Chat de gouttière
Le chat aime revenir sur les lieux du crime.
Une lecture organisée à la Maison Rouge bien sûr, est toujours un bon prétexte.
Il gambade le long des façades de la rue Rabelais, le long de la caserne.
Heureux de revenir sur le Mont des Oliviers. Le lieu saint. Adoré.
Le mur qui dissimule la Poudrière, et le voici arrivé devant la maison de Bausil.
Il ne rentre pas tout de suite. Une cigarette à finir. Puisque c'est un chat qui fume.
Quelques pas de côté, entre les deux candélabres, sur l'espace couronnant l'escalier.
Il est posté comme la maison au sommet des remparts de la ville des Rois de Majorque.
Il domine la Place Molière qu'il peut embrasser avec tendresse et émotion.
Le cratère est toujours béant. A cet endroit où la foudre est tombée il y a plus de trois ans.
La cabine téléphonique n'a pas survécu. La place fut rénovée. La cabine supprimée.
Mais le chat, en inspirant le tabac, et avec lui les parfums d'une ville aux abords du printemps,
sans reconstituer la scène précisément, retrouve aussitôt l'état dans lequel il était,
lors de cette nuit de juillet, retrouve les sensations intactes, de la fièvre et de l'émerveillement.
La voiture. La cabine. Ce regard sombre qui cherchait confusément des mots dans le ciel.
Le chat ronronnait. Devinait que sa vie était en train de basculer. Dis-moi ces mots.
Dis-les moi mon amour. Dis-moi que tu n'attendais que moi. Dis-moi que tu m'as trouvé.
La lune était haut dans le ciel comme elle peut l'être en été. Attirante. Ecrasante.
Et au silence de ce train d'anges qui prit son temps pour passer, la Place Molière,
encore fumante de l'incendie apocalyptique provoqué par deux regards captivés, les premiers,
qui se découvrirent et se reconnurent à la fois, pulvérisant tout le quartier, toute la ville,
était devenu le lieu secret le plus romantique de l'univers et la plus belle place de la Création.
Du haut des escaliers, de leur débauche de balustres, le chat veillait sur les reliques.
La maison des Objets Trouvés était à sa place. Le Park Hotel. Les platanes du Square.
La plaine du Roussillon. Cet écrin de douceurs, de violences, d'intensités splendides.
Il faisait nuit. C'était juillet. Il faisait bon. Et le chat entendit les mots qu'il désirait entendre.
Ils neigèrent gentiment comme les flammèches et les cendres d'après le souffle de l'explosion.
Comme une pluie bienfaitrice aux soirs de canicule. Et le cœur du chat devint immense.
S'ouvrit et put se répandre sans fin comme l'univers sous l'effet du Big Bang.
La lecture à la Maison Rouge était commencée, le chat finissait sa cigarette.
Profitant du crépuscule délicieux qui libérait tous les charmes d'une cité complice.
Trois ans plus tard, son cœur n'avait cessé son expansion, continuait à s'étendre.
Et l'animal fut troublé et ému de s'en apercevoir, de le sentir dans sa poitrine. Dématérialisée.
Où le tabac se frayait un chemin en volutes qui se lovaient ensemble au cœur de son extase.
La maison éclairée changeait d'apparence à mesure que la lumière déclinait.
Le chat en regardait les lignes géniales qui épousaient celles d'une tour médiévale.
A l'intérieur, un autre chat, de ses amis, lisait du Mark Twain pour ouvrir les frontières.
Exciter l'imagination d'un public qui pouvait être là tout en étant ailleurs.
Un public à deux pas qui ne pouvait savoir ce que vivait le chat. Dehors.
Qui flottait entre deux lieux emblématiques pour lui. Dans ce mouchoir de poche.
Des deux côtés de l'escalier. Les deux sanctuaires de part et d'autre du rempart.
Le ciel était orange et mauve. Un délire de couleurs dans les braises du soleil.
Sur la couronne d'épines du clocher de la cathédrale St-Jean qui se dressait plus bas.
Le spectacle bouleversant du jour qui s'enfuit, d'une journée qui meurt, une de plus,
sur celui de la foi d'êtres humains capables de bâtir et ciseler des temples et des églises.
Le ciel agonisait merveilleusement sur le fatras des toits de la chapelle St-Dominique.
Un palmier se hissait le plus haut possible pour s'inscrire dans une skyline étonnante,
gothique et orientale, chrétienne et mauresque, catholique et maghrébine, magnifique,
Méditerranéenne en somme, catalane pour tout dire, et le chat se frottait dans les jambes
de ce merveilleux décor d'Opéra, se révélant de plus en plus mystérieux et féérique,
aux noirceurs amicales qui venaient de la mer avec leurs myriades d'étoiles.
Le chat de gouttière avait derrière lui cette place Molière où il fut foudroyé.
Il avait devant lui le Mont des Oliviers. Le havre ravissant d'un premier baiser.
Blotti entre l'Evêché et la Poudrière. Un carré arboré. A l'abri des regards indiscrets.
Une oliveraie miniature sur les flancs voluptueux de St-Jacques. Suspendue.
Un premier baiser, même à 37 ans, reste un premier baiser.
Aussi beau, innocent, et puissant, que le premier baiser amoureux de toute une vie.
La même timidité. Le même trac. L'attraction irrépressible. Le chat en frémissait.
Après le premier regard, après le train d'anges à la cabine téléphonique.
Ce même mois de juillet n'avait pas tout donné. L'amour était en marche.
Il fallut trouver un lieu tranquille. Le long des pelouses des remparts dans la nuit.
Aux caresses des asperseurs de la rue Pierre Ronsard faites pour rafraîchir le cayrou.
Il y avait du passage. Et le lieu de repli fut trouvé sur la margelle de la Poudrière.
Dominant le petit escalier incurvé. Côte à côte. A écouter ce fabuleux silence.
Où les asperseurs avaient passé le relais aux grillons. Au tempo comparable.
Assez fort pour couvrir la chamade. Le battement de deux coeurs en panique.
J'ai envie de faire quelque chose. Que je ferais... si j'étais sûr que tu ne le regretterais pas.
Ensuite... Le chat, à pattes de velours, demandait un consentement. Avec délicatesse.
Pas de réponses. Et puis. Ces mots bien pesés furent prononcés. " Je ne le regretterai pas. "
Le chat se rappelait de tout. La pleine lune. Les grillons. La douceur de l'air.
Cette tiédeur salutaire de la nuit après une longue journée à la chaleur torride.
Le Mont des Oliviers. La Maison Rouge. L'Evêché. La margelle. Côte à côte.
Le destin était scellé. Deux êtres séparés depuis leur naissance, enfin réunis.
Le chat avait 37 ans. Ce soir, il en a quarante. N'en revient toujours pas.
Un dernier regard sur le palmier dominant le couvent pour embrasser sa ville,
où il était heureux comme il ne l'avait jamais été, avant d'entrer dans le restaurant.
Il reconnut la voix du chat ami amplifiée par un micro dans l'escalier de la maison.
Il s'engouffra aussitôt dans d'autres escaliers conduisant à la mezzanine où il serait planqué.
Mark Twain. Chez Louis Bausil. Décidément. La vie pouvait être bien agréable.
Dans cette bâtisse en équilibre entre la ville haute et la ville basse.
Entre les deux sites où se jouèrent deux actes fondateurs d'une même histoire d'amour.
Le chat était à sa place. Au milieu de lui-même. Et il n'y était pas tout seul.
Trois ans et demi après, quarante-quatre lunes plus tard. Ne le regrettes-tu pas ?...
Quelque chose m'indique que non. Tes yeux. Mon amour. Dans les miens.
Tu es toujours là pour me regarder te regarder dans les yeux. La même intensité.
Le même miracle. Renouvelé. Les pupilles dilatées. En alerte. Incandescentes.
Le chat repart rôder dans la ville. Accélérant le pas à chaque automobile. Se sauvant.
Se faufilant sur un territoire qu'il connaît comme sa poche. Remonte dans son platane.
Dans sa lumière orange. Celle de la rue. Qui donne une chaleur de nuit à la bougie.
Propice à la concentration, à l'émerveillement, à l'intimité la plus sécurisée de toutes.
La confiance. La rêverie. Où Perpignan se révèle être le centre du monde.
Et le chat, contre toute attente, un animal fidèle.
Philippe LATGER
Mars 2014 à Perpignan
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