé. Les garçons ont même pris l'initiative de s'occuper des billets d'avion.
Je remonte dans mon appartement et me jette sur mon ordinateur pour vérifier mes messages.
Mon amour... cette fois, je ne pars pas le temps d'un week-end à Paris ou Barcelone.
Je pars pour quinze jours. Pour la première fois depuis que nous nous connaissons.
Je consulte la boîte e.mail de l'association. Tout ce qui concerne le projet MAD.
La promotion de Perpignan à l'international. Rien que ça... De quoi je me mêle ?...
Un Mondial Art Déco comme il existe un Mondial du Vent ou de la bière.
Qu'est-ce que tu ne me fais pas faire... pour me convaincre de rester dans cette ville.
Il y a des moments où je me noie dans mon verre d'eau. Où être seul me fatigue.
Et d'autres où je suis bien content de pouvoir faire les choses à mon rythme,
et exactement comme je les imagine et comme je les veux.
Quelle folie. Partir quinze jours. Quand il y a tant à faire avancer au plus vite.
Quand je n'ai aucune envie de déserter Perpignan. Ni de m'éloigner de toi.
J'ai besoin de toi. Toi qui me regardes comme personne ne m'a jamais regardé.
Toi qui me vois exactement comme je crois être, comme j'aimerais être ou comme je suis.
Toi qui m'as toujours vu dans ma vérité, comme j'ai toujours été,
même dans mon placard sordide de la rue Alfred de Musset.
J'ai besoin que tu m'embrasses et que tu me reconnectes à moi-même.
Quand j'ai besoin aussi de me quitter un peu pour te rejoindre, devenir un peu toi,
sortir de mon corps pour entrer dans tes yeux, dans ta bouche, dans tes bras.
Sans craindre de ne pouvoir revenir en moi. En confiance. A l'abri.
Je passe ma main ouverte derrière la tête, où mes cheveux, passés à la tondeuse,
font ce crin métallique que tu aimes bien, l'effet de la brosse en fils d'acier,
comme autant d'échardes incapables de blesser les coussins de tes paumes et de tes doigts.
J'espère que tu viendras ce soir. J'ai bon espoir. Tu ne peux pas manquer le coche.
Tu sais qu'il faudrait autrement attendre quinze jours. Je veux croire que tu viendras.
Tu sais que je veux te voir. Que je ne veux pas partir sans t'avoir dit au revoir.
Il faut que je fasse le plein de toi. De tes yeux. De ta caresse. De ta peau. De ton corps.
Que je fasse le plein de ta voix. Avant de retenir ma respiration jusqu'à la fin du mois.
Diable. Pourquoi me suis-je laissé entraîner ? Que vais-je faire là-bas où je n'ai rien à faire ?
J'aligne les cintres. Le linge propre. Je compte vendredi, samedi, dimanche, lundi.
Je n'ai pas le temps de faire le petit montage de photos sur la rue du Docteur Rives.
Celui sur l'avenue des Palmiers n'est pas satisfaisant. Pas assez pro. Pas assez propre.
Pas assez glamour. Pas assez sexy. Cette table de montage Movie Maker me rendra dingue.
Un boulot d'amateur. Je vais emmener mon ordinateur et travailler depuis Xania.
J'y ferai des photos. J'y rencontrerai des amis de mon frère et prendrai des contacts.
Sans trop savoir pourquoi je fais tout ça quand Perpignan ne m'a rien demandé.
J'ai le trac. J'ai rendez-vous avec moi-même. Avec ma vie d'avant.
Les taxis. Les couloirs. Les comptoirs et les portes d'embarquement. Roissy.
Ai-je vraiment envie de me replonger dans tout ça ?
Mon café refroidit dans le mug du Late Show de David Letterman.
Comment peux-tu penser que je puisse ne serait-ce que penser à aller voir ailleurs ?...
Je l'ai fait tellement avant de te connaître. Avant de te rencontrer.
J'imagine le carrousel à bagages à l'aéroport d'Héraklion. Et ça me fatigue d'avance.
L'Indonésie. Le Mexique. La Turquie. L'Australie. Le Canada. La Chine. C'est très bien.
Déjà fait. C'est compris. Ici, c'est autre chose. Je vais chez mon frère. Passer du temps avec lui.
Je sors la poubelle. Je croise au retour des amis devant la cathédrale. Je discute avec eux.
Et c'est toi. Qui arrives. Qui traverses le parvis. Dans la nuit. Je prends congé le cœur léger.
Je file à mon immeuble. J'en ouvre la porte et t'attends dans le couloir. Tu m'y rejoins.
Mon amour. Que j'embrasse. Je ne suis qu'un merci. Tout entier. Un merci sans limites.
Que je te dois. Que je te donne. A ma chamade. Ma dévotion. Et ma reconnaissance.
Tu es là et tout devient dérisoire. Secondaire. Je réussirai tout. Tout ira bien. Je peux partir.
Quand tout ce qui m'occupe, me mobilise, m'empêche de dormir, soudain,
n'a plus tant d'importance.
Philippe LATGER / Août 2014