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Chat de gouttière

Publié le

Le chat aime revenir sur les lieux du crime.
Une lecture organisée à la Maison Rouge bien sûr, est toujours un bon prétexte.
Il gambade le long des façades de la rue Rabelais, le long de la caserne.

Heureux de revenir sur le Mont des Oliviers. Le lieu saint. Adoré.
Le mur qui dissimule la Poudrière, et le voici arrivé devant la maison de Bausil.
Il ne rentre pas tout de suite. Une cigarette à finir. Puisque c'est un chat qui fume.

Quelques pas de côté, entre les deux candélabres, sur l'espace couronnant l'escalier.
Il est posté comme la maison au sommet des remparts de la ville des Rois de Majorque.
Il domine la Place Molière qu'il peut embrasser avec tendresse et émotion.
Le cratère est toujours béant. A cet endroit où la foudre est tombée il y a plus de trois ans.
La cabine téléphonique n'a pas survécu. La place fut rénovée. La cabine supprimée.
Mais le chat, en inspirant le tabac, et avec lui les parfums d'une ville aux abords du printemps,
sans reconstituer la scène précisément, retrouve aussitôt l'état dans lequel il était,
lors de cette nuit de juillet, retrouve les sensations intactes, de la fièvre et de l'émerveillement.
La voiture. La cabine. Ce regard sombre qui cherchait confusément des mots dans le ciel.
Le chat ronronnait. Devinait que sa vie était en train de basculer. Dis-moi ces mots.
Dis-les moi mon amour. Dis-moi que tu n'attendais que moi. Dis-moi que tu m'as trouvé.
La lune était haut dans le ciel comme elle peut l'être en été. Attirante. Ecrasante.
Et au silence de ce train d'anges qui prit son temps pour passer, la Place Molière,
encore fumante de l'incendie apocalyptique provoqué par deux regards captivés, les premiers,
qui se découvrirent et se reconnurent à la fois, pulvérisant tout le quartier, toute la ville,
était devenu le lieu secret le plus romantique de l'univers et la plus belle place de la Création.
Du haut des escaliers, de leur débauche de balustres, le chat veillait sur les reliques.
La maison des Objets Trouvés était à sa place. Le Park Hotel. Les platanes du Square.
La plaine du Roussillon. Cet écrin de douceurs, de violences, d'intensités splendides.
Il faisait nuit. C'était juillet. Il faisait bon. Et le chat entendit les mots qu'il désirait entendre.
Ils neigèrent gentiment comme les flammèches et les cendres d'après le souffle de l'explosion.
Comme une pluie bienfaitrice aux soirs de canicule. Et le cœur du chat devint immense.
S'ouvrit et put se répandre sans fin comme l'univers sous l'effet du Big Bang.
La lecture à la Maison Rouge était commencée, le chat finissait sa cigarette.
Profitant du crépuscule délicieux qui libérait tous les charmes d'une cité complice.
Trois ans plus tard, son cœur n'avait cessé son expansion, continuait à s'étendre.
Et l'animal fut troublé et ému de s'en apercevoir, de le sentir dans sa poitrine. Dématérialisée.
Où le tabac se frayait un chemin en volutes qui se lovaient ensemble au cœur de son extase.


La maison éclairée changeait d'apparence à mesure que la lumière déclinait.
Le chat en regardait les lignes géniales qui épousaient celles d'une tour médiévale.
A l'intérieur, un autre chat, de ses amis, lisait du Mark Twain pour ouvrir les frontières.
Exciter l'imagination d'un public qui pouvait être là tout en étant ailleurs.
Un public à deux pas qui ne pouvait savoir ce que vivait le chat. Dehors.
Qui flottait entre deux lieux emblématiques pour lui. Dans ce mouchoir de poche.
Des deux côtés de l'escalier. Les deux sanctuaires de part et d'autre du rempart.
Le ciel était orange et mauve. Un délire de couleurs dans les braises du soleil.
Sur la couronne d'épines du clocher de la cathédrale St-Jean qui se dressait plus bas.
Le spectacle bouleversant du jour qui s'enfuit, d'une journée qui meurt, une de plus,
sur celui de la foi d'êtres humains capables de bâtir et ciseler des temples et des églises.
Le ciel agonisait merveilleusement sur le fatras des toits de la chapelle St-Dominique.
Un palmier se hissait le plus haut possible pour s'inscrire dans une skyline étonnante,
gothique et orientale, chrétienne et mauresque, catholique et maghrébine, magnifique,
Méditerranéenne en somme, catalane pour tout dire, et le chat se frottait dans les jambes
de ce merveilleux décor d'Opéra, se révélant de plus en plus mystérieux et féérique,
aux noirceurs amicales qui venaient de la mer avec leurs myriades d'étoiles.
Le chat de gouttière avait derrière lui cette place Molière où il fut foudroyé.
Il avait devant lui le Mont des Oliviers. Le havre ravissant d'un premier baiser.
Blotti entre l'Evêché et la Poudrière. Un carré arboré. A l'abri des regards indiscrets.
Une oliveraie miniature sur les flancs voluptueux de St-Jacques. Suspendue.
Un premier baiser, même à 37 ans, reste un premier baiser.
Aussi beau, innocent, et puissant, que le premier baiser amoureux de toute une vie.
La même timidité. Le même trac. L'attraction irrépressible. Le chat en frémissait.
Après le premier regard, après le train d'anges à la cabine téléphonique.
Ce même mois de juillet n'avait pas tout donné. L'amour était en marche.
Il fallut trouver un lieu tranquille. Le long des pelouses des remparts dans la nuit.
Aux caresses des asperseurs de la rue Pierre Ronsard faites pour rafraîchir le cayrou.
Il y avait du passage. Et le lieu de repli fut trouvé sur la margelle de la Poudrière.
Dominant le petit escalier incurvé. Côte à côte. A écouter ce fabuleux silence.
Où les asperseurs avaient passé le relais aux grillons. Au tempo comparable.
Assez fort pour couvrir la chamade. Le battement de deux coeurs en panique.
J'ai envie de faire quelque chose. Que je ferais... si j'étais sûr que tu ne le regretterais pas.
Ensuite... Le chat, à pattes de velours, demandait un consentement. Avec délicatesse.
Pas de réponses. Et puis. Ces mots bien pesés furent prononcés. " Je ne le regretterai pas. "

Le chat se rappelait de tout. La pleine lune. Les grillons. La douceur de l'air.
Cette tiédeur salutaire de la nuit après une longue journée à la chaleur torride.
Le Mont des Oliviers. La Maison Rouge. L'Evêché. La margelle. Côte à côte.
Le destin était scellé. Deux êtres séparés depuis leur naissance, enfin réunis.
Le chat avait 37 ans. Ce soir, il en a quarante. N'en revient toujours pas.
Un dernier regard sur le palmier dominant le couvent pour embrasser sa ville,
où il était heureux comme il ne l'avait jamais été, avant d'entrer dans le restaurant.
Il reconnut la voix du chat ami amplifiée par un micro dans l'escalier de la maison.
Il s'engouffra aussitôt dans d'autres escaliers conduisant à la mezzanine où il serait planqué.
Mark Twain. Chez Louis Bausil. Décidément. La vie pouvait être bien agréable.
Dans cette bâtisse en équilibre entre la ville haute et la ville basse.
Entre les deux sites où se jouèrent deux actes fondateurs d'une même histoire d'amour.
Le chat était à sa place. Au milieu de lui-même. Et il n'y était pas tout seul.
Trois ans et demi après, quarante-quatre lunes plus tard. Ne le regrettes-tu pas ?...
Quelque chose m'indique que non. Tes yeux. Mon amour. Dans les miens.
Tu es toujours là pour me regarder te regarder dans les yeux. La même intensité.
Le même miracle. Renouvelé. Les pupilles dilatées. En alerte. Incandescentes.
Le chat repart rôder dans la ville. Accélérant le pas à chaque automobile. Se sauvant.
Se faufilant sur un territoire qu'il connaît comme sa poche. Remonte dans son platane.
Dans sa lumière orange. Celle de la rue. Qui donne une chaleur de nuit à la bougie.
Propice à la concentration, à l'émerveillement, à l'intimité la plus sécurisée de toutes.
La confiance. La rêverie. Où Perpignan se révèle être le centre du monde.
Et le chat, contre toute attente, un animal fidèle.

 

Philippe LATGER
Mars 2014 à Perpignan

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Fidélissime

Publié le

C'est une peau de marbre. Du marbre de Céret. Du marbre de Baixas.
Une peau de galet de rivière. Que je caresse intrigué par la chair minérale.
C'est froid à l'aube. C'est chaud le soir. Ça garde la chaleur reçue en plein soleil.

C'est une peau calcaire. Une peau de terre cuite. De brique rouge orangée.
La ferronnerie d'une bête qui peut cracher de l'eau. Le métal brûlant et l'eau tiède.
L'ombrage d'un platane constellé de taches de lumière qui bougent avec le vent.

C'est la place tranquille au bosquet de bambous, aux parasols immenses,
pour dîner tous les deux, lorsque des voix gitanes semblent pleurer pour nous,
ce qu'il y a de joie et de douleur à tomber amoureux, au détour des ruelles,
le bonheur de trouver avec la peur de perdre, et tout devient mystère et nuit recomposée.
Tu trompes ma solitude. Tu me regardes comme je meurs de ne plus être regardé.
L'immeuble où j'ai vécu a fait place au Figuier. Et je peux t'embrasser.
Je ferme les yeux. Et je sais qui j'embrasse. Et pourquoi je le fais.
Tu es ma ville natale. La ville où je mourrai. L'enfance et les amours.
L'impatience de vivre. Te fuir et te quitter. Le besoin de partir et construire un destin.
Le soleil aux fenêtres dans tout ce fer forgé qui dessine des ombres étranges sur le parquet.
La chaleur du matin. Qui monte dans la rue. Mon amour dans les draps dont j'aime la sueur.
Les odeurs singulières de la rue Paratilla, qui ouvrent l'appétit, au tournant de midi.
Tu as l'huile de la friture sous les ongles des petits restaurants où tu sers les touristes.
Je quitte le studio quand la nuit se retire, au permis de l'aurore qui me couvre sans peine,
pour venir te rejoindre à quelques rues de là, pour gratter à ta porte et m'endormir sur toi.
Tes lèvres sont épaisses, m'enveloppent en entier, comme tu le fais toujours d'un regard étoilé,
étonné de me perdre et de me retrouver, quand le chat que je suis revient te réveiller.
Je me sens à l'abri quand nous dormons ensemble. A l'abri de moi-même. Ma culpabilité.
Tout s'éloigne et c'est une autre vie. Qui ne peut être la mienne. Qui ne l'a jamais été.
Ton visage a sombré au coin de l'oreiller, je caresse le marbre d'un front qui peut être veiné,
quand les rêves que tu fais ne sont pas si tranquilles. Je veille et te protège. Je peux être l'aîné.
J'ai l'écorce du platane. Celle de l'olivier. Dont je goûte le fruit sans pouvoir m'en lasser.
Aux façades de rouille. A l'ocre lumineux. Elle est loin l'antichambre et sa lumière orange.
La nuit a décampé, a ramassé ses lunes, pour céder le terrain au lever du soleil.
Je regarde ton corps qui pèse dans le lit avec cette émotion d'être enfin à ma place.
Etre au cœur de la vie de quelqu'un est un honneur dont j'avais oublié la superbe.
Quand j'avais par orgueil refusé d'être aimé pour de bon, à plein temps,
de partager ma vie, n'acceptant d'être aimé que si c'était de loin.


Les marches sont usées comme aux pierres des porches.
Elles brillent à ces endroits où les pas les polirent depuis combien de temps.
Tu es fidélissime. M'as toujours attendu. Mais je n'étais pas prêt.

J'ai passé quarante ans à chercher la confiance. J'ai eu quelques espoirs. Et des amours déçues.
Barcelone et Paris sont plus chaudes que toi et bien plus délirantes mais elles ne sont pas toi.
Je suis rentré pourtant et j'ai dû réapprendre comment on peut aimer et se laisser aimer.

Je me suis fait attendre. N'ai pas d'autres excuses. Il fallait que je pose une pierre après l'autre.
Je suis resté planqué pour soigner des blessures. Le platane était beau. Et je m'y sentais bien.
Si j'en descends à peine, c'est que je peux y aller. Je suis allé au bout de la métamorphose.
Je suis prêt à te prendre et prêt à me donner. Si tu me trouves digne d'être enfin pardonné.
J'espérais mieux ailleurs, j'ai voulu l'Amérique, quand tu étais mon Eden de métal et de brique,
le chaos de l'Histoire, la terre et les racines, le bois que je caresse et le vin que je bois.
Je ne te voyais pas, et soudain, je comprends que ton regard sur moi ne date pas d'hier.
J'avais peur de le croiser. Avec l'intuition que j'aurais pu m'y perdre.
Il fallait que je sois prêt. A ne plus me cacher. A ne plus vouloir passer après tout le monde.
Prêt à être l'être le plus important de la vie de quelqu'un. Comme tout le monde cherche à l'être.
Je trouvais prétentieux de prétendre le devenir. Il était orgueilleux de refuser de l'être.
Je n'ai pas fait d'enfants pour ne pas m'égarer à vouloir être un père qu'ils abandonneraient.
Je ne suis pas marié. J'ai toujours vécu seul. Et tu savais qu'un jour je changerais d'avis.
C'était question de temps. L'histoire d'une vie. Tu attendais ton heure et ton heure est venue.
Je caresse ton front en marbre de Céret. Le granit. Le pavé. Les pierres de rivière.
Tu es la plus belle ville que j'aie photographiée. Tu sens bon le café et la viennoiserie.
Du petit-déjeuner que nous prenons ensemble, au soleil, sur le ciel, du bonheur en terrasse,
qui côtoie tous les toits en pagaille alentour, et le clocher aimé de la tour de l'Horloge.
J'aime te faire l'amour. Pouvoir te faire l'amour quand nous en avons envie. En vie.
Au printemps qui progresse. Aux matins de paresse. Qui s'éternisent enfin.
Dans les bras l'un de l'autre. Nous ne vivrons pas ensemble sous le même toit.
Mais sur le même toit. L'attique merveilleux à l'abri des regards. Perpignan.
Quand à l'abri du tien je sais que je suis bien au centre de toi-même.
Au cœur-même de ta vie. Et c'est une importance qui ne me fait plus peur.
Je m'endors en confiance et j'aime le sommeil. Même à l'heure d'été.
Ta lumière sensuelle à travers les volets. Ta violence magnifique. Et ton entièreté.
Je t'aime comme personne. Tu es ma ville natale. J'accepte de t'aimer.
Et que tu sois un homme ne me dérange pas.

 

Philippe LATGER
Mars 2014 à Perpignan

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Un exil de croisière

Publié le

L'hôtel de Paris, avec sa tourelle d'angle, avait l'air d'un petit château.
Et ressemblait exactement à ce que je pouvais imaginer du Canada.
La couleur de la pierre et les toits vert-de-gris comme on les voit à Québec et Ottawa.

Ce cuivre oxydé qui résiste à la neige et bave sur les façades. C'était l'endroit parfait.
Sur la rue Sherbrooke. Côté français. Francophone. Sherbrooke Est. Au bout de St-André.
Je ne me rappelle pas comment j'ai fait le voyage depuis Perpignan jusqu'à Paris.

Si j'y suis resté quelques jours avant d'aller attendre mon avion à Roissy. Terminal 9.
Ce dont je me souviens, c'est d'avoir repéré le magazine Québec Canada, Grandeur Nature,
dans les rayonnages de presse d'une boutique, d'en avoir acheté un exemplaire pour le voyage,
sans savoir que j'allais collaborer au magazine quelques mois plus tard.
Compagnie Canada 3000. Paris-Montréal. Atterrissage à Mirabel. Je connaissais déjà.
L'aéroport par lequel j'étais entré en Amérique la première fois de ma vie quatre ans plus tôt.
Je voulais partir. De toute façon. Avais hésité entre Montréal et Mexico, cette ville démente
dont j'étais tombé amoureux quelques mois auparavant lors d'un séjour au Mexique,
mais Montréal l'avait emporté pour deux raisons parfaitement contradictoires.
D'abord, c'était l'Amérique francophone, et malgré ma familiarité avec la culture hispanique,
c'était tout de même un confort, rassurant d'avoir cette continuité linguistique pour amortir
le choc de l'immersion dans une culture et une civilisation qui ne sont pas celles de l'Europe,
ensuite, c'était l'hiver, et le Méditerranéen avait envie de se frotter à cette douche froide,
d'expérimenter cette violence climatique, attiré malgré tout par l'extrême et l'exotique.
L'idée n'était pas seulement celle d'un séjour de quelques mois ou de quelques années,
il s'agissait pour moi de m'y installer véritablement, n'excluant pas celle d'y prendre racine.
Ce qui emporta mon choix fut aussi la proximité de New York. Un aspect non négligeable.
J'avais quoi... une ou deux valises pleines de fringues et d'effets personnels.
Plus un bagage à main. Mon billet d'avion et ma réservation à l'hôtel de Paris.
J'avais 25 ans et la ferme intention de changer de vie.
En fait, à 25 ans, on ne change pas de vie, on se contente de la construire.
Une chose que je comprendrais plus tard. Mais sur le moment, c'était vécu ainsi.
Je m'arrachais à une région que j'aime, à une famille et des amis auxquels je tenais beaucoup,
avec qui je n'étais pas en rupture, ce qui pouvait donner une ampleur romantique à mon geste.
Il y avait dans la démarche quelque chose j'en conviens, de délicieusement déchirant.
Ensuite, je ne partais pas avec un dollar en poche, j'étais blindé, venais d'hériter, j'avais du fric.
Ce qui ne me donne pas moins de mérite mais qui limitait les risques. Cela me sécurisait.
Me donnait des marges de manœuvre et la liberté d'échouer ou de changer d'avis.


Ce qui forçait l'admiration de mes proches, je m'en rendais bien compte,
ce n'était pas le courage du pionnier qui a le sens du commerce et de l'entreprise,
le sens des affaires et des opportunités, quand je n'avais aucun talent dans ces domaines,

que je n'avais encore jamais véritablement travaillé et encore moins gagné ma vie.
Ce qui était respecté chez moi, et était assimilé aussi à une forme de courage,
c'était cette aptitude à être seul, à ne pas paniquer face à la solitude, à être autosuffisant.

Je pouvais en effet faire huit heures de train tout seul. Puis sept heures de vol tout seul.
Pouvais passer des journées entières sans parler à qui que ce soit. Pouvais partir seul.
M'installer ailleurs. Y compris à l'étranger. Dans une ville où je ne connaissais personne.
Je n'avais aucun mérite quand cela ne me faisait pas peur. Ce n'était donc pas du courage.
J'aimais ma solitude. Et n'avais pas à m'en convaincre moi-même. C'était ma nature.
J'y étais bien. Les voyages en solitaire. En train ou en avion. J'adorais ça.
Des séquences interminables où le temps lâchait prise, où l'on me foutait une paix royale.
J'avais le loisir de laisser libre cours à mon imagination. C'était très agréable.
Allais-je tenir la distance des trois mois à ne parler qu'à des commerçants ?
Ce n'était pas un problème. J'étais conscient de mes points faibles.
J'étais plus anxieux à l'idée de savoir trouver une opportunité d'obtenir du travail.
Dans l'immédiat, avec l'argent dont je disposais, trouver un appartement n'était pas un souci.
Finaliser le déménagement non plus. Mon problème était de trouver quoi faire au Québec.
Je n'avais aucun diplôme et aucune formation professionnelle. Ni aucun projet établi.
J'avais ce billet retour obligatoire dans un premier temps puisque je partais sans avoir attendu
le précieux visa de résident permanent qui m'aurait économisé et épargné les tours du poteau
que j'allais faire pendant deux ans et demi, autant de Paris-Montréal, avec Canada 3000,
et je décollais de Roissy en sachant que j'étais tenu de revenir en France tôt ou tard.
C'était une sécurité pour l'Immigration canadienne. C'en était une aussi pour moi.
J'ai présenté mon passeport à Mirabel. J'ai trouvé une navette pour le centre-ville.
J'ai pris un autobus pour parvenir au coeur de Montréal. Mon Amérique.
J'ai reconnu des sensations. Une ambiance. Des odeurs. Ivre de joie et d'émotions.
La montagne qui dissimule les buildings, puis l'échangeur Turcot et sa débauche de béton,
digne des grands échangeurs de Los Angeles, et enfin la skyline de mon nouveau chez moi.
Je ne me rappelle pas où je suis descendu. Si j'ai pris un taxi pour parvenir à l'hôtel.
Je me rappelle à peine de la chambre. Vaguement. Une bonbonnière guimauve et chichiteuse.
Qui m'indiquait ce que les Américains semblaient imaginer de Paris et de la vieille Europe.
Cela m'a amusé et déprimé à la fois. C'était confortable. Et j'allais pouvoir dormir.
Mais j'ai su aussitôt que je me replierais sur un autre lieu le temps de la recherche d'un appart.
C'était l'endroit idéal pour atterrir. Une chose après l'autre. J'étais mort de fatigue. 
Et heureux dans l'immédiat à la seule perspective de rattraper mon sommeil.
Les sirènes de police dans la ville et l'accent québécois à la télévision,
étaient autant d'indices que j'étais bel et bien arrivé à destination,
mais je n'étais plus très sûr de mon discernement et de mes perceptions.
Demain, ce sera autre chose. Demain, j'ouvrirai les yeux à Montréal.
A 6000 km de chez moi.

 

Philippe LATGER
Mars 2014 à Perpignan

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Whisky Storm

Publié le

L'escalier sombre et large. A gravir. Le trac au ventre.
Dans les basses lourdes qui défonçaient déjà ma poitrine.
Une pression dans les pectoraux. Dans le ventre. Le bas-ventre.

Qui perfore mon crâne au milieu des arcades sourcilières.
Je suis rasé. La peau est nette. Front dégagé. Le sourire carnassier.
Je cache mon trac derrière une mine arrogante et sûre d'elle.

Au Queen, il fallait les descendre. Au Unity, il fallait les monter. Les escaliers.
Ce n'était pas Cannes. Pas vraiment. Mais c'était la montée. Sur le ring.
Dans l'arène du club où je venais chasser. Les canines sur les lèvres prêtes à mordre et crever.
Mordre ces putains de verres. Whisky Coke. Alignés. La glace dans mes yeux. Délavés.
Dans ma gorge serrée. C'est le combat de boxe contre ma solitude. Montréal. Enneigé.
Sur le trottoir, je n'ai pas attendu, je suis habitué. Banana Republic. Gap et Jean-Paul Gaultier.
Des fringues de Floride, mi-velours, mi-résille, sous la fourrure synthétique et ma barbe taillée.
Des hommes me déshabillent et me roulent des pelles. J'ai oublié le kitsch. Et tout de noir vêtu
c'est du Philippe Dubuc qu'on m'arrache gentiment pour pincer mes tétons et me lécher le cou.
Je suis une pute de 26 ans, 27 peut-être, je n'aime personne, j'aime tout le monde, indifférent.
Je suis au bar. Rufus Wainwright. La cocaïne. Les filles peuvent lâcher l'affaire. Le club est gay.
Il y a ce photographe de mode à éviter. Ce mannequin que je veux me faire. Je suis largué.
Dans la noirceur. Dans la lumière. J'ai perdu pied. Y'a quelqu'un qui suce ma bite et ça me plaît.
Pendant que je descends mes verres sans sourciller. Le Whisky Storm est à son comble.
Je suis comblé. La techno cogne sur mes tempes. La mort s'en foutra plein la lampe.
Je suis vivant. Au bar le barman qui m'arrose, lèche ma paille et d'autres choses,
et c'est marrant. Mon trac resté dans l'escalier, j'ai survécu. Au milieu de ces Québécois.
Et de ces Ricains de passage avec qui j'irai à l'hôtel pour partouzer. Le sens de l'hospitalité.
Bienvenue ! Le Québec libre. Ste-Catherine. Place Dupuis. Berri-UQAM. Les Gouverneurs.
Ma fourrure et mon dernier whisky dans l'ascenseur. J'aime pas les afters dans les boîtes.
J'aime pas danser. Je ne sais faire que la pute. Faire jouir les hommes et les vider.
Flatter leur queue. Les faire mousser. Je suis blasé. Quand seul leur plaisir me fascine.
Les voir s'y tordre. S'y abandonner. Moi qui n'en prenais plus jamais.
Le don de moi à ces danseurs, ces strip-teasers bodybuildés, tous les petits prostitués,
que je payais pour ne rien faire sinon se laisser caresser, se laisser faire, me laisser faire,
quand j'aimais les voir résister, se débattre avec le supplice des voluptés à sens unique,
se déhancher à mes tortures, prendre leur pied comme des gonzesses, se contracter,
et faire pleuvoir à gros bouillons le spasme des libérations.


Je pouvais bien ouvrir les yeux. Dans ma chambre à St-Timothée.
J'avais passé l'âge d'avoir la gueule de bois. Juste épuisé. Il a neigé.
Il y a ce photographe de mode, celui que je voulais éviter. A réveiller.

Je fais du thé et place nette. Il doit rester des cigarettes. Et du café.
Monsieur va sortir de la douche pour que je le foute à la porte.
Je me sens bourré de la veille. Je ne le raccompagne pas. Il connaît le chemin.

Je dois ouvrir l'ordinateur. Vérifier ma messagerie. Juste pour voir s'il m'a écrit.
" Hier soir j'étais au Unity. " On joue au chat, à la souris. Petite salope.
Mais c'est tant mieux. Je suis joueur. Jean-Sébastien, tu as tout compris.
Reste planqué. Résiste-moi. Fais-moi courir et rends-moi dingue. Dingue de toi.
J'ai juste un nom et une voix, au téléphone, rien qu'une fois, où tu avais trouvé des couilles
pour cet appel interurbain, quand la distance suffisante t'a permis de sortir du bois.
Fin de semaine à Toronto. Il te fallait bien l'Ontario pour pouvoir t'approcher de moi.
Nous qui sommes de la même ville. Le Plateau et le Mont Royal. Où que tu sois.
Tu es dans l'écran de ma chambre. Quelque part au bout de mes doigts
Quand tu es peut-être sur Maisonneuve, Sherbrooke ou le Carré St-Louis.
J'étais hier soir au Unity. Hier soir comme toutes les nuits. Tu y étais aussi.
Rufus Wainwright. La cocaïne. Le Campus et le Stereo. Mon Brad et ses abdominaux.
Dans cette orgie de tatouages, de gel, de sourcils épilés, de piercings et de racolage,
passif comme on le devinait, j'ai frayé pour fourrer ma langue et tout ce qui peut se dresser.
A tromper ma désespérance, j'étais voulu et respecté, même quand je faisais pitié,
à boire toute ma violence, à me débattre comme un diable, dans mon deuil et ma déchéance
quand je crevais d'être vivant, lorsque ma mère ne l'était plus, quand je me vidais de mon sang,
que l'alcool n'y suffisait plus, j'étais un cadavre de France coupable d'avoir survécu.
J'ai mis ma mère dans ma terre. La terre que j'avais quittée. Pour faire le tour de la terre.
Qui ne voulait plus me quitter. Et je remontais tous les soirs, les marches du même escalier.
Les strip-teasers dans les miroirs. Et ces hokeyeurs folles à lier. Les masturbations dans le noir.
Et tant de bouches dévorées. Quand je bouffais ma solitude pour mieux la vomir en dedans.
Avec du mépris pour tous ceux pour qui j'avais de l'affection, épouvanté par ma tendresse,
dégoûté par mes sentiments, l'amour était une faiblesse et je lui pissais à la raie,
j'ai toujours préféré le sexe, en consommais à pleines dents.
J'ai hurlé Dieu dans la luxure, le bonheur dans le St-Laurent,
traîné ma rage en altitude, à en déchirer l'océan, dans mes avions et mes bitures,
et dans ma cage tournais en rond, à te chercher comme à te fuir, à me punir comme d'habitude,
d'avoir été heureux enfant, ou d'être lâche et inconstant, désorienté et décevant.
J'entends mes pas croquer la neige, le bruit qu'elle fait quand je l'écrase,
dans la nuit qui me déshydrate où mes yeux cherchent la lumière.
Je peux voir celle de mon phare de la place Ville-Marie, qui tournoie, balaie des hectares
de noirceurs qui flottent en ville sur tant de braises incandescentes où je peux cacher mon désir,
cacher ma peur et ma folie, ce que j'ai honte de souhaiter et la faiblesse d'espérer.
Je reviens sur Ste-Catherine, voir mes amis danseurs du Stock, gonflés, accros aux stéroïdes,
se tortiller dans leurs jockstraps, pomper du spermatozoïde, le temps de boire ce qu'il fallait
pour m'aventurer au-delà, dans l'enfer de cet escalier, dans ce club quelques blocks plus bas,
où je cherchais à exister, où je cherchais à disparaître, et arrivé sur le palier,
il fallait une inspiration comme pour qui saute dans le vide, avant le saut et l'immersion,
où j'allais trouver le repos.

 

Philippe LATGER
Mars 2014 à Perpignan

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Elire un homme pour six ans ?

Publié le

Un ami communique sur Facebook pour annoncer qu'il est réélu,
qu'il retourne au conseil municipal où il siégeait déjà, pour six nouvelles années.
Je le félicite sur son mur. Et en même temps, quelque chose me dérange.

Oui. J'ai bien lu. Et je le sais bien. Nous sommes en campagne depuis longtemps.
J'ai eu le temps de réviser ou revisiter mes cours d'éducation civique. Six ans...
Six ans, rendez-vous compte. Et cela me semble être une éternité.
Même pour la présidentielle, nous étions allés sur le quinquennat, quoi qu'on en pense,
parce qu'il paraissait évident que le septennat était d'un autre âge et d'une autre culture.
Le temps s'était accéléré. Et il s'est accéléré encore davantage, de façon fulgurante,
avec la démocratisation d'internet, la connexion possible depuis les téléphones mobiles,
et encore davantage à la réactivité des réseaux sociaux qui ont bouleversé la vie politique.
Les médias classiques sont dépassés depuis longtemps quand nous avons changé de tempo.
L'organisation de la vie publique, les temps de la décision, les méthodes de communication,
tout a été chamboulé, quand même le scrutin tel que nous le connaissons a été ringardisé.
Aux pétitions qui circulent, aux campagnes citoyennes qui s'improvisent partout sur le web,
à toutes les possibilités que nous avons désormais de nous exprimer, de faire pression,
de proposer, d'innover, de consulter nous-mêmes, de partager, de participer à la décision,
quand il n'est plus besoin d'attendre que la télévision relaie les résultats de sondages
pour connaître l'état global de l'opinion, quand il est facile désormais de savoir qui pense quoi,
à coups d'articles sur les blogs et de déclarations sur Twitter ou Facebook.
Six ans ? Mais à quelle époque sommes-nous ? Le décalage entre deux mondes.
Le rite républicain du suffrage universel. Les bureaux de vote. Les urnes. Etonnant.
La démocratie a déjà muté, et nous sommes encore à des pratiques devenues médiévales.
Je vais à mon bureau du Couvent des Minimes avec ce sentiment. Quelque chose d'archaïque.
L'isoloir. L'usage du papier. La cérémonie du citoyen se présentant devant les registres.
L'enveloppe dans la boîte. " A voté. " Un rite qui en vaut d'autres. Nous en avons besoin.
Mais à l'heure de l'hyperconnexion, nous sentons tous qu'il a désormais quelque chose
de désuet et de dérisoire.

La soirée électorale à la télévision. Encore un vestige de l'ancien monde.
Nous avons déjà eu les tendances par le biais de textos et de twits, ou de posts sur Facebook.
Des messages parvenus en temps réel lors des dépouillements depuis tous les bureaux.

Les rumeurs qui se confirment. Les chiffres qui s'affinent. Le Ministère de l'Intérieur.
La Préfecture. L'Hôtel de Ville. Des fuites. Des confirmations. Avant-même le 20 heures.
Je regarde ce que le média national annonce, et comment il prend le parti de l'annoncer.

Je découvre que des hommes sont élus dans des mairies depuis les Années 70.
Je redécouvre les limites de la démocratie française. M'interroge sur notre système.
On débat sur le cumul des mandats, mais est-ce aussi choquant que cette possibilité
d'être ainsi constamment réélu faisant de certains responsables politiques des élus à vie ?
Pour lutter contre la corruption et le clientélisme, il semble plus urgent de nous appliquer
la limitation du nombre de mandats dans la durée que l'interdiction du cumul.
Je n'ai pas d'idée arrêtée sur le cumul des mandats, quand certains d'entre eux, peut-être,
peuvent être cumulés sans que l'on y voie forcément un quelconque conflit d'intérêt.
D'autant qu'institutionnellement, si nous optons par exemple pour une fusion
des assemblées régionales et départementales pour faire des économies,
nous instituons un cumul des mandats organisé qui trouve ses arguments et peut se justifier.
Ce qui me choque davantage est qu'on puisse reconduire des mandats indéfiniment.
Sur certaines collectivités, sur certains territoires, imaginez l'ampleur du verrouillage
des réseaux d'influence et de corruption que de telles durées permettent.
Je ne dis pas cela pour juger les hommes, mais pour déplorer ce que produit le système.
Deux mandats consécutifs. Non renouvelables. Bien sûr. C'est le minimum.
Et ce à tous les étages. A tous les échelons. Pour tous les mandats quels qu'ils soient.
Du Maire jusqu'au Président de la République. Quand c'est le minimum syndical à mon sens.
Imaginez. Les deux mandats, c'était déjà l'exemple vertueux de George Washington en 1796.
Elu une première fois en 1789. Deux mandats et basta. Le modèle de la fin du XVIIIe siècle.
Suivi scrupuleusement par tous ses successeurs jusqu'à la loi constitutionnelle de 1951,
le XXII amendement qui indique que nul ne pourra être élu à la présidence plus de deux fois.
Parfois, je me demande si la moralisation de la vie publique ne nous conduira pas
à l'idée du mandat unique, pour empêcher au mieux toute professionnalisation de la politique.
La politique ne devrait pas être un métier. Et le système entretient une logique contraire.
On me dit qu'il faut du temps pour mener certaines politiques de long terme, et je l'entends,
mais l'argument me paraît léger quand le renouvellement de la classe politique n'empêche rien,
et que l'on peut très bien mener des politiques de long terme avec des hommes différents.

Il faut bien sûr des hommes pour impulser et prendre des décisions.
Il y a des experts pour participer à la conception, des fonctionnaires pour l'exécution.
Et nous pourrons toujours élire d'autres hommes d'une même mouvance politique,

d'un même parti, d'une même philosophie, pour pérenniser les politiques qui nous plaisent.
Nous n'avons pas besoin de garder un même homme trente ans au pouvoir pour cela.
Un projet n'a pas besoin d'être accompagné absolument jusqu'à son terme par son initiateur

pour être réalisé et être mené à bien, quand la démocratie a besoin de souffle et de souplesse.
Il faut, outre les contre-pouvoirs, permettre des respirations et des opportunités de changement
qui à l'heure d'internet se font sentir de plus en plus nécessaires et légitimes.
Je sais qu'il faut par ailleurs résister à la dictature de la vitesse et de l'immédiateté,
je sais que la réflexion politique doit s'imposer et prendre son temps face à la pression
de l'instantané et de la réactivité diabolique des nouvelles technologies. J'en suis convaincu.
Et je suis de ceux qui déplorent que les hommes politiques soient petit à petit devenus
de simples et vulgaires communicants, regrettant qu'ils ne prennent plus le temps de penser.
Mais le temps de la conception d'un projet, d'une vision, n'est pas celui d'un mandat.
Le politique est censé avoir fait son travail de réflexion en amont, avant d'être candidat.
Et l'on voit bien que peu d'entre eux parmi ceux qui se présentent à nous ont eu le temps
de faire ce travail, quand ils sortent la plupart du temps d'un autre - parfois du même - mandat
et qu'ils nous servent les promesses de l'élection précédente à peine réchauffées.
Le mandat est le temps de l'action. On ne le confie pas à un homme qui dit " je vais réfléchir. "
On le confie à un candidat qui a préparé une offre politique pour qu'il la mette en œuvre.
Et pour toutes ces raisons, en effet, j'ai cette idée qu'un mandat unique pourrait être suffisant.
Des hommes populaires et aimés pourront être regrettés à certains postes sans doute,
ils ne mourront pas en quittant leurs fonctions et en passant le relais à d'autres, pour garantir
le bon fonctionnement de la démocratie, quand ils pourront être utiles à la collectivité ailleurs,
ou autrement, comme on le voit pour les Présidents américains qui ne sont plus en exercice.
Quoi qu'il en soit, quand le mandat municipal français est de six ans, j'hallucine à l'idée que
la réélection d'un même homme puisse le laisser aux commandes du destin de ses administrés
pour plus d'une décennie, et, en mars 2014, cela me paraît parfaitement aberrant.
Cela me choque d'autant plus que nous voyons bien combien cela est contre-productif.
Cela ne remet en question nullement la valeur et la qualité des hommes. Ce n'est pas le sujet.
Il s'agit du fonctionnement de l'organisation politique de nos territoires, de la démocratie,
du choix du mode de désignation ou d'élection de nos responsables et de nos représentants,
savoir ce qui est le plus adapté à la société française à l'heure d'internet et de la mondialisation.
Le temps s'est accéléré aussi vite et fort que nos seuils de tolérance se sont réduits.
Si une démocratie équilibrée doit se prémunir de l'impatience et des caprices de l'opinion,
s'il faut prévoir des contre-pouvoirs au pouvoir du peuple qui peut avoir ses propres abus,
il faut cependant corriger tout ce que le système électoral produit d'injustices mécaniques,
de clientélisme inhérent au processus tel qu'il est de candidature, de campagne et d'élection,
voir comment, sans remettre en question le principe démocratique de consultation populaire,
celui du suffrage universel, direct ou indirect, nous pouvons éviter tout ce qui favorise
la fraude, le trafic d'influence, les conflits d'intérêts, malversations, marchés truqués,
tout ce que le système permet naturellement de corruption en dépit de l'intérêt public.
En temps de crise, cela vaut sans doute la peine de prendre le temps d'y réfléchir.

 

Philippe LATGER
Mars 2014 à Perpignan

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Sur Garonne

Publié le

La Toussaint. Noël. Le nouvel an. L'Epiphanie. Pâques. La Pentecôte.
Qu'est-ce que j'oublie ?... La fête des mères ! Autant d'occasions d'y aller. D'y retourner.
Bompas. La DS. Maman qui stresse. Au moment de faire les valises. Penser à tout.

Agacée par la nonchalance de papa. La route. Direction Narbonne. Passer les Corbières.
Les étangs. Quitter le Roussillon. Quand j'étais à la fête. Revenir à Toulouse.
L'échangeur pour prendre la direction de l'océan. L'Atlantique. Les chevaliers cathares.
En embuscade. Traverser le département de l'Aude. Lézignan. Carcassonne.
Un moment fort du voyage. Guetter le panorama sur la cité médiévale depuis l'autoroute.

Ou traverser la ville moderne par la nationale. Castelnaudary. Le Lauragais. Ma terre.
Celle de la famille paternelle. La terre de mon sang. De mon nom. Latger. Le laitier.
Le clocher imposant d'Avignonet. En 1977. En 1978. En 1979. En 1980. Chaque année.
A huit ans. A neuf ans. A dix ans. La Toussaint. Noël. Le nouvel an. L'Epiphanie.
Le rituel. La DS. La CX. Les valises. Maman qui stresse. Penser à tout.
Et j'y retournais l'hiver avant d'aller skier à Boutx. Et j'y retournais l'été.
Quand il fallait passer une semaine dans la maison de Bannières. Aux frontières du Tarn.
Les bois et les champs de tournesols. Le domaine du grand-père. Les vaches et les labours.
En 1981. En 1982. En 1983. A onze ans. A douze ans. A treize ans. Papa et maman.

Chaque année le même voyage. Villefranche de Lauragais. Montgiscard. Le drôle de nom.
Le pont à un seul pied sur l'autoroute. Un signal de l'approche imminente de la ville.
Mon coeur qui piaffe. Mes cousins. Castelginest. On va jouer. Ce sera chouette.

1984. 1985. 1986. Je fais ce voyage depuis Bompas. Depuis 1973. Depuis ma naissance.
Deux fois par an ? Trois fois ? Quatre ? Cinq ? L'Epiphanie. Pâques. La Pentecôte.
Ramonville-Saint-Agne. Le campus de Paul Sabatier. Je suis heureux, ça sent la ville.
J'attends une autre balise. Que j'adore. La danseuse de Flamenco. Dont la robe clignote.
C'est Las Vegas. Ou la Chunga. Et je sais qu'il n'y a plus longtemps à attendre.
1987. 1988. 1989. 1990. La DS. La CX. La XM. Les valises. L'autoroute.
Je retourne chez nous. Le quartier St-Michel. Les allées et les toboggans. Le Palais de Justice.
La Place du Salin. Bientôt la rue Alsace. Et le ravissement. Les étoiles alignées. A perte de vue.
Les guirlandes de Noël. Sur toute la rue Alsace. Etoile. Etoile. Etoile. Jusqu'à Jeanne d'Arc.
L'itinéraire pour me faire plaisir. Pour que je voie les décorations de Noël. Tant d'étoiles.
J'ai 40 ans. Je ne suis plus revenu à Toulouse depuis si longtemps.

Réveil à six heures. Je me réveille à St-Estève dans l'agglomération de Perpignan.
Ce n'est pas ma chambre. Celle de ma nièce Ingrid. Qui fait ses études à Montpellier.
Je me rappelle pourquoi je suis là. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Jusqu'à quatre heures.

J'ai peu dormi. Je suis en forme. Ou bien déterminé à expédier ce qu'il nous faut faire.
Ma sœur entre au radar dans la chambre pour me réveiller. Je suis déjà debout.
Elle s'en étonne. Petit-déjeuner. Biscotte. Beurre. Confiture. Café. Il ne fait plus nuit.
Plus tout à fait. La douche. Chaude. 1991. 1992. 1993. La Toussaint. Noël. Le nouvel an.
Une année après l'autre. Depuis 1973. Qu'est-ce qui avait rompu le rite ? Oui. Je sais bien.

Je m'habille. Je me coiffe. C'est rapide. Les cheveux sont courts. Et ça me simplifie la vie.
Ils sont gris sur les tempes. Et je ne m'en émeus pas. D'autant que j'aime la tête que ça me fait.
J'ai bonne mine. Même en ayant dormi une paire d'heures. Une école bien sûr.
Quelque chose qui manque. Qu'il faut monter. Créer. Mettre en place. A trois heures du matin.
Quand j'enrageais de ne pas avoir de connexion internet disponible. Je m'en occupe en rentrant.
Je suis prêt. Le jour s'est levé. Il est 7 heures. Je suis dans la voiture. Ma sœur est au volant.
La voie rapide. Le péage. L'autoroute. Les Corbières. Les étangs. Direction Narbonne.
Quitter le Roussillon. La terre d'adoption. Nous revenons chez nous. Le Lauragais. Toulouse.
Geneviève est née à Toulouse. Contrairement à mon frère et moi. L'aînée est née à Toulouse.
En 1961. Mon frère est né à Arras. En 1964. Je suis né à Perpignan. En 1973.
Mon père avait quarante ans. Il en a 80. J'attends le panorama sur la cité de Carcassonne.
Il faut être attentif. Cela va aller vite. Quelques secondes. La voilà. Splendide. Intimidante.
Nous avons rendez-vous à dix heures. Nous serons dans les temps. Envie d'un café.
Ma sœur veut se dégourdir les jambes. Aire de service. Je vais pouvoir fumer.
Dans une autre vie, j'ai aimé conduire. J'ai aimé la route. Rouler. Penser à tout. A rien.
L'autoroute la nuit. Les camions. Le marquage au sol. Le café au milieu de zombies.
En France. En Amérique. L'univers des routiers. L'anesthésie du kilométrage.
Nous serons à l'heure à Esquirol. Dernière ligne droite. Il y a une page à tourner.
Qu'on en finisse. Je n'en finis pas de mourir. A chacun de mes proches qui meurt.
Je les ai comptés. Maria est la onzième personne chère que l'on m'arrache.
Des témoins de mon enfance, de ma famille, de mon monde... la onzième personne.
Je sais que ce n'est pas fini. Mais cela commence à faire beaucoup.

Le péage de l'autoroute. Cette fois, nous ne serrons pas à droite pour la direction Bordeaux.
Cette fois, nous n'allons pas à Castelginest ou à Fonbeauzard. Nous allons au centre-ville.
Nous restons à gauche. Et je crois que ce n'était pas arrivé... depuis quand ? 2007 ?...

Plus encore ? Je ne sais plus. 2007. Le mariage de mon cousin. J'étais encore parisien.
Nous restons à gauche pour prendre la rocade que nous empruntions pour aller à Empalot.
La maison basque des parents de papa sur les berges de Garonne. Chemin des Etroits.
Mais nous sortons vite. Avant le canal. Le pont des Demoiselles. Les platanes. Les péniches.
Voilà. C'est ici. Geneviève. Nous y sommes. La Halle aux Grains. Mon amour... Cette ville.

Je reconnais les façades. Les couleurs. Dans un soleil timide de milieu de matinée.
Nous traversons les allées. Je reconnais le monument aux morts. L'arc de triomphe.
Qui me semble minuscule quand il me paraissait si grand. Je guette la cathédrale.
Je suis stressé, ça va trop vite. Saint-Etienne. Mon amour... Cette ville. Et j'en chiale.
Le canyon prétentieux et bourgeois de la rue de Metz. Je guette le musée. Je suis stressé.
Les façades qui me déchirent le visage et me lacèrent le cœur. Salop, tu étais parti.
Pour quoi ? Pour qui ? Pour ces putes de Paris, Montréal, Barcelone ? Quoi encore ?...
Moi, la ville de ton père, la ville de ta mère. La ville de tes ancêtres. Sale traître.
Les Augustins. Voilà. La brique rouge. Les sculptures d'albâtre. Après la rue des Arts.
Oui, ça y est, je me souviens. Juin 2006. Depuis Paris. Mon dernier séjour en ville.
Le Marathon des Mots. Stéphane Facco. Marie Nimier. Olivier Gluzman. Cécile Guillemot.
Manuel Blanc. Cave poésie. La gay pride. Capitole. Mon frère. Diablos. Quel séjour...
Le dernier en date. Terrasse du Florida. J'étais venu en train. Depuis Montmartre.
Bernard Lavilliers au TNT. Mon frère vivait rue Deville à l'époque. Un séjour magnifique.
Manuel Blanc. Stéphane Facco. Au Grand Cirque. L'alcool coulait à flots dans mes veines.
Rue Alsace-Lorraine. Nous y voici. L'entrée du parking Esquirol. Ici, tout de suite à droite.
Huit ans plus tard. Bon sang. Huit ans... Comment est-ce possible ? Que s'était-il passé ?...
Voilà quatre ans que je suis rentré de Paris. Quatre ans pile. Que je suis rentré à Perpignan.
Dans le parking souterrain, nous sortons de la voiture. Je suis étrangement heureux.
Et inquiet. Et à l'aise. Et troublé. Dans l'escalier. Trouver ma ville en surface. Enfin.
Il y a plusieurs vies dans une vie.

La DS. La CX. La XM. Papa et ses Citroën. Je suis à l'arrière. Il fume dans la voiture.
Et puis il a arrêté de fumer. Quand j'ai commencé. Le Chemin des Etroits. Les escaliers.
Le terre-plein à flanc de coteau. Le dénivelé jusqu'à Garonne. Le gravier. La balançoire.

Aux portes de Toulouse. Aux portes de la maison basque de mes grands-parents paternels.
Un chien vient nous saluer. Encore des marches à monter. Le long de la maison.
Jusqu'à la porte de la cuisine à l'arrière. Ou bien en façade jusqu'au perron de l'entrée officielle.
Georgette et André. Le réveillon de Noël. 1978. 1979. 1980. 1981. Le Gaveau dans le salon.
Je vais jouer du piano. J'ai huit ans. Neuf ans. Dix ans. Mon père est fils unique.

La maison des Années 30. Acquise pendant la guerre. Je ne savais comment.
Je n'appelais pas ma grand-mère ni mémé, ni mamie, ni grand-mère, mais Marraine.
La marraine de ma sœur était devenue la marraine de tout le monde. Je l'adorais.
Je la détestais de détester ma mère. Mais je l'adorais. Cette chipie de Georgette.
1982. 1983. 1984. La table de la salle à manger. Les décorations de Noël. Le réveillon.
Mon frère fait ses études d'architecture à Toulouse. Vit à Daniel Faucher d'abord.
Rue de la Dalbade ensuite. Je vis à Bompas avec mes parents. 1985. 1986. 1987.
Nous ne dormirons pas là. Nous ne dormions jamais au Chemin des Etroits.
Nous dormions toujours à l'autre bout de la ville, à l'opposé, à la Barrière de Paris.
La route de Fronton. Chez ma mère. Dans cette maison où elle née. Où elle est morte.
Nous ne restions jamais dormir chez les parents de papa. 1988. 1989. 1990...
La fête des mères. La Pentecôte. Bientôt le mois d'août à Bannières. Le Lauragais.
Le dessert. Débarrasser la table. Je jouais du piano. Nous finissions les conversations.
Nous descendions les escaliers. Les escaliers jusqu'à Garonne. La DS. La CX.
Traverser Toulouse du Sud au Nord pour rentrer chez mémé et Maria, chez ma mère.
Les boulevards. Arnaud-Bernard. Les Minimes. De nuit. Philippe à moitié endormi.
La maison de la famille De la Hoz. Maria qui nous attendait. Qui avait veillé pour nous ouvrir.
J'ai un petit lit déplié au pied de celui de papa et maman. Sous le store entrouvert de la fenêtre.

Je vais dormir comme un bébé. J'ai six ans. Sept ans. Huit ans. J'aime la famille de maman.
Maria nous attendait. Jusque tard dans la nuit. Pour nous ouvrir. Nous allions dormir chez elle.
Maria est morte le mois dernier.

Midica est toujours à sa place. Je m'inquiète du Père Léon. Nous sommes en avance.
Geneviève est d'accord pour marcher dix minutes. Nous faisons un tour de pâté de maisons.
J'ai su bien sûr que la rue Alsace était devenue piétonne. Je ne l'avais jamais vue de mes yeux.

Avec ce pavement trop sombre à mon goût. La rue n'est plus comme je l'avais connue.
C'est autre chose. Je retrouve le pavé et mes marques dans la rue Genty Magre. Toulouse.
Mon amour. Ma mère enterrée à Bompas. Ici, c'est sa jeunesse. Elle y rencontre mon père.
Elle y a conçu ma sœur. Qui m'accompagne rue Peyras. Rue des Changes. Quoi d'autre ?
Nous aurions pu arriver jusqu'à la place de la Bourse. Où nous allions avec Juliette et Maria.
L'excursion rituelle et exotique chez les fournisseurs. Juliette est commerçante. Les fringues.
Non non. Rue St-Rome. Nous y voilà. Nous avons peu de temps. Rue des Changes, donc.
Retour sur Esquirol. Un coup d'œil sur le retable de bouteilles derrière le bar du Père Léon.
Il fait frais mais il va faire beau. Geneviève évoque des souvenirs. Nous sommes émus.
Rendez-vous chez le notaire. François-Régis. Que nous ne connaissions pas encore.
Une porte. Un escalier. L'ascenseur. Un bel immeuble. Nous ne sommes pas surpris.
Juliette et Ambroise sont déjà présents. Nous nous embrassons. Ma tante. Mon oncle.
Les survivants d'une fratrie de six enfants. La famille d'espingouins. De la Hoz.
La sœur et le frère de Maria. La sœur et le frère d'Angèle. Ma mère.
On nous porte un café dans un petit salon particulier où nous pouvons attendre.
Ma cousine, la fille de Juliette, fait son entrée. Avec ses inséparables lunettes noires.
Quel que soit le temps. Quelle que soit la saison. Des lunettes noires sur sa peau blanche.
Elle a de l'allure. L'élégance de sa lignée. A l'aise dans un univers qu'elle maîtrise.
François-Régis qui semble être un ami vient nous chercher. Et nous allons siéger.
Nous nous installons face au notaire. Nous sommes les héritiers de Maria De la Hoz.
De la Hoz. Avec une majuscule. Ce n'est pas une particule. Pas de noblesse.
Ou bien seulement celle de notre sang espagnol. Mes racines castillanes.
Je regarde les toits de Toulouse par la fenêtre. Où le croisement s'est fait.
Les Pyrénées n'ont jamais été infranchissables.

Je serre la main de François-Régis. J'ai l'âge de mon père au temps où je suis né.
J'ai quarante ans et ne le dirai jamais assez. L'écrirai encore avant d'avoir à écrire 41.
Avril 1973. Voilà. Je sors de l'immeuble et allume une cigarette.

Ma sœur est ma marraine. Mon oncle Ambroise est mon parrain.
Les deux m'accompagnent avec Juliette et sa fille le long des Augustins.
Ils sortent d'un hôtel particulier dans une lumière étrange et je prends la photo.

Ma marraine et mon parrain du même côté. Quatre membres de ma famille. Ensemble.
Dans une lumière qui n'est pas celle au bout du tunnel que l'on imagine pour plus tard.
Maria n'est plus. Angèle n'est plus. Esteban, le frère aîné, n'est plus non plus.
J'ai déjà enterré onze proches. Et j'apprends chaque fois à survivre comme à mourir.
1977. 1978. 1979. La DS sur la rue Alsace au milieu des autobus. Sous les étoiles.
Toulouse sans ma mère n'est plus Toulouse. Depuis longtemps. Et Toulouse l'ignore.
Elle ne s'en rend pas compte. Nous roulons jusqu'à Jeanne d'Arc pour prendre le boulevard.
Direction les Minimes. Pour Noël, nous irons au cinéma avec les cousins Square Wilson.
Voir le dernier Disney au Gaumont. Aux Variétés. Aux Nouveautés. 1984. 1985. 1986.
Mon cousin Frank que j'adore. Une sorte de frère qui n'en est pas un. Un ami peut-être.
J'ai quarante ans et reconnais la banque de mon grand-père paternel sur la rue des Arts.
Où je l'accompagnais enfant. Où nous avons toujours des comptes. Sais-je encore qui je suis ?
A deux pas du Shanghai où j'avais investi autrement lorsque j'étais jeune homme.
Une adresse connue où j'avais du crédit et quelques habitudes. Combien ai-je eu de vies ?...
Nous n'irons pas Place St-Georges. Je suis ma famille rue Boulbonne. Au soleil.
Découvrir l'appartement du fils de ma cousine qui n'est pas là pour nous y recevoir.
Un endroit ravissant sous les toits où nous ne restons pas longtemps.
Nous devons encore aller à la maison de la route de Fronton avant le déjeuner.
Parking Esquirol. Voiture. Rue de Metz. Pont Neuf. St-Cyprien. Allées Charles de Fitte.
J'ai dix ans. Onze ans. Douze ans. Quarante pour quelques temps. Sur Garonne.
Le pont des Catalans.

 

Philippe LATGER
Mars 2014 à Perpignan

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Sorry about that

Publié le

Narcissique, oui, voilà. Bien sûr.
Une tare infâme sans doute, qu'il ne me dérange pas de faire mienne.
Une chose que je peux assumer moi-même. Quand je suis lucide et honnête.

Et je n'ai pas besoin du jugement d'autrui pour me convaincre d'être personnellement touché.
Je n'ai besoin de personne pour ce qui est de l'autocritique. Quand je m'y adonne sans cesse.
Et sûrement pas du discernement des esprits éclairés de certains sur ma propre nature,
pour être capable tout seul de connaître mes propres faiblesses et mes propres limites.
De quoi me parle-t-on ? De quoi parle-t-on dans mon dos ?...

Est-ce que je ne fais pas moi-même étalage ici de mes bas instincts et de mes vilains défauts ?
Ne suis-je pas assez imbu de moi-même pour faire part de mes névroses et de mes obsessions ?
J'écris assez sur ces pages pour donner en pâture aussi bien l'entendue de ma part solaire,
la part valorisante et aimable peut-être, que celle de ma part d'ombre avec la même sincérité.
Le fait d'écrire sur ce blog me permet de me masturber à mon aise sans obliger quiconque.
Et c'est une forme de pudeur, étrangement, que livrer ici l'entièreté de mon être, sans pudeur,
dans un recoin discret du web où ne viennent finalement que ceux qui y trouvent un intérêt.
Dans ma mégalomanie et mon narcissisme, il se trouve que je ne m'impose à personne.
Et, précisément, c'est parce que je suis narcissique que j'ai cette politesse.

Les proches qui me reprochent ce travers ne devraient pas avoir à s'en plaindre,
justement, puisque je m'aime assez pour ne pas avoir à leur mendier ni du temps ni de l'amour.
Je ne m'ennuie jamais avec moi-même et épargne à mes amis bien des doléances et jérémiades,

suis en situation de les exonérer de chantage affectif et de reproches sur leur indisponibilité.
Au-delà de ce narcissisme, mon autonomie, que je ne vends pas ici comme une qualité,
m'a toujours permis, depuis quarante ans que j'existe, de ne pas avoir à dépendre des autres.
Ma mère est malade ? Ma mère meurt ? Qui ai-je fait chier avec ça ? J'ai écrit. Voilà tout.
C'est peut-être de l'orgueil, c'est peut-être monstrueusement égocentrique, pardon,
mais c'est d'abord une fierté, qui m'honore à mes propres yeux, que de n'emmerder personne.
Je sais qu'on n'a d'amitié la plupart du temps que pour ceux pour qui l'on pense être utile.
Je sais donc qu'on me reproche souvent de refuser de l'aide et que ça peut même agacer.
Pour ma part, si je critique volontiers, si j'apprécie des actes, je ne juge personne.
Et je m'étonne qu'on puisse me faire en retour des procès d'intention.
Mes intentions sont claires. Quand je vous étale mes tripes à longueur de textes.
Et je suis donc transparent, même dans mes opacités, à qui s'intéresse à mon travail.
Et assez vieux pour comprendre que lorsqu'on me reproche d'être narcissique,
on me reproche en fait de ne pas avoir besoin de l'aide que l'on prétend m'apporter.
Le dépit amical me désole autant que le dépit amoureux.
Et je suis toujours surpris que ce type de relation puisse être soumis à un rapport de force.
J'ai toujours aimé les gens, d'amour ou d'amitié, pour leur nature et leur constitution,
pour ce qu'ils sont et non pour ce qu'ils m'apportent.
Narcissique sans doute, j'entends la critique d'autant plus que je me la fais bien assez,
merci bien, mais de quoi se plaint-on quand c'est grâce à cela que je vous fous la paix ?

Mais c'est ce qu'il me faut comprendre, on m'en fait le compliment précisément
lorsqu'on regrette manifestement que je ne la foute que trop.
Certes, je n'ai pas besoin de vous. Et suis navré que vous puissiez en être offensés.
Mais ce n'est pas de cette façon que je vous aime. Sorry about that.

 

Philippe LATGER
Mars 2014 à Perpignan

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Personne d'autre

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N'être qu'à toi. Quand il n'y a que ton image qui m'apaise.
Je ferme les yeux. J'ai ta main sur la mienne qui empoigne mon poignet.
Qui s'ouvre sur le muscle de mon avant-bras. Le remonte à rebrousse-poil.

Ta main jusqu'au coude. Quand tu es à cheval sur moi. Mes doigts effleurent tes flancs.
Et nous sommes chair de poule. De frissons en sourires. Sensations. La caresse.
Le désir. Qui ne me tourmente plus. Le désir qui m'apaise. Que j'assouvis en toi.
Tes épaules faites pour ma bouche. Les paumes y trouvent une articulation.
Les peaux qui s'épousent. Quel que soit le genre. Quel que soit le rôle.

Ma bouche à ton épaule. Dans ton cou. Tes cheveux. Ma main faite pour ton crâne.
L'exorcisme. Chasser tes démons. Eclaircir tes idées. Dégager les nuages. Les orages.
Je te regarde dans les yeux. Je veux du ciel bleu. La lumière. Le printemps. La piscine.
Tu es mon plus bel été. Ma plus belle histoire. Le manque et la victoire.
Naître qu'à toi. Qui m'as donné la vie. Ou qui me l'as rendue. D'un seul regard en moi.
Et je vomis ces étrangers qui likent les posts que tu me destines sur Facebook.
Ôtez vos sales pattes de là. J'envoie un message en retour que d'autres viendront souiller.
Laissez-nous tranquilles. Sur d'autres ondes je te poke avec mes armes. Je te fais signe.
Je réponds à tes regards avec la braise de mon être. De tous mes mots. De toute mon âme.

Je suis en flammes. Tu sais ce qui est à toi. Tu sais pour qui je me consume.
Tu me lèches la langue et les lèvres, me dévores quand j'aime être dévoré.
Je me blesse moi-même lorsqu'il m'arrive de te faire du mal.

Il n'y a que ton image qui m'apaise. Tu es le doudou pour trouver le sommeil.
Le baiser sur le front. La main dans les cheveux. Qui calment le petit garçon.
Je te respire. Mon amour. Et je vivrais mille ans. A sonder ton mystère et à rêver de toi.
Je ne veux personne d'autre. Besoin de personne d'autre.
Je peux n'être qu'à toi.

 

Philippe LATGER
Mars 2014 à Perpignan

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Je te regarde. Je me demande.

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Toi. Tu vas me tuer. Mais si c'est de tes mains, oui. Je peux bien mourir.
Toi qui m'aimes envers et contre tout. Toi que j'aime comme je n'ai jamais aimé.
La vérité de ce qui nous tient est si improbable que nous pouvons en douter toi et moi.

Trop beau pour être vrai. Et tour à tour, toi et moi, pouvons avoir du mal à y croire.
Je te regarde. Je me demande. Comment est-ce possible ? Comment est-ce possible ?
Est-il décent que nous puissions avoir eu cette chance de nous trouver ?
Méritons-nous cette chance insolente de pouvoir nous connaître ?...
Trop beau pour être vrai. Au fil des jours. Au fil des nuits. Au fil des lunes.

Je peux m'arracher le cœur moi-même. Le tien continue de battre pour deux.
Tu viens respirer pour moi. Remettre l'organe vital à sa place. Le bouche à bouche.
Je t'ouvre et je n'en reviens pas. Tu viens prendre soin de moi.
Ton visage entre mes mains ouvertes. J'ai du mal à croire que tout ça puisse être vrai.
Tu es là. Sombre et solaire. Ta beauté est aveuglante. Me brûle les yeux.
Comment est-ce possible ? Comment ai-je pu mériter d'être autant aimé de toi ?...
Ton amour m'intimide. M'impressionne. Me bouleverse. Vient embrasser le mien.
Ils sortent de nos corps pour faire l'amour ensemble. Se reconnaissent et se mélangent.
Forment ensemble une seule entité qui est à elle-seule l'énergie-même de l'univers entier.

La terre qui tourne autour du soleil. Cette vieille femme qui s'éteint. Cet enfant qui naît.
Le torrent qui devient rivière. La rivière qui devient fleuve. Le vent dans les nuages.
Le cycle de l'eau. Le cycle de la vie. C'est lui. C'est nous. Notre amour à l'ouvrage.

Tout ce qui nous entoure prend sa source ici, dans la centrale nucléaire de ma chambre,
le réacteur monstrueux qui décide de vie et de mort sur les êtres et les choses,
qui fait la pluie et le beau temps, malaxe le réel et le champ du possible.
Je ne suis pas sûr de comprendre. Ne contrôle plus rien. Mon amour et le tien.
Qui, depuis le début, notre naissance peut-être, peut-être même au-delà,
étaient une même créature, une seule et même force qui a été divisée, coupée en deux,
et cherchait à se réunir, à se reconstituer, sans que nous ayons pu en avoir la conscience.
L'explosion atomique de la Place Molière. C'était ça. Ce coup de foudre cosmique.
Les retrouvailles des siamois séparés. Nos cerveaux n'étaient pas en mesure de comprendre.
Nos amours rassemblés sont sortis de nous-mêmes pour refaire le noyau, l'unité d'origine.
Et nous avons suivi, propulsés l'un vers l'autre, sans savoir ce qui nous attirait.

Toi. Que je connais depuis toujours. Que je connaissais avant de te connaître.
Je te regarde. Je me demande. Comment est-ce possible ?...
Pouvions-nous être la même personne dans une autre vie ? Sommes-nous vraiment deux ?

Te découvrir fut un choc. Comme cette sensation violente que je me retrouvais.
La certitude immédiate que tu étais la personne que j'avais toujours cherchée.
Certitude partagée. Simultanée. L'explosion nucléaire. Perpignan fut soufflée.
Il y eut Place Molière un cratère béant à la frappe fantastique d'une météorite.
Et nos vies étaient devenues les trajectoires logiques qui devaient nous conduire à l'impact.

Tout ce que je ne comprenais pas de mes choix, de ma vie, de ce monde, avait trouvé un sens.
Au sourire que tu m'as rendu, tout est devenu évident, cohérent, homogène, harmonieux.
J'avais en face de moi ce qui m'avait manqué. La pièce du puzzle qui manquait à mon être.
J'étais enfin complet. Je suis l'homme fini. Quand j'épouse avec toi ma dernière frontière.
Et nos amours ravis pouvaient se retrouver et s'ébrouer ensemble pour ne faire plus qu'un.
Toi. Tu vas me tuer. Mais si c'est de tes mains, je ne crains pas la mort.
Ton amour est plus grand que ma propre existence et je suis éternel pour être peu de chose.
Je ne suis pas avec toi. Je suis toi. Et je ne peux mourir tant que tu restes en vie.
Qui pleure de nous deux ? Et pourquoi pleurons-nous ? Savons-nous qui nous sommes ?
Je me demande. Je te regarde. Et tes traits deviennent flous. Mais je te vois quand même.
La lune fait son chemin. Nos yeux sont connectés. Mon cœur est à sa place.
C'est peut-être le tien. C'est peut-être tes mains. Autour de mon visage.
Tu me regardes te regarder. Je me demande. Comment est-ce possible ?...
Cela peut-il être réel ? Ai-je pu mériter de connaître ce qu'il y a au-delà du bonheur ?
Cette absolue confiance dans tout ce qui m'échappe et qui a confiance en moi.
Trop beau pour être vrai. Mais qu'est-ce que la vérité ? Ce qu'il faut que j'accepte.
Tu m'aimes aussi vrai que je t'aime. Tu m'aimes aussi fort que je t'aime.
Puisque je comprends soudain que ces amours distincts ne l'ont jamais été.
Ton amour et le mien sont une seule et même chose. Une seule essence. Un seul corps.
Que nous réunifions quand nous nous rejoignons pour que tout soit complet.

 

Philippe LATGER
Mars 2014 à Perpignan

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Ali Baba et les quarante

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La main dans mes boucles. Un pouce sur ma fossette.
Je me demande dans un sourire inquiet s'il n'y a pas un malentendu.
Ai-je mérité cet amour indécent ? Que dois-je en faire ?... L'enfant se le demande.

Je n'ai encore rien fait. Et il me semble qu'on aime très fort autre chose que moi.
On aime ce que l'on aimerait que je sois. On aime aimer ce que je pourrais devenir.
Tout cela n'est pas très sérieux. Encore un jeu. Chic, j'adore ça. Jouons. C'est très bien.
Le petit garçon à la fois solaire et bien comme il faut, comme la pute qu'il sera jeune homme.

A vingt ans. A trente ans. Je jouerai, donc. Le collégien. L'adolescent ténébreux. Le lycéen.
L'artiste torturé par l'absurdité de notre condition et son goût pour l'échec.
On n'aime pas l'objet mais ce que l'on voit de l'objet. Ce qu'on imagine qu'il est.
Ce qu'il représente pour nous. Et ce qu'il nous procure. L'objet est oublié.
D'ailleurs, il peut mourir. A trente ans. A quarante. Sans qu'on s'en aperçoive.
Comme toutes ces années. Et ces mains dans mes boucles. Qui jouent avec le feu.
Il y en a des trésors de délices, de baisers, de tendresses, de cadeaux, de mots doux.
Des monceaux de câlins, de désirs et d'ivresses, de bonheurs partagés ou de joies solitaires.
Qui s'effacent à mesure qu'on avance. Nous échappent. Se dérobent.
L'enfance qui n'est plus. L'instant d'après perdu. Les graines de sésame.

 

Philippe LATGER
Février 2014 à Perpignan

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