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Tabaco

Publié le

" Tu devrais lever le pied avec cette merde, tu crois pas ?... "
Je regarde le petit rouleau de papier innocent et son filtre entre mes doigts.
" Oui. Tu as raison " dis-je sobrement en l'allumant.

C'est que j'aime l'odeur de pétrole du Zippo. Le claquement de la fermeture.
L'espace d'une seconde, je suis grand-père Serge Gainsbourg. Celui que j'ai pleuré.
Ou bien le gosse de 17 ans que j'étais, de la tribu de ses petits gars libidineux.
La première bouffée. Et l'intro démentielle de Love on the Beat. Casino de Paris.
Une ligne de basse extraordinaire. Sexuelle. Et la fumée qui s'enroule dans ma gorge.
Le piano me manque. La musique me manque. Les mots sont peu de choses.
La musique, c'est l'arme fatale. Le sommet de la civilisation. L'honneur de l'humanité.
Ce qu'il y a de plus précis pour exprimer ce qui nous traverse.
Deux paquets par jour. Je déconne. Même si j'ai deux journées dans une seule.
La nuit, je fume. Même en dormant. C'est le manque qui me réveille.
" Tu as les moyens... " Oui. Je les ai. Je sais que ce n'est pas une raison.
J'écrase le mégot dans le cendrier. J'ai toujours aimé les odeurs de cendriers.
Le tabac froid. Dans la DS de mon père. L'odeur d'essence. Les odeurs fortes.
Je peux bien te bouffer le cul quand j'ai aimé les odeurs pestilentielles de Barcelone,
en pleine canicule de juillet, je n'ai pas froid aux yeux, j'ai connu et aimé pire.
D'autant que ton anus a un goût de terre et de figue qui ne me déplaît pas.
" Quoi ?... Mais de quoi tu parles ? " ... Pardon. Association d'idées.
Peut-être parce que j'ai fait des ronds de fumée. Ou qu'il fait chaud. Bientôt juillet.
Il faut que je diminue. Que je revienne au rythme d'un paquet par jour.
" Il faut que tu arrêtes. Un point c'est tout. Qu'est-ce que ça t'apporte ?... "
D'abord, je veux avec ma langue natale deviner tes pensées.
Rien. Mais je sais que ce n'est pas une raison.

Je tends le menton vers le ciel. Terrasse de café. Bac de la shampouineuse.
Le bonheur me fait un massage du cuir chevelu. J'ai fermé les yeux au soleil.
La tête en arrière. La chaleur fait grouiller ma peau de sensations agréables.

Sur le front. Sur le nez. Sur les joues. Dans ma chemise ouverte. La cuisson.
J'aime le tabac et la transpiration. Le café noir que je bois. Délicieusement amer.
Je suis un gros porc qui bronze. Un porc cannibale qui kiffe la charcuterie.
Et les olives noires. Le sable brûlant de Castelldefels. L'eau de cologne Lavanda Puig.
Les grandes bonbonnes de verre pour la Font Vella. Les churros. Le poulet de la Pava.
Place de la République à Perpignan. Je suis ailleurs. Dans le soleil. Il y a longtemps.
Catalogne. El Corte Inglés. Les parfums qui empestent. Le triangle vert.
Vert comme la peinture à l'eau du salon de la maison du Paseo Tramuntana.
Vert comme le sol de cette salle à manger improbable achevée par un large bow-window.
Vert comme la Lavanda Puig. Que je sniffe et fais ruisseler sur ma peau. L'alcool. Déjà.
Vert comme la pinède de Castelldefels. Où je rêvais déjà de te bouffer le cul.
Une main ouverte sur chaque fesse, fermement, j'empoigne, j'écarte. Et je lui roule des pelles.
" C'est une obsession ! ". So what ? C'est un hommage que je te rends.
Qui te bouffera le cul si je ne le fais pas ? C'est un plaisir que je donne et que je prends.
" Tu es un gros porc. " Déjà dit. J'aime le tabac froid. Et les olives noires.
J'aime ton corps. Et je le bouffe par tous les bouts. La chair humaine. Cannibalisme.
La musique me manque. Je reprends une clope. " Tu viens d'en écraser une ! "
C'est bien pour ça que j'en allume une autre.

 

Philippe LATGER / Mai 2014

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The One is the Next One

Publié le

C'est insupportable. De ne pas être amoureux.
Ce sentiment. Cette énergie. Comme une drogue. Ma dopamine. Evanouie.
Qui m'oblige à aller chercher de la force dans ce que je ne cautionne pas.
Je me fous d'aller en chercher dans le travail, une entreprise, la réussite ou une cause nationale.
Je n'ai pas besoin du plus grand nombre pour exister. Je n'ai pas besoin de briller.

Un seul être peut me donner toutes les raisons de vivre.
C'est insupportable. De ne pas être amoureux.
C'est chiant. Et sinistre. Déprimant. Ennuyeux.
Qu'est-ce que j'en ai à foutre, moi, de gagner du pognon et de la notoriété ?
Qu'est-ce que j'en ai à branler du confort, du quotidien, et de l'illusion d'être quelqu'un ?
J'aurais la terre entière que je serais encore livide et les yeux grand ouvert au milieu de la nuit.
L'insomnie. La sensation du vide. Une vague de plus de trois ans s'est retirée de moi.
Je ne suis plus amoureux. Et c'est insupportable. Et j'en ai la nausée.
L'intimité de deux corps qui pouvaient s'épouser.
Ce putain de pubis et ce putain de sexe qui n'étaient pas les miens et qui étaient voluptueux,
ne me dégoûtaient pas, ne me révulsaient pas, qui étaient si confortables et sensuels.
Un corps et des odeurs qui n'étaient pas les miens. L'intimité possible. Protectrice.
C'est si doux. C'est si chaud. Si profond et léger. C'est la paix. Absolue. La confiance.
D'autres ont mieux à faire. Ok. Je le note. Qu'ils investissent ailleurs.
Dans leur carrière. Dans leurs enfants. Pour moi, il n'y a rien d'autre. The One.
Je me fous d'être quelqu'un d'important. D'être quelqu'un qui compte.
Je veux une histoire d'amour. La passion amoureuse. Ma drogue. Ma dopamine.
Le seul moteur qui anime mes mains, motive mon cerveau, connecte mes neurones.
C'est insupportable. De ne pas être amoureux.
Grillez votre propre temps comme vous voudrez. Et comme bon vous semble.
Je sais comment ne pas perdre le mien. Je veux le passer à me sentir vivant. A chaque instant.

Vivant et plein. Habité. Incarné. Inspiré. Exalté. Euphorique. Bouleversé. Carbonisé.
Une vie ne vaut rien si l'on n'aime personne. Elle n'a aucun goût à la vivre sans passion.
Je me fous de l'amour de ma sœur, de l'amour de mon père, de l'amour des amis,
ils sont mon véhicule mais n'en sont ni l'essence ni la destination.
Je ne veux pas être quelqu'un qui compte. Il y a eu une erreur de casting.
C'est insupportable. De ne pas être amoureux.
Quand j'ai appris à l'être, toujours plus, toujours mieux,
d'une liaison à l'autre, d'une passion à l'autre, d'un homme à l'autre, que je progresse,
pensant sincèrement, chaque fois, être allé au bout de mes capacités, au bout du possible,
découvrant qu'il y a plus fort et plus grand, plus beau et plus complet, en avançant encore.
La sagesse et la paix. Quand c'est pure folie. Accro à cet état de se croire amoureux.
Je suis en manque. N'ai plus d'objet. N'ai plus de nom. N'ai plus d'alliance.
C'est insupportable. Mais je sais. Voyez-vous. Toujours mieux. Exactement.
Ce que je veux.
Vivre. Maintenant. Etre heureux. Ni demain. Ni jamais. Maintenant. Tout de suite.
Tant que mon corps le peut. Tant que j'ai des couilles et un reste de jeunesse.
Tant que j'ai des dents pour croquer dans la pomme.
Je me fous du sexe. Ce n'est pas de cela que je manque.
Je manque d'un seul être. Je manque d'être deux.
Je ne manque ni d'amour, ni d'enfants, ni de gloire, ni d'argent.
Seulement d'une histoire qui rallume le soleil. Qui soit début et fin. Le but et le moyen.
Qui torde le cou au temps. Désamorce l'angoisse. De vieillir. De mourir.
C'est insupportable. De ne plus être amoureux.
J'y ai cru. J'y croirai. Et toujours davantage. Toujours de mieux en mieux.
Même si c'est une drogue. Un délire. Je sais ce que je veux.
C'est insupportable. De ne pas être amoureux.
Qu'est-ce qui me poussait jusqu'alors à donner le meilleur de moi-même ?...
Je me couchais avec cette idée. Je me levais avec cette idée. De ne pas être seul.
Je ne me surpassais pas avec la rage de détruire quelqu'un ou d'avoir ma revanche.
Je n'avais rien à prouver, à personne, n'ai jamais été dans le ressentiment et la haine.
Ni soif d'exister. Ni soif de vengeance. Aucune ambition sociale. Professionnelle. Non.
Le moteur n'a jamais été là. Le moteur n'a jamais été une réaction.
Il n'a jamais été de me construire contre quelque chose ou quelqu'un.
Il n'y a que la relation amoureuse. La seule énergie qui exigeait le meilleur de moi-même.
Il n'y a que ça qui m'inspire. Il n'y a que ça qui me pousse. Qui me grandit.
Ce que ça me manque. D'être en paix avec moi et le reste du monde.
Cette relation exclusive entre deux, en confiance, qui vous réconcilie avec l'univers entier.
Qui relativise tout. Vous protège de tout. C'était le meilleur moyen d'être bien dans sa peau.
Ici, je piétine. Avec des considérations dont je n'ai pas grand chose à foutre.
Les projets ambitieux que quelques dingues se déchirent. Les opportunités de paraître.
Des fantasmes d'influence, de richesse, de pouvoir. Quel est ce diable qui ne me séduit pas ?
Ce n'est pas ma came. Ne m'y reconnais pas. Chacun son propre délire. Je connais le mien.
Ici, je suis à sec. Pour qui écrire ? A qui écrire ? Qui sublimer ? Qui dévorer ?...
C'est insupportable de ne pas être amoureux.
Je peux aimer l'amour. Je préfère être à deux.
Je ferai ce qu'il faut. J'aurai ce que je veux.

 

 

Philippe LATGER / Mai 2014

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Fêter la suite

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Le jardin. Après une journée de canicule. Ses parfums libérés.
Bompas n'est pas Beverly Hills, soit, et c'est peut-être tant mieux.
Dans sa lumière, au crépuscule, et la fumée des sarments que l'on brûle.
Je me fous des makis, des sushis, des macarons et du VIIème arrondissement.
Des bougies proposées par Diptyque qui imitent la cendre et le feu de bois.
Ici, on grille. La vigne a sa propre senteur lorsqu'elle est réduite en braises.
Cette odeur se mêle à merveille à celle des cyprès et des pins qui embaument.
Pas de sushis. Pas de baguettes. On va bouffer des saucisses et des merguez. Oui.
Des brochettes de viande et du pain frais. Avec une excellente aïoli. Parfaitement.
J'ai des amis ici. De ceux qui sont restés. De ceux que j'ai gardés.
La maison n'est pas un mas de caractère digne d'un catalogue de déco. Non.
C'est du parpaing classe moyenne avec son crépis déjà daté sur trois faces,
la clôture, la piscine, et tout ce qui me déprime de la vie pavillonnaire.
Je jouis de la soirée en étant heureux de ne pas vivre là, tout en l'étant d'y être,
pour un instant, que je savoure, quelques heures avec des gens que j'aime,
à partager une vie qui n'est pas la mienne, mais que je reconnais.
Ce soir, je retrouve des préoccupations assez simples qui me reposent.
Je suis tout disposé à boire et à dire des conneries. A faire rire.
J'avais oublié le bonheur que c'est. Faire rire les gens. Provoquer le rire.
C'est aussi fort, aussi généreux et louable, que de donner du plaisir, sexuel,
que provoquer l'orgasme, puisqu'il s'agit pareillement de faire du bien aux gens.
Je me moque des autres par le biais de l'ironie, je me moque de moi-même.
Je ne suis pas d'humeur pour un humour méchant. Je suis bien dans ma peau.
Les saillies seront tendres. Ludiques. Légères. Potaches. Je fais l'intéressant.
Je suis heureux et veux , égoïstement, que tout le monde le soit. Même à Bompas.
Parmi les habitués de ce clan, dont le noyau est ancien, un nouveau venu.
Un gamin de 23 ans qui me plaît. A qui j'ai envie de plaire. Sans ambiguïtés.
Il ne m'attire pas physiquement. Je ne suis pas troublé, bien que dans la séduction.
Le gosse est venu de Nancy pour travailler dans la région.
Il méritait, rien que pour ça, d'être bien accueilli.

Je reconnais certaines mines dédaigneuses que l'on trouve à l'Open.
Je situe parfaitement, ce genre d'homosexuels, qui préfèrent la grimace et le mépris
aux sourires et à la gentillesse gratuite, qui préfèrent la distance et la méfiance,
voire l'expression d'un profond dégoût, y compris pour ce ou ceux qu'ils désirent.
C'est une posture classique soit pour marquer une différence, une supériorité,
quand l'exercice consiste à regarder, même quand on est de petite taille,
tout le monde de haut, puisqu'on a plus d'argent, d'expérience, de relations,
plus d'intelligence et plus de culture, puisque c'est un art pour lequel excellent
particulièrement des homosexuels déjà âgés et souvent moches à la fois,
soit pour anticiper les râteaux qu'ils ne manqueront pas de prendre,
précisément parce qu'ils sont déjà âgés et souvent moches à la fois, pour se protéger,
rester dignes, sauver les apparences, pensant que leur condescendance sera d'avance
une parade toute trouvée à l'indifférence des jeunes qu'ils convoitent et jalousent.
Une façon d'exister aussi sans doute aux yeux de ceux pour qui ils seraient,
pensent-ils, invisibles autrement.
J'en avais vu des brochettes entières aux comptoirs des bars à danseurs nus
de ma bonne vieille ville de Montréal, comme en plein Marais parisien
le long du trottoir de la rue des Archives, assez pour reconnaître ce profil,
aussi typé et formaté que celui de la folle furieuse ou du comédien indécis.
Je les repère tout de suite, avec un mélange d'affection et de pitié.
L'humiliation est pour eux la riposte immédiate à la beauté et à la jeunesse.
Quand les deux les narguent autant qu'elles les blessent et les insultent.
La plupart du temps sans même en avoir conscience. Ce qui est encore plus terrible.
Je retrouve tous leurs codes et décide que cela ne gâchera pas mon plaisir.
J'adresse un sourire franc et sincère que l'on ne me rendra évidemment pas,
et vais direct au bar commander un verre, parmi ceux qui veulent s'amuser.

La grillade est déjà loin. La nuit est tombée et je suis revenu au centre-ville.
Le jeune barman m'accueille comme savent le faire les gens de la fête.
Ce soir, c'est mon grand retour. Auprès de mes amis. Anciens et à venir.
Les éternels et les éphémères. Ceux d'une vie et ceux d'une nuit.
Ma bonne humeur ne débande pas. Je suis de retour en moi. A moi. Ma vie.
De retour au whisky. Dans sa version solaire. Quand je n'ai pas d'ombres cachées.
L'alcool ne libèrera pas un Mister Hyde que j'ai assassiné de mes propres mains.
L'alcool sera heureux, festif, joyeux. Dans le partage et la rencontre. La célébration.
Et je lève mon verre à la santé du monde. De mes petites fiottes et de mes rabat-joie.
Bompas. Perpignan. Un bocal dans lequel je ne me sens pas prisonnier.
Puisque j'ai décidé de ne plus y tourner en rond. I drink to that.
J'ai donné trois ans de ma vie à un seul être. Trois ans que je ne regrette pas.
Quand je lui ai donné ma vie entière et tout ce que je suis. Tout ce que j'ai fait.
Quand il est libre d'en demander plus, qu'il sait ce qu'il a à faire.
Quand je ne suis pas prisonnier de ses indécisions ou de ses propres blocages.
J'ai été libre de l'attendre. Je suis libre de ne plus le faire. Sans rancune.
Sans une once de ressentiment. Puisque je sais qui il est et sa façon de faire.
Cet amour que j'aime toujours. Avec son orgueil et sa vision du monde.
Je ne le juge pas. Je l'aime. Et ne serai pas une contrainte de plus dans sa vie.
Je suis la liberté. Pour moi et ceux que j'aime. Je respecte son choix.
Je n'en prends pas ombrage. Je sais ce que je suis et ce que je vaux.
Et ce que j'ai à faire. Quand j'ai des choses à accomplir ici-bas.
Ainsi, pas de Mister Hyde possible, je vide mon whisky en confiance.
Je ne suis pas ici pour noyer mon chagrin. Mais pour fêter la suite.

 

Philippe LATGER / Mai 2014

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Le retour

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Nous ne sommes malheureux que lorsque nous n'assumons plus nos propres choix.

 

Philippe LATGER / Mai 2014

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La suite

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Casa Latger

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Casa Latger

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Le dernier mot

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La lumière orange de la rue. Je ne la supporte plus.
Sa chaleur. Sa douceur. Sa caresse me brûle.
L'écrin de quelque chose qui n'existe plus.
Je me promets de déménager très vite. Au plus vite.
Le décor d'Opéra de la rue de l'Horloge. Le parvis de la cathédrale.
Mon platane. Tout me sort par les yeux ou me brise le cœur.
C'était le nid d'une histoire qui ne veut plus de moi ou dont je ne veux plus.
Ce qui revient au même. Cette lumière est celle d'une étoile déjà morte.
Elle éclaire encore ma chambre. Traverse les vitres depuis la rue.
S'étale sur le drap blanc où j'en viens à la craindre.
Si l'amour n'est pas mort, il renaîtra ailleurs. Mais ici, c'est fini.
Une lampe au grand pied, articulée. De type lampe de dessinateur industriel.
Je la sors de l'oubli pour la flanquer au coin de mon lit, elle parvient à changer l'éclairage.
La pièce en est changée. Je joue avec l'ingénieux assemblage, je fais tourner le bras,
fais plier le coude, renverse le cache de l'ampoule, essaie toutes les combinaisons,
et l'ambiance change à chaque position, révèle des choses de la chambre que j'ignorais.
Et sans bouger, voilà que je voyage. A bord du lit-bureau où je suis installé.
Quelle que soit la lumière, vers le sol, vers le plafond, déplaçant des masses d'ombres,
elle a le mérite de contrer l'éclairage public qui suffisait à faire le jour dans la pièce.
Moi qui ne ferme jamais les volets. La lanterne au coin de ma fenêtre. Complice.
De mille choses que je n'oublierai jamais mais dont je dois me défaire.
La lumière orange. Que je laisse encore entrer et grimper sur mon lit.
Je la fais reculer avec la lumière franche de ma nouvelle lampe de chevet.
Les deux se font l'amour ou font un bras de fer. Une lutte il me semble.
Qui ne s'opère pas qu'à l'extérieur de moi. Entre la lumière du dehors et celle du dedans.
Je ne peux plus continuer sans les deux êtres qui ont tout justifié et permis.
L'amie qui s'est suicidée et l'amour que je quitte parce qu'il ne m'aime plus.
Casa est cet espace à la lumière orange dont il me faut refermer les volets.
L'espace de quatre ans où j'ai eu à écrire ce qui me traversait, ce que tu m'inspirais,
et le déménagement sera aussi virtuel, d'une maison à l'autre.

J'écrirai. Encore et toujours. Comme je l'ai toujours fait.
Je sais qu'en ce moment, on sollicite plutôt le photographe que je ne suis pas,
mais je ne suis pas à une imposture près et je fais toujours ce qu'on me demande.

Ce ne sont pas mes photos qui sont belles, mais la ville que je photographie.
Cette ville qui était belle parce que j'y étais amoureux. La lumière y était belle.
Tout y était sublime et tout y était heureux. Mais la roue tourne. Et le bonheur est fragile.
Surtout quand il est l'illusion d'être deux.
Les photos des façades et des portes, des heurtoirs et des porches, des fontaines, des ruelles.
C'était mon Perpignan. Ce que l'état d'amour me permettait de voir comme un super-pouvoir.
Mes sens aiguisés à l'appétit du monde. Ouvert à tout quand je n'avais rien à craindre.
Je n'avais rien à perdre. Parce que j'étais aimé, que j'étais amoureux, et que nous nous aimions.
Même la pourriture pouvait avoir du charme. Et Perpignan être belle. Sensuelle. Attirante.
Pendant quatre ans, j'ai écrit et pris des photos. Le matériel est là. La production est faite.
Une même démarche. Fixer. Saisir. Contrer le temps. Le déjouer. Immortaliser.
Ce qui est gravé sous vos yeux sur l'écran ne disparaîtra pas parce que vous le lisez.
Mon amie ne s'est pas jetée dans la Garonne. Mon amour m'aime encore.
Et j'écrirai ensuite. Ailleurs. Faire vivre d'autres choses. D'autres lieux. D'autres gens.
En essayant toujours d'être le plus précis possible. Sur des sensations diffuses.
La confusion des sentiments. Tout ce que j'ai sur le bout de la langue.
Tout ce que j'ai sur le bout de mes doigts. Qui prend forme et m'échappe.
Je tourne autour. Je m'en approche. Quand la capture n'est jamais une fin.

Cette fille est entrée dans ma vie en venant comme d'autres m'encourager.
Le blog est discret, son succès relatif, me laisse indifférent, il trouve son public,
j'aime son aspect confidentiel, la liberté que ça me donne, j'y suis tranquille, planqué,

on y vient par hasard, on s'y attache, on ne fait qu'y passer, peu importe, j'écris.
Je n'ai pas des foules de supporters, c'est entendu, mais il arrive qu'on m'écrive.
Et même si je n'écris pas pour ça, il est toujours intéressant pour moi d'être confronté
à ce que ces écrits provoquent, évoquent, voir ce que les gens en font.
Cela me rend toujours un peu perplexe quand les textes ne m'appartiennent plus.
Je m'en libère. Je m'en sépare. Ils ne sont pas moi. Ou bien ne le sont plus.
Et je m'étonne toujours de la confusion que l'on fait souvent entre l'écrit et son auteur.
J'entends le compliment ou la critique à propos de tel texte ou tel autre.
Je suis embarrassé de ce qui est toujours un malentendu quand on flatte l'écrivain.
Ce n'est pas l'écrivain qui est bon. C'est son livre. Et je me méfie toujours des transferts.
J'étais heureux pour tel texte qu'il ait plu. Heureux pour tel autre qu'il ait pu être diffusé.
Heureux et bouleversé quand certains ont pu toucher des gens, les émouvoir ou les inspirer.
Ravi de voir qu'une énergie pouvait être partagée. Cause et effet. Et le pouvoir des mots.
Mais j'ai toujours été mal à l'aise qu'on puisse m'attribuer le pouvoir de mes textes,
quand les lecteurs leur en donnent plus que moi avec leur histoire et leur imagination propre.
Geneviève avait donné un pouvoir incroyable à un texte sur lequel je n'ai pas d'avis.
" Chambre solaire ". Elle l'avait lu et m'a écrit qu'il lui avait sauvé la vie.
J'étais déstabilisé. Elle m'écrivait que je l'avais sauvée du suicide et c'était trop pour moi.
J'ai mis du temps à lui expliquer qu'elle s'était sauvée toute seule, en trouvant dans ce texte
des choses dont je n'avais pas conscience et dont elle était la seule détentrice.
Un texte, comprenez-le, n'est véritablement écrit que par ceux qui le lisent.

Ce fut une entrée en matière brutale et envahissante en effet.
Me donner une telle responsabilité, évidemment, d'entrée de jeu, c'était impressionnant.
Pour ne pas dire délirant. Mais la fille avait une écriture, beaucoup d'allure, une culture,

qui me firent comprendre rapidement qu'il n'y avait pas eu erreur sur la personne.
J'ai posé très vite le fait de mon homosexualité pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïtés.
Quand je déteste donner de faux espoirs en général,
et du grain à moudre aux érotomanes en particulier.
Les choses clarifiées, une amitié put s'installer tranquillement, en confiance,
quand je ne voulais en rien endosser la responsabilité du mec qui vous a sauvé la vie.
Ma correspondance avec Geneviève, longue de trois années, ne fut faite que de ça.
La persuader qu'elle se sauvait la vie elle-même. Qu'elle était maîtresse de son destin.
D'autant que j'ai vu très vite sa capacité à créer sa propre vie comme une œuvre.
Geneviève était une artiste. Elle était interprète mais avec une force créatrice.
Et je l'ai très vite invitée à écrire elle-même. Elle qui lisait tant.
Ceux qui l'ont connue savent de quoi je parle. Elle était excellente comme critique littéraire.
Passionnée et passionnante. Avec cette humilité qui lui interdisait de se comparer à d'autres.
Il fallait convenir que l'on s'en foutait. De n'être ni Proust, ni Céline, ni même Albert Camus.
Elle pouvait bien être Geneviève, avec ce qu'elle portait en elle d'émotions à formuler.
C'était déjà un talent que d'en trouver aux autres.
Je l'ai encouragée à s'autoriser à s'en trouver aussi.
S'en trouver n'était pas difficile quand elle en avait tant. S'autoriser à le faire fut plus compliqué.
Mais elle accepta d'écrire quand j'ai accepté de lire ce qu'elle m'envoyait par e.mail.

Gena voulut être ma sœur. Elle voulut être aussi mon assistante.
Des cartes de visite en guise de private joke l'attestent encore au milieu d'une pile de lettres.
Un jeu devenu rituel se mit en place très vite. Gena a participé activement à Casa Latger.

J'écrivais mon texte la nuit depuis mon lit-bureau à Perpignan.
Je passais le relais aux petites heures du matin quand elle se levait pour aller travailler.
Elle corrigeait les coquilles et les fautes d'orthographe pendant son petit-déjeuner à Toulouse.
Je trouvais les corrections dans ma messagerie quand je me réveillais à mon tour
et je pouvais ainsi ajouter in extremis les tirets oubliés puisque la coquetterie allait jusque-là.
Je pouvais me permettre d'aller au bout des textes, même épuisé à six heures du matin,
quand le filet de sécurité qu'elle était devenu m'assurait la livraison de quelque chose de propre
et ce dispositif rendit possible l'idée de publier un texte différent chaque jour.
Alors oui. En 2012, 2013, le rythme fut soutenu et respecté. Pendant deux ans. Une discipline.
Un rite auquel j'avais pris goût. Et Geneviève était en effet devenue une assistante. Précieuse.
Ma correctrice attitrée. Et celle finalement qui connaissait le mieux mon travail. Par force.
Si l'amour de ma vie m'inspirait les plus belles pages, quand il m'a inspiré la plupart des textes
écrits et publiés sur Casa, Geneviève connaissait sans doute mieux que lui mon amour pour lui,
sa nature, son ampleur, jusqu'à l'écoeurement, quand elle était de fait la plus assidue.
Elle était plus qu'aux premières loges. Elle était dans la machine. Dans le moteur.
Et cela est étrange pour moi d'écrire dans mon lit-bureau, à la lumière de ma nouvelle lampe,
sachant qu'elle ne lira pas ce texte tout à l'heure, au lever du soleil quand je m'endormirai,
depuis son appartement de Croix-Daurade, pour me dire si j'ai oublié un tiret quelque part.
Je ne l'ai pas sauvée du suicide. Elle était maîtresse de son destin.
Et elle sut nous en faire la démonstration. La plus parfaite de toutes.

La lampe sur son bras articulé est belle. La lumière qu'elle fait sur mon lit est belle.
Ce n'est plus la lumière orange de la rue. Mais ç'a de la gueule. Franchement.
Je m'en rends compte quand je me lève pour aller chercher le chargeur de la batterie.

Pour Ordi VI. Qui ne démérite pas. Et que j'installe sur mes cuisses pour finir ce texte.
Les oiseaux du matin gazouillent déjà dans le platane.
Je ne dirai pas ici ce que je pense du suicide. La liberté ultime. La seule.
Ce geste à la fois noble et terrible. Lâche et courageux. Désarmant. Révoltant. Fascinant.
Je dirai juste ici qu'il est impensable pour moi de continuer à écrire sur Casa sans Gena.
2014 de toute façon confirmait un essoufflement. Celui de mon histoire d'amour.
Ajouté à d'autres paramètres. D'autres activités. Des projets à défendre.
Plus de mille textes suffiront sans doute à ce blog en l'état.
Avec ce corps central des deux ans de coopération avec Geneviève Colonna. 2012. 2013.
Et les trois ans et demi de la plus belle histoire que j'aie jamais vécue de mémoire d'homme.
Qui n'est peut-être pas terminée. Mais qui ne pourra plus être comme avant désormais.
J'ai assez dit et écrit que le bonheur se décidait. Et je le décide encore.
Parce que je me le dois comme je le dois à Gena et à tous ceux à qui j'ai fait l'argumentaire.
Etre heureux se décide. C'est un choix que l'on fait quand on en a besoin ou envie.
C'est un choix que l'on fait quand c'est une discipline, un credo, une hygiène de vie.
La peur. La souffrance. Le doute. La solitude. N'empêchent rien.
Les oiseaux gazouillent à cinq heures du matin et je suis émerveillé de les entendre.
La lumière sur ce lit. Sur le drap blanc. Le silence dans la pièce. Tout est miracle.
Même la tristesse. Même le chagrin. Même le manque. Tout est miraculeux. Et splendide.
Geneviève va me manquer. Mais je suis heureux d'être là pour vivre l'expérience.
La pleurer. Et écrire la lumière d'une étoile qui n'est plus.

Il faut une cigarette. Quelque chose de familier dans tous ces changements.
Le geste de l'allumer. En choisir une dans le paquet et la porter à ma bouche.
Le crissement du briquet. La fuite du gaz. La flamme. Le papier qui s'enflamme.

La volupté de la première bouffée. Le tabac de l'enfance. Cette madeleine.
Ma constitution. Mon métabolisme. Pour me recentrer sur ce que je crois être.
Je ne fais pas les choses à moitié. J'ai deux deuils à faire en même temps.
Peut-être même trois quand un très bon ami semble prêt à me perdre.
Gena ? Mon amour ? Et un ami de longue date en prime ? Trois à la fois ?...
J'y suis prêt. Que l'on charge la barque. Je ne me noierai pas. Je l'ai fait avec elle.
Et je suis toujours là. Dans mon lit-radeau. Dans la méduse des volutes de ma clope.
J'ai survécu à la mort de tant d'autres. A tant de séparations insurmontables.
Je porte tant de défunts en moi. Tant d'êtres qui m'ont fait. Je suis devenu eux.
Je suis tous les gens que j'ai aimés. Je suis tous les gens que j'ai admirés.
Je les pleure sans pouvoir les maudire quand je les remercie.
Pas de séparations. Ces histoires s'éteindront avec moi quand il me faudra mourir.
Nous n'existons que dans la mémoire des autres. N'existons pas en nous-mêmes.
Gena n'est pas morte. Elle le sera lorsque nous ne la lirons plus.
Mon histoire d'amour n'est pas morte. Elle me porte vers un nouvel absolu.
Et tant pis si ce n'est pas avec l'être qui m'en a donné le goût et l'envie.
Je ne peux forcer personne. Ni à m'aimer. Ni à me suivre là où je dois aller.
Je continuerai à écrire. Parce que c'est la seule arme contre la mort.
Ou bien la seule qui puisse en faire une amie.

" C'est lui ! " ...
Oui mon amour. C'était bien moi.
Ne l'ai-je pas prouvé ? Peut-être même que je te le prouve encore.

Quand je te rends à ton travail. Quand je te rends à ta famille.
Que je te rends en somme à tout ce qui compte vraiment pour toi.
C'était bien moi. Et je le reste. Celui qui pouvait rendre cette histoire possible.
Tu n'en as plus besoin. Je peux reprendre ma route. Me rendre utile à d'autres.
Il n'y a pas de tristesse. Rien n'est définitif. Et je fais des miracles de rien.
Je suis heureux. Même quand je souffre. Même quand j'ai mal.
J'aime sentir la brûlure, la nausée, et perdre la tête à force d'insomnies.
J'aime sentir les déchirures. La violence. Voir la misère et la connerie en face.
Le pire de ce monde que je peux embrasser quand j'en sais le meilleur,
quand j'en sais le possible, et qu'il n'y a de lumière qu'à la force de l'ombre.
Les monstres que nous sommes, je peux les aimer tous.
Quand le pire des échecs est qu'ils ne s'aiment pas eux-mêmes.
Moins je comprends et plus je sais. La vérité est plus forte que la réalité.
La réalité n'a aucun pouvoir. La vérité, c'est ce que nous en faisons.
C'est le sens qu'on invente. Celui que l'on se donne. Et rien ne vaut de croire.
Le réel est tellement improbable. Des oiseaux qui gazouillent... non mais, vraiment...
Dans un arbre. A la fin de ce truc qu'on appelle la nuit. Qu'est-ce que c'est que ce délire ?
J'ai des mains qui s'agitent sans que j'y réfléchisse pour aligner des mots sur un écran.
Que tu ne liras peut-être pas, mais que Gena lit avec moi à mesure que je les écris.
Je fais attention à mes tirets pour ne pas l'entendre me dire que j'en ai encore oubliés.
Je ne suis plus mon amour celui que tu as cru aimer. Et je le suis encore.
Le " C'est lui ! " de la Place Molière, je le suis toujours aussi vrai que je ne le suis plus.
Mais notre histoire est morte quand nous avons cessé d'y croire.

Je tiens toujours mes promesses. Je continuerai à écrire.
Je le ferai ailleurs par respect pour Gena comme pour notre histoire d'amour.
C'est notre lieu. A tous les trois. Le coffre de quatre ans de bonheur absolu.

Que je veux protéger. Que je veux préserver. Laisser intact.
Tes grains de beauté alignés au coin de ta bouche. Ton sourire et tes larmes.
Le bonheur est un choix. Le malheur en est un autre. Il ne sera jamais le mien.
Même au plus sombre d'un cancer ou d'une séparation. Au moment de mourir.
N'ai-je pas eu cette chance insolente de connaître ce monde ? De vous connaître tous ?
Celle de te trouver. De t'aimer d'une façon dont je ne me croyais pas capable ?
J'embrasse la folie, l'impatience et la frustration, tout ce qui nous rend dingues.
Je ferme des volets sur la lumière orange. L'esprit serein. Ou en confiance.
Pas pour fermer la porte mais pour finir ce que je veux protéger.
Et passer à autre chose, avec toi, avec Gena, avec qui voudra,
quand je sais que je serai heureux sans vous, et que je vous aimerai toujours.
Que vous m'accompagnerez jusqu'à mon dernier souffle. Trop tard.
Vous êtes entrés dans ma vie. Je suis devenu vous. Et je ne renie rien.
La paix que c'est de savoir à quel point c'est nous qui gouvernons à nos propres destins.
Même quand ils sont violents, chaotiques, douloureux. C'est nous qui décidons.
Y compris et surtout de faire ce que l'on veut de ce qu'on nous impose.
Nous avons toujours le dernier mot. C'est une bonne nouvelle.
Et j'en ai d'autres à écrire pour ceux qui me suivront.

 

Philippe LATGER
Mai 2014 à Perpignan

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Garonne

Publié le

L'eau est entrée dans les poumons jusqu'au silence.

 

Philippe LATGER
Mai 2014 à Perpignan

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Tout doux

Publié le

On va y aller doucement. Tout doux.
Les deux lames étalent le savon qui bave dans mon cou.
Le menton est tendu. Je me débrouille de la proéminence de la pomme d'Adam.

Qui se déplace quand je déglutis. Des coulures blanchâtres. Visqueuses.
Les gestes que l'on fait en pensant à autre chose. Se raser. C'est comme conduire.
Je rince la tête du rasoir jetable sous l'eau chaude. Cette eau qui fume dans le lavabo.

Je reprends où j'en étais. Tout doux. Des petits copeaux de poils noirs pris dans le savon.
Certains sont blancs. De plus en plus. Je ne m'y attarde pas. Je ne m'y arrête pas.
Je ne m'attarde pas non plus sur l'image de l'homme que j'aperçois torse nu dans le miroir.
Il promène, le menton tendu, la tête en arrière, le rasoir dans son cou avec application.
Je vais retrouver mon visage d'autrefois. Mon visage de jeune homme. Celui que j'ai été.
Je vais gagner dix ans et rien de ce qu'il s'est passé ne se sera passé.
Je remonte les lames vers l'arête de la mâchoire.
Pour rajeunir. Pour remonter le temps.

La chemise. Bouton après bouton. Les gestes que l'on fait en pensant à autre chose.
S'habiller. C'est comme se raser. Ma mère n'est pas morte. Ma tante n'est pas morte.
Maria. Gena. Callas. Angèle. Les figures tragiques. Les eaux de l'Hôtel-Dieu.
Je quitte Paris et la rue du Square Carpeaux. Je rentre à Perpignan. Et tout devient possible.
Je m'extirpe d'un piège et je sauve ma peau. Mieux que ça. Je vais trouver l'amour. Moi...
Rendez-vous compte. Je vais tomber amoureux. Le coup de foudre. Extraordinaire.
On va y aller doucement. Tout doux.
Tu me regardes. Tu me brûles de l'intérieur. Nos bouches se rencontrent.
La pression délicieuse de tes lèvres contre les miennes. Qui s'entrouvrent. En confiance.
Rien ne me dérange. De ton goût. De ton odeur. De ta langue. De ta salive. De ton baiser.
Je pleure tout le bonheur du monde au plaisir d'être humain, d'être deux, d'être en vie.
Je t'aime depuis toujours. Et nos mentons tendus l'un vers l'autre. Nous nous rejoignons.
Nous devions ne faire qu'un. L'espace d'un instant et de la nuit des temps.
Je remonte mon froc. Les boutons de braguette. S'habiller. C'est comme conduire.
La ceinture. La flemme de me coiffer. Que s'était-il passé ? Avais-je tout rêvé ?...
Je suis ailleurs. Ma vie a changé. Ma vie a changé. Moi qui suis bien vivant.
Je remonte le temps.

Merci de n'avoir pas choisi la mer. Je n'aurais pas aimé détester la Méditerranée.
Tu le savais mon amie. Tu savais que je pouvais bien détester un fleuve qui fuit à l'opposé.
Vers cet océan stupide qui promet l'Amérique. C'est peut-être l'avenir. Who knows ?...
Mais je peux détester les fleuves qui ne conduisent pas à l'enfance, la naissance, le berceau.
Tout ce qui me ramène à la mer où est né notre monde. L'Atlantique est devant.
La Méditerranée restera un lieu saint où je n'aurai pas une ombre. Ni des âmes à pleurer.
On va y aller doucement. Tout doux. Sur le sable brûlant.
Le verrou m'insupporte. Le couloir où je ne trouve personne. L'escalier.
Mon amour disparu dans le grésillement de la minuterie. Qu'il est triste ce couloir.
Sans un chat à ma porte. Je dois descendre. Sortir de cet immeuble. Sortir de ce platane.
Je dois descendre et remonter le temps. J'ai rasé ma barbe. J'ai le visage d'autrefois.
Je n'ai connu ni l'amour que je pleure, ni l'amie que je pleure, ni rien qui puisse me faire pleurer.
On va y aller doucement. Tout doux. Je ne ressens plus rien.

Ma ville se fout de moi. Elle n'en a rien à foutre. Elle fait ce qu'elle a à faire.
Je m'étonne de la reconnaître. Je m'étonne que rien n'ait bougé. Tout semble être à sa place.
Un commerçant fait sa cigarette devant sa boutique et me regarde arriver de loin.
Je le regarde aussi et il ne détourne pas le regard. Je ne sais pas si je lui dirai bonjour.
Il manque quelque chose à mon doigt. Mes mains sont nues. Quelque chose leur manque.
Perpignan est la même que d'habitude et c'est moi qui ai changé.
On va y aller doucement. Tout doux. C'est ma vie qui a changé.
Où est mon amour ? Où est mon chagrin ? Je marche et je ne pense à rien.
L'homme de ma vie ne m'a pas choisi.
L'amie-sœur sans un bruit n'a pas choisi la vie.
Et le silence est double. Trouble. Dans la coquille vide qui me sert de poitrine.
Le vendeur fume en me regardant, seul devant sa vitrine.
Bonjour... J'aime quelqu'un d'autre. Je ne peux rien donner.
Je remonte la rue St-Jean vers l'arête de ma mâchoire.
Pour rajeunir et remonter le temps.

C'est d'accord mon amour. Je donnerai ma bite à d'autres si toi tu n'en veux pas.
Je donnerai mon corps à d'autres. Je donnerai ma vie à d'autres.
La barbe. Perpignan me désole. Et je suis désolé.
Le réveil est brutal. Le réveil est atroce.
Toulouse est cette ville où ma mère vint au monde, où ma mère l'a quitté.
Toulouse est cette tombe où l'on jette les gens qui m'ont accompagné.
Une sœur de ma mère. Une sœur littéraire. Deux d'un coup. C'en est trop.
Je vomis la Garonne. Dans un mouchoir de poche. Et je dois m'accrocher.

C'est d'accord mon amour. Je donnerai mon cœur à d'autres si toi tu n'en veux plus.
J'avance vers la Loge. Perpignan, je te hais. Quand je devrai survivre.
Apprendre à respirer sans le souffle amoureux.
On va y aller doucement. Le sexe et la violence. Tout doux.
Le sperme dans ta gueule. Et des vies oubliées. Des histoires perdues.
Trois années de délire qui partent en fumée.

La cigarette prolonge sa main. Je cherche le paquet. Poche arrière du jean.
Je ne le désire pas. Je désire quelqu'un d'autre. Mais je lui dis bonjour.
Je lui dis qu'on ne vit pas toujours avec l'homme de sa vie.
Quand sa vie est ailleurs. Que la mienne commence.
J'ai la nausée soudaine du jour d'une naissance.
Comment ? Qu'est-ce que j'ai écrit ? Comment ça ? Sur Casa ?...
Une histoire d'amour ? Le Mont des Oliviers ? La lune de juillet ?
Ai-je connu Gena ? Le platane et le chat ? Et j'avais une alliance ?
Je me suis rasé. De près. J'ai le visage d'avant. Ou bien celui d'après.
Avec mes cheveux blancs. Des voyages. Des projets.
On va y aller doucement. Tout doux.
Il y a des plaisirs qui se perdent. Des amours et des amis aussi.
Je suis perdu. Serre les dents. En perdant un à un tous les êtres que j'aime.
Mais à ceux qu'il me reste, je les garde vivants. Eternellement présents.
Et plus fort que jamais, j'apprends à me détacher, à perdre et à quitter.
A me retrouver seul.

Je mange. Je ne pense à rien. Manger. Comme s'habiller. Se raser ou conduire.
Je me suis trompé. Sur un amour. Sur un ami. Et sur tant d'autres choses.
J'apprends à être trahi. J'apprends à être laissé. Trompé. Abandonné.

Et toutes ces douches froides raffermissent ma chair. Je m'endurcis.
Pourquoi donner sa vie à quelqu'un qui n'en veut pas ?... A quoi bon ?
La Garonne emportera des montagnes de mots qui ne peuvent se noyer.
L'océan. L'Amérique. Où nous n'irons jamais ensemble.
Je peux voyager seul. Comme je l'ai toujours fait.
Je peux voyager seul et voyager léger.
Je vais y aller doucement. Tout doux. Et un pas après l'autre.
J'ai perdu une amie. J'ai perdu une tante. Et je n'ai plus le temps.
Que je ne remonte pas. Je remonte la pente.
Je reviens au noyau. Quand je reviens à moi.
Où je ne suis pas encore sûr de me plaire sans toi.

 

Philippe LATGER
Mai 2014 à Perpignan

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Faucheuse

Publié le

Et de douze.

 

Philippe LATGER
Avril 2014 à Perpignan

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