Tabaco
" Tu devrais lever le pied avec cette merde, tu crois pas ?... "
Je regarde le petit rouleau de papier innocent et son filtre entre mes doigts.
" Oui. Tu as raison " dis-je sobrement en l'allumant.
C'est que j'aime l'odeur de pétrole du Zippo. Le claquement de la fermeture.
L'espace d'une seconde, je suis grand-père Serge Gainsbourg. Celui que j'ai pleuré.
Ou bien le gosse de 17 ans que j'étais, de la tribu de ses petits gars libidineux.
La première bouffée. Et l'intro démentielle de Love on the Beat. Casino de Paris.
Une ligne de basse extraordinaire. Sexuelle. Et la fumée qui s'enroule dans ma gorge.
Le piano me manque. La musique me manque. Les mots sont peu de choses.
La musique, c'est l'arme fatale. Le sommet de la civilisation. L'honneur de l'humanité.
Ce qu'il y a de plus précis pour exprimer ce qui nous traverse.
Deux paquets par jour. Je déconne. Même si j'ai deux journées dans une seule.
La nuit, je fume. Même en dormant. C'est le manque qui me réveille.
" Tu as les moyens... " Oui. Je les ai. Je sais que ce n'est pas une raison.
J'écrase le mégot dans le cendrier. J'ai toujours aimé les odeurs de cendriers.
Le tabac froid. Dans la DS de mon père. L'odeur d'essence. Les odeurs fortes.
Je peux bien te bouffer le cul quand j'ai aimé les odeurs pestilentielles de Barcelone,
en pleine canicule de juillet, je n'ai pas froid aux yeux, j'ai connu et aimé pire.
D'autant que ton anus a un goût de terre et de figue qui ne me déplaît pas.
" Quoi ?... Mais de quoi tu parles ? " ... Pardon. Association d'idées.
Peut-être parce que j'ai fait des ronds de fumée. Ou qu'il fait chaud. Bientôt juillet.
Il faut que je diminue. Que je revienne au rythme d'un paquet par jour.
" Il faut que tu arrêtes. Un point c'est tout. Qu'est-ce que ça t'apporte ?... "
D'abord, je veux avec ma langue natale deviner tes pensées.
Rien. Mais je sais que ce n'est pas une raison.
Je tends le menton vers le ciel. Terrasse de café. Bac de la shampouineuse.
Le bonheur me fait un massage du cuir chevelu. J'ai fermé les yeux au soleil.
La tête en arrière. La chaleur fait grouiller ma peau de sensations agréables.
Sur le front. Sur le nez. Sur les joues. Dans ma chemise ouverte. La cuisson.
J'aime le tabac et la transpiration. Le café noir que je bois. Délicieusement amer.
Je suis un gros porc qui bronze. Un porc cannibale qui kiffe la charcuterie.
Et les olives noires. Le sable brûlant de Castelldefels. L'eau de cologne Lavanda Puig.
Les grandes bonbonnes de verre pour la Font Vella. Les churros. Le poulet de la Pava.
Place de la République à Perpignan. Je suis ailleurs. Dans le soleil. Il y a longtemps.
Catalogne. El Corte Inglés. Les parfums qui empestent. Le triangle vert.
Vert comme la peinture à l'eau du salon de la maison du Paseo Tramuntana.
Vert comme le sol de cette salle à manger improbable achevée par un large bow-window.
Vert comme la Lavanda Puig. Que je sniffe et fais ruisseler sur ma peau. L'alcool. Déjà.
Vert comme la pinède de Castelldefels. Où je rêvais déjà de te bouffer le cul.
Une main ouverte sur chaque fesse, fermement, j'empoigne, j'écarte. Et je lui roule des pelles.
" C'est une obsession ! ". So what ? C'est un hommage que je te rends.
Qui te bouffera le cul si je ne le fais pas ? C'est un plaisir que je donne et que je prends.
" Tu es un gros porc. " Déjà dit. J'aime le tabac froid. Et les olives noires.
J'aime ton corps. Et je le bouffe par tous les bouts. La chair humaine. Cannibalisme.
La musique me manque. Je reprends une clope. " Tu viens d'en écraser une ! "
C'est bien pour ça que j'en allume une autre.
Philippe LATGER / Mai 2014
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