Premier juillet
Commencer juillet dans ces conditions me paraissait bien triste.
Mon ami d'enfance m'attend sur son lieu de travail pour que nous allions à Bompas.
Sa fille, en libellule, doit participer au spectacle de fin d'année de l'école.
Je n'avais pas d'enfants pour cela, à 41 ans, voyez-vous, pour ne pas avoir à aller filmer
avec la dernière tablette ou caméra en date ma fille déguisée en pâquerette dans un théâtre
ou une salle des fêtes, en train de faire des moulinets avec les bras sur une chanson débile.
Mon ami vient de se séparer avec la maman de la petite. Il y a à peine deux mois.
Nous nous étions retrouvés mi-avril dans un restaurant du centre-ville, tous les deux,
où il m'avait réservé la primeur de cette terrible nouvelle. 15 ans de vie commune.
Quand je vous dis que ce mois d'avril 2014 était à chier. Un vrai cauchemar. Décidément.
La petite a 4 ans. Ravissante. Petite blonde aux yeux bleus. Qui imite si bien déjà les adultes.
Gena s'était suicidée. Mon meilleur ami me plantait mon équipe et un couteau dans le dos.
La personne que j'aime n'était pas en mesure de me dire si elle m'aimait encore.
Manquait plus que ça. Mon Cédric, au Petit Pastis, qui serre les dents sur un apéritif.
La maman est partie chez ses parents avec la petite. Cédric allait dormir seul cette nuit.
Deux mois et demi plus tard, les choses n'ont pas évolué. Ou disons qu'elles s'installent.
Et nous voilà obligés de jouer la scène d'une comédie romantique américaine,
où le papa occupé va essayer de ne pas manquer le match de baseball de son fils.
Je traverse le pont Joffre sur la Têt et rejoins mon ami dans son local commercial.
Je suis à l'heure et il se change, pour être beau, pour sa fille, et peut-être pour son ex aussi.
La tatie, ma meilleure amie, la sœur de Cédric, nous téléphone. Elle vient aussi en renfort.
Nous nous retrouverons sur place. Dans cette halle, à Bompas, derrière mes deux maisons.
Bompas 1 et Bompas 2. Les deux maisons où j'ai vécu ma petite enfance et plus encore.
22 ans de ma vie. Et c'est toujours déstabilisant pour moi d'avoir à revenir dans ce village.
La maison que la sœur de Cédric nous avait achetée, avenue François Cassagnes,
où j'étais donc conduit à revenir régulièrement, trente ans plus tard,
et celle de la rue du château d'eau, où nous avions déménagé quand j'avais dix ans,
dont j'aperçois les façades grises derrière les cyprès depuis la baie vitrée de la salle de sport.
Le temps est à l'orage. Et mon cœur est aussi lourd que le ciel sur ce décor de désolation.
La maman est venue de son côté. Et nous sommes tous les quatre terriblement gênés.
Je n'avais jamais vu la petite maison sous cet angle. La grande non plus d'ailleurs.
J'ai pris des photos. Bien que sinistres. Tant le ciel était bas, gris, et digne de l'automne.
Pour le spectacle, je suis trop loin, mon zoom ne peut rien à cette distance.
Alignés au dernier rang de gradins bâtis, nous sommes loin des enfants qui s'agitent,
qui tentent de façon chaotique d'être synchronisés dans leurs costumes de papier multicolores,
trop loin pour mon appareil photo, et à contre-jour par-dessus le marché,
puisque le décor fait de quelques paravents de fortune est placé contre une immense baie vitrée.
Alors que les comptines donnent le tempo à la marche ordonnée des abeilles et des libellules,
de terribles éclairs fendent le ciel boursouflé de la Salanque, en fond d'écran, au-delà de la scène,
du spectacle, de la salle, du parking, et de Pia quelque part dans les arbres.
L'orage silencieux en arrière-plan de la fête de fin d'année correspondait à mon humeur.
Je suis saudade. Mélancolique. Et les turgescences des nuages se répandent dans ma poitrine.
A ce gloubi-boulga indigeste de bons sentiments, à celui écoeurant des fiertés narcissiques
de parents émus et attendris, à la contemplation béate de leurs braillards empotés,
j'ai des envies de meurtres, sinon de tempêtes et d'apocalypses.
Je suis pris dans une sorte de kermesse, de meeting évangéliste pour pygmées hystériques,
où je suis comme un imposteur, spectateur de ce qui est l'apogée d'une vie quotidienne,
d'un rythme scolaire et familial, que j'avais été si heureux d'oublier en devenant un homme.
J'ai perdu l'amour de ma vie. J'ai voulu être grand seigneur et je m'en ronge les poings.
Je suis seul. Au milieu de cette communauté amish accro au foot et aux supermarchés.
Au cœur de la vie pavillonnaire de province nourrie aux promos et aux téléréalités.
J'ai voulu libérer mon amour en le rendant à sa vie qui ne pouvait être celle-ci.
Bon sang. Les grillades avec Karine et Stéphane, avec Christophe et Pauline.
Les virées chez Casto et à Super U. N'est-ce pas exactement ce dont je m'étais affranchi...
Que l'orage se déchaîne. Qu'il dévaste la plaine et rase entière la ville de Bompas.
La petite fille de mon ami Cédric est passée tout de suite. Avec la première fournée.
Elle dût s'installer avec ses camarades de classe et attendre sagement, autant que nous,
que tout le monde ait pu faire son numéro, jusqu'à l'orgasme collectif du final.
A ma gauche, Cédric, et sa sœur à ma droite. La maman est assise à l'autre coude de Cédric.
Et je me demande ce qu'ils ressentent l'un et l'autre d'être côte à côte, réunis pour leur fille.
Et au-delà de leur fille, si loin, devant, installée au milieu des autres élèves de son école,
qu'éprouvent-ils l'un et l'autre, en tant qu'homme et femme, à se retrouver si proches.
Peuvent-ils vraiment en deux mois être devenus des étrangers l'un pour l'autre.
Comment cela est-il possible ? Je suis à la couleur de l'orage et à la grisaille d'août.
Mon amour. Ce qu'il est difficile d'aimer quand cela pouvait sembler si simple.
Le mal que ça peut faire quand ça faisait du bien. Que s'était-il passé ?
Je vomis sur les rangs devant moi tout mon dépit et mon chagrin des autres.
Mon enfance perdue qui rôde autour de nous, de cette halle incongrue sortie de nulle part
au milieu de mes vignes, et ces vies ordinaires que je ne juge pas, qui me crèvent le cœur,
aux visages que je croise, ces êtres qui vieillissent et essaient d'exister, ces espoirs piétinés,
et des désillusions que l'on chasse à grands cris de zèbres et de girafes qui dansent à petits pas.
Les éclairs dans les vitres m'enlèvent à l'assemblée et au bourbier des hommes.
J'enrage de te perdre. De te laisser partir. Je me maudis moi-même du mal que je me fais.
Ah, oui, ma grandeur d'âme. Ah, oui, ta liberté. Et la mienne à t'aimer. Chaque chose à sa place.
Je te préfère heureux sans moi que malheureux avec moi. Que de belles paroles.
Ma générosité. Et cette intelligence. Mais que fais-je de moi ? Fallait-il m'oublier ?
Au manque que j'éprouve de ne plus t'embrasser, te sentir, te toucher, et t'entendre parler,
je vais devenir fou de devoir vivre encore sans pouvoir te serrer aussi fort contre moi.
Que Bompas disparaisse en ce 1er juillet. Je veux la fin du monde.
Le public s'est mélangé aux artistes à la fin du spectacle.
Les parents et amis venus récupérer leurs abeilles et leurs libellules.
La petite blonde est avec papa et maman qui la félicitent de tout leur cœur.
Mon envie de chialer est absurde puisque ce n'est pas triste, que c'est un jour heureux.
Je suis, deux pas de côté, avec la tatie gentille qui attend pour embrasser sa nièce,
en train de me convaincre que la petite fille ne souffre pas autant que l'on pourrait le craindre.
Ses deux parents sont là, ils l'aiment et sont fiers d'elle. Tout le monde est content.
N'est-ce pas jour de fête ? Elle reste avec papa. Maman va partir seule de son côté.
Et c'est déjà la norme. La petite fille sait qu'elle reverra maman. Aucune raison de s'inquiéter.
Tatie a quelque chose de prévu de son côté. Papa prend sa fille avec lui. Et son ami d'enfance.
" On va au restaurant ? " L'orage sur nos têtes. L'orage dans ma gorge.
Oui, bien sûr. J'accompagne mon ami. Et nous voilà partis. La petite entre nous.
On va au restaurant. Les deux loups solitaires et la petite fille. On va chez McDonald's.
Sous la pluie de juillet. Bouffer un hamburger et une poignée de frites.
Mon amour. Où es-tu à l'instant ? Peux-tu vraiment ne pas penser à moi à cet instant précis ?
J'ai besoin de toi. Je ne tiendrai jamais la distance. Je ne tiendrai pas la distance sans toi.
Il faut que tu m'aimes. Il faut que l'on s'aime. Absolument. Tout de suite.
Une vie sans te voir n'est pas envisageable. Je ne tiendrai jamais le coup.
La petite est fatiguée. Nous partons avec son jouet McDo et son costume de libellule.
Le papa et sa fille me déposent au bout de ma rue avant de rentrer chez eux.
Et je rentre chez moi avec mes états d'âme. Ma colère. Ma tristesse. Et mon désir de toi.
Je cours à mon platane. Je cours à ma façade et à ses garde-fous. Pour que l'orage exulte.
J'y pense pour ma mère. Je pense au désespoir que c'était.
Imaginer de vivre sans elle. Imaginer de vivre sans pouvoir lui parler et sans pouvoir la voir.
Ni l'entendre. Ni l'embrasser. Jamais plus, je le savais, je ne la reverrais sur cette terre.
Mais bon sang, cette femme était morte. Ma mère était morte.
Et il était techniquement, logiquement, rationnellement normal, que je ne puisse plus
ni la voir, ni l'entendre, ni lui parler, puisqu'elle n'était plus là et perdue à jamais.
Mais toi. Toi. Tu es toujours en vie. Et c'est d'autant plus insupportable.
L'impuissance. La frustration. A laquelle ajouter cette idée de gâchis. Qui me révolte.
Tu es quelque part ici-bas, quelque part dans ma ville, à te mouvoir dans l'espace,
te tenant sur tes deux jambes qui fonctionnent, qui te portent, et nous ne sommes pas ensemble ?
Le temps que nous perdons. J'en hurle tout mon ventre à l'église St-Jean debout dans ma fenêtre.
Il est déjà neuf heures. J'ai envie de fumer. Et je n'ai plus de clopes. Il faut que je ressorte.
Depuis l'étage, je regarde ma rue. A cette place qui était celle où je me campais, chaque fois,
pour te regarder partir, traverser le parvis. La porte-fenêtre grande ouverte. Je suis au garde-fou.
Tout en marchant, tu te retournes une fois. Deux fois. Trois fois. Et puis quatre.
Tu me vois à mon balcon. Je fume et je te regarde. Tu vérifies que j'y suis. Encore. Et encore.
Jusqu'à ce que tu disparaisses au coin de la rue. A chacune de tes visites. C'était un rituel.
Je fume ici ma dernière cigarette sur une rue déserte. La ville d'après la pluie.
La porte-fenêtre ouverte. La fraîcheur fait du bien. L'air paraît respirable.
Tu n'es nulle part. Et je ne respire plus. J'en crève la tête haute. Le blues dans l'abdomen.
Quand je sens la fatigue me figer dans la pierre. Où est l'été solaire ? Où est la lumière de juillet ?
Le fouet délicieux de l'optimisme et de la fête. Les horizons limpides au soleil qui se lève...
Les projets. Le plaisir. Le sourire d'aimer. La chaleur d'être deux. Conquérants et paisibles.
Je ne suis pas l'amour mais l'ombre de moi-même. Vide et sec. A deux doigts de sombrer.
Mon amour. S'il te plaît. Viens souffler sur les braises qui menacent de s'éteindre.
Je ne tiens plus la route. Il suffirait d'un mot. Que tu me fasses un signe. Quel qu'il soit.
Quand je sens au fond de moi que tu m'aimes toujours. Il faut que je le sache.
Il faut que j'en sois sûr. Je ne tiendrai pas la distance si je ne sais plus rien.
La nuit n'est pas tombée. Nous sommes au crépuscule qui s'allonge en soirée.
A cette heure délicieuse où le silence règne aux lumières du jour qui peuvent prendre leur temps
au moment de partir, de passer le relais aux noirceurs qui hésitent, qui traînent de leur côté.
L'activité humaine est déjà suspendue dans ce quartier du centre libéré des touristes.
Tout est d'un calme atroce qui me serre le cœur. Quand il était capable de me rendre fou de joie.
C'est cette heure sensuelle qui désire la nuit, sa promesse d'amours et de sensations fortes.
Celle où des oiseaux bruyants prennent possession des lieux, volent et se font la course,
habitent le silence de leurs cris étouffés, sortant tous de leurs niches pour envahir la ville.
La volupté de l'instant, à peine supportable, à tant de quiétude et d'harmonie parfaite,
devient une torture à l'absence sensible qui me bouffe le cœur. Je déteste mon plaisir.
Puisque tu n'es pas là pour le partager. Mon bonheur ne vaut rien. Il me donne la nausée.
La beauté de ce lieu, la douceur des éléments, tout devient inutile et dépourvu de sens.
Comment n'es-tu pas avec moi pour donner une raison à ce monde d'exister ?
A ce nouvel été qui arrive ? A cette nuit qui avance ? A cette vie qu'il ne faut pas rater.
Perpignan déserté et sans âme qui vive. Un décor de théâtre au milieu du néant. Abandonné.
Qui doit bien être là puisqu'il me semble le voir. Aussi vide que moi. Tout seul à ma fenêtre.
Pourquoi nous refuser de nous faire du bien ? Pour qui nous empêcher ?
Au nom de quoi nous priver du bonheur d'être un peu l'un à l'autre ?
Il faut que je fume. Il faut que je trouve des cigarettes à neuf heures du soir.
Ou neuf heures et demi. Place de la République peut-être. Avec un peu de chance.
Il faut que je respire. Fumer me le permet. Je m'arrache à ma rue et m'habille.
J'enfile une chemise et ferme l'appartement. Descends les escaliers jusqu'à la porte.
Ma vie ne vaut plus rien sans toi. Je sors de l'immeuble et je marche. Et je marche.
Je n'ai pas le droit d'être triste. Pas un premier juillet.
Je tourne le verrou. Les clés dans leur coupelle. La carte de crédit à sa place.
J'ai trouvé quelqu'un pour me vendre un paquet de Marlboro. Il fait chaud.
J'enlève ma chemise. J'allume l'ordinateur. Les clopes jetées sur mon bureau.
Je vais travailler. Ou t'écrire. J'ai envie de t'écrire. Il faut que je travaille.
Le spectacle de l'école est déjà de l'histoire ancienne. Je suis revenu à ma vie.
Le temps que l'ordi s'allume, je vais vider le cendrier à la poubelle côté cuisine.
Le téléphone sonne. Que j'ai laissé sur mon bureau. Mon cœur s'arrête.
Une seule sonnerie. Je retiens mon souffle. Sonnerie unique confirmée.
Je me précipite sur le mobile pour vérifier sur le cadran. Et la chamade.
La roue tourne. Et tout bascule. En deux secondes. En à peine deux secondes.
Ton nom est affiché sur le portable. C'est bien ton nom. Et je piaffe. Je m'impatiente.
Il faut un second appel. Un second appel. Pour m'autoriser à t'appeler.
L'appareil s'éclaire et entame sa mélodie qui s'interrompt à la mesure espérée.
Une seule sonnerie à nouveau. Et mes doigts se mélangent et paniquent sur mon téléphone.
Je peux t'appeler et le fais aussitôt, fébrile, incrédule, debout devant mon bureau.
J'écoute, ça sonne, tu décroches. Je plaisante sur ma réactivité.
" Tu as vu comme je réponds au doigt et à l'œil ?... "
Je ne suis pas en état de jouer une autre partition que la mienne,
quitte à passer pour un affamé, à faire l'aveu de mon manque de toi, oui, je joue franc jeu,
je suis en manque de toi et attendais que tu m'appelles quand je n'attendais que ça.
Je ne sais plus dans quel ordre les choses sont sorties. " Tu vas bien ? Tout va bien ?
Tu as du temps pour parler ? Tu es où ? Ça me fait plaisir que tu appelles. Comment tu vas ? "
J'essaie de contenir tout ce qui m'arrive de partout, fais des efforts pour être cohérent,
commence à faire les cent pas dans mon studio et cherche mes cigarettes,
quand tu n'as pas eu le temps d'en placer une. Et puis, tu lâches le morceau.
" Ça va ? T'es bien, là, torse-nu dans ton appartement ? "...
La lumière orange de l'éclairage public s'était installée dans mon arbre et sur ma cathédrale.
Dans ma rue. Dans mes fenêtres sur lesquelles je me retourne soudain avec un nœud au ventre.
Je m'y élance, le portable à l'oreille, et te trouve sur le banc au pied de mon platane.
Mon amour. Mon amour. Sûr de ton effet. Le smartphone collé sur ta joue.
Les yeux levés sur moi. Avec un sourire à la fois triste et goguenard.
Et ton regard porte autant de malice que de bienveillance, d'insolence que de langueur,
quand il réalise l'exploit de dire à lui seul, distinctement, sincèrement, férocement,
je joue et je ne joue pas.
Le bruit de la porte. La minuterie dans l'escalier. Panique à bord à l'étage.
Putain, mon linge sale. Cette saleté de bouton que je n'avais pas encore hier.
Cette barbe que je m'étais promis de tailler ce matin. Merde. Je ne me suis pas préparé.
Je cherche mes clopes. Je n'ai pas de chewing-gums. Un coup d'œil dans le miroir.
Je ne suis pas à mon avantage. Mais je n'ai pas le temps de m'y arrêter.
J'ai ouvert la porte. Le couloir et ses tomettes. Et tu apparais. A quelques mètres de moi.
Je n'ai jamais cessé de t'aimer mon amour. Je n'ai jamais cessé de t'aimer.
Depuis quatre ans. C'est la même brûlure dans mon corps et dans mes membres.
Tu avances vers moi et tes yeux ne lâchent pas les miens qui crépitent.
Je ne tiendrai pas la distance. Est-ce vraiment ce que je pensais vingt minutes plus tôt ?
Est-ce vraiment ce que je gémissais dans ma porte-fenêtre sur la rue déserte au crépuscule ?
En me complaisant dans mon spleen et mon masochisme ? Je te vois approcher pour de vrai.
Et mes yeux le rugissent. J'ai tenu la distance. Depuis trois mois. Depuis quatre ans.
Quand tu réduis celle qui nous sépare jusqu'à passer ma porte que je ferme aussitôt.
J'ai tenu la distance mon amour. Qui n'a aucune importance quand nous sommes réunis.
Le rituel de l'accolade est timide. Maladroit. Nous ne savons pas ce que nous devons faire.
Je suis sonné. Bouleversé. Encore impressionné par l'image de ta mise en scène.
Tu étais assis sur le banc au pied du platane et me regardais te répondre dans mes fenêtres.
C'est peut-être ridicule. C'est peut-être kitsch à souhait. C'est ce que je voulais. Plus que tout.
Te voir dans ma rue. Particulièrement ce soir où j'étais abattu. Où j'avais besoin de toi.
Mon amour. J'avais besoin de toi. Je prends ta tête entre mes mains pour te regarder.
Les cheveux sur les tempes. Les pommettes. Les grains de beauté. Je passe tout en revue.
Je déchiffre le braille de ta barbe. Ta mâchoire. Ta bouche. Il faut que je m'assure.
Une nouvelle étreinte. Un baiser sec derrière ton oreille. Le temps de sentir ta peau.
Je bande. J'essaie de ne pas t'imposer cette érection qui n'est peut-être pas à sa place.
Mon corps te reconnaît. Il reconnaît le tien et exprime son désir. L'attraction irrépressible.
Et pendant qu'il me supplie de le fondre sur le tien, y chercher ta chaleur et peut-être ton sexe,
j'essaie de te dire d'autres choses qui me semblent prioritaires et vont dans le même sens.
Tu m'as manqué. Merci. Merci. Merci. Tu m'as tellement manqué.
Qu'est-ce que c'est que la distance une fois qu'elle est franchie ? une fois passée ? anéantie ?
Elle peut être de onze comme de mille kilomètres. Quelle importance une fois abolie ?
Elle peut être d'une heure comme de trois mois. Elle n'existe plus quand on est passé outre.
D'une semaine à l'autre. D'un mois à l'autre. Quelle différence ?
Tant que c'est d'un rendez-vous à l'autre et que nous nous retrouvons.
Je te regarde dans les yeux. Maintenant. Et le temps qui a précédé cet instant n'a pas existé.
L'éternité vaut plus que quelques jours ou quelques semaines lorsqu'elle est encore possible.
Trois mois ne sont rien à l'échelle d'une vie. C'est un battement de cils.
Assis au bord du lit, je te regarde en silence, allongé sur le dos, la tête sur ma cuisse,
en train de fixer le plafond, pendant que je caresse tes cheveux comme ceux d'un enfant.
Commencer juillet dans ces conditions me semble magnifique.
Tu cherches des réponses à tes questions muettes dans mes yeux.
Je te les donne toutes. Oui. Je t'ai attendu. Non. Je ne suis pas allé voir ailleurs.
Oui. Je t'aime. Je n'aime que toi. Tu es l'homme de ma vie. Non. Je ne mens pas.
Non. Je ne sais pas où ça nous mène. Oui. Je veux bien y aller avec toi.
Mon amour. Si tu savais. Ce soir plus que jamais, j'avais besoin de ça.
Je ronronne. Je suis une pierre au soleil. Je ne pense plus à rien. Je suis.
Au milieu de moi-même. Au milieu de ce monde. Je me régénère.
Tout ce qui me fait mal peut s'éloigner ou devenir autre chose.
Je suis avec toi et je me fous que ma mère soit morte,
je suis avec toi et je me fous que nous vieillissions ou qu'il nous faille mourir.
Je suis avec toi et je me fous du temps, de la mort, et de ce qui peut suivre.
Tout prend un sens. Qui me plaît. Tout devient cohérent. Et je peux faire la paix.
Même avec le bonheur et les vies ordinaires. Avec le quotidien et toutes ses contraintes.
Manger. Dormir. Laver son linge. Tout devient acceptable, agréable, justifié.
L'été peut être beau s'il ne l'est pas pour rien. Et juillet est superbe.
A cette heure de la nuit où il commence enfin.
Planté dans mes fenêtres comme cinq heures plus tôt,
quelque chose à changé, dans le décor peut-être, quand la nuit est venue
en déplaçant des ombres, en modifiant l'aspect de chaque chose et leur température,
quand tout est à sa place, la cloche dans sa grille, le marbre sur sa porte, le galet sur les murs,
mon arbre dans sa niche, et St-Jean sur son dôme, quelque chose a changé et merveilleusement,
quand c'est la même rue, quand c'est le même été, quand c'est la même ville et la même soirée.
Et je suis le même homme, planté dans mes fenêtres comme cinq heures plus tôt.
Cette fois les oiseaux ne sont plus et c'est un vrai silence.
Cette fois, le parvis à mes pieds n'est plus un lieu désert.
Je te regarde le traverser. Te retourner. Une fois. Deux fois. Trois fois.
Et je commence à aimer l'orage sur Bompas. Bompas et sa grisaille.
Je commence à aimer le spectacle de fin d'année d'une école de province.
Je commence à aimer ma journée et ma vie. Puisque tu en fais partie.
Alors que tu t'éloignes, je sais exactement ce qu'il faut de distance.
Tu doutes que je puisse la tenir. Je pourrai les tenir toutes si elles me mènent à toi.
Je ne tiendrai pas la distance ? Et toi ? Pourras-tu la tenir ?
Au défi que tu lances, les yeux dans les yeux, j'ai relevé un sourcil. Ça voulait dire chiche.
Est-ce un défi plus difficile à relever que celui que tu me lançais avec ton " toute la vie " ?
Si c'est pour toute la vie, mon amour, il n'y a plus de distances. Tout est solutionné.
Je ne lâcherai rien des promesses que je me suis faites, de celles que je te fais.
Au désordre du monde j'ai une certitude. Qui n'est pas celle de Dieu ou de l'humanité.
Elle est celle du lien qui nous lie tous les deux. Qui peut bien se détendre. Ne se rompra jamais.
Le Big Bang de notre coup de foudre, il y a quatre ans, et notre univers qui ne cesse de croître.
En expansion. Puisque l'histoire ne pouvait être qu'à la hauteur de la rencontre. Exceptionnelle.
Pour croire en quelque chose, il faut l'envie de croire. Et croire en nous, toi et moi...
nous n'attendions que ça. Pouvoir nous rencontrer pour que ce soit possible.
Nous avons la folie et assez de talent ou d'imagination pour inventer les choses.
Notre relation n'aura pas de pareilles, plus belle que l'amitié, plus belle que l'amour,
plus belle et plus puissante, quand il n'y a pas de mots ni de noms concevables pour la dire.
Que j'y épuise mille textes sans pouvoir la cerner. Et je l'aime pour ça. Parce qu'elle est infinie.
Je l'aime de toute mon âme. Et je te préfère à elle. Mon amour.
Que j'ai pu retrouver à chaque renaissance et mon premier juillet. Avec ce grand butin.
Ce trésor de jouvance plus cher que la santé, la beauté, la jeunesse, et que l'éternité.
Ce que nous désirions et qui est la confiance. Je m'endors avec elle.
Et peux me réveiller.
Philippe LATGER / Juillet 2014
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